Son estival du jour n°35 : Penn ar Roc’h (2016) de Yann Tiersen

519f82YTOnL._SL1200_Une fois ce magnifique morceau lancé, qu’en dire de plus, à part fermer les yeux et profiter de cette putain d’émotion qui nous envahit pendant 3 minutes ? A part rappeler que Penn ar Roc’h (littéralement « La tête du Roc ») est aussi le nom d’une baie située sur l’île d’Ouessant en Bretagne. Et que ce titre est à retrouver sur l’album EUSA (2016) de Yann Tiersen. EUSA qui, en breton, signifie Ouessant. Le monde est quand même bien fait : outre le fait que tu y existes, c’est aussi un monde où on peut écouter Penn ar Roc’h. Et, en ce qui me concerne, écouter Penn ar Roc’h, c’est immédiatement écouter tout le reste de ce bouleversant et intimiste album EUSA. Dont acte. 

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°34 : Twisting (2012) de Archive

Archive-With-Us-Until-You’re-DeadVoilà un petit moment que je n’avais pas remis le couvert par ici avec Archive (aka le plus grand groupe actuel à mes yeux… avis tout à fait subjectif je vous l’accorde). Pourtant, ce n’est pas faute de revenir très régulièrement, et parfois plus que de raison, sur les différents albums de cette formation qui, décidément, n’en finit pas de m’étonner et me captiver. Aujourd’hui, à presque mi-chemin du binôme juillet-août, on s’arrête sur Twisting, un morceau de With us until you’re dead, 9e galette studio du groupe. Cet album est encadré par l’impressionnant et magistral Controlling crowds (2009), sorte de bande-son apocalyptique d’un monde cauchemardesque, et Axiom (2014), album concept qui livre sa puissance d’un seul tenant. With us until you’re dead est un disque parfois un peu délaissé dans la discographie d’Archive, en ce qu’il ne contient pas forcément les titres les plus connus.Toutefois, il suffit d’écouter Interlace, Conflict ou encore Calm now pour mesurer l’étendue musicale et émotionnelle de la bande de Danny Griffith et Darius Keeler.

Dire que je suis dingue de Twisting serait bien réducteur. Pourquoi mettre en avant ce titre là ? Pour un tas de raisons, mais parmi elles, je dirais… Parce que c’est un morceau vénéneux comme je les aime. Parce que la voix de Pollard Berrier, qui rappelle parfois celle de Robert Plant. Parce que ça balance furieusement. Parce que c’est brûlant, tendu et à vif. Parce qu’il y a dans Twisting de la rage contenue, de la sensualité extrême, de la lumière comme jamais. Parce que c’est un titre totalement déconstruit et maîtrisé à la perfection de la première à la dernière seconde. Parce qu’il donne pleinement corps et sons au titre de l’album dont il vient : With us until you’re dead (littéralement « Avec nous jusqu’à ta mort »). On est venus là pour être ensemble, voir nos lignes de vie se croiser et partager des bouts de nos existences. Une fois morts, ce ne sera plus nous, mais chacun pour soi, dans le vide et le néant. Twisting, ou le blues selon Archive. Imparable.

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°33 : Sunday morning (1967) de The Velvet Underground

VUEntre deux cafés et trois moment paresseux comme on les aime, il est temps de déposer un nouveau son pour accompagner votre journée. Sunday morning ouvre en 1967 The Velvet Underground and Nico, premier album du Velvet Underground. Le groupe américain et new-yorkais se forme autour de Lou Reed en 1965, en lien étroit avec l’aventure/expérience de la Factory d’Andy Warhol. Ce dernier produira d’ailleurs cet opus originel, avant que le groupe ne s’éloigne pour d’autres explorations musicales. The Velvet Underground and Nico est notamment connu pour sa pochette, œuvre de Warhol : une grosse banane jaune, qu’un « Peel slowly and see » invite à éplucher, découvrant ainsi un fruit nu et rose on ne peut plus équivoque. Musicalement, l’album est réputé pour son exploration de mélodies et textes vénéneux, poisseux, moites, reflétant un univers underground (ça tombe bien), souvent nocturne, parfois malsain. Une imagerie complète s’installe au fur et à mesure que l’on écoute I’m waiting for the man, Venus in furs, Heroin ou encore Black angel’s death song. Toutefois, cet album reste teinté pop, en partie grâce à la présence et au chant de Nico, plus ou moins imposée par Warhol au groupe. Cette dernière ne chante que sur trois titres : Femme fatale, All tomorrow’s parties et I’ll be your mirror. Néanmoins, sa présence pop infuse dans d’autres morceaux, comme dans notre Sunday morning du jour.

Chanté par Lou Reed, Sunday morning est un titre qui se promène entre ritournelle pop et balade mélancolique. Il s’ouvre, et ouvre par la même occasion l’album, sur des notes de xylophone arpégées qui dureront tout au long de la chanson. Vient se poser dessus la voix à la fois claire, douce, et déjà un peu fatiguée de Lou Reed. Exactement l’ambiance d’un dimanche matin, lorsque se fait l’éveil à l’aube et qu’il s’agit tantôt de paresser, tantôt de se lever chercher un café pour en profiter au lit, tantôt de profiter du lit pour plonger de nouveau sous la couette, seul ou à deux. Ou encore de se lever pour profiter de la douceur de la matinée, de l’air frais et des rayons de soleil des premières heures de la journée. Rarement une chanson aura aussi bien porté son titre, et aura affiché une concordance entre ce qu’elle annonce, ce qu’elle dévoile, et ce que l’on ressent à son écoute.

Sunday morning est un titre idéal pour ces journées estivales actuelles. Parce que c’est une pépite intemporelle qui fait du bien, mais aussi parce qu’il nous plonge dans une ambiance particulière et douce. Lorsque l’on n’a pas de contraintes horaires (notamment de travail), qu’il y a du café, du soleil, et que la seule perspective est de laisser la journée se dérouler au rythme de nos envies et de notre paresse, chaque matin est un dimanche matin. Tu le sais. Je le sais. Nous le savons.

Sunday Morning, accompagnée d’une mise en images (2017) de James Eads et Chris McDaniel

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°32 : Qui sème le vent récolte le tempo (1991) de MC Solaar

mc-solaar-qui-seme-le-vent-recolte-le-tempoMême si la météo nous raconte tout le contraire, l’été est là et bien là. On est dedans et, comme annoncé, Five Minutes bascule en mode « Son estival du jour ». Toujours autant de musique, moins de bla-bla, pour (re)découvrir les sons qui accompagnent notre été. Le son estival du jour sera un album complet, qui s’apprête à fêter ses 30 années d’existence. Qui sème le vent récolte le tempo de MC Solaar sort en effet en octobre 1991. Néanmoins, pendant plus de 20 ans (2000-2021), la galette sera indisponible à la vente pour des questions de droits. Ce litige récemment réglé (que ce soit du côté des droits comme des bandes, aujourd’hui de nouveau entre les mains de Solaar), l’album a été réédité (CD, vinyle et streaming) au début de ce mois de juillet 2021. Une excellente occasion de se replonger dans ce génial album, ou tout simplement de le découvrir.

Qui sème le vent récolte le tempo contient Bouge de là, que l’on a coutume de considérer comme le premier grand tube du hip-hop français. Cependant, réduire l’album à ce single reviendrait à passer à côté d’un ensemble percutant, intelligent et terriblement efficace. Outre les autres singles Caroline, Victime de la mode et Qui sème le vente récolte le tempo, on retrouve aussi dans d’autres titres moins connus tout ce qui constitue la Solaar touch : des samples puissants, des textes finement ciselés, un flow inimitable, et une énergie sublimée par les producteurs Jimmy Jay et Boom Bass (aka Hubert Blanc-Francard, future moitié de Cassius). Matière grasse contre matière grise, Armand est mort ou encore La devise sont autant de pépites incontournables, mais aussi de souvenirs et de moments vieux de 30 ans.

Relancer Qui sème le vent récolte le tempo, c’est retrouver les origines de ce qui donnera, 3 ans plus tard, l’excellent Prose combat. Ces deux albums restant, à mon goût, les meilleurs de MC Solaar. Relancer ce premier album, c’est aussi prendre conscience de l’avance, voire de l’avant-gardisme, de cet artiste : le son est parfait et n’a pas vieilli, pas plus que les textes qui sont toujours d’une actualité criante. Relancer ce disque, c’est enfin regarder de 30 années dans le rétroviseur. Se rappeler où l’on était et ce que l’on faisait lorsque cet ovni musical a débarqué. Se souvenir aussi de qui l’on était. Ce jeune garçon que j’étais, cette jeune fille que tu étais. Que nous ne sommes plus. Les nous d’il y a 30 ans ont disparu. Plus exactement, ils se sont dissous dans nous-mêmes et nos expériences de vie, pour contribuer à ce que nous sommes devenus aujourd’hui. Voilà aussi pourquoi réécouter Qui sème le vent récolte le tempo, c’est être pleinement dans le temps actuel, tout en mesurant le chemin parcouru.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°81 : Riders on the storm (1971) de The Doors

81O496d9aTL._SL1500_A l’heure où sonne (enfin) officiellement la fin de l’année scolaire et le début de plusieurs semaines estivales, vient également le temps de clore cette nouvelle saison de Five Minutes. Après une année riche en sons que nous avons aimé écouter et vous faire partager, Sylphe et moi-même allons passer, comme les étés précédents, en formule estivale. Ce qui signifie moins de publications dans nos rubriques classiques. Toutefois, l’été étant propice à se détendre en écoutant de belles choses, nous réactivons notre rubrique « Son estival du jour », même si les plus fidèles d’entre vous savent que nous avons un peu triché ces dernières semaines. La pépite intemporelle du jour aurait pu y trouver sa place pour de multiples raisons. Mais, pour de multiples autres raisons, conservons Riders on the storm au rang de pépite intemporelle. Et voyons un peu pourquoi.

Enregistré entre décembre 1970 et janvier 1971, Riders on the storm figure sur L.A. Woman, sixième album studio du groupe de rock américain The Doors, sorti en juin 1971. Ce dernier, créé en 1965 autour de Jim Morrison au chant, est alors en pleine reconstruction et renaissance. Connue pour ses prestations scéniques hypnotiques et la personnalité incandescente de Morrison, la formation explose dès 1967 avec ses deux premiers albums The Doors et Strange Days. Mélange de rock psychédélique, de poésie, de blues, de jazz, et avec la particularité de se passer de guitare basse, la musique du quatuor fonctionne sans attendre. Ce succès immédiat propulse Morrison et sa bande dans des torrents de célébrité que le chanteur compensera par une consommation effrénée d’alcools et de drogues en tout genre. Ce qui ne l’empêchera pas de rester un immense artiste, épaulé par Ray Manzarek aux claviers, Robbie Krieger à la guitare, et John Densmore à la batterie.

Après Waiting for the sun (1968) et The lost parade (1969), The Doors vont peu à peu se faire plus remarquer pour les frasques scéniques et les provocations de Morrison que pour leur musique, qui reste pourtant de haute qualité. Le tournant des années 1970 sera pris de fort belle façon avec Morrison Hotel (1970), cinquième album très orienté blues-rock. Toutefois, cette année 1970 connait encore des hauts et des bas, entre le retour réussi sur scène du groupe (réécouter pour cela le Absolutely live, ou encore le Live in New-York – Felt Forum) et les retombées judiciaires du calamiteux concert de Miami en 1969. C’est donc en toute fin de l’année 1970 que débutent les répétitions, puis l’enregistrement, de L.A. Woman, sixième et ultime album studio des Doors avec Morrison. Ce dernier avait annoncé la couleur : après cet opus, il souhaite passer à d’autres formes artistiques en se consacrant à la production de films et à l’écriture de poèmes, tout en s’installant à Paris et en levant le pied sur la consommation d’alcools et de drogues.

L.A. Woman sonne comme le meilleur album du groupe, tout en passant pour être une forme de renaissance et de nouveau départ. Les titres sont particulièrement bien écrits et diversifiés dans leurs rythmes et influences (rock, blues, ballade…). Morrison se fend, comme à son habitude, mais en mieux encore, de textes d’une beauté et d’une poésie incroyables. L.A. Woman aligne dix titres comme dix pépites qu’il serait bien difficile de départager et de classer. J’adore cet album de la première à la dernière note. Et justement, la dernière note est aussi celle de Riders on the storm, puisque notre pépite occupe une place à la fois de choix, et totalement casse-gueule dans un album : la dernière. Ouvrir un disque est hautement risqué, puisqu’il faut que les premières secondes accrochent et donnent envie d’aller au-delà. Clore une galette est peut-être encore plus périlleux : tout le monde ne va pas au bout d’un album. Ceux qui y arrivent doivent en être récompensés et ne pas regretter le voyage. Surtout… ces dernières notes sont celles que l’oreille gardera. Le souvenir qui restera du moment passé avec l’artiste ou le groupe.

Sur ce point, Riders on the storm est un immense titre. Après neuf morceaux déjà impressionnants, la plage débute par le son de la pluie et du tonnerre au loin, sur lequel viennent se poser une rythmique batterie légère et l’orgue de Manzarek, comme d’autres gouttes d’eau. Avant d’être rejointes par la voix de Morrison et quelques notes de guitare, formant ainsi un titre totalement méta qui parle de cavaliers sous l’orage, en y intégrant des sons d’orage et des sons musicaux qui forment un orage. Des sons musicaux posés par quatre cavaliers musiciens que sont les Doors. Quatre cavaliers de l’Apocalypse sous l’orage de leur propre destinée. Avec cette impression que Riders on the storm est à la fois un testament musical, une clôture, une fin des temps, mais aussi peut-être une renaissance, notamment artistique. Après la pluie le beau temps. Une façon de dire que le meilleur est à venir.

A moins que, avec Riders on the storm, le meilleur ne soit déjà présent dans les 7 minutes 15 que dure le titre. Il existe une version single de 4 minutes 35, mais nous écouterons évidemment la version complète. Celle qui s’ouvre sur le son de la pluie d’orage, puis des quatre Doors qui, chacun à leur façon, contribuent à ce chef-d’œuvre. L’intro et les premières minutes de chants sont déjà magiques, mais ce n’est rien par rapport aux chorus de Krieger à la guitare, puis de Manzarek derrière ses claviers. L’équilibre entre solos et couplets est parfait. Le solo guitare à la fois posé et présent, avec un son rond et reverb qui s’accroche à chaque seconde. Celui aux claviers est imparable et hypnotique, effleurant et dissonant parfois. Entêtant et obsédant, comme une série de caresses de pluie (ou de doigts) sur la peau, qui amène peu à peu vers un climax… puis une redescente pour finir dans une certaine idée de la douceur, où se mêlent de nouveau voix, guitare, claviers, batterie. Avant de s’achever comme on a commencé, sur le son de la pluie. Comme autant de perles délicates qui se répandent sur ce moment d’une intimité et d’une intensité absolue. Et comme une boucle qui nous ramène au début de ce moment, pour mieux le recommencer et le revivre. Avec une envie intacte et régénérée.

Riders on the storm est tout ça à la fois, et sans doute bien plus encore. Il est un des meilleurs titres des Doors, sorti il y a tout juste 50 ans en juin 1971, quelques jours à peine avant que Morrison ne meurt. On a beaucoup évoqué l’anniversaire de sa disparition le 3 juillet dernier. A cette commémoration, je préfère réécouter, 50 ans après, la pépite qu’est Riders on the storm. Un titre que, toi comme moi, nous aimons. Tout comme nous aimons entendre au travers des volets, par une chaude soirée d’été, le doux son de la pluie qui tombe.

Raf Against The Machine

Review n°83: Escapades de Gaspard Augé (2021)

Force est de constater que le temps me manque actuellement pour écrire, plus que l’envie… Mais bon, trêveGaspard Augé de ces remarques qui vous importent peu à juste titre, ici nous parlons musique et je vous ai ramené un album qui devrait permettre à votre été de démarrer sous les meilleurs auspices. Depuis leur premier album en 2007, le duo estampillé Ed Banger Justice nous propose une électro puissante et épique qui revisite avec talent les sonorités disco. En 2018, l’album live Woman Worldwide a confirmé à quel point le groupe jouit d’une réputation scénique amplement méritée et j’espère un nouvel album studio car le dernier, Woman, date déjà de 2016… L’album du jour n’appelle pas forcément à l’optimisme pour la suite de la carrière de Justice car Gaspard Augé (un des deux membres avec Xavier de Rosnay) vient de sauter le pas et de sortir son premier album solo, Escapades. Quitte à enfoncer une porte ouverte, il faut bien reconnaître que cet album est en grande partie habité par le spectre de Justice mais, une fois ce postulat accepté, il révèle un plaisir d’écoute réel tant on sent le plaisir qui anime Gaspard Augé à créer sa BO idéale. On y reviendra mais incontestablement cet Escapades a un vrai pouvoir cinématographique.

Passés les synthés spatiaux des 38 secondes de Welcome, Force majeure nous emmène d’emblée en terrain connu. Un son lourd et épique, des synthés omniprésents et des percussions percutantes, des moments d’accalmie savamment dosés, on retrouve l’électro grandiloquente digne de Justice ou des ambiances plus nocturnes de Kavinsky. Rocambole vient ensuite ouvrir le spectre en faisant les yeux doux à une électro-pop plus atmosphérique et mélancolique digne de Air pour un résultat sublimé par la montée finale. Europa  change alors totalement d’atmosphère avec ses synthés inquiétants et sa ritournelle obsédante, le morceau se déploie avec mélancolie et on a l’impression d’écouter un morceau caché de la BO de Virgin Suicides.

Passé un Pentacle qui s’appuie sur le contraste entre des sonorités plus âpres et une mélodie naïve, Hey ! s’impose comme le titre taillé pour les dance-floors. Morceau uptempo porté par ses boucles hypnotisantes (on pense à Birdy Nam Nam), ses choeurs inquiétants et ses synthés extatiques, le morceau est un uppercut instrumental savoureux. Captain change alors littéralement d’atmosphère et propose une mélodie naïve, je dois avouer que ce morceau un brin sirupeux ne me touche pas du tout. Par contre, j’aime tout particulièrement Lacrimosa porté par sa mélodie au piano qui s’impose comme le morceau le plus original de l’album. L’électro-pop discoïde et dansante de Belladone, l’ambiance hédoniste et printanière de Casablanca, le mystique Vox et la structure étonnante de Rêverie donnent une vraie valeur ajoutée à ce premier album dont certains titres feront sans aucun doute partie de ma bande-son de l’été. Et vous si faisiez une petite escapade avec Gaspard Augé? Enjoy!

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°80 : The sound(s) of silence (1964/1965) de Simon and Garfunkel

Qu’est-ce qu’une pépite intemporelle ? Il serait temps que nous nous posions la question sur Five Minutes, alors que nous atteignons aujourd’hui la 80e pépite intemporelle (et même bien plus, si toutefois vous avez suivi nos aventures dans la version 1 du blog). Une pépite intemporelle traverse le temps et les époques, et reste efficace comme au premier jour, malgré le nombre d’écoute parfois vertigineux. C’est aussi un titre qui parle aux différentes générations, et peut se voir utilisé ou injecté dans différents univers : il fonctionne à chaque fois. Cette définition par petites touches pourrait bien durer des paragraphes entiers… Aussi est-il plus raisonnable de continuer à égrener nos pépites intemporelles, en relevant pour chacune ce qui, à nos yeux, la classe dans cette catégorie.

The sound of silence entre sans hésitation dans cette rubrique. A bientôt 60 ans d’âge, cette chanson du duo folk-rock Simon and Garfunkel n’en finit plus de hanter nos oreilles, nos mémoires, et l’inconscient collectif. Sorti en 1964 dans une version acoustique et avec un S à Sounds, ce titre est en fait né quelques mois plus tôt. Paul Simon en débute l’écriture peu après l’assassinat de Kennedy (donc fin 1963). Intégré au premier album du duo Wednesday Morning, 3 A.M., l’ensemble passe plutôt inaperçu et les deux musiciens se séparent. En 1965, Tom Wilson, producteur de l’album, sent venir la vague folk-rock et décide de réenregistrer une version électrique de The sounds of silence, sans l’autorisation du duo. Le single fonctionne, le duo se reforme, sort un second album Sounds of silence, qui s’ouvre précisément sur notre pépite.

Disons le franchement : la version acoustique a ma préférence, et de très loin. D’une part, parce qu’elle est le reflet artistique du duo Simon and Garfunkel, tel qu’ils ont souhaité leur chanson. D’autre part, parce que la version électrique amenuise la magie et l’émotion initialement souhaitée. Ce titre, qui raconte les dangers de l’indifférence et la nécessité de dire les choses et d’exprimer ses émotions/idées/pensées/intentions, n’atteint jamais aussi bien son but que lové dans un écrin acoustique et intimiste. Le simple accompagnement de guitare pose une ambiance aérienne et poétique, tout en mettant en avant les voix ô combien travaillées, et le texte. La version électrique est celle qui a popularisé le morceau, mais elle perd un peu en fragilité émotionnelle.

Dans les décennies suivantes, on retrouvera The sound of silence repris à toutes les sauces, dans différentes langues et styles : par exemple… Richard Anthony et Marie Laforêt avec La voix du silence, The Dickies pour une version punk rock, Nevermore pour une version heavy metal, Anni-Frid Lyngstad pour une version suédoise, ou encore samplé par Eminem dans Darkness. Le cinéma s’en emparera : par exemple en 1967 dans Le Lauréat (ou l’on entendra également Mrs. Robinson des mêmes Simon and Garfunkel), mais aussi dans Watchmen (2009), pour accompagner la scène des obsèques du Comédien.

Côté histoire musicale, The sound of silence pointe en 2001 à la 79e place du classement des chansons du XXe siècle de la RIAA (Recording Industry Association of America), et en 2010 à la 157e place du classement Rolling Stone des 500 plus grandes chansons de tous les temps. Côté histoire tout court, Paul Simon en fera une interprétation acoustique solo le 11 septembre 2011 lors de la cérémonie commémorative des attentats du 11 septembre 2001 à New-York. Enfin, en mars 2013, The sound of silence est retenue pour intégrer le registre national des enregistrements, conservé à la Bibliothèque du Congrès aux Etats-Unis.

Un sacré pedigree pour une seule petite (mais grande) chanson de 3 minutes. Pourtant, au-delà de ces multiples reprises, utilisations, mises à l’honneur, ce qui fait de The sound of silence une pépite intemporelle est peut-être bien plus simple que ça. Et se trouve en chacun de nous. Réécouter The sound of silence, c’est convoquer des souvenirs. Des images mentales. D’un disque qui tournait sur la chaine hi-fi parentale (qu’on avait interdiction de toucher), dans le salon au papier peint fleuri et orange. De soirées avec du monde dans la maison, ou au contraire de journées familiales et silencieuses. De la pochette du Concert in Central Park, un des rares disques de la maison, précieusement rangé sous ladite chaîne. D’un temps passé mais ancré en nous.

Ecouter The sound of silence, c’est frissonner de la sérénité que ces 3 minutes nous apportent après une journée dense et chargée. C’est aussi te remercier. D’avoir choisi ce son, pour se retrouver et pour se poser ensemble un moment. Et d’avoir fait germer cette chronique.

Version acoustique (1964)
Version électrique (1965)

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°79 : Snow (2017) de Angus & Julia Stone

SnowSi vous parcourez régulièrement, ou même de temps en temps, nos pages sur Five Minutes, il y a fort à parier que vous connaissez notre goût pour la famille Stone : mon ami Sylphe avait récemment chroniqué Sixty Summers (2021), le nouvel album solo de Julia Stone. De mon côté, j’ai déjà mis en avant des titres comme Baudelaire (2017) ou And the boys (2010), tout en me référant parfois au travail d’Angus & Julia Stone au cours d’une chronique. Leurs albums en solo sont plutôt bons, notamment The Memory Machine (2010) de Julia Stone, mais j’avoue un plaisir particulier à plonger dans la folk-rock du duo. Le savant dosage de guitares folk (et parfois électriques) dont ils ont le secret me transporte à chaque fois dans des images mentales de leurs grands espaces australiens. Rajoutons à cela le mélange de leurs deux voix, et s’installe alors une tranquillité à profiter de chacun de leur titre.

Snow, notre pépite du jour tout en étant intemporelle, n’échappe pas à cette règle. Pour restituer l’action, nous sommes en 2017, en ouverture de Snow, album éponyme et quatrième disque d’Angus & Julia Stone. Leur dernier en date à ce jour. Le plus connu étant Down the way (2010), notamment pour son single Big jet plane, sans oublier qu’il contient des petites merveilles comme For you, Yellow brick road ou encore And the Boys. Si vous aimez ce son Stonien, n’hésitez pas à découvrir (si ce n’est déjà fait) A book like this (2007) et Angus & Julia Stone (2014), deux excellents albums eux aussi.

L’album Snow est dans la droite ligne de ces trois premières productions. De ces disques qui peuvent tourner en boucle chez moi, ou simplement dans ma tête pour accompagner tel ou tel moment de la journée. Bourré de titres tous meilleurs les uns que les autres, il se clôt sur l’intimiste Sylvester Stallone, précédé de la pépite absolue Baudelaire, chef-d’œuvre total de composition et d’émotions. Deux pépites finales qui font écho à l’ouverture de l’album par Snow (le titre).

Tout est parfait dans Snow. L’ouverture, sur quelques notes presque comme un accordage d’instrument, puis la musique qui se met en place, très vite accompagnée des « la la la la la » de Julia Stone, avant les premières paroles qu’elle et son frère vont se partager, une phrase sur deux. Deux voix qui se posent, s’écoutent, se répondent. La douceur qu’elles apportent est contrebalancée et soutenue par l’intensité grandissante de la plage instrumentale. Que ce soit Julia ou Angus, ils jouent de leur voix comme de vrais instruments, et exploitent toute une gamme d’émotions en contact permanent avec les instruments mis plus ou moins en avant. Quatre minutes de magie musicale, qui se terminent presque comme un murmure minimaliste chargé de la richesse du moment passé.

Ecouter Snow, c’est choisir d’entrer de la meilleure des façons dans un album plein de promesses et de jolis moments. C’est aussi se plonger dans une bulle de douceur et de sérénité très vivifiante où il fait bon être. Ce titre apporte du calme, de la lumière, du soleil. Et des images mentales de décor qui vont avec : un coin de nature verdoyant, un bord d’océan breton, une terrasse au soleil pas trop bondée et, de préférence, partagée… Les possibilités sont nombreuses, et les occasions d’écouter Snow aussi. Je ne m’en prive jamais… mais merci de me l’avoir glissé aux oreilles voici quelques jours, et d’avoir, du même coup, fait naître cette chronique.

Raf Against The Machine

Review n°82: Nouveau Genre de KLON (2021)

J’ai trouvé l’album du déconfinement, de l’absence de masque et de couvre-feu, l’album qui va te donnerKLON envie de profiter pleinement de l’été en approche. L’EP au plaisir immédiat et instantané qui se savoure sans intellectualisation excessive. Le groupe de 7 comparses qui oeuvrent sous l’étiquette KLON (clone en allemand, natürlich) vient de sortir son premier EP Nouveau Genre, on ne sait pas grand chose d’eux mais après 30 minutes on sait qu’ils vont nous accompagner dans notre été hédoniste.

Le morceau d’ouverture Nouveau Genre joue la carte d’une pop solaire et jouissive qui s’appuie sur des voix masculines et féminines qui se marient à merveille. Le refrain démontre une facilité à poser des mélodies entraînantes sur le sujet d’actualité de l’identité. On retrouvera cette pop instantanée dans 3ème piste et Santa Barbara qui te donnent envie de prendre la voiture et de filer au bord de la mer sans arrière-pensée.

KLON a cependant cette tendance à aller piocher avec délices dans des genres multiples. West est un tube imparable qui s’appuie sur un univers électro plus sombre et une rythmique percutante pour célébrer l’ouest (oui, je sais, je suis assez pointu sur l’analyse). Noise creuse le sillon d’une électro-pop qui m’évoque L’Impératrice ou Agar Agar mais que dire du bijou taillé pour les dance-floors Black Suit? Electro foutraque et extatique qui montre les influences punk du groupe, ce titre est un shot de bonne humeur en intraveineuse. Sable d’Or et ses 7 minutes tout en boucles hypnotiques clot ce Nouveau Genre avec brio. Parler davantage de cet EP serait un sacrilège et puis l’ouest, la plage et ses fêtes, m’attendent, enjoy!

Je vous laisse avec les clips qui devraient vous donner le sourire, tant ces sept-là ne se prennent pas du tout au sérieux…

 

Sylphe

Five Titles n°23: Going To Where The Tea Trees Are de Peter von Poehl (2006)

La semaine dernière, le plus français de tous les Suédois Peter von Poehl a sorti son sixième album studioPeter von Poehl (sans compter les différentes BO) Memories from Saint-Forget, un album de qualité et sans véritable surprise où la pop soyeuse et sensible continue de déployer ses ailes avec subtilité. Cela faisait de nombreuses années que je n’avais pas croisé le chemin de Peter von Poehl et j’ai eu l’envie immédiate de me replonger dans les premiers albums et en particulier le tout premier Going To Where The Tea Trees Are, sorti en 2006 sur le label Tôt Ou Tard. Et ma foi bien m’en a pris tant cet opus n’a pas pris une ride et touche par sa fragilité. A l’époque, Peter von Poehl est loin d’être un inconnu et a déjà travaillé avec Bertrand Burgalat, Alain Chamfort ou encore Marie Modiano (sa future femme au passage). Ce Going To Where The Tea Trees Are va ainsi arriver en toute modestie et pudeur pour célébrer les talents de compositeur de Peter Von Poehl. Je vous propose de découvrir ce beau bijou à travers le prisme de cinq titres qui me touchent particulièrement…

  1. Le morceau d’ouverture Going To Where The Tea Trees Are nous offre d’emblée cette pop-folk savoureuse qui s’appuie sur une voix presque irréelle et translucide, une voix à la rythmique lancinante. Je pense souvent en écoutant ce titre à Sébastien Schuller  qui aurait proposé une version pop de la BO de Virgin Suicides d’Air. La fin s’appuyant sur les cuivres est émouvante et ne lève pas le voile sur ces paroles un brin mystérieuses mettant en avant la volonté d’évoluer et de s’oublier davantage, « So I will go to where the tea trees turn to wine/ I’ll be just fine/ It takes a believer sometimes ».
  2. Travelers me touche, quant à lui, par son univers instrumental. La rythmique de la guitare est touchante de simplicité et laisse peu à peu les cordes sublimer l’ensemble. La voix falsetto de Peter von Poehl traite avec subtilité le pouvoir de la musique qui permet d’ancrer l’amour dans la réalité alors que nous cherchons sans cesse à voyager et d’une certaine manière nous fuir.
  3. A Broken Skeleton Key joue sur des sonorités pop plus immédiates, comme une musique de foire jazzy digne de Jay Jay Johanson. Ce titre tranche avec l’ensemble de l’album et prend plaisir à nous surprendre par son univers faussement inquiétant.
  4. Scorpion Grass, morceau dont les paroles restent énigmatiques pour moi, me séduit lui par son combo magique: rythmique de guitare judicieuse et refrain puissant sublimé par les cordes qui donne une vraie intensité à ce morceau d’un peu plus de deux minutes.
  5. The Story of the Impossible s’est vite imposé comme le single incontournable de l’album. Repris dans la BO de L’Arnacoeur ou d’Hippocrate, la mélodie d’une grande douceur est imparable… Si tu as résisté à un début de conjonctivite inopinée avec les paroles, les sifflotements sur la fin devraient te désarmer.

Désormais tu as le choix… Ou te visionner une nouvelle fois la purge Suède-Espagne d’hier soir ou réécouter ce très beau Going To Where The Tee Trees Are. Je me doute comme ce choix est cornélien, enjoy!

 

 

Sylphe