Son estival du jour n°27 : Love interruption (2012) de Jack White

Jack White, né John Anthony Gillis, c’est bien sûr une des deux têtes des White Stripes, l’autre étant Meg White, son ex-épouse (bien qu’ils se soient longtemps présentés comme frère et sœur). Le groupe a fait les beaux jours du revival garage rock entre 1997 et 2011. Outre l’excellent Seven Nation Army, aujourd’hui devenu un hymne de stade, ce duo n’est que du bon son qui défonce, à réécouter régulièrement.

Pourtant, Jack White, c’est bien plus que ça : The Raconteurs et The Dead Weather, deux autres groupes menés en parallèle, puis au-delà, des White Stripes. Des apparitions au cinéma, et aussi une carrière solo, ponctuée de 4 albums studios, dont les Acoustic Recordings (1998-2016), sortis en 2016, que je ne saurais que trop vous conseiller.

Ce chouette double LP regroupe à la fois des versions alternatives et donc acoustiques de titres des White Stripes, mais aussi de morceaux issus du reste de la carrière du garçon. Dont le Love Interruption qui nous intéresse aujourd’hui. Un titre pour le coup très acoustique, porté essentiellement par une guitare folk et un petit gimmick de piano Fender, le clavier qui fait toujours plaisir à entendre.

C’est tout autant une ballade folk qu’un titre rock écorché vif sur lequel on aurait (vainement ?) appliqué un baume apaisant. On glisse dans une sorte de coton en se rappelant les beaux moments que l’amour apporte, mais demeurent aussi les plaies les plus fragiles qui ne demandent qu’à saigner de nouveau. La voix de Jack White, elle même écorchée, accentue parfaitement cette sensation en plaçant tout le morceau en tension.

En 2 minutes 30, voilà donc un parfait titre funambule qui, malgré (ou grâce à) son jeu d’équilibre entre deux émotions, me fait régulièrement du bien. Qu’il en soit de même pour vous.

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°26 : Petit matin 4.10 heure d’été (2011) de Hubert-Félix Thiéfaine

Le son du jour n’aura d’estival que le nom, puisque c’est plutôt une chanson à la poésie crépusculaire que l’on écoute ensemble aujourd’hui.

Petit matin 4.10 heure d’été est tiré de Suppléments de mensonge (2011), le 16e album studio d’Hubert-Felix Thiéfaine (HFT pour les intimes). C’est alors le grand retour du bonhomme, après Défloration 13 (2001) et Scandale Mélancolique (2005), deux albums qui, dans leur globalité, m’ont moins convaincu que tous les précédents, bien qu’ils recèlent de vraies pépites comme Guichet 102 ou les Confessions d’un never been. En 2007, HFT prendra aussi le temps d’Amicalement blues, un génial album en collaboration avec Paul Personne. Autant dire que la réunion des deux (la poésie de Thiéfaine et le blues de Personne) est un pur bonheur.

Arrive ensuite Suppléments de mensonges en 2011, avec du très lourd. J’adore cet album, pour Garbo XW Machine, pour Infinitives voiles, pour Ta vamp orchidoclaste, pour Les filles du Sud. Pour sa cohérence de la première à la dernière note, et sur l’ensemble de ses textes.

Et donc pour ce Petit matin 4.10 heure d’été. La musique, faite de guitare et d’harmonica, ressemble à un long Dylan. Donc forcément envoûtant. L’écriture, de très haut niveau et bourrée d’images, permet de retrouver la meilleure plume de HFT. Avec, en plein milieu du titre, comme un climax, ces 4 lignes imparables : « Je n’ai plus rien à exposer / Dans la galerie des sentiments / Je laisse ma place aux nouveaux-nés / Sur le marché des morts vivants ».

Il y a quelques paroles de chansons qui me restent gravées à jamais. Celles-là en font partie. Et j’y reviens plus que souvent. Notamment au petit matin. Qu’il soit 4.10 ou pas.

Et pour la version total dylanienne, on écoute cette interprétation live sur le VIXI Tour XVII (2016)

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°25 : Roar !(Cloverfield Overture) (2008) de Michael Giacchino

Pour accompagner l’étouffant dernier jour de juillet auquel nous avons eu droit hier, je me suis cloitré dans un frais tout relatif et replongé dans un moment de suffocation cinématographique avec Cloverfield (2008) de Matt Reeves.

Oui, Cloverfield est un film intense. C’est peut-être pour ça qu’il ne dure qu’1h25, générique de fin compris, tellement il est exigeant. A l’époque, c’est à dire en 2007-2008, c’était le mystère total tout autant que la hype complète. Imaginez donc (ou souvenez-vous de) ce qui s’annonce : un énigmatique film catastrophe ou de monstre piloté par J. J. Abrams et sa bande. Ce dernier est déjà partout. Côté séries TV, on a eu droit à Felicity (1998-2002) et Alias (2001-2006), mais on est surtout en train de se faire tarter par Lost (2004-2010), qui reste pour moi la grande baffe/aventure télévisuelle des années 2000. Et on n’est pas encore tombés dans Fringe (2008-2013). Côté ciné, le Mission : Impossible III (2006) et sa patte de lapin ont twisté de ouf la franchise, et on a sur le feu le reboot Star Trek (2009), en même temps que ce Cloverfield confié à Matt Reeves pour la réalisation et Drew Goddard pour le scénario (Abrams étant producteur).

Au passage, rappelons que Matt Reeves signera plus tard les excellents La planète des singes : L’affrontement (2014) et La planète des singes : Suprématie (2017). Quant à Drew Goddard, c’est le garçon derrière, notamment, La cabane dans les bois (2012) et la série Marvel/Netflix Daredevil (2015-2018). On a connu pire cartes de visite.

Cloverfield est donc, en 2008, le terrain de jeu de cette joyeuse bande, accompagnée de Michael Giacchino, compositeur attitré de J. J. Abrams. Qui signera là un unique morceau, mais quel morceau ! Compositeur prolifique qui inonde le cinéma depuis le début des années 2000 (dont Les Indestructibles et les deux Planètes des singes de Matt Reeves, BOs dont je suis fan hyper), Giacchino propose une pièce d’anthologie dans Cloverfield. Le film est totalement dépourvu de musiques (à l’exception des morceaux entendus pendant la teuf de début du film), à juste titre. Le film est en mode found footage (enregistrement trouvé) comme l’était Le projet Blair Witch en 1999 : un faux film tourné en vidéo amateur par les protagonistes, nous plongeant ainsi au cœur de l’action en ne voyant que ce que voit la caméra.

C’est efficace et diablement astucieux pour Cloverfield, qui place pour quelques heures Manhattan et ses habitants face à un danger sorti de nulle part et dont on ne sait rien ou presque. C’est trépidant, épuisant, parfois irrespirable, mais terriblement jouissif en tant qu’objet cinématographique immersif. La seule bande sonore pendant toutes les scènes urbaines est celle des cris, des hurlements, de l’incompréhension face à l’incompréhensible, et parfois des suffocations de nos partenaires, à travers un quatrième mur qui vole rapidement en éclat.

Enfin, après 1h15 de fuite, épuisés, vidés, complètement ahuris et retournés par ce film qui réinvente à la fois le film catastrophe et le film de monstre (oui, c’était les 2 finalement), on se laisse envelopper par les premières notes du générique de fin : ce Roar ! tendu et désespéré, violent et tourmenté, chaotique et apocalyptique, mais d’une infernale beauté et obsédant par ses ruptures rythmiques. Et par cette voix sortie de nulle part qui semble prolonger les cris de tous ceux qui ont traversé cette nuit de cauchemar. A moins que ce ne soit celle d’un requiem, autant pour les victimes que pour un monde qui ne sera plus jamais le même.

Je me souviens, en sortant de la salle de ciné il y a 12 ans, d’avoir été content de revoir la lumière du jour et de respirer l’air frais. Je me souviens aussi de cette sensation, rare, d’avoir vécu un vrai moment de création cinématographique, et j’ai longtemps gardé Roar ! en tête. En me disant aussi que oui, Rob a évidemment raison : à moins d’être un connard déshumanisé et sans aucun sentiment, n’importe qui (et moi le premier) serait allé chercher Beth McIntyre.

Raf Against The Machine