Pépite du moment n°121: Bien cordialement de The Toxic Avenger feat. Simone (2022)

Voici mon titre addictif du moment, dans cette période si particulière de décembre où les best-of commencent à tomberThe Toxic Avenger - Yes Future et nous font regretter de ne pas avoir écouté certains artistes/albums… Bref, il faut encore résister quelque peu avant de jeter un regard dans le rétroviseur de cette riche année musicale.

Le 4 novembre dernier, Simon Delacroix alias The Toxic Avenger sortait son sixième opus Yes Future qui est passé sous mon radar embrumé en cette période automnale. L’électro du français sait me séduire sur certains titres mais je dois reconnaître que ce son très frontal peine à me convaincre sur des albums entiers. Peut-être que ce Yes Future que je n’ai pas écouté intégralement au moment de cet article me fera mentir… Ce qui est certain, c’est que ce Bien cordialement qui fait appel à la voix désenchantée de Simone m’a infligé une superbe claque. Cette lettre de motivation oscille entre humour décalé et amertume liée à la situation économique actuelle pour un résultat qui me fait indubitablement sourire. L’électro en fond, saturée de synthés spatiaux, est addictive et monte doucement en tension pour prendre le pouvoir sur toute la fin du morceau. The Toxic Avenger signe ici incontestablement un morceau original que je vous mets au défi de ne pas réécouter après sa première écoute, enjoy !

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°110 : The Letter (1970) par Joe Cocker

76255507Nous nous faisons un peu rares ces derniers jours sur Five-Minutes. Rien à lire et/ou écouter depuis la chouette review du dernier Phoenix publiée voici dix jours par le copain Sylphe. La faute à des journées sans fin, donc sans commencement, sans fond. Une sorte de tunnel de boulot et de préoccupations qui restreint le temps disponible pour se plonger pleinement dans du bon son avec l’objectif de vous le partager et de vous en dire sérieusement quelques mots. Ici, on s’est toujours donné pour objectif avec mon ami Sylphe de faire les choses bien, ou de ne pas les faire. Cela explique parfois de petites périodes de silence. Toutefois, silence ne veut pas dire qu’on ne met rien dans nos oreilles. L’un comme l’autre, on est musico-dépendants. Il pourrait bien ne plus rien rester en ce monde qu’on aurait encore toutes les minutes cinq minutes de bon son  en tête. Tout ça pour vous dire qu’on est toujours là, toujours vivants, toujours debouts. Et qu’on le sera encore en 2023.

En attendant les traditionnels tops de fin d’année, et le passage à 2023 qu’on espère moins craignos que 2022 (rappelez-vous, ça fait quelques années qu’on dit ça ^^), un son sorti tout droit de la toute fin des années 1960. The Letter est initialement un titre du groupe The Box Tops sorti en août 1967. Tout le monde connaît cette petite merveille pop, mais tout le monde connaît aussi la relecture qu’en fera Joe Cocker quelques années plus tard. En 1970, le bouillonnant chanteur sort en single une reprise blues/soul qui déchire le bouzin (#commediraitSylphe), mais on lui préfèrera encore la version live disponible sur Mad Dogs & Englishmen. Cet enregistrement live capté les 27 et 28 mars 1970 au Fillmore East de New York constitue un témoignage majeur de l’énergie et de la folie scéniques de Joe Cocker. On trouve aussi sur cette galette d’anthologie des versions dingues de Honky Tonk Women et Cry me a river, tout en passant d’une merveille à l’autre.

Ce triple LP live reste fascinant plus de 50 ans après sa parution. Puissance live et émotions intactes, en voici un aperçu avec The Letter par Joe Cocker. Version après laquelle vous trouverez l’originale, histoire de comparer. Si toutefois l’original soutient la comparaison avec la reprise. Phrase rhétorique : vous avez déjà compris le verdict.

Raf Against The Machine

Review n°113: Alpha Zulu de Phoenix (2022)

Des nouvelles aujourd’hui de Phoenix, un groupe marquant de la french touch dans les années 2000, qui mérite d’être régulièrement réécouté pour ses coups d’éclat Wolfgang Amadeus Phoenix en 2009 ou Bankrupt! en 2013 ou l’excellent album des débuts Alphabetical en 2004. Néanmoins, il est assez incontestable que le groupe est en nette perte de vitesse et le dernier opus Ti Amo en 2017 m’a plutôt laissé de marbre… Au moment d’écouter ce septième album Alpha Zulu, je n’ai pas particulièrement d’attente et j’oscille entre la curiosité polie et la sensation bizarre qu’écouter Phoenix en 2022 serait presque un anachronisme. Dernière précision avant d’entamer l’écoute de l’album, je dois reconnaître que j’ai toujours eu beaucoup de difficultés à écrire sur ce groupe mais j’aime persister, bref vous êtes prévenus désormais si vous restez avec moi!

Le morceau d’ouverture Alpha Zulu doit son nom à un épisode vécu par le groupe qui a connu un vol agité au-dessus des montagnes de Belize dans un avion nommé Zulu, avec un pilote ne cessant de répéter Alpha Zulu. Tout cela paraît en effet un brin romancé mais nous ne gagnerons rien à remettre en cause cette justification du titre. Le titre propose une pop déstructurée assez classique où l’on retrouve avec plaisir la voix toujours aussi charismatique de Thomas Mars. Tonight qui fait appel à Ezra Koenig, le chanteur de Vampire Weekend, monte le curseur avec cette ligne de basse addictive et ce refrain survitaminé qui rappelle le pouvoir pop incontestable du groupe. The Only One joue ensuite la carte de sonorités plus aquatiques et oniriques pour un résultat assez classique mais je préfère l’excellent After Midnight, morceau le plus dansant de l’album. Une rythmique uptempo, des synthés omniprésents, une évidence mélodique, le tout n’est pas sans nous rappeler les grands morceaux de The Strokes. La première partie de l’album se clôt sur le très beau et onirique Winter Solstice dont l’instrumentation évoque l’atmosphère de Charlotte Gainsbourg, en particulier son album Rest.

Après une première partie pleine de belles promesses, la deuxième partie de l’album va s’avérer plus (trop) classique. Season 2 et Elixir nagent dans les eaux tièdes d’une pop attendue sur lesquelles nous aimerions voir souffler une brise marine plus riche en arômes. All Eyes on Me va surprendre davantage avec une ambiance plus électro, ce qui devrait logiquement me plaire au vu de mes goûts musicaux (oui l’usage du conditionnel n’est pas rassurant…), mais je dois reconnaître que je suis resté sur le bord de la route. Je n’en dirai pas plus pour ne pas paraître déplaisant… Heureusement, la pop lumineuse d’Artefact et ses guitares « strokiennes » ainsi que le titre final Identical, pop plus subtile, réussissent à contrebalancer un ensemble un peu trop homogène.

Je resterai donc sur cette impression qu’écouter Phoenix en 2022 demeure un anachronisme, néanmoins ce Alpha Zulu reste une belle porte d’entrée pour aller réécouter une discographie brillante, enjoy !

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 4. After Midnight – 2. Tonight – 5. Winter Solstice – 7. Artefact

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°109 : Grandma (Destruction) (2017) de Keiichi Okabe

artworks-000209408336-k2r2z9-t500x500On retiendra de ce jeudi 17 novembre 2022 la fin annoncée de Gamekult pour le 7 décembre prochain après 22 ans d’existence. Suite au rachat du groupe Unify par Reworld Media, la rédaction du site de presse spécialisée jeux vidéo a annoncé ce soir son départ collectif dans les prochains jours. On est apparemment bien éloignés de Five-Minutes. Pas tant que ça. Gamekult c’est avant tout une passion partagée. C’est aussi une rigueur journalistique, une éthique, et une équipe investie pour ses lecteurs et abonnés. Si Gamekult n’avait pas existé, je ne serais pas devenu le modeste gamer que je suis, à dévorer par dizaines les contenus publiés et à me faire embarquer hors de ma zone de confort dans des terres vidéoludiques où je ne serais jamais allé sans cette fine bande. Si Gamekult n’avait pas existé, je n’aurais sans doute pas la modeste mais passionnée culture musicale et vidéoludique qui est la mienne. Grâce à leur travail, ces journalistes m’ont appris à écouter les jeux autant qu’à les jouer. En point d’orgue, sans Gamekult, je n’aurais pas mis un jour la main sur le jeu parmi les jeux, le chef-d’œuvre absolu à mes yeux. NieR: Automata de Yoko Taro, porté par sa BO incroyable composée sous la direction de Keiichi Okabe.

Impossible de choisir un autre son que celui-là : un des titres de NieR: Automata, que j’avais déjà chroniqué il y a quelques temps mais qui reste une merveille absolue. Grandma (Destruction) est un condensé de Keiichi Okabe dont je ne me lasse pas, comme l’entièreté de la BO d’ailleurs. Ecoutez-moi ça d’urgence, montez bien fort le son, plongez vous là-dedans. Avec une énorme pensée pour cette rédaction Gamekult de rêve et de passion qui reste digne jusqu’au bout. Chapeau bas, merci pour tout ce que vous avez fait. Et, bien évidemment, #Merde.

Visuels Square Enix

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°120: Our Flag d’Ibrahim Maalouf feat. Sharon Stone (2022)

Mieux vaut parler succinctement de musique que de proposer un silence pesant, tel sera mon objectif du soir. Voilà uneIbrahim Maalouf - Capacity to Love bonne semaine que j’écoute le dernier album Capacity to Love d’Ibrahim Maalouf. Un album qui m’a désarçonné sur les premières écoutes par son hétérogénéité mais que je savoure de plus en plus au fil des écoutes car il s’impose pour moi comme un mix gargantuesque, véritable déclaration d’amour à la musique sous tous ses aspects. L’album s’appuie sur une collection d’artistes prestigieux, d’Erick The Architect à Gregory Porter en passant par M ou De La soul, un vrai feu d’artifice sonore qui part dans tous les sens et fait feu de tout bois. Avec bien sûr comme dénominateur commun et liant magique cette trompette d’Ibrahim Maalouf que je ne vous ferai pas l’injure de présenter…

J’ai choisi l’avant-dernier titre de l’album Our Flag qui met à l’honneur un texte engagé écrit et récité par Sharon Stone sur un fond sonore superbe de douceur et de mélancolie qui m’a rappelé par certains côtés les BO d’Hans Zimmer. Les explosions de cuivres laissent la place à ce superbe texte dont les mots frappent avec poésie et précision, comme une gifle assénée à des dirigeants qui ont perdu le sens des priorités. Un bijou de texte engagé, enjoy !

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°108 : Untitled #1 (Vaka) (2002) de Sigur Rós

R-69857-1505864447-6375Une chronique Five-Minutes peut tenir à peu de choses. Parfois longuement mûrie et réfléchie, parfois plus spontanée, elle a toujours pour objectif de partager un moment et un bon son. Celle d’aujourd’hui n’échappe pas à la règle et, si elle aurait pu relever de la catégorie « mûrement pensée », elle s’inscrit toutefois dans la seconde. Notre son du jour est d’un intemporalité évidente, mais il m’est revenu dans les oreilles de façon un peu inattendue alors que j’échangeais quelques messages avec un copain sur la beauté de ce monde (non). Spoiler : nous étions en train de discuter de toutes les tristes immondices qui nous entourent, entre la nature dont tout le monde semble se contrefoutre et préférer la saloper, le racisme ouvertement exprimé dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale, ou encore la connerie humaine en général. Vaste programme dépressif à nous rendre plus asociaux et misanthropes qu’on ne l’est déjà. Nous avons cherché une lueur d’espoir, que j’ai modestement résumé par un « Heureusement qu’il y a la musique ». Ce à quoi le garçon m’a répondu par l’envoi d’un lien simplement ponctué d’un « Genre ça ».

Le lien en question, c’était cette pépite totale du jour. Untitled #1 est le titre d’ouverture du troisième album de Sigur Rós nommé (). Pas vraiment de titre pour cet opus qui fait suite au déjà excellent Ágætis byrjun (1999), en relevant encore le niveau. Si le groupe islandais s’était déjà montré on ne peut plus créatif, cette troisième galette enfonce le clou de la poésie sonore et de l’évasion maximale. Sur de grandes nappes sonores quasi hors du temps, le chanteur Jónsi pose sa voix de falsetto pour des mélodies qui défient les lois du temps et de l’espace. Sans doute un des plus beaux albums au monde, () est une claque absolue autant qu’une bulle pour se réfugier du monde et arriver à le supporter.

Le titre d’ouverture Untitled #1 illustre brillamment ce constat, en se faisant mélange de douceur et de mystère porté par les mots de Jónsi. Mots que l’on ne cherchera pas à comprendre, puisque l’album tout entier est enregistré en Vonlenska, une langue inventée en totalité par le chanteur. Est-ce essentiel de comprendre le texte ? Non, pas quand la voix et les sons qui l’entourent portent autant d’émotions. Le morceau se suffit à lui-même, et sans plus tarder nous allons en profiter dans une version live quelque peu différente de l’enregistrement originel, mais tout aussi envoûtante. Puisque le bonheur des oreilles est total, on vous drope les deux version, histoire de comparer et de doubler le plaisir.

Et, si l’ambiance vous attrape autant que nous chez Five-Minutes (Sigur Rós figure vraiment très haut dans notre panthéon musical), courez donc écouter la totalité de (). Un album qui ressort d’ailleurs pour ses 20 ans, en version remasterisée et augmentée de 3 B-sides et 3 démos. Ne vous privez pas de cet album hors du temps qui nous permet de continuer à vivre dans ce temps.

Raf Against The Machine

Review n°112 : Transmissions (2022) de Transmission

Capture d’écran 2022-11-04 à 11.29.03Pour qui a eu la chance de passer un moment au festival HopPopHop d’Orléans mi-septembre dernier, il y avait une performance à ne rater sous aucun prétexte : le collectif Transmission, pour une création originale. Nous avions entendu à peu près tout et son contraire avant d’entrer dans la dernière session des quatre programmées : « Sans doute le meilleur moment du festival » versus « C’est particulier, mais c’est intéressant » versus « Il y avait des gens dans la salle qui ont manifestement aimé ». On kille le suspense tout de suite : on a adoré Transmission, et c’est personnellement la meilleure prestation que j’ai vue et entendue durant ce weekend là. Une claque. Transmission est fait de plein de personnes et d’influences différentes. Autour de Johann Guillon et Benjamin Nérot tout droit sortis d’Ez3kiel, on y trouve d’autres artistes : James P Honey aka Dull Fame, Lionel Laquerrière, Félix Classen et Victor Neute. Autant de personnalités différentes qui unissent leur talent au sein de Transmission.

Et du talent dans Transmission, il y en a : dès les premiers sons, nous voilà plongés dans un monde qui se dessine note après note, mot après mot. Dans un savant mélange d’électro et de hip-hop, le sextet dessine un univers sonore nerveux et mélancolique plein de machineries, de bruits de ferrailles, mais aussi de nappes infra-basses et electro-ambient. Comme par exemple dans Mussolini mistress. Il en résulte la fantasmée bande son d’un film à la croisée de Blade Runner et de 8 mile. Transmission est cinématographique dans l’âme. Les premières minutes nous installent dans un univers cyberpunk, violent, dark, parfois cauchemardesque, mais toujours profondément humains par les deux voix qui interviennent tour à tour dans les compositions. A la voix grave et toujours incroyable de Benjamin Nérot répond celle de James P Honey qui déverse un flow généreux et imparable.

Au cœur de Transmission et du dispositif scénique, une cabine téléphonique 3.0. Relique d’un monde passé, l’objet sort tout droit de notre imaginaire post-apocalyptique. Tel un vestige d’un monde où la communication passait par le temps d’attente à la porte de ladite cabine, la patience, mais aussi l’essentiel : avec quelques pièces ou une carte téléphonique (les plus jeunes, ne me regardez pas avec des yeux effarés… oui, ceci a existé), il fallait synthétiser nos échanges, tout en profitant un maximum de ces quelques minutes. C’est quasiment la réussite méta, en plus de la claque sonore, de Transmission. Comme des personnages échoués d’un Fallout ou d’un Death Stranding, les musiciens du groupe entrent tour à tour dans la cabine pour des Calls, qui servent d’intermèdes entre les morceaux comme autant de tentatives de remettre en lien un monde fragmenté. Plus encore, le collectif recrée un lien communicationnel en faisant de cette prestation d’une heure un vrai moment de partage entre la scène et le public. Autre signe qui ne trompe pas : l’espace scénique est central, le public en cercle autour. Reconstituer du tissu social et humain par l’art, c’est bien l’éclatante réussite de Transmission.

Si l’on en parle aujourd’hui, c’est à la faveur de la réécoute du disque Transmissions (sorti le 19 août dernier), ou l’occasion de replonger dans cette création assez incroyable portée par les festivals HopPopHop (Orléans) et Les Rockomotives (Vendôme), sous l’égide de l’association Figures Libres. Disponible chez Figures Libres Records/L’Autre Distribution, le double LP est disponible accompagné de la version CD. Tout ceci pour la modique somme d’une vingtaine d’euros : ne passez pas à côté d’un des albums les plus percutants et enchanteurs de cette année 2022. L’occasion de (re)découvrir des titres assez incroyables tels que Jane Austen (et le flow de Dull Fame qui tabasse), The ebb and the flow (peut-on mettre de la cornemuse dans de l’électro hip-hop et que ça soit génial ? Oui), ou encore Diana folded in half (le cauchemar cyberpunk incarné).

L’album est aussi disponible sur Bandcamp en version numérique, mais faites vous plaisir et soutenez la création artistique : offrez vous ce génial album en physique comme on dit, vous ne regretterez pas le voyage. Et vous bouclerez ainsi la boucle meta en remettant un peu de matérialité dans ce monde parfois trop virtuel et humainement désincarné. Merci Transmission et Figures libres pour tout ça.

L’album en LP + CD est disponible sur le site de Figures Libres Records : https://figureslibresrecords.fr/transmission-2-x-lp-cd/

Le visuel pochette est tiré de la page Bandcamp de Figures Libres, où vous pouvez trouver l’album en numérique, mais aussi l’acheter en version physique : https://figureslibresrecords.bandcamp.com/album/transmission-transmissions

Raf Against The Machine

Review n°111: 9 Pieces de Thylacine (2022)

C’est la tournée de mes chouchous électros français actuellement… Après Les Gordon, c’est au tour de Thylacine deThylacine - 9 Pieces sortir un nouvel album, son cinquième déjà, intitulé 9 Pieces. Depuis 2019 et Roads Vol.1, je prends plaisir à suivre le périple musical de William Rezé qui confronte aussi bien les gens que les sons dans ses voyages sonores. Sur ce puzzle de 9 pièces, certaines sont déjà connues et les lecteurs assidus du blog ont déjà entendu parler de Polar ou Versailles qui ouvrent et ferment l’album de 39 minutes.

Polar offre donc d’emblée une électro puissante avec le bruit des créatures marines en fond, une rythmique assez sombre qui contraste à merveille avec la voix féminine qui a presque quelque chose d’incantatoire. Le résultat est aussi surprenant qu’envoûtant. Les titres suivants vont ensuite nous emmener du côté de cette Turquie à l’identité floue, entre Europe et Proche-Orient. Anatolia est un bijou qui résume musicalement tout ce qu’est la Turquie avec d’un côté les instruments qui représentent les traditions de la Cappadoce et de l’autre les tentations de la techno pour la jeunesse d’Ankara. Duduk (du nom d’un hautbois d’Arménie) et Olatu creusent le sillon de cette électro contemplative qui survole les paysages mélancoliques pour un résultat d’une finesse et d’une justesse inégalables – le piano de Duduk est un exemple imparable. Olatu, qui me fait penser au travail sur les boucles de Les Gordon, propose des sons plus électro-pop et sort quelque peu Thylacine de sa zone de confort. Bosphorus clôt ce voyage turc dans une ambiance plus rythmée et tournée vers les dance-floors, la montée est excitante, tout comme le saxophone habituel de Thylacine qui tente d’insuffler une douce mélancolie à l’ensemble. La musique de Thylacine est à l’image de la Turquie moderne, une terre de contrastes qui se veut un lieu de rencontres.

War Dance surprend alors par son âpreté et cette techno martiale -néanmoins pas aussi monolithique qu’elle ne peut le paraître à la première écoute – comme un triste clin d’oeil à l’actualité ukrainienne… Pleyel nous ramène vers une orchestration plus classique, dans la droite lignée de son dernier opus Timeless, pour un résultat tout en tensions d’une grande modernité. La richesse des propositions de ce morceau -qui me fait penser à Aufgang – est proprement hallucinante. Night Train est le morceau le plus frontal de l’album avec une électro débordante d’énergie qui se présente comme la bande-son idéale d’un voyage en train, le titre est peut-être un peu en-dessous en termes d’originalité de la proposition. Versailles clôt enfin avec subtilité l’album en jetant des ponts entre les époques, après avoir jeté des ponts entre les peuples, en s’appuyant sur des instruments, des mécanismes et des objets du château de Versailles. Le résultat confirme la volonté sur la deuxième partie de l’album de mettre en avant des ambiances plus dansantes. S’il y a bien quelque chose que Thylacine sait parfaitement faire, c’est nous faire voyager -dans les époques, les contrées, les genres musicaux – dans notre fauteuil, le casque vissé sur les oreilles… Enjoy !

 

Sylphe

Review n° 110 : Comme elle vient – Live à Evry 2002 (2022) de Noir Désir

Comme-elle-vient-Live-2002En 2002, Noir Désir boucle la tournée de son dernier album Des visages, des figures. Commencé un an plus tôt, ce marathon scénique s’achève à l’Agora d’Evry le 14 décembre 2002 et donne aujourd’hui lieu à un album intitulé Comme elle vient. Vingt ans déjà que le plus grand groupe de rock français s’est tu, autant dire une éternité. Depuis, le monde a poursuivi son évolution, pour le meilleur comme pour le pire. 2002, c’est notamment l’année de l’accession de l’extrême-droite au second tour d’une élection présidentielle en France. La quasi-majorité des Français dit non à ce cauchemar bien réel, et Noir Désir s’en fait une des voix parmi tant d’autres. Pour qui a eu la chance d’assister à un des concerts de l’entre-deux tours, il reste en mémoire l’incandescence de ce refus, et des salles qui reprennent en cœur les Bérurier Noir pour scander que « la jeunesse emmerde le Front National ». C’était il y a vingt ans. Autant dire une éternité.

Comme elle vient sort pile vingt années après cette ultime et mémorable tournée. Ultime, puisque Noir Désir se désagrègera quelques mois plus tard. Mémorable parce qu’elle laisse entrevoir la mue du groupe et ses nouveaux horizons. Lorsque sort Des visages, des figures (le 11 septembre 2001, comme si cette dernière aventure de Noir Désir devait être marquée du sceau des tristes coïncidences), on mesure déjà l’évolution musicale de la formation. L’album offre un son à la fois plus posé mais pas moins tendu. Sous ce faux calme bouillonne toujours Noir Désir. Même si les très énervés et brutaux Tostaky et 666.667 Club sont un peu laissés de côté, des titres comme L’appartement, A l’envers à l’endroit ou Bouquet de nerfs suintent de tensions grinçantes à la limite du malaise. Alternant avec d’autres morceaux plus rock comme Le grand incendie, Son style 1 ou Lost, l’ensemble se révèle diablement excitant en ouvrant totalement les portes à de nouvelles pistes artistiques pour le groupe. Jamais il n’aura été aussi créatif et musical, jamais il n’aura développé autant d’émotions variées. Des visages, des figures se conclut en outre sur le morceau de bravoure qu’est L’Europe : un duo de plus de 23 minutes avec Brigitte Fontaine doublé d’une virée musicale aujourd’hui encore étourdissante d’intelligence.

Nous voilà donc, deux décennies plus tard, avec entre les mains et entre les oreilles ce Comme elle vient, conclusion de la tournée 2022 de Noir Désir. Avertissement important : cet album n’est en rien la réédition du Noir Désir en public sorti en 2005. Ce dernier représentait, en 24 titres, une compilation des meilleures versions enregistrées sur la totalité de la tournée. Les 56 concerts de la tournée avaient été captés, en prévision de ce témoignage somme. Les membres du groupe en ont ensuite tiré la substantifique moelle, pour obtenir un panorama de cette virée live. Comme elle vient épouse une autre logique, en livrant la captation du dernier concert donné à Evry le 14 décembre 2002. Il est donc logique de ne pas y retrouver des titres non joués ce soir-là, et tout aussi logique que la tracklist ne corresponde pas à celle de Noir Désir en public. Dès lors, si l’on possède déjà celui-ci, faut-il craquer pour celui-là qui sort aujourd’hui 28 octobre ?

N’y allons pas par quatre chemins : la réponse est oui. Si vous êtes un inconditionnel et inconsolable fan de Noir Désir, vous vous procurerez Comme elle vient tel un complétiste compulsif. Si vous êtes amateur de rock et de bon son, vous plongerez aussi. Enfin, si vous n’avez que faire de Noir Désir, et/ou que vous voyez là une sombre démarche mercantile éhontée, il est probable que vous ayez déjà arrêté de lire cette chronique. Ou que, tout simplement, vous ne soyez même pas arrivé jusqu’à cette page du blog !

Comme elle vient pose ce que Noir Désir était devenu sur scène en 2002, peut-être plus encore que Noir Désir en public. Après la compilation de moments choisis et réellement fascinants, on accède ici à un soir en live avec le groupe, qui plus est à sa toute fin. Et l’on redécouvre ce mix et ce dosage parfaits entre moments posés et faussement apaisés, et explosions rock comme on ne les espérait plus. D’un côté, l’ouverture avec Si rien ne bouge, puis Septembre en attendant, Le fleuve, ou encore Des armes. De l’autre, Les écorchés, La chaleur ou Tostaky dans une de ses plus belles et furieuses interprétations. Noir Désir manipule l’énergie comme jamais, en nous balançant à la gueule sa fougue, tout en se ressourçant dans des moments finalement tout aussi incandescents. Le résultat est brillant, et se conclut avec le titre éponyme Comme elle vient. Un dernier salut, un baroud d’honneur en forme d’ultime explosion dans lequel la formation jette ses dernières forces.

A écouter l’ensemble, ce sont des paquets d’émotions qui remontent et nous submergent. Des frissons, du feu, et des larmes aussi de (re)vivre les derniers instants de la meilleure formation rock française, et d’un des plus grands groupes de tous les temps. Comme elle vient nous permet de mesurer, une fois de plus, le vide béant laissé par la disparition de Noir Désir. Voilà un enregistrement qui dépasse toutes les catégories et les cases, pour ne plus être simplement du rock et devenir l’expression d’un art. Comme elle vient est une galette absolument indispensable, qui se paye le luxe d’être disponible sur toutes les bonnes plateformes de streaming, mais aussi physiquement en CD et vinyle. Chez Five-Minutes, on est adeptes de toutes ces formes, mais on a grand plaisir à acheter l’objet, surtout quand il est aussi percutant que ce Comme elle vient. Disponible en diverses éditions, dont certaines avec pochettes alternatives et vinyles colorés, l’album bénéficie en outre d’un pressage de haute qualité avec un remastering de très haute tenue qui rend justice au son Noir Désir.

Aussi incontournable que génial, Comme elle vient se doit d’être dans vos oreilles, et plus si affinités, à savoir dans votre discothèque. Pas encore convaincus ? Voici trois titres en écoute pour vous décider. Les 12 autres vous attendent chez votre disquaire préféré.

« J’ai douté des détails / Jamais du don des nues ».

Raf Against The Machine

Review n°109 : The universe is IDK (2022) de Dave Pen

Capture d’écran 2022-10-23 à 11.38.21Après presque deux semaines d’absence, retour aux affaires en ce dimanche automnal avec un vrai bon son, qui plus est inattendu. The universe is IDK offre en 7 titres une excellente dose de ce que le rock britannique a offert de meilleur depuis qu’il existe. Ni plus, ni moins. Aux commandes de cet EP de haute volée, Dave Pen. Si le nom ne vous dit rien de prime abord, sachez que le garçon est une des voix d’Archive (ça faisait longtemps que je n’en avais pas parlé !), mais aussi un des membres fondateurs de BirdPen. En plus d’être un chanteur et musicien de grande talent, Dave Pen est aussi un grand sportif en run/trail. Une discipline sportive qu’il écume au gré des courses les plus folles, comme par exemple fin août l’UTMB (Ultra Trail Mont Blanc) : 170 kilomètres, du dénivelé et des passages en altitude au-dessus de 2 500 mètres. Je m’égare, ou si peu. Retenons que Dave Pen compile les talents, auxquels on peut ajouter son compte Instagram truffé de photos souvent géniales. Tout ceci est enrobé d’une grande discrétion et d’une humilité qui force le respect.

C’est dans cette grande discrétion que Dave Pen a composé tranquillement à la maison les 7 titres de The universe is IDK. En une demi-heure à peine, vous allez croiser de multiples clins d’œil à quelques grands noms, comme autant d’influences avouées. Negative ouvre l’EP et ses guitares aériennes évoquent assez vite The Smiths. Avec toutefois une voix qui fait penser à un certain David Bowie. Une touche Bowie encore plus évidente sur DIY SOS, croisée avec un soupçon d’Iggy Pop période Lust for life, et une pincée de Bryan Ferry. Tomorrow in light constitue la première pause tranquille après trois titres plutôt tendus et nerveux. Ce morceau permet à Dave Pen de développer son incroyable voix, en rappelant The empty bottle d’Archive dans la démonstration vocale. Humminbird est peut-être le titre le plus inquiétant, en croisant une trame musicale entre les Lou Reed les plus sombres et les Bowie les plus synthés/machines. Une fois encore, la voix de Dave Pen contraste l’ensemble avec une lumière et une puissance imparables. Standing wave est une parenthèse instrumentale de toute beauté, avant l’étonnant dernier titre. I’ll never know est un acoustique de la plus belle épure, qui vient réveiller chez nous le souvenir musical de l’excellent Animals de Pink Floyd. Avec en prime la voix de Dave Pen qui s’approche étonnamment de celle de Roger Waters.

Au vu de ces multiples et célèbres noms, je vous vois déjà vous interroger : qu’est-ce qui rend The universe is IDK intéressant, et le monsieur ne fait-il que piocher dans l’existant ? Non, Dave Pen ne pique pas d’idées chez les autres. Il leur rend hommage et nous en envoie autant de clins d’œil complices pour mieux partager ses créations. Des créations qui s’inscrivent au-delà des hommages, dans un ensemble très personnel et assez inimitable. De bout en bout, cet EP est fascinant dans les ambiances qu’il déroule, et dans la synthèse musicale qu’il propose. Dave Pen a sans doute écouté bien des artistes au fil des ans, en a absorbé ce qui lui parlait et a digéré le tout. Il en résulte aujourd’hui 7 morceaux tous plus hypnotiques les uns que les autres, liés par une identité musicale faite d’introspection et de lumières. Oui, il y a de l’énergie dans The universe is IDK.

Il y a aussi l’affirmation d’un grand artiste humble, jusque dans le titre du EP. The universe is IDK peut se traduire littéralement par « L’univers est Je ne sais pas », soit une énième variation du « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » de Socrate, ou encore du « La seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute » de Desproges. Sans doute la meilleure façon d’aborder l’existence, loin de toute certitude, afin d’être ouvert au champ des possibles et à la recherche de la meilleure version de soi-même. The universe is IDK est, dans tous les cas, la meilleure façon d’aborder les jours actuels, et les suivants. Le EP est disponible uniquement sur Bandcamp en version numérique, pour une malheureuse poignée d’euros (moins de 10 pour tout vous dire). Ne passez pas à coté de ces 7 petites merveilles musicales. Il y a encore quelques jours, le podium des trois albums de 2022 était tout calé. L’arrivée de The universe is IDK vient bousculer l’ordre établi, pour mon plus grand plaisir. Vous êtes encore là ? Foncez donc écouter la dernière merveille de Dave Pen !

Raf Against The Machine