Five reasons n°36 : Super8: A Call to Arms & Angels – Soundtrack (2022) de Archive

Capture d’écran 2022-05-19 à 17.42.56Chose promise… voici deux semaines, en toute fin de la review de Call to Arms & Angels, nouvel album d’Archive, nous évoquions une galette bonus : la soundtrack de Super8: A Call to Arms & Angels, le documentaire/making of qui accompagne la sortie de ce douzième opus studio. Evoquions seulement, car nous n’avions pas eu la possibilité de l’écouter pour en parler. Disponible uniquement dans les éditions Deluxe de Call to Arms & Angels (soit en triple CD, soit en coffret  quadruple LP/ triple CD), cette BO est désormais arrivée à la maison. Dix titres supplémentaires pour enrichir l’album, ou le précéder. Peu importe le sens, cette dizaine de morceaux vient s’ajouter au déjà gargantuesque album de dix-sept compositions, pour former, plus que jamais, un disque majeur chez Archive tout autant que pour la musique en général. Pas convaincus ? Petit tout d’horizon en cinq bonnes raisons de replonger.

1. Super8: A Call to Arms & Angels est, selon vos goûts et votre humeur, la galette qui introduira ou complètera Call to Arms & Angels. Excellente introduction, car les dix titres nous plongent d’entrée de jeu dans l’ambiance que l’album développera plus tard. Ecrit, composé, enregistré sous ère Covid et début de sortie de Covid, Call to Arms & Angels dessine un monde déboussolé, destabilisé, mais en vie même s’il est à jamais modifié. La BO du documentaire installe déjà cette ambiance intrigante, voire inquiétante. Il suffit d’écouter Night People pour s’en convaincre, avec son intro à la Pink Floyd des périodes A saucerful of secrets et Ummagumma. Sans compter Throwing stars, titre de conclusion construit comme un patchwork de ce qui nous attend, en sautant d’un éclat de titre à un autre. Le teaser parfait en somme.

2. Super8: A Call to Arms & Angels pourra tout aussi bien compléter son album jumeau. Une fois Call to Arms & Angels parcouru, vous brûlerez d’envie de connaître l’arrière-cuisine de ce chef-d’œuvre, et de passer un moment avec Darius Keeler et ses compères. Pour comprendre leur travail. Pour comprendre les conditions de ce douzième opus. Pour cela, rien de mieux que le documentaire Super8: A Call to Arms & Angels. Malheureusement pas encore disponible en streaming ou à la vente (mais le groupe confie qu’ils y travaillent), nous sommes un certain nombre à l’avoir vu malgré tout. Par exemple, le 2 avril dernier en ligne, lors de la géniale soirée de lancement/présentation de l’album, ou encore le 11 mai dernier lors d’une projection/showcase organisée à Paris par le disquaire Ground Control. Le documentaire est passionnant, fortement soutenu par sa BO. Une BO dont on parle aujourd’hui et qui image on ne peut plus efficacement les deux années écoulées et matricielles de Call to Arms & Angels.

3. Super8 : A Call to Arms & Angels vaut aussi pour son parti pris exclusivement instrumental (ou quasi). A l’exception de quelques voix très ponctuelles dans Fall outside, Is this me ou encore Throwing stars, le groupe n’a bossé que sur des pistes instrumentales. Un choix qui permet de mesurer pleinement le potentiel d’Archive à composer des titres et sons complètement dingues. Créer de telles ambiances totalement saisissantes, enveloppantes, pénétrantes, uniquement sur la base d’instruments, n’est pas donné à tout le monde. Call to Arms & Angels fait la part belle au travail sur les voix comme aux compositions. Ici, tout repose sur les synthés, les rythmiques, les guitares. Comme pour nous rappeler aussi que, jadis, Archive composa une efficace BO : celle du film Michel Vaillant (2003). Si le long métrage est dispensable, voire oubliable, la BO de très haute volée envoie le bouzin (#commediraitSylphe). Archive, un vrai groupe complet de musiciens et de chanteurs/chanteuses qui sait tout faire.

4. Loin de moi l’idée de pousser à l’achat, mais Call to Arms & Angels sans ce disque supplémentaire Super8: A Call to Arms & Angels n’est pas vraiment complet. Les deux se répondent et sonnent en miroir. Me vient la même remarque que lors de la chronique de l’édition Deluxe de Est-ce que tu sais ?, dernier album de Gaëtan Roussel. Une fois l’album de base écouté, on se demande ce que l’on pourrait bien ajouter. Une fois la galette bonus dévorée, on se demande comment on a pu faire sans ces titres supplémentaires. Idem pour Radiohead et son KID A/MNESIA sorti l’an dernier. L’œuvre n’est complète que lorsqu’on peut l’apprécier dans son entièreté. Un ensemble qui, dans le cas de Call to Arms & Angels, pourrait bien se compléter d’un Rarities, qu’on rêve déjà de trouver en merchandising sur la tournée à l’automne : Darius Keeler a confié le 7 mai dernier sur Instagram, lors d’un jeu de questions réponses avec les fans, qu’existent encore dix à quinze titres composés mais non intégrés à l’album.

5. Une cinquième raison est-elle bien nécessaire (#astucedugarsquimanqued’idéepourfinir) ? Oui (#jenemanquepasd’idéefinalement) : soundtrack qui accompagne le documentaire éponyme, Super8: A Call to Arms & Angels se paie le luxe d’être écoutable en toute indépendance. Lecteurs habitués de Five-Minutes, vous connaissez ma position sur les BO : lorsque ces dernières existent à part entière, comme un album total et indépendant, c’est qu’on tient là de la pépite high level. Et c’est ici le cas. Procurez-vous d’urgence Call to Arms & Angels en Deluxe, et vous aurez sous la main à la fois un des plus grands albums de tous les temps, mais aussi une BO fascinante à écouter jusqu’à plus soif. Vous avez déjà acheté l’album en version simple ? Rachetez-le. Franchement, deux exemplaires d’un chef-d’œuvre, ça se défend. Et si vous arrivez à mettre la main sur le coffret Deluxe vinyle, vous y gagnerez en plus un objet de fort belle facture, limité à 1 100 exemplaires monde (du moins si j’en crois la numérotation du mien). Fan d’Archive, collectionneur de vinyles ou simple amateur de beaux objets musicaux, vous ne pouvez pas passer à côté.

Vous l’aurez compris : depuis que j’ai découvert la version Deluxe de Call to Arms & Angels, incluant la soundtrack du documentaire Super8: A Call to Arms & Angels, impossible de voir dans cette édition autre chose que la forme ultime et supérieure de ce qui trône déjà comme le disque de l’année 2022. Forme ultime certes, mais forme définitive ? Rien n’est moins sûr. Si un volume d’inédits pointe le bout de son nez, il y a fort à parier que le bon iencli que je suis se fera avoir. Mais, se faire avoir avec des sons pareils, c’est du plaisir quotidien ultra-jouissif.

Raf Against The Machine

Five reasons n°35 : Est-ce que tu sais ? (Edition Deluxe) (2021) de Gaëtan Roussel

ab67616d0000b273476ad60f8b7537f6985bf15bAu printemps dernier, soit en 2021, Gaëtan Roussel nous avait gratifiés de son quatrième album studio solo. Est-ce que tu sais ? affichait alors une poésie pop d’un niveau rarement atteint, et sans doute jamais chez son créateur, ou du moins pas avec une telle globalité de la première à la dernière note du disque. Opus parfait à mes yeux, dont j’avais déjà dit le plus grand bien dans une review (à relire par ici). Album majeur de 2021, très bien placé sur mon podium de l’année, il tourne toujours régulièrement sur la platine. Mes oreilles me disent merci à chaque fois, mais pas que. Mon corps et mon coeur aussi  tant les onze titres me font vibrer, frissonner, danser (moi qui suis pourtant piètre danseur pour tout dire). Est-ce que tu sais ? occupe une place très particulière dans mon cœur et mon existence, pour avoir débarqué au moment idéal, et pour résonner à chaque seconde de mille petites bulles d’émotions. Pour ce qu’il est, pour ce qu’il me rappelle, pour ce qu’il raconte.

Dès lors, je ne cache pas avoir regardé d’un œil perplexe la sortie en octobre 2021 d’une édition Deluxe de ce même album, augmenté de trois titres inédits. Quel intérêt (à part commercial) à augmenter un disque parfait, donc inutile à modifier ?

1. Les trois singles ajoutés sont au moins aussi parfaits que l’album de base. Dans l’ordre d’apparition dans vos oreilles, Elle résume les contradictions et tergiversations que l’on peut avoir face à la vie, à nos envies et nos choix. C’est ici appliqué à une femme, mais ça pourrait très bien s’intituler Il. Puis Une seconde (ou la vie entière) brosse les changements de vie, les surprises que cette dernière nous réserve entre éphémère et durée. Porcelaine clôt le trio des nouveautés sur une déclaration intimiste. Tout ceci écrit dans une dentelle de simplicité qui parle direct à tout être normalement constitué.

2. Ces trois ajouts à l’album initial ont peut-être une intention commerciale, mais ils s’intègrent avec un tel naturel aux onze titres préexistants qu’on oublie toute démarche potentiellement mercantile. Une seule question émerge à la fin de Est-ce que tu sais ? (Edition Deluxe) : comment a-t-on fait avant pour se contenter de l’album de base ? La présence de ces titres supplémentaires est une telle évidence dans la cohérence du disque qu’aucun doute n’est permis : cette réédition Deluxe est la seule version possible du disque.

3. Se plonger dans cette nouvelle version, c’est aussi réécouter l’ensemble de l’album. J’ai déjà dit plus haut pourquoi Est-ce que tu sais ? me suis partout et revient régulièrement en moi. On tient ici trois titres supplémentaires pour y retourner encore plus souvent. Et pour celles et ceux qui seraient passés à côté il y a un an, ou qui l’ont moins dégusté, foncez, vous ne le regretterez pas. D’une certaine façon, Gaëtan Roussel enfonce le clou avec cette réédition. Qui a déjà le disque en intraveineuse, pourra se faire un dose augmentée. Pour les autres, voilà la meilleure façon de faire la rencontre d’un album incontournable.

4. Album incontournable, disque majeur, je manque de mots justes pour qualifier l’objet. Une métaphore peut-être ? Cette galette est comme une rencontre majeure dans une vie. Le genre de rencontre qu’on fait une fois tous les dix ans, tous les quinze ou vingt parfois même, et jamais pour certains. L’écoute de Est-ce que tu sais ? est un moment privilégié, comme tout moment passé avec, disons, cette personne à qui vous tenez le plus. Celle pour qui vous avez le plus grand respect, celle pour qui vous donneriez tout et avec qui vous partagez la plus douce des complicités et la plus grande des confiances. Celle dont vous admirez l’intelligence et la beauté totale. Tout est simple et facile, tout est richesse et humanité, accompagné de rires et de lumière. Et c’est justement aussi vers cette personne-là que l’on se tourne quand il fait gris ou noir, pour dépasser le chahut de ce monde et les bousculades de la vie. Ce disque est, lui aussi, un repère, un guide, une bulle.

5. Une dernière raison ? En faut-il encore une ? Soit. Une raison de gros iencli (ou de pigeon diraient certains), une raison de collectionneur. Cette réédition Deluxe est une occasion de racheter le disque. Originellement sorti en pochette bleue, le voilà revenu en pochette orange. Avec, vous vous en doutez, des vinyles de différentes couleurs selon les tirages limités (ou pas). La collectionnite aiguë à de beaux jours devant elle, particulièrement avec votre serviteur, j’en conviens aisément. Ai-je plusieurs éditions de ce Est-ce que tu sais ? Vous n’avez aucune preuve.

Est-ce que tu sais ? (Edition Deluxe) se pare de trois titres supplémentaires, pour une réédition hautement indispensable. L’album originel l’était déjà. La réédition Deluxe en fait un opus plus que parfait, mais à écouter en tout temps pour comprendre et affronter le passé, le présent, le futur. Nous ne faisons que passer : ne boudons pas notre plaisir et ne passons pas à côté d’une telle merveille.

Raf Against The Machine

Five reasons n°34 : Low skies (2021) de Nebno

a3121430303_16Les plus attentifs d’entre vous auront relevé, dans la review de The Dystopian Thing la semaine dernière, une allusion-référence de Thomas Méreur à Nebno. L’envie nous a pris de retourner écouter un peu plus attentivement le travail musical de cette artiste suisse. Low skies, sorti en octobre dernier, est le deuxième album de Nebno, précédemment connu sous le nom de Manon (puisque Manon Schlittler elle s’appelle). Son premier opus Streams était sorti voici deux ans, à quelques jours de distance de Dyrhólaey, premier album de Thomas Méreur. A se plonger dans Low skies, on y retrouve des liens artistiques avec The Dystopian Thing, notamment dans les ambiances sonores. Il y a parfois des coïncidences de calendrier. Il y a aussi et surtout des musiciens qui savent faire du son, et du beau son. Nebno en fait partie, et nous allons voir sans plus tarder cinq bonnes raisons d’écouter ce deuxième album envoûtant.

  1. Low skies est au moins aussi beau que Streams. Cela veut dire quoi ? Si vous connaissez le premier album de Nebno, vous allez retrouver la magie sonore qui l’illuminait. Si vous ne connaissez pas, il est grand temps de prendre un moment pour découvrir les deux disques de cette artiste. Et de plonger dans des ambiances très aériennes, oniriques et vaporeuses. Low skies est un pur voyage sonore, sensitif et sensuel. Il suffit de lancer l’album, de fermer les yeux et de se laisser porter par le piano, les nappes de synthés et les mélodies.
  2. Le sens de la mélodie, voilà précisément une des forces de Nebno et de ce Low skies. Oubliez les mélodies attendues et faciles sur le classique schéma intro/couplets/refrain. Nebno construit chacune de ses compositions comme une petite épopée qui part d’un point A pour aller à un point B, mais en prenant des chemins que l’on imagine même pas. Aucune ligne droite, aucune facilité, pour une musique pourtant hyper abordable et qui fascine directement. On se laisse porter par chacun des sept titres de l’album, chacun avec son ambiance, et l’on arrive au terme des 35 minutes sans s’en apercevoir tout en ayant la sensation d’avoir visité mille paysages.
  3. La variété des ambiances : sans doute l’autre force de la musique de Nebno. Aucune lassitude, aucune répétition. One to one débute comme un pur son 80’s new-wave avant de s’envoler, et Distance m’a baladé au cœur d’une forêt elfique. Quant à Maze (le bien nommé), il m’a égaré dans un dédale sans fin, mais terriblement excitant au point d’en rechercher la sortie sans la souhaiter pour rester profiter encore un peu du mystère. Je ne vous raconte pas tout et ne dévoile pas toutes les images mentales qui me sont venues, car chacun se fera son décor et son périple. Disons simplement que Low skies offre en un peu plus d’une demi-heure bien plus de rêve(s) que certaines longues, pénibles et prétentieuses propositions artistiques. Dans un sens, Low skies me rappelle le magnifique Air de Jeanne Added sorti au début de l’été 2020.
  4. Il vous faut d’autres raisons ? Soit. Non contente de proposer des mélodies joliment écrites, composées et mises en images mentales, Nebno ponctue sa musique de mille et un petits bruits, cliquetis, sonorités qui enrichissent et densifient ses morceaux. A ce titre, j’ai particulièrement aimé Eyote, ou encore Maze. On y retrouve tous les petits artefacts et glitches sonores qui m’avait fait adorer ISAM (2011) d’Amon Tobin. Toutefois, si ce dernier livrait un album assez sombre et parfois inquiétant, Nebno renverse la tendance avec un disque lumineux et dense. Et, pour profiter pleinement de ce jeu de sonorités qui rehaussent les morceaux, je vous conseille fortement d’écouter Low skies au casque.
  5. Enfin, ce Five Reasons ne serait pas complet sans évoquer la voix de Nebno. En cela, son travail se rapproche de celui de Thomas Méreur pour l’omniprésence et la mise en avant de la voix. Une voix saisissante, captivante et d’une pureté incroyable que Nebno exploite sous tous les angles. Mélodie principale, collages vocaux, murmures, chuchotements : rien n’est laissé au hasard, pour un résultat de toute beauté. On est loin des chanteuses à voix puissante qui envoient du volume. Nebno est bien plus subtile, tout en manipulant de la plus intelligente des façons une voix qui rappelle parfois Tori Amos, mais exploitée sous bien plus de facettes. Il en résulte des morceaux dans lesquels le vocal s’inscrit au cœur de la musique, comme un instrument supplémentaire qui apporte sa propre couleur mélodique.

Low skies est un très bel album, totalement happant. Je ne peux que vous conseiller de faire le voyage, tant la (dé)charge émotionnelle qui se dégage de ses 35 minutes fait du bien. Et si cela ne vous suffit pas, dites vous qu’il y a aussi Streams, le premier album de Nebno. Ce serait moche de passer à côté de si beaux moments musicaux, et d’aller s’égarer dans les daubes infâmes qui irriguent parfois les bacs des disquaires. En un mot comme en cent : écoutez Nebno, bon sang !

Low skies est disponible à l’écoute sur les plateformes de streaming, et en vente numérique sur Bandcamp : https://nebno.bandcamp.com/album/low-skies

Raf Against The Machine

Five reasons n°33 : KID A MNESIA (2000/2001-2021) de Radiohead

KID_A_MNESIA_CompilationA l’occasion des vingt ans du diptyque Kid A (2000) et Amnesiac (2001) que l’on appellera Kid A/mnesiac pour la suite, le groupe de rock britannique Radiohead fait les choses en grand. En 2017, nous avions déjà eu droit à la réédition augmentée de OK Computer (1997), sous le titre OK Computer OKNOTOK, qui offrait alors du matériel inédit dans un fort bel objet, triple vinyle notamment. Pour commémorer la claque Kid A/mnesiac, la bande de Thom Yorke propose, de nouveau, une réédition augmentée de ces deux opus (sortie le 5 novembre dernier), accompagnée d’une exposition visuelle et sonore disponible en ligne depuis quelques jours. Vous voyez venir les interrogations ? Faut-il tomber dans le panneau et replonger, voire racheter, cette édition ? Kid A/mnesiac, ça a vieilli comment ? On regarde ça en cinq raisons chrono mais, si cette sortie fait l’objet d’une chronique ici, vous vous doutez déjà que ça vaut (un minimum) la peine.

1. Il faut tout d’abord se rappeler de l’arrivée de Kid A, puis de son petit frère Amnesiac au tournant des 20e/21e siècles. Le paysage musical rock n’est alors déjà pas dépourvu de bons sons, et notamment pas du côté de Radiohead. En 2000, on surfe encore sur le terrible et positif choc que fut OK Computer trois années plus tôt. C’est l’album où Radiohead se révèle totalement, après les deux opus assez rock classique à guitares qu’ont été Pablo Honey (1993) et The bends (1995). Avec OK Computer, le groupe commence à intégrer de l’électro dans ses morceaux, mais surtout à déconstruire le schéma habituel couplet-refrain standardisé. Avec des titres explosifs comme Paranoid Android ou Karma Police, Radiohead met une très grosse baffe. En 2000, la joue est encore rouge et personne ne se doute de ce qui arrive. Kid A explose définitivement les repères musicaux rock et du groupe. Très peu de guitares, la part belle à l’électro et aux boucles, et une audace créative sans nom. Le free jazz de The National Anthem ou la berceuse burtonienne Motion Picture Soundtrack sont autant de preuves que Radiohead a décidé de marquer son époque, et l’histoire de la musique en général. La surprise ne s’arrêtera pas là, puisque quelques mois plus tard sort Amnesiac, constitué de morceaux enregistrés à la même époque que Kid A. Un diptyque historique inoubliable.

The National Anthem sur Kid A (2000)

2. Puisque c’est inoubliable, pourquoi donc en faire une réédition anniversaire, alors que tout le monde a déjà ses exemplaires de Kid A/mnesiac ? Excellente question, à laquelle je répondrai par une autre : se pose-t-on la question face à des rééditions de Sur la route de Jack Kérouac, ou de 1984 de George Orwell ? Face à la énième sortie d’un 2001: L’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, ou du Matrix des Wachowski ? Se demande-t-on s’il est pertinent et nécessaire de relire Albert Camus, Voltaire, Edgar Poe ou Virginie Despentes ? Non. Tous ces grands noms sont déjà entrés dans l’Histoire culturelle et artistique. Il en est de même pour Radiohead et son Kid A/mnesiac. Avec ce double album, le groupe arrête de faire de la musique rock, pour basculer dans la musique totale. Il prend définitivement une autre dimension, qu’aucun album suivant ne dépassera, même si toutes les galettes suivantes sont, elles aussi, exceptionnelles. Kid A/mnesiac pour Radiohead, c’est un peu le triptyque Atom heart mother/Meddle/Dark side of the Moon de Pink Floyd, ou le Controlling Crowds d’Archive. La charnière où un groupe atteint un climax artistique et assoit définitivement son nom. Rien de perturbant, donc, à ce que Kid A/mnesiac revienne vingt ans plus tard.

3. Le diptyque revient, mais pas sous sa forme originelle, simplement estampillée d’une jolie étiquette commerciale du genre « Remastered from the analogic original tapes ». En 2021, Kid A/mnesiac devient KID A MNESIA et propose, outre Kid A et Amnesiac dans une seule pochette, un troisième disque Kid Amnesiae rempli de matériel inédit provenant des sessions studios de l’époque. Voilà donc l’occasion, en un seul objet, de retrouver un diptyque majeur de l’histoire de la musique. Il n’y a rien à jeter du début à la fin de Kid A : des toutes premières notes de Everything in its right place aux derniers souffles de Motion Picture Soundtrack (d’ailleurs conclu par un Untitled), le voyage est époustouflant. L’ambiance est tout à tour androïdesque (Kid A), planante (How to disappear completely ou Treefingers), tendue et nerveuse (Optimistic ou Idioteque). Même combat dans Amnesiac, qui enchaine les morceaux de bravoure musicale : l’envoûtant Pyramid song, le mystérieux Pulk / Pull Revolving Doors, le vénère I might be wrong, le désespéré et bouleversant Like spinning plates, avant de fermer sur le jazzy underground berlinois Life in a glasshouse (qui, précisément, rappelle le Berlin de Lou Reed). D’un bout à l’autre de ces deux disques, le voyage est fascinant, émotionnellement puissant. Dire que c’est pur plaisir de replonger là-dedans est un doux euphémisme.

Pyramid Song sur Amnesiac (2001)

4. La cerise ? Kid Amnesiae, cette troisième galette qui recèle de la pépite à n’en plus finir. On pensait avoir parcouru tout le potentiel de cette œuvre majeure qu’est Kid A/mnesiac, et voilà que Radiohead nous balance onze titres tous plus captivants les uns que les autres. A commencer par la version piano-voix-scratches de Like spinning plates, qui ouvre le bal. On connaissait déjà cette relecture, présente sur l’album live I might be wrong (2001), mais la retrouver là en enregistrement studio nous raconte que le titre a été envisagé sous cet arrangement dès l’album, et pas seulement pour les concerts. Plusieurs Untitled et des versions alternatives de titres déjà connus parsèment la galette, et accompagnent If you say the word, un inédit total planant et onirique. D’aucuns diront que ce troisième disque est dispensable, ou à réserver aux fans hardcore de Radiohead. C’est sans doute vrai, mais pour qui s’intéresse un minimum au groupe, ou à la création musicale en général, ces onze pépites complètent parfaitement ce que l’on connaissait déjà de Kid A et Amnesiac, tout en révélant, si besoin en était, la bouillonnante créativité de Thom Yorke et de ses petits copains de jeu.

Like Spinning Plates (‘Why us ?’ Version) sur KID A MNESIA (2021)

5. La double cerise ? L’exposition virtuelle proposée par le groupe, en accompagnement de KID A MNESIA, sobrement intitulée KID A MNESIA EXHIBITION. Initialement, le groupe pensait à une exposition physique (en présentiel comme on dit désormais) qui aurait voyagé dans le monde. L’épidémie de Covid-19 en a décidé autrement, et les artistes se sont rabattus sur l’idée d’une exposition virtuelle. Cette dernière mélange la musique de Radiohead et les créations visuelles et graphiques de Stanley Donwood datant de l’époque Kid A/mnesia. Disponible gratuitement au téléchargement sur PC, Mac et PS5, l’exposition est à récupérer via ce lien https://kida-mnesia.com pour ensuite se balader librement dans un vrai objet artistique aussi déroutant qu’envoûtant. Une expérience visuelle, sonore et sensorielle qu’il est difficile de décrire, mais que je vous conseille absolument sans réserves. A vivre de préférence sur un écran de bonne taille, et surtout casque vissé sur les oreilles. On se balade en vue à la première personne dans un dédale de salles et d’espaces où l’on est littéralement au cœur des sons de Radiohead, tout autant que l’on est happés par des dizaines de visuels et d’animations. Une plongée hallucinée, mystérieuse, intrigante et jouissive dans un format créatif qui, finalement, est peut-être le plus adapté.

Trailer officiel de la KID A MNESIA EXHIBITION (2021)

Retour à la réalité et aux interrogations de départ : faut-il se réjouir de KID A MNESIA, et y plonger ? Evidemment oui. Je n’aurais pas été aussi bavard si le jeu n’en valait pas la chandelle. Et encore, les mots me manquent pour dire tout l’enthousiasme et le plaisir sans bornes que j’ai à retrouver cet univers qui ne m’avait pourtant jamais vraiment quitté depuis vingt ans. Sorti sous de multiples formats et dans différentes éditions, KID A MNESIA place définitivement Radiohead et le diptyque originel Kid A/mnesia au panthéon artistique. Voilà sans aucun doute un chef d’œuvre total et absolu, offert au monde par des artistes en constante évolution, sans aucune barrière créative et ayant une fois pour toute fait voler en éclat tous les cloisonnements pour s’imposer comme de l’Art. Tout simplement.

If you say the word sur KID A MNESIA (2021)

Raf Against The Machine

Five reasons n°32 : Monsieur Gainsbourg revisited (2006)

Monsieur-Gainsbourg-RevisitedSorti voici déjà quinze ans et réédité en 2020, Monsieur Gainsbourg revisited fait un retour un peu inattendu dans mes oreilles ces derniers jours. La faute/La chance, tout dépend de la façon dont on voit les choses, à la trouvaille au fond d’un bac d’un exemplaire vinyle à dix balles. Illico acheté, illico réécouté. Les quinze titres de cette compilation sont autant de pépites à savourer sans retenue. Cette chronique aurait pu être un Five titles, mais comment n’en garder qu’un tiers ? Chacun des artistes qui intervient dans l’affaire propose une relecture en anglais d’un titre de Gainsbourg. Si vous avez un peu de temps libre en attendant l’Hallouine ET envie de bon son, voilà cinq raisons pour lesquelles vous pouvez plonger sans réserves dans Monsieur Gainsbourg revisited.

  1. L’album propose donc quinze titres de Gainsbourg, réadaptés pour la plupart par Boris Bergman et Paul Ives. On a aussi connu pire tandem. On aussi connu pire casting musical : la brochette est assez incroyable, tout autant qu’improbable, et regroupe du beau monde essentiellement issu de la scène britannique, mais pas que. A Franz Ferdinand, Portishead, Marianne Faithfull ou encore The Kills, s’ajoutent Michael Stipe, Feist ou encore Dani. Du lourd, très clairement. Chacun propose, dans son style musical initial, une réinterprétation assez bluffante d’une chanson de Gainsbourg.
  2. Pour s’en convaincre, il suffit de s’arrêter sur quelques titres (cinq par exemple, #subtilemiseenabyme ^^) pour apprécier la variété de l’opération. La galette s’ouvre sur A song for Sorry Angel par Franz Ferdinand et Jane Birkin. Là où l’original sent la dépression malsaine à plein nez, les FF & JB proposent une relecture rock avec, en arrière-plan, un gimmick jamesbondien à souhait. Trois plages plus loin, Portishead relit Un jour comme les autres, rebaptisé Requiem for Anna : l’original, interprété trip-hop sur le sample du Requiem pour un con (sur lequel on enchainera d’ailleurs). Brillant, tout simplement. Encore plus loin, Tricky démonte Goodbye Emmanuelle dans un Au revoir Emmanuelle poisseux, vénéneux, sexuel. Faut-il encore mentionner I call it art (La chanson de Slogan) par The Kills, ou la version défénestrée des Sucettes aka The Lollies par feu Keith Flint, pour mesurer combien cet album offre à la fois diversité et unité ?
  3. Cerise, les titres retenus ne sont pas nécessairement parmi les plus connus ou les plus attendus. Point de Javanaise, de Bonnie and Clyde ou de Love on the beat au tableau. Si l’on retrouve tout de même Je suis venu te dire que je m’en vais ou Le poinçonneur des Lilas, l’enregistrement fait aussi la part belle à Ces petits riens, L’Hôtel particulier ou Un jour comme un autre. Cette sensation de sortir de la compilation/revisite toute faite et attendue est plutôt appréciable. Autrement dit, l’impression de se trouver face à une vraie démarche artistique et créative, et non face à une énième opportunité commerciale, fait du bien à notre intelligence musicale.
  4. L’ensemble va même plus loin, en nous faisant presque oublier qu’il s’agit originellement de titres de Gainsbourg. Chacun des artistes présents s’est totalement réapproprié sa reprise, au point de faire passer chacune des versions pour un titre de son répertoire. Tout au plus s’aperçoit-on de la paternité de la composition en écoutant des relectures proches de l’originale, comme I love you (me neither) aka Je t’aime (moi non plus) ou I just came to tell you that I’m going (Je suis venu te dire que je m’en vais). Pour le reste, la reprise de Franz Ferdinand est marquée de l’ADN Franz Ferdinand, tout comme le Goodbye Emmanuelle de Tricky rappelle les plus grandes heures du garçon.
  5. La relecture fonctionne tellement bien que cet album peut même plaire à des réfractaires à Gainsbourg. Vous n’aimez pas sa musique ? Sa production musicale vous laisse de marbre, voire vous insupporte et vous détestez ? Essayez tout de même Monsieur Gainsbourg revisited, tant la couche de peinture modifie la donne. Je ne dis pas ça en l’air, c’est testé : j’ai parlé de ce disque à un copain, musicien qui plus est, et musicien de grand talent, qui exècre Gainsbourg, sa musique comme le personnage. En bon musicos ouvert d’esprit, mais aussi attiré par le casting, il est allé écouter et m’a avoué que certains morceaux fonctionnent quand même plutôt bien. Un bon signe d’une démarche artistique réussie.

Monsieur Gainsbourg revisited atteint donc son but, à savoir proposer une poignée de titres revus et corrigés qui font presque oublier qu’on écoute du Gainsbourg. C’est aussi l’occasion de passer un moment avec une pléiade d’artistes qui offrent le meilleur d’eux-mêmes. L’album est évidemment dispo sur toutes les bonnes plate-formes de streaming, mais en fouinant un peu, vous le trouverez en CD ou vinyle, qui plus est à un prix très raisonnable. On ne le dira jamais assez, achetez des disques ! Pourquoi donc s’encombrer de disques et de DVD/blu-rays qui prennent de la place ? Parce que, le jour où on arrête son abonnement DeezSpotiApplefy, ou DisNetflixOCS, on n’a plus rien, ni sous la main, ni à partager. Sur ce, je vous laisse écouter Monsieur Gainsbourg revisited, j’ai des disques à ranger.

Un jour comme les autres revisité en Requiem for Anna par Portishead
Goodbye Emmanuelle revisité en Au revoir Emmanuelle par Tricky
Je suis venu te dire que je m’en vais revisité en I just came to tell you that I’m going par Jarvis Cocker (feat. Kid Loco)

Raf Against The Machine

Five reasons n°31 : Prose combat (1994) de MC Solaar

prosecombatJuillet 2021 et l’été avaient vu la réédition très attendue de Qui sème le vent récolte le tempo (1991), premier album de MC Solaar. Septembre 2021 et l’automne sont désormais le temps de Prose combat, deuxième album du même MC Solaar. Rappelons que, pour de maudites histoires de droits entre l’artiste et sa maison de disque, ces deux opus étaient indisponibles à la vente ou l’écoute en streaming depuis 20 longues années. La situation s’étant décantée, on a pu profiter voici quelques mois de la réédition de Qui sème le vent, notamment en support vinyle de belle facture sonore. Aujourd’hui (ou plutôt demain 24 septembre chez tous les bons disquaires) Prose combat suit le même chemin. L’occasion de retrouver cet album majeur du rap français, et disons même de la musique tout simplement. Explications en 5 raisons chrono.

  1. Prose combat enfonce le clou du premier album, et sera tout simplement l’album de la consécration pour MC Solaar. Qui sème le vent récolte le tempo est un primo-album avec ce que cela comporte de fraîcheur, de naïveté et de spontanéité. Album pourtant très maîtrisé qui joue sur le mix hip-hop/acid jazz, il est à mon goût largement surpassé par la puissance de Prose combat. Comme si Solaar avait laissé fermenter pendant 3 ans sa galette séminale pour laisser exploser son talent d’écriture, son flow, et sa complicité avec Jimmy Jay, Boom Bass et Zdar.
  2. Prose combat se pose comme un album plus mature, mais aussi plus sombre, tant dans ses compositions que dans les textes et thématiques. Il suffit d’écouter La concubine de l’hémoglobine, Dieu ait son âme ou La fin justifie les moyens pour prendre conscience de la profondeur et, bien souvent, de l’actualité des mots de Solaar. Rien que le titre de l’album annonce la couleur. Des mots qui percutent, du texte qui bataille et porte des messages. La mort, la religion, le sens de la vie, le temps qui passe, la célébrité : il y a tout ça, et bien plus, dans Prose combat.
  3. La puissance de cet album est en effet dans le savant mélange entre ces moments plus graves et d’autres plus légers qui explosent de toute leur lumière. Tout le talent de Solaar est de ne pas juxtaposer titres lumineux et titres plus dark, mais de mélanger tout cela au fil des 55 minutes de son. Obsolète, sous des airs de ritournelle humoristique, cache des questionnements sur les rapports humaines. L’NMIACCd’HTCK72KPDP (à lire à haute voix) regroupe du beau monde comme Ménélik, Soon-e mc et les Sages poètes de la rue pour un titre collectif et festif.
  4. Musicalement, Prose combat est une folie de tous les instants. Les samples, boucles, scratches et autres ingrédients hip-hop sont ici maniés avec un brio rarement retrouvé depuis, que ce soit chez Solaar ou dans le rap français en général. Un exemple ? A dix de mes disciples, une sorte de furieux titre sans aucune respiration, construit comme une avalanche de sons portés par une ligne de basse entêtante. Et, puisqu’on parle de samples sur Prose combat
  5. … comment ne pas parler de Nouveau western et de son sample hypnotique ? C’est presque tarte à la crème, tant ce morceau a été entendu et ré-entendu, tant il a fonctionné et marqué nos oreilles. Pourtant, renversons le propos : si Nouveau western est aussi marquant, c’est lié à sa perfection. Et à son sample d’ouverture, qui reprend l’intro de Bonnie & Clyde de Gainsbourg. Ecoutez bien : parfois le sample originel s’efface, pour mieux réapparaître en claquant dans l’air, en lien avec un texte parfait. Chaque mot percute, chaque ligne est une référence (voire plusieurs). L’ensemble compose un titre intemporel qui, à lui seul, justifie Prose combat.

Vous ne pouvez pas aimer le hip-hop et vous passer de Prose combat. Vous ne pouvez pas aimer la chanson française et faire l’impasse sur Prose combat. Vous ne pouvez pas aimer la musique et zapper Prose combat. Prose combat est incontournable et se doit d’être dans votre discothèque. Et comme la réédition vinyle est excellente, filez claquer 25 et quelques balles dès demain. Incontournable et magistral.

Même le clip de Nouveau western est une folie absolue

Raf Against The Machine

Five Reasons n°30: Cyclorama de Polo & Pan (2021)

Voilà déjà quelques semaines que le titre Ani Kuni de Polo & Pan, chroniqué par ici, a fait son irruptionPolo & Pan 2 inattendue sur certaines radios généralistes et c’est ma foi amplement mérité. On sait tous comme une écoute répétée d’un titre peut finir par le dénaturer au point d’atteindre une véritable saturation mais je dois reconnaître que je reste sous le charme de l’inventivité de ce morceau. Pour le coup, j’ai eu envie de davantage m’attarder sur l’album Cyclorama sorti le 25 juin comme une promesse estivale supplémentaire. Même si je le trouve un peu long (1h05 et quelques titres plus dispensables sur la fin de l’album, en particulier la version radio d’Ani Kuni ), cet album mérite d’être savouré pour sa richesse. Je vous donne 5 raisons pour vous offrir un cocktail de couleurs savoureux en cette période de pré-rentrée pas toujours réjouissante.

  1. Sur une recette assez proche de celle de Bon Entendeur (le titre Melody en est un parfait exemple), Polo & Pan a cette capacité à moderniser des titres en les enveloppant d’une atmosphère d’électronica candide et hédoniste. A l’écoute, je suis souvent tiraillé entre l’impression que c’est un peu trop facile et la reconnaissance d’une vraie intelligence mais le résultat brillant clôt tous les débats. On notera donc le single imparable Ani Kuni ou encore Bilboquet (Sirba) qui reprend la musique de Cosma pour la BO de Le Grand Blond avec une chaussure noire.
  2. Ce Cyclorama met aussi à l’honneur une pop solaire qui joue avec les codes de la dream-pop. Magic porte bien son nom et n’est pas sans m’évoquer l’univers de Les Gordon alors que l’innocence des choeurs de Feel Good nous ramène vers les débuts de MGMT.
  3. Derrière cette candeur de façade, on retrouve une électro plus riche et poétique qu’elle n’y paraît sur les premières écoutes. Le morceau d’ouverture Côme avec ses sons aquatiques et ses cordes fragiles se déploie avec humilité comme la BO cachée d’un Miyazaki. Dans une veine plus proche d’Arandel, j’aime beaucoup la richesse de Requiem qui paraît un peu un ovni dans cet album résolument lumineux.
  4. Les fans de l’univers de La Femme pourront savourer le recours à la langue française dans Attrape-rêve, Oasis ou encore Artemis pour un résultat un peu plus attendu.
  5. Enfin, j’apprécie tout particulièrement Tunnel et le featuring de Channel Tres. Cette incursion dans l’univers plus sombre de la techno est savoureuse et me donne l’envie immédiate d’aller réécouter le dernier opus de Rone.

Ce Cyclorama est plus subtil et varié qu’il n’y paraît, j’espère que ce Ani Kuni, aussi bon soit-il, n’empêchera pas une véritable découverte du travail de Polo & Pan, enjoy!

Sylphe

Five reasons n°29 : The Rolling Thunder Revue (1975/2002/2019) de Bob Dylan

127456196Le voilà ce fameux live teasé depuis deux jeudis consécutifs : après avoir écouté la semaine dernière les brillantes prestations live d’Amy Winehouse tout juste tombées dans les bacs, quittons un moment l’immédiate actualité discographique pour revenir en 2002. Cette année-là sort The Rolling Thunder Revue de Bob Dylan, dans la collection des Bootleg Series. Il s’agit d’enregistrements live, inédits, rares, alternatifs mais néanmoins officiels, constituant un complément plutôt riche et instructif pour qui apprécie un minimum la carrière de Dylan. Estampillé numéro 5 de ces Bootleg Series (rien à voir avec le parfum du même nom), The Rolling Thunder Revue offre un panorama de ce que fût la tournée 1975-1976 de Dylan, en se concentrant toutefois sur la première moitié de la tournée en 1975. D’où son sous-titre Live 1975. En quoi ce live serait-il plus intéressant que celui de 1966 au Royal Albert Hall, ou celui de 1964 au Philarmonic Hall ? Il n’est pas plus intéressant. Il est une des facettes de Dylan, artiste aux multiples visages et aux influences diverses, comme le montre l’excellent film I’m not there (2007) de Todd Haynes, dans lequel Dylan est interprété par cinq acteurs et une actrice différents, chacun incarnant un personnage (et donc un visage) différent du chanteur. The Rolling Thunder Revue est aussi un témoignage de la forme que peut prendre la création artistique, tout en étant bourré de moments incroyables. Préparez-vous au grand huit émotionnel, en cinq raisons chrono.

  1. The Rolling Thunder Revue marque le vrai grand retour de Bob Dylan sur scène, après une période plus discrète. En dehors de sa participation au concert caritatif pour le Bangladesh organisé par George Harrison en 1971, Dylan n’est plus réapparu en concert depuis 1966. Année au cours de laquelle, après sept albums studio exceptionnels, sa carrière connaît un brutal arrêt suite à un accident de moto. Durant ces presque dix années, sortiront plusieurs albums et on verra Dylan au cinéma dans Pat Garrett et Billy le Kid (1973). Il en écrit également la BO, dont le désormais classique Knockin’ on heaven’s door. Mais, point de scène, aucun concert. Il faut attendre 1974 et la tournée Before the flood pour retrouver l’artiste on stage après la sortie de Planet Waves. Dylan sort de dépression, joue et chante de façon tourmentée et sauvage. Sa vraie renaissance scénique intervient lors de cette Rolling Thunder Revue, qui prend naissance à l’automne 1975 pour une première phase, avant de se poursuivre en 1976 comme prolongement de la sortie de l’album Desire.
  2. Avec The Rolling Thunder Revue, Dylan propose une tournée hors normes. D’une part, en choisissant de se produire exclusivement dans des salles à taille humaine, parfois dans de petites villes, au grand dam du producteur qui pensait capitaliser sur le retour scénique de Dylan en remplissant des stades. D’autre part, en réunissant autour de lui toute une bande de vieux amis et de personnages hauts en couleurs, au premier rang desquels Joan Baez, mais aussi Mick Ronson ou Roger McGuinn. Se joignent également à cette épopée Allen Ginsberg (poète américain fondateur de la Beat Generation) et Sam Shepard. Ce dernier publiera en 1977 (en 2005 pour l’édition française) Rolling Thunder Logbook, copieux journal de tournée illustré de photos de Ken Regan. S’ajouteront, au fil des dates et parfois temporairement, des artistes croisés sur la route comme Joni Mitchell. Cette troupe, là encore multi-facettes, confère à la tournée un côté épique et bohème, avec une forte coloration hippie déjà passée de mode en 1975. Peu importe, c’est l’ambiance dans laquelle Dylan va se ressourcer et proposer des moments live inattendus, hors du temps et d’une intensité imparable.
  3. Il n’y a rien à jeter dans les 22 titres qui composent The Rolling Thunder Revue. Cet enregistrement est constitué de prises à différentes dates du premier segment de la tournée. Pas de prestation intégrale d’un seul trait, mais le choix ô combien pertinent de retenir les meilleures versions de ces titres proposés au long des soirées de la tournée. La playlist alterne titres récents et plus anciens. Parmi les premiers, Simple twist of fate et Tangle up in blue (issus de l’album Blood on the tracks), mais aussi Isis, One more cup of coffee ou Hurricane, de l’album à venir Desire. Dylan est dans son temps et synchronise ses prestations publiques à son actualité, comme une façon de reprendre pied après une période chahutée. Il n’oublie pas d’intégrer, dans un savant dosage, des morceaux plus anciens entendus dans ses albums sortis entre 1962 et 1966. Un choix qui donne lieu à des réinterprétations incroyables. Dylan est un spécialiste de la revisite de ses titres, dans des versions souvent méconnaissables, et parfois un peu scabreuses. Ici, tout fonctionne comme par magie. Il suffit d’écouter The lonesome death of Hattie Carroll (une pépite déjà chroniquée ici), Mr. Tambourine Man, It ain’t me, babe ou encore Just like a woman pour mesurer le potentiel créatif et émotionnel du bonhomme. Dylan déroule ses chansons et n’a jamais semblé aussi à l’aise dans ce subtil mélange de rock-folk-country éclairé de sa voix unique, que l’on n’a jamais entendue s’exprimer avec tant d’aisance, entre intimisme et énergie communicative d’un poète écorché.
  4. Se plonger dans The Rolling Thunder Revue, c’est aussi la possibilité de (re)découvrir Rolling Thunder Revue – A Bob Dylan Story (2019), le documentaire de Martin Scorsese, disponible sur Netflix. Le réalisateur avait déjà proposé l’excellent No direction home en 2005, concernant la période 1961-1966 de Dylan. Avec ce nouveau film, Scorsese explose les frontières et les règles du documentaire. Il mélange images de coulisses, captations live, interviews d’aujourd’hui et images tournées à l’époque pour une fiction, et donne ainsi à voir la dimension hors normes de cette tournée. Entre mythe et réalité, magie et moments du quotidien, Rolling Thunder Revue – A Bob Dylan Story accentue le côté irréel et hors du temps (et parfois de la réalité) de cette incroyable tournée. Chaque image est hypnotique et nous envahit, faisant passer les presque 2h30 de film comme un seul moment sans aucun temps mort et sans jamais regarder la montre. S’il fallait retenir trois séquences en particulier ? Premièrement, les captations scéniques dans lesquelles Dylan est magnétique, présent comme jamais, insaisissable et fascinant sous son maquillage blanc et ses yeux cernés de noir. Deuxièmement, ce court moment lors d’une fin de concert où l’on voit une jeune femme du public, presque hébétée et totalement sonnée émotionnellement de ce qu’elle vient de vivre. Troisièmement, un échange entre Joan Baez et Bob Dylan qui, en quelques phrases et regards, raconte tout le respect et l’amour intemporel qu’il y a entre ces deux-là. C’est à la fois réservé, retenu, et d’une puissance émotionnelle incroyable.
  5. The Rolling Thunder Revue est possiblement le live le plus riche et captivant de Bob Dylan. Il reste bien d’autres raisons pour soutenir cette idée, mais la dernière que je retiens est la possibilité d’augmenter sa collection de vinyles avec le bel objet qui contient ces enregistrements. Au-delà du double CD sorti en 2002, les plus complétistes et acharnés se tourneront vers le coffret 14 CD sorti en 2019 et contenant 5 shows intégralement captés, plus 3 disques de répétitions et un de raretés. L’exhaustivité pour un prix relativement raisonnable (autour de 60 euros). Pourtant, à quelques euros près, est également disponible un coffret 3 vinyles (également sorti en 2019), celui-là même sur lequel repose cette chronique. Pourquoi préférer prioritairement le vinyle ? Pour le choix des meilleurs enregistrements, comme déjà évoqué plus haut. Pour la qualité du mastering son mais surtout du pressage, qui fait enfin oublier le calamiteux Hard Rain sorti en 1976 et qui donnait un aperçu de cette même tournée. Pour le livret 64 pages grand format qui met en valeur bon nombre de photos d’époque. Enfin, pour profiter pleinement de la photo de pochette : un magnifique portrait noir et blanc de Bob Dylan, qui dit autant le côté fantasque et magnétique que les tourments et l’humanité qui habitent ce grand poète de notre temps.

The Rolling Thunder Revue est une pièce maîtresse pour tout amateur de bon son, mais aussi de la carrière de Bob Dylan. Si les cinq raisons évoquées ne suffisent pas, ou s’il en fallait une sixième qui chapeaute et rassemble toutes les autres, il y a simplement à se dire que The Rolling Thunder Revue, c’est du Dylan. Un artiste au parcours unique, prix Nobel de littérature en 2016 (faut-il le rappeler), qui a traversé les époques pour devenir une figure intemporelle, pourtant bien vivante, qui fêtera le 24 mai prochain ses 80 ans. Quelle plus belle occasion pour (re)plonger dans The Rolling Thunder Revue ? Aucune. Foncez.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°28 : At the BBC (2021) de Amy Winehouse

At-The-BBCLa semaine dernière, j’ai joué du teasing et vous ai (peut-être) mis en appétit avec un live incroyable dont la chronique arriverait plus tard. Ce devait être ce jeudi, mais le combo agenda chargé/actualité brûlante a eu raison, cette semaine encore, de mes intentions. Nous écouterons et parlerons de tout cela prochainement (#teasingsemaine2). Aujourd’hui donc, focus sur At the BBC de Amy Winehouse, une compilation de captations live datant de 2003 à 2009. Soit la période qui englobe ses deux albums studio Frank (2003) et Back to black (2006) et sa période la plus prolifique et riche sur le plan musical, avant, malheureusement, une lente descente aux enfers de la célébrité et ses conséquences négatives sur sa créativité artistique. Alors que nous commémorerons le 23 juillet prochain les 10 ans de sa disparition (oui, 10 ans déjà), y a-t-il un intérêt à se jeter demain 7 mai, date de sa sortie officielle, sur ce disque ? Oui, et nous allons même voir cela en 5 raisons chrono, histoire de vérifier que l’on n’a pas perdu au change. Loin de là.

  1. At the BBC couvre la meilleure période musicale d’Amy Winehouse. Les premiers enregistrements remontent à 2003, année de la sortie de Frank. A réécouter ce premier album déjà prometteur, on mesure le potentiel de l’artiste au fil de ces titres très jazzy. C’est d’ailleurs l’ambiance que l’on retrouve sur les captations les plus anciennes de ce At the BBC : Stronger than me ou Take the box sont très représentatifs de cette ambiance avec, déjà, une voix incroyable. Pourtant, ces prestations les plus anciennes tranchent avec l’ambiance un peu plate et très pop/jazz de Frank. Amy Winehouse déclarait elle-même, à la sortie de l’album, ne pas pouvoir l’écouter, avant une réconciliation avec des morceaux qu’elle aimait jouer live plutôt que de les réentendre en version studio. At the BBC lui donne entièrement raison : tous les titres les plus anciens issus de Frank prennent une couleur beaucoup plus chaude, en basculant dans un univers jazz/soul que n’aurait pas renié Sarah Vaughan. La majorité des captations de At the BBC date de 2006-2007, autrement dit les années de Back to black, l’exceptionnel second album studio d’Amy Winehouse produit avec talent par Mark Ronson. Un son définitivement plus soul et blues. Outre son célèbre Rehab, on retrouve des pépites comme Love is a losing game ou You know I’m no good dans des versions frissonnantes et sorties d’un autre monde.
  2. At the BBC est à ce jour la meilleure façon officielle de découvrir ou d’entendre Amy Winehouse live. De son vivant, et si l’on excepte deux DVD, aucun disque live n’a vu le jour pour attester de la puissance et de l’énergie scénique de ce petit bout de femme. Depuis 2011, les seuls témoignages scéniques consistaient en une première édition très partielle At the BBC (2012) sous forme d’une quinzaine de titres et d’un coffret DVD, puis du très bon Live in London – From Shepherd’s Bush Empire 2007 uniquement disponible dans le coffret vinyle de l’intégrale Amy Winehouse sorti en 2015. Autant dire qu’avec cette nouvelle édition bien plus complète et plus exhaustive, on dispose là d’un panorama de gourmand pour qui veut comprendre ce qu’était la musique d’Amy Winehouse : un mélange de rock attitude et d’amour immodéré pour la soul et le blues, porté par une voix incroyable sortie de nulle part qui percute et émeut tout autant qu’elle crie ses fragilités. Intense émotion sur un Back to black ou Me & Mr. Jones.
  3. Intense émotion aussi lorsqu’Amy Winehouse se lance dans une reprise d’un titre que j’adore. I heard it through the grapevine, composé en 1966 et popularisé par Marvin Gaye, est typiquement le genre de morceau qui me file des frissons et me fait danser tout seul dans ma tête dans un coin de chez moi. C’est un titre légendaire et porteur d’une sensualité incroyable qu’Amy Winehouse reprend de la plus belle des façons. Cette version débute un peu différemment de l’original, mais quelque chose se déclenche immédiatement dans l’inconscient, du genre « Je connais, ça me dit quelque chose… » Bien sûr qu’on connaît. Et que l’on comprend très vite à quel monument musical elle s’attaque là. Mais, qui mieux qu’Amy Winehouse pouvait revisiter ce standard de la soul ? Peut-être Amy Winehouse, Paul Weller et Jools Holland ? Ça tombe bien, c’est justement flanquée de ces deux musiciens qu’elle déroule les 4 minutes incroyables qui arrivent. Du groove, de l’énergie, des cuivres et des voix de feu : voilà ce qu’est la reprise de I heard it through the grapevine par Amy Winehouse sur ce At the BBC.
  4. Des pépites comme celle-là, vous en trouverez 38 sur ce triple disque. Les esprits chagrins pourront faire remarquer que ce n’est pas tout à fait 38 titres, puisque reviennent plusieurs versions de Rehab, Valerie, You know I’m no good, Monkey man, Love is a losing game ou encore Know you now. C’est justement là que réside l’intérêt des captations live : pouvoir comparer les différentes interprétations d’un Rehab ultra connu, mais que l’on redécouvre tour à tour plus intimiste, plus rythmé, plus feutré au gré des arrangements et des placements de voix. Nul besoin d’être grand mélomane ou connaisseur technique pour apprécier : une simple écoute attentive permet de saisir sans grand effort la richesse musicale de ces enregistrements. C’est même doublement intéressant dans le cas d’Amy Winehouse, artiste jazz dans l’esprit, qui n’hésitait pas à revisiter ses morceaux avec à chaque fois d’infimes variations pour en dévoiler, écoute après écoute, toutes les facettes qui nous auraient échappées. Au-delà de l’énergie contenue dans At the BBC, il est également très émouvant de parcourir le potentiel d’une immense artiste partie bien trop tôt.
  5. Cerise sur le gâteau : cette ultime version de At the BBC est d’une qualité technique absolue. Tous les enregistrements sortis des cartons de la BBC sont généralement de très bonne qualité. Pensons un instant aux lives de Pink Floyd, de Bowie, des Beatles ou de Deep Purple. Ici, le matériau de base est excellent, et brillamment capté. Plus encore, le mixage est tout simplement incroyable, et rend hommage à l’ensemble des instruments, notamment les lignes de basse, mais aussi au grain des voix à commencer par celle d’Amy Winehouse. En entrant dans At the BBC, vous tenez là sans doute un des plus beaux enregistrements de sessions live, et sans doute aussi la meilleure façon de redécouvrir le travail d’Amy Winehouse. L’ensemble est disponible en triple CD mais aussi en triple vinyle. Je ne saurais que trop vous conseiller cette dernière édition. L’objet est magnifique : pochette très stylée à double rabat couverte de photos géniales, contenant trois galettes 180 grammes dans un pressage de haute qualité. Les collectionneurs comme les amateurs de bon son se régaleront de craquer sur cette édition, disponible qui plus est à un prix tout à fait raisonnable (autour de 30 euros selon votre disquaire, autant dire que c’est donné).

At the BBC est de ces disques dont on se demande initialement si on va l’acheter : est-il bien nécessaire de craquer sur des enregistrements de titres déjà entendus des centaines de fois ? Puis, on craque. On pose sur la platine. On écoute. Et on sait. Que l’on a fait un bien bel achat, qui va nous apporter des heures de réécoute et de plaisir. At the BBC est donc nécessaire. Il est également indispensable. Et totalement beau. Typiquement le genre d’album à écouter à deux, dans la douceur d’une soirée accompagnée d’un verre de vin. Une certaine idée d’un moment-bulle de sérénité.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°27 : Elysée Montmartre – Mai 1991 (2021) de Noir Désir

Live-a-l-Elysee-MontmartreDemain 19 mars tombera dans les bacs une double galette invitant à un saut de 30 ans dans le passé. Uniquement disponible à ce jour dans le coffret CD Noir Désir – Intégrale sorti en décembre 2020, le live Elysée Montmartre – Mai 1991 des Bordelais s’offre une sortie CD, ou double vinyle pour les amateurs (avec, au passage, une chouette édition limitée vinyle rouge à la Fnac). A ce jour, on ne dispose officiellement que de 4 albums live : Dies Iræ (1994) pour la tournée Tostaky et Noir Désir en public (2005) pour la tournée Des visages, des figures, auxquels on peut ajouter Nous n’avons fait que fuir (2004), captation d’une performance poético-musicale de juillet 2002 et Débranché (2020), regroupement de deux prestations acoustiques période 666.667 Club. Nous voilà donc avec un 5e enregistrement live. Pour quoi faire, serait-on tenté de se demander. Y a-t-il encore des choses à découvrir de ce qui est très possiblement le meilleur groupe rock français ? Y a-t-il une bonne raison de plonger dans ce disque ? Pour être honnête, j’en vois même cinq.

  1. Elysée Montmartre – Mai 1991 constitue, à ce jour, le seul témoignage sonore officiel de ce que fût sur scène Noir Désir Période 1. Une Période 1 qui englobe les trois premiers albums Où veux-tu qu’je r’garde ? (1987), Veuillez rendre l’âme (à qui elle appartient) (1989) et Du ciment sous les plaines (1991). Viendra ensuite la Période 2 qui regroupe Tostaky (1992) et 666.667 Club (1996), avant la Période 3 (inachevée) uniquement faite de l’exceptionnel Des visages, des figures (2001). Ce découpage en trois périodes n’a aucun caractère officiel. Il ne sort que de mon regard sur la carrière du groupe. Si le dernier album ouvre des perspectives sonores inattendues et prometteuses, le dyptique Tostaky/666.667 Club déploie du gros son et marque surtout la reconnaissance internationale pour le groupe. Les trois premiers opus sont ceux d’une formation naissante mais terriblement excitante, inscrits dans une tendance très 80’s et un poil dépressive du rock français. Trois mois après la sortie de Du ciment sous les plaines, Noir Désir investit l’Elysée Montmartre pour une série de 9 concerts qui annonceront une mutation musicale.
  2. Côté mutation musicale, l’album Du Ciment sous les plaines amorce déjà bien les choses début 1991. Jusqu’alors, Noir Désir se résume à un 6 titres en 1987 qui fleure bon le rock underground new-wave (il n’y a qu’à voir les looks du groupe à l’époque, savant mélange de Cure et d’un style gothico-romantique qui se cherche), puis à un premier LP dont les radios retiendront surtout Aux sombres héros de l’amer. Alors que cet album contient des pépites brûlantes comme Les écorchés, La chaleur, et surtout le génial et poisseux Le fleuve. Du ciment sous les plaines apporte un son plus épais et plus dense, résolument plus rock et électrique. La tournée qui suit confirme la tendance : en écoutant cet Elysée Montmartre, on devine déjà le gros son à venir de Tostaky, et l’énergie furieuse qui habitera le live Dies Iræ.
  3. Elysée Montmartre est une ode à Du ciment sous les plaines. Parmi les 14 titres de l’album studio, 8 alimentent le live sur un total de 15. Soit une grosse moitié. Du ciment est à la fois l’album le moins connu du groupe, et celui qui a enregistré le moins de ventes. De là à dire que c’est le moins apprécié, il y a un pas que je ne franchirai pas, puisque j’ai précisément une passion pour cet opus. L’énergie de titres comme En route pour la joie, Tout l’or, Le Zen émoi, la tension insoutenable de Si rien ne bouge, No No No, ou encore la dépression rock de Charlie sont autant de facettes musicales d’un rock que j’aime profondément. Pas étonnant de retrouver ces titres sur le live, aux côtés d’autres pépites du même acabit tirées des deux premiers albums : La rage, Les écorchés, La chaleur, Pyromane envoient du très très lourd. Quelqu’un qui ne saurait pas dans le détail de quels albums sont tirés les titres pourrait penser qu’il sortent d’une seule et même galette. En un mot : la capacité d’un groupe à mélanger anciens et nouveaux morceaux, dans un son unique.
  4. Ce son est celui du début des années 1990. Celui d’il y a 30 ans tout rond. Celui d’un monde qui n’est plus, dans lequel nous avons vécu et écouté à sa sortie Du ciment sous les plaines, au milieu de dizaines d’autres albums tout aussi marquants. Ce son est aussi celui qui accompagnait nos existences quotidiennes d’il y a 30 ans. Vous faisiez quoi en 1991 ? Vous étiez où ? J’ai pour ma part un souvenir très précis de ces années et de poignées de moments dans lesquels ont résonné ces titres de Noir Désir. Loin de tomber dans la nostalgie car je suis bien plus heureux aujourd’hui et à mon âge actuel, ce sont plutôt des images mentales de moments passés avec des copains autour d’un demi, de nuits à refaire le monde ou du moins à rêver qu’il change, d’interminables weekends à passer de la guitare à une clope à un verre à un film à des rires à des regards… C’est aussi l’époque d’une fougue et d’une énergie qui sont intactes aujourd’hui, avec un peu de patine, d’expérience et de connaissance de soi. Mais, voilà pourquoi il est bon de replonger dans Elysée Montmartre et 1991 : retrouver des sensations de ce que nous avons été, pour mieux apprécier ce que nous sommes devenus et se préparer à la suite.
  5. Pour tous les fans de Noir Désir, cet album est tout bonnement indispensable. Indispensable dans le son rock et unique qu’il porte, et que l’on ne retrouvera pas dans les futurs lives du groupe. Pas même dans Dies Iræ qui, s’il lui ressemble à la première écoute, est nettement plus marqué gros son épais. Indispensable pour le vide qu’il comble dans la case de disques Noir Désir. Pour les autres, je vous laisse seuls juges. Néanmoins, si vous aimez la musique, si vous aimez le rock (et notamment le rock français), si vous vous intéressez à son histoire et son évolution, il y a de fortes chances que vous craquiez sur cette pièce hautement incandescente. Enfin, peut-être cet Elysée Montmartre vous sera-t-il incontournable juste parce qu’il est la mémoire d’un temps qui fût et qui n’est plus. En l’écoutant, j’ai pensé au magnifique livre Les Années d’Annie Ernaux : cette biographie sociétale collective que l’autrice construit page après page à coups d’images mentales et de petites touches du quotidien de chaque époque. Voilà un album qui a toute sa place dans mes années à moi.

Elysée Montmartre – Mai 1991 de Noir Désir sort officiellement demain 19 mars. Si vous n’avez pas, tel le bon iencli que je suis, déjà précommandé (et reçu, je l’avoue !) la double galette, il ne vous reste plus qu’à foncer demain chez votre disquaire préféré pour pouvoir écouter à fond tout le weekend un album un peu inespéré, qu’on n’attendait plus à l’unité puisqu’il était disponible en coffret, mais terriblement incendiaire et addictif.

Raf Against The Machine