Five reasons n°32 : Monsieur Gainsbourg revisited (2006)

Monsieur-Gainsbourg-RevisitedSorti voici déjà quinze ans et réédité en 2020, Monsieur Gainsbourg revisited fait un retour un peu inattendu dans mes oreilles ces derniers jours. La faute/La chance, tout dépend de la façon dont on voit les choses, à la trouvaille au fond d’un bac d’un exemplaire vinyle à dix balles. Illico acheté, illico réécouté. Les quinze titres de cette compilation sont autant de pépites à savourer sans retenue. Cette chronique aurait pu être un Five titles, mais comment n’en garder qu’un tiers ? Chacun des artistes qui intervient dans l’affaire propose une relecture en anglais d’un titre de Gainsbourg. Si vous avez un peu de temps libre en attendant l’Hallouine ET envie de bon son, voilà cinq raisons pour lesquelles vous pouvez plonger sans réserves dans Monsieur Gainsbourg revisited.

  1. L’album propose donc quinze titres de Gainsbourg, réadaptés pour la plupart par Boris Bergman et Paul Ives. On a aussi connu pire tandem. On aussi connu pire casting musical : la brochette est assez incroyable, tout autant qu’improbable, et regroupe du beau monde essentiellement issu de la scène britannique, mais pas que. A Franz Ferdinand, Portishead, Marianne Faithfull ou encore The Kills, s’ajoutent Michael Stipe, Feist ou encore Dani. Du lourd, très clairement. Chacun propose, dans son style musical initial, une réinterprétation assez bluffante d’une chanson de Gainsbourg.
  2. Pour s’en convaincre, il suffit de s’arrêter sur quelques titres (cinq par exemple, #subtilemiseenabyme ^^) pour apprécier la variété de l’opération. La galette s’ouvre sur A song for Sorry Angel par Franz Ferdinand et Jane Birkin. Là où l’original sent la dépression malsaine à plein nez, les FF & JB proposent une relecture rock avec, en arrière-plan, un gimmick jamesbondien à souhait. Trois plages plus loin, Portishead relit Un jour comme les autres, rebaptisé Requiem for Anna : l’original, interprété trip-hop sur le sample du Requiem pour un con (sur lequel on enchainera d’ailleurs). Brillant, tout simplement. Encore plus loin, Tricky démonte Goodbye Emmanuelle dans un Au revoir Emmanuelle poisseux, vénéneux, sexuel. Faut-il encore mentionner I call it art (La chanson de Slogan) par The Kills, ou la version défénestrée des Sucettes aka The Lollies par feu Keith Flint, pour mesurer combien cet album offre à la fois diversité et unité ?
  3. Cerise, les titres retenus ne sont pas nécessairement parmi les plus connus ou les plus attendus. Point de Javanaise, de Bonnie and Clyde ou de Love on the beat au tableau. Si l’on retrouve tout de même Je suis venu te dire que je m’en vais ou Le poinçonneur des Lilas, l’enregistrement fait aussi la part belle à Ces petits riens, L’Hôtel particulier ou Un jour comme un autre. Cette sensation de sortir de la compilation/revisite toute faite et attendue est plutôt appréciable. Autrement dit, l’impression de se trouver face à une vraie démarche artistique et créative, et non face à une énième opportunité commerciale, fait du bien à notre intelligence musicale.
  4. L’ensemble va même plus loin, en nous faisant presque oublier qu’il s’agit originellement de titres de Gainsbourg. Chacun des artistes présents s’est totalement réapproprié sa reprise, au point de faire passer chacune des versions pour un titre de son répertoire. Tout au plus s’aperçoit-on de la paternité de la composition en écoutant des relectures proches de l’originale, comme I love you (me neither) aka Je t’aime (moi non plus) ou I just came to tell you that I’m going (Je suis venu te dire que je m’en vais). Pour le reste, la reprise de Franz Ferdinand est marquée de l’ADN Franz Ferdinand, tout comme le Goodbye Emmanuelle de Tricky rappelle les plus grandes heures du garçon.
  5. La relecture fonctionne tellement bien que cet album peut même plaire à des réfractaires à Gainsbourg. Vous n’aimez pas sa musique ? Sa production musicale vous laisse de marbre, voire vous insupporte et vous détestez ? Essayez tout de même Monsieur Gainsbourg revisited, tant la couche de peinture modifie la donne. Je ne dis pas ça en l’air, c’est testé : j’ai parlé de ce disque à un copain, musicien qui plus est, et musicien de grand talent, qui exècre Gainsbourg, sa musique comme le personnage. En bon musicos ouvert d’esprit, mais aussi attiré par le casting, il est allé écouter et m’a avoué que certains morceaux fonctionnent quand même plutôt bien. Un bon signe d’une démarche artistique réussie.

Monsieur Gainsbourg revisited atteint donc son but, à savoir proposer une poignée de titres revus et corrigés qui font presque oublier qu’on écoute du Gainsbourg. C’est aussi l’occasion de passer un moment avec une pléiade d’artistes qui offrent le meilleur d’eux-mêmes. L’album est évidemment dispo sur toutes les bonnes plate-formes de streaming, mais en fouinant un peu, vous le trouverez en CD ou vinyle, qui plus est à un prix très raisonnable. On ne le dira jamais assez, achetez des disques ! Pourquoi donc s’encombrer de disques et de DVD/blu-rays qui prennent de la place ? Parce que, le jour où on arrête son abonnement DeezSpotiApplefy, ou DisNetflixOCS, on n’a plus rien, ni sous la main, ni à partager. Sur ce, je vous laisse écouter Monsieur Gainsbourg revisited, j’ai des disques à ranger.

Un jour comme les autres revisité en Requiem for Anna par Portishead
Goodbye Emmanuelle revisité en Au revoir Emmanuelle par Tricky
Je suis venu te dire que je m’en vais revisité en I just came to tell you that I’m going par Jarvis Cocker (feat. Kid Loco)

Raf Against The Machine

Five reasons n°31 : Prose combat (1994) de MC Solaar

prosecombatJuillet 2021 et l’été avaient vu la réédition très attendue de Qui sème le vent récolte le tempo (1991), premier album de MC Solaar. Septembre 2021 et l’automne sont désormais le temps de Prose combat, deuxième album du même MC Solaar. Rappelons que, pour de maudites histoires de droits entre l’artiste et sa maison de disque, ces deux opus étaient indisponibles à la vente ou l’écoute en streaming depuis 20 longues années. La situation s’étant décantée, on a pu profiter voici quelques mois de la réédition de Qui sème le vent, notamment en support vinyle de belle facture sonore. Aujourd’hui (ou plutôt demain 24 septembre chez tous les bons disquaires) Prose combat suit le même chemin. L’occasion de retrouver cet album majeur du rap français, et disons même de la musique tout simplement. Explications en 5 raisons chrono.

  1. Prose combat enfonce le clou du premier album, et sera tout simplement l’album de la consécration pour MC Solaar. Qui sème le vent récolte le tempo est un primo-album avec ce que cela comporte de fraîcheur, de naïveté et de spontanéité. Album pourtant très maîtrisé qui joue sur le mix hip-hop/acid jazz, il est à mon goût largement surpassé par la puissance de Prose combat. Comme si Solaar avait laissé fermenter pendant 3 ans sa galette séminale pour laisser exploser son talent d’écriture, son flow, et sa complicité avec Jimmy Jay, Boom Bass et Zdar.
  2. Prose combat se pose comme un album plus mature, mais aussi plus sombre, tant dans ses compositions que dans les textes et thématiques. Il suffit d’écouter La concubine de l’hémoglobine, Dieu ait son âme ou La fin justifie les moyens pour prendre conscience de la profondeur et, bien souvent, de l’actualité des mots de Solaar. Rien que le titre de l’album annonce la couleur. Des mots qui percutent, du texte qui bataille et porte des messages. La mort, la religion, le sens de la vie, le temps qui passe, la célébrité : il y a tout ça, et bien plus, dans Prose combat.
  3. La puissance de cet album est en effet dans le savant mélange entre ces moments plus graves et d’autres plus légers qui explosent de toute leur lumière. Tout le talent de Solaar est de ne pas juxtaposer titres lumineux et titres plus dark, mais de mélanger tout cela au fil des 55 minutes de son. Obsolète, sous des airs de ritournelle humoristique, cache des questionnements sur les rapports humaines. L’NMIACCd’HTCK72KPDP (à lire à haute voix) regroupe du beau monde comme Ménélik, Soon-e mc et les Sages poètes de la rue pour un titre collectif et festif.
  4. Musicalement, Prose combat est une folie de tous les instants. Les samples, boucles, scratches et autres ingrédients hip-hop sont ici maniés avec un brio rarement retrouvé depuis, que ce soit chez Solaar ou dans le rap français en général. Un exemple ? A dix de mes disciples, une sorte de furieux titre sans aucune respiration, construit comme une avalanche de sons portés par une ligne de basse entêtante. Et, puisqu’on parle de samples sur Prose combat
  5. … comment ne pas parler de Nouveau western et de son sample hypnotique ? C’est presque tarte à la crème, tant ce morceau a été entendu et ré-entendu, tant il a fonctionné et marqué nos oreilles. Pourtant, renversons le propos : si Nouveau western est aussi marquant, c’est lié à sa perfection. Et à son sample d’ouverture, qui reprend l’intro de Bonnie & Clyde de Gainsbourg. Ecoutez bien : parfois le sample originel s’efface, pour mieux réapparaître en claquant dans l’air, en lien avec un texte parfait. Chaque mot percute, chaque ligne est une référence (voire plusieurs). L’ensemble compose un titre intemporel qui, à lui seul, justifie Prose combat.

Vous ne pouvez pas aimer le hip-hop et vous passer de Prose combat. Vous ne pouvez pas aimer la chanson française et faire l’impasse sur Prose combat. Vous ne pouvez pas aimer la musique et zapper Prose combat. Prose combat est incontournable et se doit d’être dans votre discothèque. Et comme la réédition vinyle est excellente, filez claquer 25 et quelques balles dès demain. Incontournable et magistral.

Même le clip de Nouveau western est une folie absolue

Raf Against The Machine

Five Reasons n°30: Cyclorama de Polo & Pan (2021)

Voilà déjà quelques semaines que le titre Ani Kuni de Polo & Pan, chroniqué par ici, a fait son irruptionPolo & Pan 2 inattendue sur certaines radios généralistes et c’est ma foi amplement mérité. On sait tous comme une écoute répétée d’un titre peut finir par le dénaturer au point d’atteindre une véritable saturation mais je dois reconnaître que je reste sous le charme de l’inventivité de ce morceau. Pour le coup, j’ai eu envie de davantage m’attarder sur l’album Cyclorama sorti le 25 juin comme une promesse estivale supplémentaire. Même si je le trouve un peu long (1h05 et quelques titres plus dispensables sur la fin de l’album, en particulier la version radio d’Ani Kuni ), cet album mérite d’être savouré pour sa richesse. Je vous donne 5 raisons pour vous offrir un cocktail de couleurs savoureux en cette période de pré-rentrée pas toujours réjouissante.

  1. Sur une recette assez proche de celle de Bon Entendeur (le titre Melody en est un parfait exemple), Polo & Pan a cette capacité à moderniser des titres en les enveloppant d’une atmosphère d’électronica candide et hédoniste. A l’écoute, je suis souvent tiraillé entre l’impression que c’est un peu trop facile et la reconnaissance d’une vraie intelligence mais le résultat brillant clôt tous les débats. On notera donc le single imparable Ani Kuni ou encore Bilboquet (Sirba) qui reprend la musique de Cosma pour la BO de Le Grand Blond avec une chaussure noire.
  2. Ce Cyclorama met aussi à l’honneur une pop solaire qui joue avec les codes de la dream-pop. Magic porte bien son nom et n’est pas sans m’évoquer l’univers de Les Gordon alors que l’innocence des choeurs de Feel Good nous ramène vers les débuts de MGMT.
  3. Derrière cette candeur de façade, on retrouve une électro plus riche et poétique qu’elle n’y paraît sur les premières écoutes. Le morceau d’ouverture Côme avec ses sons aquatiques et ses cordes fragiles se déploie avec humilité comme la BO cachée d’un Miyazaki. Dans une veine plus proche d’Arandel, j’aime beaucoup la richesse de Requiem qui paraît un peu un ovni dans cet album résolument lumineux.
  4. Les fans de l’univers de La Femme pourront savourer le recours à la langue française dans Attrape-rêve, Oasis ou encore Artemis pour un résultat un peu plus attendu.
  5. Enfin, j’apprécie tout particulièrement Tunnel et le featuring de Channel Tres. Cette incursion dans l’univers plus sombre de la techno est savoureuse et me donne l’envie immédiate d’aller réécouter le dernier opus de Rone.

Ce Cyclorama est plus subtil et varié qu’il n’y paraît, j’espère que ce Ani Kuni, aussi bon soit-il, n’empêchera pas une véritable découverte du travail de Polo & Pan, enjoy!

Sylphe

Five reasons n°29 : The Rolling Thunder Revue (1975/2002/2019) de Bob Dylan

127456196Le voilà ce fameux live teasé depuis deux jeudis consécutifs : après avoir écouté la semaine dernière les brillantes prestations live d’Amy Winehouse tout juste tombées dans les bacs, quittons un moment l’immédiate actualité discographique pour revenir en 2002. Cette année-là sort The Rolling Thunder Revue de Bob Dylan, dans la collection des Bootleg Series. Il s’agit d’enregistrements live, inédits, rares, alternatifs mais néanmoins officiels, constituant un complément plutôt riche et instructif pour qui apprécie un minimum la carrière de Dylan. Estampillé numéro 5 de ces Bootleg Series (rien à voir avec le parfum du même nom), The Rolling Thunder Revue offre un panorama de ce que fût la tournée 1975-1976 de Dylan, en se concentrant toutefois sur la première moitié de la tournée en 1975. D’où son sous-titre Live 1975. En quoi ce live serait-il plus intéressant que celui de 1966 au Royal Albert Hall, ou celui de 1964 au Philarmonic Hall ? Il n’est pas plus intéressant. Il est une des facettes de Dylan, artiste aux multiples visages et aux influences diverses, comme le montre l’excellent film I’m not there (2007) de Todd Haynes, dans lequel Dylan est interprété par cinq acteurs et une actrice différents, chacun incarnant un personnage (et donc un visage) différent du chanteur. The Rolling Thunder Revue est aussi un témoignage de la forme que peut prendre la création artistique, tout en étant bourré de moments incroyables. Préparez-vous au grand huit émotionnel, en cinq raisons chrono.

  1. The Rolling Thunder Revue marque le vrai grand retour de Bob Dylan sur scène, après une période plus discrète. En dehors de sa participation au concert caritatif pour le Bangladesh organisé par George Harrison en 1971, Dylan n’est plus réapparu en concert depuis 1966. Année au cours de laquelle, après sept albums studio exceptionnels, sa carrière connaît un brutal arrêt suite à un accident de moto. Durant ces presque dix années, sortiront plusieurs albums et on verra Dylan au cinéma dans Pat Garrett et Billy le Kid (1973). Il en écrit également la BO, dont le désormais classique Knockin’ on heaven’s door. Mais, point de scène, aucun concert. Il faut attendre 1974 et la tournée Before the flood pour retrouver l’artiste on stage après la sortie de Planet Waves. Dylan sort de dépression, joue et chante de façon tourmentée et sauvage. Sa vraie renaissance scénique intervient lors de cette Rolling Thunder Revue, qui prend naissance à l’automne 1975 pour une première phase, avant de se poursuivre en 1976 comme prolongement de la sortie de l’album Desire.
  2. Avec The Rolling Thunder Revue, Dylan propose une tournée hors normes. D’une part, en choisissant de se produire exclusivement dans des salles à taille humaine, parfois dans de petites villes, au grand dam du producteur qui pensait capitaliser sur le retour scénique de Dylan en remplissant des stades. D’autre part, en réunissant autour de lui toute une bande de vieux amis et de personnages hauts en couleurs, au premier rang desquels Joan Baez, mais aussi Mick Ronson ou Roger McGuinn. Se joignent également à cette épopée Allen Ginsberg (poète américain fondateur de la Beat Generation) et Sam Shepard. Ce dernier publiera en 1977 (en 2005 pour l’édition française) Rolling Thunder Logbook, copieux journal de tournée illustré de photos de Ken Regan. S’ajouteront, au fil des dates et parfois temporairement, des artistes croisés sur la route comme Joni Mitchell. Cette troupe, là encore multi-facettes, confère à la tournée un côté épique et bohème, avec une forte coloration hippie déjà passée de mode en 1975. Peu importe, c’est l’ambiance dans laquelle Dylan va se ressourcer et proposer des moments live inattendus, hors du temps et d’une intensité imparable.
  3. Il n’y a rien à jeter dans les 22 titres qui composent The Rolling Thunder Revue. Cet enregistrement est constitué de prises à différentes dates du premier segment de la tournée. Pas de prestation intégrale d’un seul trait, mais le choix ô combien pertinent de retenir les meilleures versions de ces titres proposés au long des soirées de la tournée. La playlist alterne titres récents et plus anciens. Parmi les premiers, Simple twist of fate et Tangle up in blue (issus de l’album Blood on the tracks), mais aussi Isis, One more cup of coffee ou Hurricane, de l’album à venir Desire. Dylan est dans son temps et synchronise ses prestations publiques à son actualité, comme une façon de reprendre pied après une période chahutée. Il n’oublie pas d’intégrer, dans un savant dosage, des morceaux plus anciens entendus dans ses albums sortis entre 1962 et 1966. Un choix qui donne lieu à des réinterprétations incroyables. Dylan est un spécialiste de la revisite de ses titres, dans des versions souvent méconnaissables, et parfois un peu scabreuses. Ici, tout fonctionne comme par magie. Il suffit d’écouter The lonesome death of Hattie Carroll (une pépite déjà chroniquée ici), Mr. Tambourine Man, It ain’t me, babe ou encore Just like a woman pour mesurer le potentiel créatif et émotionnel du bonhomme. Dylan déroule ses chansons et n’a jamais semblé aussi à l’aise dans ce subtil mélange de rock-folk-country éclairé de sa voix unique, que l’on n’a jamais entendue s’exprimer avec tant d’aisance, entre intimisme et énergie communicative d’un poète écorché.
  4. Se plonger dans The Rolling Thunder Revue, c’est aussi la possibilité de (re)découvrir Rolling Thunder Revue – A Bob Dylan Story (2019), le documentaire de Martin Scorsese, disponible sur Netflix. Le réalisateur avait déjà proposé l’excellent No direction home en 2005, concernant la période 1961-1966 de Dylan. Avec ce nouveau film, Scorsese explose les frontières et les règles du documentaire. Il mélange images de coulisses, captations live, interviews d’aujourd’hui et images tournées à l’époque pour une fiction, et donne ainsi à voir la dimension hors normes de cette tournée. Entre mythe et réalité, magie et moments du quotidien, Rolling Thunder Revue – A Bob Dylan Story accentue le côté irréel et hors du temps (et parfois de la réalité) de cette incroyable tournée. Chaque image est hypnotique et nous envahit, faisant passer les presque 2h30 de film comme un seul moment sans aucun temps mort et sans jamais regarder la montre. S’il fallait retenir trois séquences en particulier ? Premièrement, les captations scéniques dans lesquelles Dylan est magnétique, présent comme jamais, insaisissable et fascinant sous son maquillage blanc et ses yeux cernés de noir. Deuxièmement, ce court moment lors d’une fin de concert où l’on voit une jeune femme du public, presque hébétée et totalement sonnée émotionnellement de ce qu’elle vient de vivre. Troisièmement, un échange entre Joan Baez et Bob Dylan qui, en quelques phrases et regards, raconte tout le respect et l’amour intemporel qu’il y a entre ces deux-là. C’est à la fois réservé, retenu, et d’une puissance émotionnelle incroyable.
  5. The Rolling Thunder Revue est possiblement le live le plus riche et captivant de Bob Dylan. Il reste bien d’autres raisons pour soutenir cette idée, mais la dernière que je retiens est la possibilité d’augmenter sa collection de vinyles avec le bel objet qui contient ces enregistrements. Au-delà du double CD sorti en 2002, les plus complétistes et acharnés se tourneront vers le coffret 14 CD sorti en 2019 et contenant 5 shows intégralement captés, plus 3 disques de répétitions et un de raretés. L’exhaustivité pour un prix relativement raisonnable (autour de 60 euros). Pourtant, à quelques euros près, est également disponible un coffret 3 vinyles (également sorti en 2019), celui-là même sur lequel repose cette chronique. Pourquoi préférer prioritairement le vinyle ? Pour le choix des meilleurs enregistrements, comme déjà évoqué plus haut. Pour la qualité du mastering son mais surtout du pressage, qui fait enfin oublier le calamiteux Hard Rain sorti en 1976 et qui donnait un aperçu de cette même tournée. Pour le livret 64 pages grand format qui met en valeur bon nombre de photos d’époque. Enfin, pour profiter pleinement de la photo de pochette : un magnifique portrait noir et blanc de Bob Dylan, qui dit autant le côté fantasque et magnétique que les tourments et l’humanité qui habitent ce grand poète de notre temps.

The Rolling Thunder Revue est une pièce maîtresse pour tout amateur de bon son, mais aussi de la carrière de Bob Dylan. Si les cinq raisons évoquées ne suffisent pas, ou s’il en fallait une sixième qui chapeaute et rassemble toutes les autres, il y a simplement à se dire que The Rolling Thunder Revue, c’est du Dylan. Un artiste au parcours unique, prix Nobel de littérature en 2016 (faut-il le rappeler), qui a traversé les époques pour devenir une figure intemporelle, pourtant bien vivante, qui fêtera le 24 mai prochain ses 80 ans. Quelle plus belle occasion pour (re)plonger dans The Rolling Thunder Revue ? Aucune. Foncez.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°28 : At the BBC (2021) de Amy Winehouse

At-The-BBCLa semaine dernière, j’ai joué du teasing et vous ai (peut-être) mis en appétit avec un live incroyable dont la chronique arriverait plus tard. Ce devait être ce jeudi, mais le combo agenda chargé/actualité brûlante a eu raison, cette semaine encore, de mes intentions. Nous écouterons et parlerons de tout cela prochainement (#teasingsemaine2). Aujourd’hui donc, focus sur At the BBC de Amy Winehouse, une compilation de captations live datant de 2003 à 2009. Soit la période qui englobe ses deux albums studio Frank (2003) et Back to black (2006) et sa période la plus prolifique et riche sur le plan musical, avant, malheureusement, une lente descente aux enfers de la célébrité et ses conséquences négatives sur sa créativité artistique. Alors que nous commémorerons le 23 juillet prochain les 10 ans de sa disparition (oui, 10 ans déjà), y a-t-il un intérêt à se jeter demain 7 mai, date de sa sortie officielle, sur ce disque ? Oui, et nous allons même voir cela en 5 raisons chrono, histoire de vérifier que l’on n’a pas perdu au change. Loin de là.

  1. At the BBC couvre la meilleure période musicale d’Amy Winehouse. Les premiers enregistrements remontent à 2003, année de la sortie de Frank. A réécouter ce premier album déjà prometteur, on mesure le potentiel de l’artiste au fil de ces titres très jazzy. C’est d’ailleurs l’ambiance que l’on retrouve sur les captations les plus anciennes de ce At the BBC : Stronger than me ou Take the box sont très représentatifs de cette ambiance avec, déjà, une voix incroyable. Pourtant, ces prestations les plus anciennes tranchent avec l’ambiance un peu plate et très pop/jazz de Frank. Amy Winehouse déclarait elle-même, à la sortie de l’album, ne pas pouvoir l’écouter, avant une réconciliation avec des morceaux qu’elle aimait jouer live plutôt que de les réentendre en version studio. At the BBC lui donne entièrement raison : tous les titres les plus anciens issus de Frank prennent une couleur beaucoup plus chaude, en basculant dans un univers jazz/soul que n’aurait pas renié Sarah Vaughan. La majorité des captations de At the BBC date de 2006-2007, autrement dit les années de Back to black, l’exceptionnel second album studio d’Amy Winehouse produit avec talent par Mark Ronson. Un son définitivement plus soul et blues. Outre son célèbre Rehab, on retrouve des pépites comme Love is a losing game ou You know I’m no good dans des versions frissonnantes et sorties d’un autre monde.
  2. At the BBC est à ce jour la meilleure façon officielle de découvrir ou d’entendre Amy Winehouse live. De son vivant, et si l’on excepte deux DVD, aucun disque live n’a vu le jour pour attester de la puissance et de l’énergie scénique de ce petit bout de femme. Depuis 2011, les seuls témoignages scéniques consistaient en une première édition très partielle At the BBC (2012) sous forme d’une quinzaine de titres et d’un coffret DVD, puis du très bon Live in London – From Shepherd’s Bush Empire 2007 uniquement disponible dans le coffret vinyle de l’intégrale Amy Winehouse sorti en 2015. Autant dire qu’avec cette nouvelle édition bien plus complète et plus exhaustive, on dispose là d’un panorama de gourmand pour qui veut comprendre ce qu’était la musique d’Amy Winehouse : un mélange de rock attitude et d’amour immodéré pour la soul et le blues, porté par une voix incroyable sortie de nulle part qui percute et émeut tout autant qu’elle crie ses fragilités. Intense émotion sur un Back to black ou Me & Mr. Jones.
  3. Intense émotion aussi lorsqu’Amy Winehouse se lance dans une reprise d’un titre que j’adore. I heard it through the grapevine, composé en 1966 et popularisé par Marvin Gaye, est typiquement le genre de morceau qui me file des frissons et me fait danser tout seul dans ma tête dans un coin de chez moi. C’est un titre légendaire et porteur d’une sensualité incroyable qu’Amy Winehouse reprend de la plus belle des façons. Cette version débute un peu différemment de l’original, mais quelque chose se déclenche immédiatement dans l’inconscient, du genre « Je connais, ça me dit quelque chose… » Bien sûr qu’on connaît. Et que l’on comprend très vite à quel monument musical elle s’attaque là. Mais, qui mieux qu’Amy Winehouse pouvait revisiter ce standard de la soul ? Peut-être Amy Winehouse, Paul Weller et Jools Holland ? Ça tombe bien, c’est justement flanquée de ces deux musiciens qu’elle déroule les 4 minutes incroyables qui arrivent. Du groove, de l’énergie, des cuivres et des voix de feu : voilà ce qu’est la reprise de I heard it through the grapevine par Amy Winehouse sur ce At the BBC.
  4. Des pépites comme celle-là, vous en trouverez 38 sur ce triple disque. Les esprits chagrins pourront faire remarquer que ce n’est pas tout à fait 38 titres, puisque reviennent plusieurs versions de Rehab, Valerie, You know I’m no good, Monkey man, Love is a losing game ou encore Know you now. C’est justement là que réside l’intérêt des captations live : pouvoir comparer les différentes interprétations d’un Rehab ultra connu, mais que l’on redécouvre tour à tour plus intimiste, plus rythmé, plus feutré au gré des arrangements et des placements de voix. Nul besoin d’être grand mélomane ou connaisseur technique pour apprécier : une simple écoute attentive permet de saisir sans grand effort la richesse musicale de ces enregistrements. C’est même doublement intéressant dans le cas d’Amy Winehouse, artiste jazz dans l’esprit, qui n’hésitait pas à revisiter ses morceaux avec à chaque fois d’infimes variations pour en dévoiler, écoute après écoute, toutes les facettes qui nous auraient échappées. Au-delà de l’énergie contenue dans At the BBC, il est également très émouvant de parcourir le potentiel d’une immense artiste partie bien trop tôt.
  5. Cerise sur le gâteau : cette ultime version de At the BBC est d’une qualité technique absolue. Tous les enregistrements sortis des cartons de la BBC sont généralement de très bonne qualité. Pensons un instant aux lives de Pink Floyd, de Bowie, des Beatles ou de Deep Purple. Ici, le matériau de base est excellent, et brillamment capté. Plus encore, le mixage est tout simplement incroyable, et rend hommage à l’ensemble des instruments, notamment les lignes de basse, mais aussi au grain des voix à commencer par celle d’Amy Winehouse. En entrant dans At the BBC, vous tenez là sans doute un des plus beaux enregistrements de sessions live, et sans doute aussi la meilleure façon de redécouvrir le travail d’Amy Winehouse. L’ensemble est disponible en triple CD mais aussi en triple vinyle. Je ne saurais que trop vous conseiller cette dernière édition. L’objet est magnifique : pochette très stylée à double rabat couverte de photos géniales, contenant trois galettes 180 grammes dans un pressage de haute qualité. Les collectionneurs comme les amateurs de bon son se régaleront de craquer sur cette édition, disponible qui plus est à un prix tout à fait raisonnable (autour de 30 euros selon votre disquaire, autant dire que c’est donné).

At the BBC est de ces disques dont on se demande initialement si on va l’acheter : est-il bien nécessaire de craquer sur des enregistrements de titres déjà entendus des centaines de fois ? Puis, on craque. On pose sur la platine. On écoute. Et on sait. Que l’on a fait un bien bel achat, qui va nous apporter des heures de réécoute et de plaisir. At the BBC est donc nécessaire. Il est également indispensable. Et totalement beau. Typiquement le genre d’album à écouter à deux, dans la douceur d’une soirée accompagnée d’un verre de vin. Une certaine idée d’un moment-bulle de sérénité.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°27 : Elysée Montmartre – Mai 1991 (2021) de Noir Désir

Live-a-l-Elysee-MontmartreDemain 19 mars tombera dans les bacs une double galette invitant à un saut de 30 ans dans le passé. Uniquement disponible à ce jour dans le coffret CD Noir Désir – Intégrale sorti en décembre 2020, le live Elysée Montmartre – Mai 1991 des Bordelais s’offre une sortie CD, ou double vinyle pour les amateurs (avec, au passage, une chouette édition limitée vinyle rouge à la Fnac). A ce jour, on ne dispose officiellement que de 4 albums live : Dies Iræ (1994) pour la tournée Tostaky et Noir Désir en public (2005) pour la tournée Des visages, des figures, auxquels on peut ajouter Nous n’avons fait que fuir (2004), captation d’une performance poético-musicale de juillet 2002 et Débranché (2020), regroupement de deux prestations acoustiques période 666.667 Club. Nous voilà donc avec un 5e enregistrement live. Pour quoi faire, serait-on tenté de se demander. Y a-t-il encore des choses à découvrir de ce qui est très possiblement le meilleur groupe rock français ? Y a-t-il une bonne raison de plonger dans ce disque ? Pour être honnête, j’en vois même cinq.

  1. Elysée Montmartre – Mai 1991 constitue, à ce jour, le seul témoignage sonore officiel de ce que fût sur scène Noir Désir Période 1. Une Période 1 qui englobe les trois premiers albums Où veux-tu qu’je r’garde ? (1987), Veuillez rendre l’âme (à qui elle appartient) (1989) et Du ciment sous les plaines (1991). Viendra ensuite la Période 2 qui regroupe Tostaky (1992) et 666.667 Club (1996), avant la Période 3 (inachevée) uniquement faite de l’exceptionnel Des visages, des figures (2001). Ce découpage en trois périodes n’a aucun caractère officiel. Il ne sort que de mon regard sur la carrière du groupe. Si le dernier album ouvre des perspectives sonores inattendues et prometteuses, le dyptique Tostaky/666.667 Club déploie du gros son et marque surtout la reconnaissance internationale pour le groupe. Les trois premiers opus sont ceux d’une formation naissante mais terriblement excitante, inscrits dans une tendance très 80’s et un poil dépressive du rock français. Trois mois après la sortie de Du ciment sous les plaines, Noir Désir investit l’Elysée Montmartre pour une série de 9 concerts qui annonceront une mutation musicale.
  2. Côté mutation musicale, l’album Du Ciment sous les plaines amorce déjà bien les choses début 1991. Jusqu’alors, Noir Désir se résume à un 6 titres en 1987 qui fleure bon le rock underground new-wave (il n’y a qu’à voir les looks du groupe à l’époque, savant mélange de Cure et d’un style gothico-romantique qui se cherche), puis à un premier LP dont les radios retiendront surtout Aux sombres héros de l’amer. Alors que cet album contient des pépites brûlantes comme Les écorchés, La chaleur, et surtout le génial et poisseux Le fleuve. Du ciment sous les plaines apporte un son plus épais et plus dense, résolument plus rock et électrique. La tournée qui suit confirme la tendance : en écoutant cet Elysée Montmartre, on devine déjà le gros son à venir de Tostaky, et l’énergie furieuse qui habitera le live Dies Iræ.
  3. Elysée Montmartre est une ode à Du ciment sous les plaines. Parmi les 14 titres de l’album studio, 8 alimentent le live sur un total de 15. Soit une grosse moitié. Du ciment est à la fois l’album le moins connu du groupe, et celui qui a enregistré le moins de ventes. De là à dire que c’est le moins apprécié, il y a un pas que je ne franchirai pas, puisque j’ai précisément une passion pour cet opus. L’énergie de titres comme En route pour la joie, Tout l’or, Le Zen émoi, la tension insoutenable de Si rien ne bouge, No No No, ou encore la dépression rock de Charlie sont autant de facettes musicales d’un rock que j’aime profondément. Pas étonnant de retrouver ces titres sur le live, aux côtés d’autres pépites du même acabit tirées des deux premiers albums : La rage, Les écorchés, La chaleur, Pyromane envoient du très très lourd. Quelqu’un qui ne saurait pas dans le détail de quels albums sont tirés les titres pourrait penser qu’il sortent d’une seule et même galette. En un mot : la capacité d’un groupe à mélanger anciens et nouveaux morceaux, dans un son unique.
  4. Ce son est celui du début des années 1990. Celui d’il y a 30 ans tout rond. Celui d’un monde qui n’est plus, dans lequel nous avons vécu et écouté à sa sortie Du ciment sous les plaines, au milieu de dizaines d’autres albums tout aussi marquants. Ce son est aussi celui qui accompagnait nos existences quotidiennes d’il y a 30 ans. Vous faisiez quoi en 1991 ? Vous étiez où ? J’ai pour ma part un souvenir très précis de ces années et de poignées de moments dans lesquels ont résonné ces titres de Noir Désir. Loin de tomber dans la nostalgie car je suis bien plus heureux aujourd’hui et à mon âge actuel, ce sont plutôt des images mentales de moments passés avec des copains autour d’un demi, de nuits à refaire le monde ou du moins à rêver qu’il change, d’interminables weekends à passer de la guitare à une clope à un verre à un film à des rires à des regards… C’est aussi l’époque d’une fougue et d’une énergie qui sont intactes aujourd’hui, avec un peu de patine, d’expérience et de connaissance de soi. Mais, voilà pourquoi il est bon de replonger dans Elysée Montmartre et 1991 : retrouver des sensations de ce que nous avons été, pour mieux apprécier ce que nous sommes devenus et se préparer à la suite.
  5. Pour tous les fans de Noir Désir, cet album est tout bonnement indispensable. Indispensable dans le son rock et unique qu’il porte, et que l’on ne retrouvera pas dans les futurs lives du groupe. Pas même dans Dies Iræ qui, s’il lui ressemble à la première écoute, est nettement plus marqué gros son épais. Indispensable pour le vide qu’il comble dans la case de disques Noir Désir. Pour les autres, je vous laisse seuls juges. Néanmoins, si vous aimez la musique, si vous aimez le rock (et notamment le rock français), si vous vous intéressez à son histoire et son évolution, il y a de fortes chances que vous craquiez sur cette pièce hautement incandescente. Enfin, peut-être cet Elysée Montmartre vous sera-t-il incontournable juste parce qu’il est la mémoire d’un temps qui fût et qui n’est plus. En l’écoutant, j’ai pensé au magnifique livre Les Années d’Annie Ernaux : cette biographie sociétale collective que l’autrice construit page après page à coups d’images mentales et de petites touches du quotidien de chaque époque. Voilà un album qui a toute sa place dans mes années à moi.

Elysée Montmartre – Mai 1991 de Noir Désir sort officiellement demain 19 mars. Si vous n’avez pas, tel le bon iencli que je suis, déjà précommandé (et reçu, je l’avoue !) la double galette, il ne vous reste plus qu’à foncer demain chez votre disquaire préféré pour pouvoir écouter à fond tout le weekend un album un peu inespéré, qu’on n’attendait plus à l’unité puisqu’il était disponible en coffret, mais terriblement incendiaire et addictif.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°26 : The shadow of their suns (2021) de Wax Tailor

Cover_TheShadowOfTheirSuns_3000px_9424f154-17cb-4ac2-8623-d3735deaa885_1024x1024Aux dernières nouvelles, nous avions laissé Wax Tailor il y a presque 5 ans avec son dernier album studio By any beats necessary (2016), augmenté l’année suivante d’une galette de remixes By any remixes necessary (2017). Un diptyque plutôt efficace et percutant, avec une coloration éminemment politique et combattive. Depuis, aucune sortie dans les bacs, exceptés les deux singles The Light (2019), chroniqué par ici, et Keep it movin (2020), chroniqué par là. Deux titres assez différents mais très prometteurs, en prélude à un nouvel album que l’on a longtemps attendu. The shadow of their suns est désormais disponible depuis début janvier 2021. Après un mois à tourner sur la platine, petit tour d’horizon en Five Reasons de ce nouveau LP aussi brillant et élégant qu’obsédant.

  1. The shadow of their suns est un nouvel album de Wax Tailor. Le premier depuis 5 ans. Un album de Wax Tailor, c’est déjà une raison suffisante pour ne pas en aligner quatre autres derrière. Un son de Wax Tailor, c’est comme une soirée pizza/musique/gaming avec le poto Sylphe, une virée en Bretagne, un épisode de l’Agence tous risques ou un film de Tarantino : on n’est jamais déçu. Ce nouvel opus ne déroge pas à la règle. Si vous aimez Wax Tailor, vous retrouverez là bien des choses qui vous feront du bien. Si vous ne connaissez pas son travail, voilà une porte d’entrée idéale.
  2. Idéale, parce que The shadow of their suns rappelle le tout premier album de Wax Tailor, Tales of the forgotten melodies (2005). Quinze ans déjà que l’on a découvert la richesse du son tailorien avec ce LP qui fût une vraie baffe en matière de créativité. Le mélange des genres trip-hop, hip-hop et downtempo, grassement nourri de samples vocaux d’une classe absolue et étayé par de multiples instruments, a fait de Tales un disque parfait et une référence absolue. Les albums suivants sont tous de très haute tenue, mais celui-ci reste l’opus fondateur d’un son et d’un genre à lui seul : on écoute du Wax Tailor. The shadow passe son temps à me rappeler des mesures de Tales, par son tempo, ses incrustations sonores et le rythme à la fois lancinant et intense de l’album. La boucle est bouclée (pas mal pour un artiste qui utilise les samples et loops #vousl’avez ?) Jusque dans les titres des deux albums, qui affichent chacun un paradoxe : Tales of the forgotten melodies (les contes des mélodies oubliées, ou comment raconter ce qui a été oublié ?), et The shadow of their suns (L’ombre de leurs soleils, ou comment la source lumineuse par excellence peut-elle nous plonger dans l’ombre ?).
  3. Toutefois, The shadow of their suns n’est pas que le lointain descendant de Tales of the forgotten melodies. C’est aussi la parfaite continuité de By any beats necessary, album politique et combattif. Rappelons que le titre est une référence au “By any means necessary“ de Malcolm X, et que la galette est fortement parfumée d’Amérique blues-rock tout en faisant un gros clin d’œil à la Beat Generation et à Sur la route de Jack Kerouac. Rappelons également que, sorti en octobre 2016, By any beats necessary précède de quelques semaines l’arrivée de Trump au pouvoir et préfigure déjà les 4 années de résistance qui vont suivre. The shadow of their suns poursuit le combat, avec des beats bien placés et des titres sans équivoque. A commencer par Fear of a blind planet en ouverture, mais avec aussi Keep it movin, sans oublier le conclusif The Light et son clip qui, déjà en 2019, m’avait fait un effet de dingue. Encore un argument ? La magnifique photo noir et blanc de pochette : ce poing serré et dressé couvert de cambouis et des maux de notre époque, mais qui ne renonce pas et se tient là, fier et levé. Ou on lutte ensemble, ou on tombe tous.
  4. L’universalité de The shadow of their suns transparait dans ses featurings. Wax Tailor a toujours pratiqué une musique ouverte, généreuse et faite de partages, en invitant régulièrement bon nombre d’artistes sur ses pistes. On pense à Charlotte Savary, Ali Harter, Mr Mattic, A.S.M. ou The Others sur les précédents albums. Ici, de nouveaux venus dans la galaxie Wax font leur apparition : Mark Lanegan, Gil Scott-Heron, D Smoke, Rosemary Standley… Impossible de les citer tous, tant ils inondent l’album. Déluge permanent d’émotions et de styles variés, tous s’inscrivent dans le son Wax Tailor pour donner un album riche, dense, ouvert et partagé. Le taulier c’est Wax Tailor, mais en bon taulier il ouvre la porte et laisse la place à de bien beaux artistes. L’essence même de la musique, qui devrait toujours être le lieu de rassemblement des diversités.
  5. Tout cela fait de The shadow of their suns un album indispensable. Ses 45 minutes s’écoutent d’une traite, comme un long morceau qui passerait par plusieurs ambiances. Une sorte de film sonore tant il convoque des images mentales. Il synthétise tout le talent de Wax Tailor et regroupe à lui seul toutes les couleurs musicales du garçon. Finalement, ce disque n’a qu’un seul défaut : il passe beaucoup trop vite. A peine les dernières secondes de The Light sont-elles écoulées qu’on reprend au départ pour se refaire un shoot. The Light, un titre qui nous avait déjà impressionnés à sa sortie en 2019, et qui est peut-être encore plus efficace aujourd’hui. Parce qu’il conclut avec brio le premier album coup de poing de 2021, et parce que nous avons désespérément besoin de lumière au bout de ce putain de tunnel covidien.

The shadow of their suns est un album indispensable, qui peut déjà prétendre au podium 2021, et peut-être même rester sur la première marche. Il s’y trouve pour le moment, faute de concurrence puisque nous ne sommes que fin janvier. Il reste 11 mois, mais il va falloir bûcheronner dur pour déloger ce disque sombre mais optimiste. Voilà peut-être pourquoi il me parle tant, moi qui regarde bien souvent le monde d’un œil un peu dark, mais qui te crois sans réserve, quand tu me répètes, comme un mantra, que « Le meilleur est à venir ».

Raf Against The Machine

Five reasons n°25 : Delicate sound of thunder (1988/2020) de Pink Floyd

What ?! Encore une réédition estampillée Pink Floyd ? On a pourtant (largement) donné, à tous les sens du terme, il y adsot 4 ans, avec la ressortie de toute la discographie du groupe en vinyle, étalée sur plusieurs mois. Nous avions alors eu droit à de biens beaux objets et de bien belles remasterisations à partir des bandes analogiques. En d’autres termes, des pressages très aboutis et incontournables de par leur qualité et leur son. Au milieu de tout ça se trouvait Delicate sound of thunder, dans une réédition assez magique. Le 20 novembre dernier, soit 32 ans (à 2 jours près) après la sortie originale de 1988, Delicate sound of thunder revient dans tous les formats possibles et imaginables : vinyle, CD, DVD, Blu-Ray. Le jeu en vaut-il la chandelle, et faut-il repasser à la caisse ? Tentative de réponse en five reasons chrono.

  1. Delicate sound of thunder est un album majeur de la discographie de Pink Floyd. A la fois parce qu’il est le premier live officiel du groupe depuis Ummagumma (1969), et parce qu’il témoigne de la tournée qui suit A momentary lapse of reason (1987). Pink Floyd a toujours réussi la prouesse d’être à la fois un groupe de studio (pour toutes les recherches sonores et bidouillages créatifs en tout genre) et un groupe de scène (pour la puissance de ses performances). Peu de groupes peuvent revendiquer ce double titre, et Delicate sound of thunder est un témoignage éclatant de leur savoir-faire scénique. Un show irréprochable côté rythme puisqu’il n’y a pas une basse de régime : on ne s’emmerde jamais. Un concert de très haute tenue avec un savant mélange de titres récents et d’anciens.
  2. Delicate sound of thunder et son pendant studio A momentary lapse of reasons arrivent à un moment particulier de la carrière de Pink Floyd. Plus exactement, il s’agit de la renaissance réelle du groupe. L’album studio précédent The final cut (1983) est surtout un album du bassiste Roger Waters. Composé de titres écrits à l’époque de The Wall (1979), qui était déjà presque un album du seul Roger Waters, The final cut est une très bon opus mais n’a pas le goût du groupe : Waters est aux commandes, David Gilmour et Nick Mason interprètent, mais surtout il manque Rick Wright aux claviers, viré du groupe à l’époque The Wall. Ce dernier réintègre l’équipe pour l’album studio, et surtout pour la tournée qui suit et donnera lieu à Delicate sound of thunder. Autant  dire que, si on a perdu Roger Waters en route, on a gagné les retrouvailles avec la formule groupe et le son de Rick Wright.
  3. Cette version 2020 de Delicate sound of thunder fait justement la part belle au son, en étant à la fois restaurée et remixée. L’intérêt ? L’ensemble sonne nouveau et plus riche. Les titres fourmillent de détails sonores en rééquilibrant les instruments. On profite ainsi bien plus encore de l’ensemble du groupe, avec cette sensation que les claviers de Wright retrouvent leur juste place, tout du moins celle qu’ils méritent. On y gagne également un album qui devient intemporel et beaucoup moins daté années 80 que la précédente édition. A momentary lapse of reason est clairement un son fin des années 80, et sa déclinaison live avait toujours conservé cette petite touche pas désagréable, mais qui pouvait rebuter certaines oreilles sur les titres les plus récents. Tout cela est fini : avec Delicate sound of thunder 2020, on embarque dans une virée de plus de 2h qui est un album de 1988, mais qui pourrait tout aussi bien être un live contemporain.
  4. Autre atout, et pas des moindres : cette réédition est aussi augmentée et remontée. C’est à dire ? On y gagne 9 titres par rapport à l’édition de 1988. La précision est importante car, en réalité, l’exceptionnel One of these days figurait déjà en exclu sur la réédition 2016. Toutefois, le gain est très conséquent, à la fois en nombre de titres et en qualité. D’une part, ces ajouts sont essentiellement constitués de moments instrumentaux qui font le lien entre des titres chantés. L’ensemble devient cohérent et logique en formant un tout unique : une fois cette version 2020 écoutée, on se rend compte qu’il avait toujours manqué du liant dans les anciennes éditions. D’autre part, on y gagne une version démente de Welcome to the machine, dans laquelle Rick Wright s’en donne à cœur joie et fait revivre l’énergie presque oubliée du Pink Floyd des années 70. Enfin, de la première à la dernière minute, on est emporté dans ce qui semble cette fois être la version définitive et complète de ce live, sous sa forme et dans son montage originel.
  5. Ma dernière raison est totalement une raison iencli, autrement dit pour certains une fausse raison car pas directement liée au contenu. En revanche, ceux qui ont la collectionnite aiguë vont vite me comprendre. La réédition 2020 de Delicate sound of thunder, notamment dans sa version vinyle, est magnifique : trois galettes rangées dans des sous-pochettes noires et sobres, elles-mêmes chacune glissées dans des pochettes cartons aux sublimes photos. Le tout est regroupé dans un coffret carton (certes un peu léger) aux côtés d’un livret bourré, là encore, de photos et de visuels qui en jettent. A tel point que, lorsque j’ai ouvert l’objet, j’ai eu cette sensation de déballer un bien précieux, une pièce rare. Certes, il faut accepter de lâcher 60 balles dans l’affaire, mais voilà une édition qui rejoint presque en qualité P.U.L.S.E. (1995), l’autre live mythique du groupe. Autant dire que, pour tout fan absolu de Pink Floyd, il va être bien difficile de passer à côté.

Les fans hardcore de Pink Floyd n’ont donc pas à être convaincus : soit vous avez déjà craqué/écouté et possiblement racheté, soit ce Delicate sound of thunder arrivera prochainement dans votre discothèque. Pour tous ceux qui n’ont jamais mis le nez dans ce live et voudraient découvrir Pink Floyd dans sa dernière période, il va sans dire que cette réédition 2020 est la version à écouter, tant elle écrase par son contenu et sa qualité les galettes précédentes. A défaut de s’envoyer toute la discographie du groupe, c’est le live parfait pour entendre un savant mélange du vieux Pink Floyd et de son virage 80’s. Welcome my son. Welcome to the machine.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°24 : Winter is for lovers (2020) de Ben Harper

ben_harper_winter_is_for_lovers-510x510Petit décalage hebdomadaire : non, vous ne rêvez pas, nous sommes bien samedi et c’est bien la livraison habituellement postée le jeudi. Ça arrive, et il fallait bien prendre le temps nécessaire pour décortiquer ce Winter is for lovers, dernier album studio de Ben Harper. En début de mois, on s’était fait très agréablement surprendre par l’inattendu Trésors cachés & Perles rares de CharlElie Couture. En ce même mois de novembre, on se refait très agréablement surprendre par ce tout aussi inattendu 17e album studio de Ben Harper. Winter is for lovers est tombé dans les bacs voici quelques jours. Inattendu par sa venue et son contenu, renversant par sa qualité : tour du proprio en five reasons chrono.

  1. Winter is for lovers est une forme de retour aux sources dans la discographie de Ben Harper. On a découvert le garçon au début des années 1990 avec deux albums exceptionnels, à savoir Pleasure and Pain (1992) et Welcome to the cruel world (1994). Deux galettes quasi-acoustiques dans lesquelles l’artiste met très en avant sa voix, mais surtout sa maîtrise déjà dingue de la guitare folk, qu’elle soit classique ou lap-steel. La lap-steel guitare, autrement dit l’équivalent d’une pedal-steel sans pédale : une slide guitare qui se joue posée à plat sur les genoux. On y reviendra. Pour qui a aimé Pleasure and Pain et Welcome to the cruel world, impossible de rater ce Winter is for lovers. Istanbul en ouverture des 15 titres donnent les mêmes émotions que The three of us en 1994. De l’instrumental solo, comme une invitation intime et frissonnante.
  2. La différence entre les deux albums de 1992 et 1994 et celui du jour, c’est que l’instrumental ne s’arrête pas là. Winter is for lovers est un disque exclusivement instrumental et solo. Aucune voix, aucun autre instrument. Ben Harper déroule 15 titres uniquement interprétés sur sa fameuse lap-steel guitare Weissenborn. Une marque de guitares hawaïennes qu’il connaît bien, puisqu’il en joue depuis son enfance californienne, aidé en cela par la petite entreprise familiale de magasin d’instruments de musique dans laquelle il a passé pas mal de temps. Jouer de la Weissenborn, c’est ce que Ben Harper fait de mieux. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il est bon sur d’autres instruments, et il chante terriblement bien. Néanmoins, la Weissenborn c’est son ADN musical : la maîtrise impressionnante qu’il en a dès qu’il en joue en est la preuve éclatante.
  3. Less is more : cet adage est le fil rouge de Winter is for lovers. Dépouillé de tout autre instrument, de toute voix et de tout arrangement, l’album est également minimaliste au cœur de ses compositions. Un dépouillement total qui permet de se recentrer sur l’essentiel. Avec la sensation d’un Ben Harper dans son salon (ou dans le nôtre), les 32 minutes de cette galette invitent à l’introspection. Cette évidence d’un retour aux sources (musicales) pour mesurer le chemin parcouru saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles. Mais loin de faire du réchauffé, Ben Harper livre un éventail de tout ce qu’il sait faire, et de ses différentes influences musicales. Blues, soul et folk se mêlent pour une démonstration d’un des plus grands musicos/guitaristes de l’histoire. Pas tant dans sa technicité que dans sa sensibilité à nous emmener très loin.
  4. C’est précisément l’autre versant de Winter is for lovers. Dans une période où l’on passe de confinement en confinement, d’une pièce à l’autre et du lit au boulot, Ben Harper envoie 15 titres qui portent tous le nom d’un endroit du monde : ville, quartier, lieu, pays, tout est bon pour nous balader à travers la planète au travers de diverses ambiances. Que l’on soit à Istanbul, Inland Empire, London, Verona, Montreal ou Paris, on est avec Ben Harper pour un mini tour du monde au travers de lieux qui comptent pour lui, et parfois pour nous. Difficile de distinguer plus un titre d’un autre, et de l’isoler, tant la demi-heure de l’album s’enchaine comme un seul et même long morceau composé de mouvements. Alors que Ben Harper avait déjà ajouté le jazz dans sa musique en construisant des titres alternant thèmes et chorus libres (réécoutez ses lives, c’est monstrueux de maîtrise), il y ajoute la sensation de musique classique en proposant un album bâti comme un seul titre de 32 minutes qui varie les tempos et les mélodies.
  5. Faut-il une raison supplémentaire ? Non, mais je rajoute une couche. La pochette est sublime, avec une photo de rue sous la neige qui me rappelle immanquablement la pochette de The Freewheelin’ Bob Dylan, deuxième album de Dylan, sur laquelle on le voit marcher dans la rue avec à son bras Suze Rotolo, sa petite amie de l’époque. Comment ne pas faire le rapprochement ? Enfin, pour disséquer un peu son titre, Winter is for lovers est le disque qu’il nous faut. Pour toutes les raisons déjà évoquées, parce que c’est un album qui fait un bien de dingue et qui apaise. Et parce que, même sans Winter (je sais pas chez vous, mais on est fin novembre et il fait encore tranquilloum 15 degrés en journée…) et même sans lover, ce nouvel opus de Ben Harper vous remplira de douces sensations.

Vous l’avez compris, je suis plus que totalement conquis par Winter is for lovers. Pendant longtemps, et au gré de la carrière de Ben Harper et des différentes formations dans lesquelles il a évolué, j’ai toujours trouvé que la meilleure formule (hors le solo) était celle des Innocent Criminals. En témoignent le retour de ce groupe en 2015 et les quatre soirées au Fillmore de San Francisco en mars 2015, enregistrées et mises en ligne gratuitement à l’époque par Ben Harper himself. Quatre soirées d’anthologie avec des versions démentes de presque toute la disco de la formation. Je maintiens mon avis sur les Innocent Criminals, mais franchement, ce Winter is lovers constitue la quintessence de ce j’aime dans le son Ben Harper.

Après S16 de Woodkid et Trésors cachés & Perles rares de CharlElie Couture, cette fin 2020 est riche en grands albums avec le Winter is for lovers du jour. L’automne 2020 est puissant musicalement, avec en plus quelques rééditions de folie qui viennent se greffer. On a de quoi faire pour les semaines à venir, et on en reparle très bientôt.

Raf Against The Machine

Five reasons n°23 : Trésors cachés & Perles rares (2020) de CharlElie Couture

Tresors-caches-et-perles-raresVoilà un album auquel on ne s’attendait pas vraiment, et qui nous attrape de façon un peu inattendue. Quoique. Pas tout à fait. Je m’explique. Un an après Même pas sommeil (2019), CharlElie Couture est déjà de retour dans les bacs avec un disque annoncé l’été dernier, pour une sortie la semaine dernière. Trésors cachés & Perles rares est un assemblage de titres peu connus et réarrangés, ou inédits. J’avoue avoir déclenché direct (et un peu automatiquement) la précommande, mais après plusieurs écoutes en boucle, cette galette me procure bien plus de sensations que je ne l’avais imaginé. Pourquoi foncer sur ce Trésors cachés & Perles rares ? Explication en five reasons chrono.

1. En premier lieu, on ne va pas se priver d’un album de CharlElie Couture. Discographiquement actif depuis 1978, à la tête de 23 albums studio et 17 BO de films, le garçon est une valeur sûre pour qui accroche un minimum à son univers et son approche artistique. Depuis ses Poèmes rock (1981) à l’excellent Lafayette (2016) enregistré en Louisiane, en passant par Solo Boys (1987) ou encore Casque nu (1997), aucun album n’est à jeter, et tous sont mêmes hautement recommandables. Certains plus que d’autres encore, mais peu importe. A intervalles réguliers, CharlElie Couture crée et offre de nouveaux titres qui font du bien. En d’autres termes, l’assurance de ne pas tomber dans une soupe insipide.

2. Plonger dans un album de CharlElie, c’est croiser des personnages vivants des tranches de vie, mais également explorer des moments suspendus en vue multi-angles. Trésors cachés & Perles rares n’échappe pas à la règle. Qui je suis, qui je fuis narre l’après d’une errance post-adultère sans avant, sans lendemain et sans engagement. Plus tôt, Goodnight Esmeralda #2 nous embarque dans une chronique nocturne faite d’images mentales et de clichés pris au hasard de la nuit. Avec un énorme clin d’œil à Keep on movin’ (Esmeralda 2nd) de l’album Solo Boys, ou la même nuit vue par un autre personnage. CharlElie est un génial conteur d’histoires, qui sait, en quelques mots et parfois peu de notes, faire apparaître des scènes tantôt photographiées, tantôt dessinées, tantôt sculptées. Plutôt logique pour un artiste multi-supports qui se définit comme multiste et à la recherche de l’Art total.

3. Un album de CharlElie, c’est aussi se livrer à des regards sur le monde du moment et sur soi-même. Faits divers et autres histoires renvoie, avec son texte presque récité, à la litanie des actualités égrenées sur nos multiples chaines d’info, tandis que Nés trop loin #2 raconte la quête et l’espoir d’un monde d’égalité(s). L’introspection personnelle est de mise avec Retourne-toi (#2), sorte de chronique douce-amère de l’adolescence et de sa part d’insouciance, ou Une main dans la mienne qui décrypte en mode piano blues ce que peut être le péril de la solitude et le besoin de l’autre pour ne pas s’égarer soi-même. Quant à Ecrire (littérature), c’est un véritable texte méta récité sur des samples et nappes électros. Une réflexion sur la création doublée d’une sensualité vénéneuse et torride. Sans doute mon titre préféré de cet opus.

4. Musicalement, où en est CharlElie sur ce 23e album ? Clairement dans le blues rock plutôt minimaliste, d’autant que ces versions sont faites pour partir en tournée Solo+ (si c’est possible un jour) sous un format piano-guitare (et parfois quelques invités au gré des dates et lieux de concerts). Du piano blues, du blues rock tendance Chicago blues, mais aussi du blues limite poisseux et ténébreux, à travers notamment Ecrire (littérature) et la nouvelle version de La ballade de Serge K : la déambulation en mode no future du désespéré et nihiliste Serge K qui renvoie autant au Quoi faire ? (1982) qu’à la BO et à l’univers de Tchao Pantin (1983). C’est clairement très bon, les arrangements sont hypnotiques et les 10 titres de l’album sont, textuellement comme musicalement, d’une résonance étonnamment actuelle et contemporaine.

5. Dix titres : tout à une fin, même les meilleures choses, et ce Trésors cachés & Perles rares en fait partie. Il se clôt avec Il neige sur Oxford, une sorte de profession de foi/manuel d’utilisation de l’album qui n’arrive qu’à la fin. Les 9 morceaux précédents dessinent, sans que l’on s’y attende au départ, une vision globale et cohérente de notre époque. Néanmoins, chacun d’eux nous sort de cette réalité par touches poétiques, comme autant de moments d’évasion pour mieux supporter le monde actuel tout en le regardant à travers le prisme CharlElie. Dans cette chanson, le personnage qui s’éveille en hiver, alors qu’il pensait être en juillet, c’est chacun de nous : l’auditeur de ce disque est rattrapé par ce « Me revoilà dans la réalité » : « On sait tous que la raison peut tuer l’imagination / Alors inventons des poèmes à tiroirs / Des morceaux de musique en forme de poire / Des histoires pleines d’espoir / Pour faire s’envoler l’esprit des grands et des petits ». Avec Lewis Carroll en référence appuyée, ce titre referme intelligemment et avec grande élégance Trésors cachés & Perles rares. En donnant immédiatement envie d’y retourner.

Après un mois d’octobre musicalement marqué par le brillant S16 de Woodkid, novembre et son flot de sorties débute de la plus belle des façons avec ce nouvel album de CharlElie. Trésors cachés & Perles rares porte bien son titre. Cette galette tombe à point nommé et réussit la double performance de parler pleinement des sensations de notre époque tout en nous permettant de nous en extraire. C’est assez brillant, et il n’y a aucune raison que cet album perde en qualité avec le temps, puisqu’il s’agit justement de titres parfois anciens repris/remaniés qui affichent toujours une sensibilité très actuelle. En attendant les (possibles) autres pépites à venir dans le mois, on remet CharlElie sur la platine et on s’évade. Sans retenue.

Raf Against The Machine