Five reasons n°29 : The Rolling Thunder Revue (1975/2002/2019) de Bob Dylan

127456196Le voilà ce fameux live teasé depuis deux jeudis consécutifs : après avoir écouté la semaine dernière les brillantes prestations live d’Amy Winehouse tout juste tombées dans les bacs, quittons un moment l’immédiate actualité discographique pour revenir en 2002. Cette année-là sort The Rolling Thunder Revue de Bob Dylan, dans la collection des Bootleg Series. Il s’agit d’enregistrements live, inédits, rares, alternatifs mais néanmoins officiels, constituant un complément plutôt riche et instructif pour qui apprécie un minimum la carrière de Dylan. Estampillé numéro 5 de ces Bootleg Series (rien à voir avec le parfum du même nom), The Rolling Thunder Revue offre un panorama de ce que fût la tournée 1975-1976 de Dylan, en se concentrant toutefois sur la première moitié de la tournée en 1975. D’où son sous-titre Live 1975. En quoi ce live serait-il plus intéressant que celui de 1966 au Royal Albert Hall, ou celui de 1964 au Philarmonic Hall ? Il n’est pas plus intéressant. Il est une des facettes de Dylan, artiste aux multiples visages et aux influences diverses, comme le montre l’excellent film I’m not there (2007) de Todd Haynes, dans lequel Dylan est interprété par cinq acteurs et une actrice différents, chacun incarnant un personnage (et donc un visage) différent du chanteur. The Rolling Thunder Revue est aussi un témoignage de la forme que peut prendre la création artistique, tout en étant bourré de moments incroyables. Préparez-vous au grand huit émotionnel, en cinq raisons chrono.

  1. The Rolling Thunder Revue marque le vrai grand retour de Bob Dylan sur scène, après une période plus discrète. En dehors de sa participation au concert caritatif pour le Bangladesh organisé par George Harrison en 1971, Dylan n’est plus réapparu en concert depuis 1966. Année au cours de laquelle, après sept albums studio exceptionnels, sa carrière connaît un brutal arrêt suite à un accident de moto. Durant ces presque dix années, sortiront plusieurs albums et on verra Dylan au cinéma dans Pat Garrett et Billy le Kid (1973). Il en écrit également la BO, dont le désormais classique Knockin’ on heaven’s door. Mais, point de scène, aucun concert. Il faut attendre 1974 et la tournée Before the flood pour retrouver l’artiste on stage après la sortie de Planet Waves. Dylan sort de dépression, joue et chante de façon tourmentée et sauvage. Sa vraie renaissance scénique intervient lors de cette Rolling Thunder Revue, qui prend naissance à l’automne 1975 pour une première phase, avant de se poursuivre en 1976 comme prolongement de la sortie de l’album Desire.
  2. Avec The Rolling Thunder Revue, Dylan propose une tournée hors normes. D’une part, en choisissant de se produire exclusivement dans des salles à taille humaine, parfois dans de petites villes, au grand dam du producteur qui pensait capitaliser sur le retour scénique de Dylan en remplissant des stades. D’autre part, en réunissant autour de lui toute une bande de vieux amis et de personnages hauts en couleurs, au premier rang desquels Joan Baez, mais aussi Mick Ronson ou Roger McGuinn. Se joignent également à cette épopée Allen Ginsberg (poète américain fondateur de la Beat Generation) et Sam Shepard. Ce dernier publiera en 1977 (en 2005 pour l’édition française) Rolling Thunder Logbook, copieux journal de tournée illustré de photos de Ken Regan. S’ajouteront, au fil des dates et parfois temporairement, des artistes croisés sur la route comme Joni Mitchell. Cette troupe, là encore multi-facettes, confère à la tournée un côté épique et bohème, avec une forte coloration hippie déjà passée de mode en 1975. Peu importe, c’est l’ambiance dans laquelle Dylan va se ressourcer et proposer des moments live inattendus, hors du temps et d’une intensité imparable.
  3. Il n’y a rien à jeter dans les 22 titres qui composent The Rolling Thunder Revue. Cet enregistrement est constitué de prises à différentes dates du premier segment de la tournée. Pas de prestation intégrale d’un seul trait, mais le choix ô combien pertinent de retenir les meilleures versions de ces titres proposés au long des soirées de la tournée. La playlist alterne titres récents et plus anciens. Parmi les premiers, Simple twist of fate et Tangle up in blue (issus de l’album Blood on the tracks), mais aussi Isis, One more cup of coffee ou Hurricane, de l’album à venir Desire. Dylan est dans son temps et synchronise ses prestations publiques à son actualité, comme une façon de reprendre pied après une période chahutée. Il n’oublie pas d’intégrer, dans un savant dosage, des morceaux plus anciens entendus dans ses albums sortis entre 1962 et 1966. Un choix qui donne lieu à des réinterprétations incroyables. Dylan est un spécialiste de la revisite de ses titres, dans des versions souvent méconnaissables, et parfois un peu scabreuses. Ici, tout fonctionne comme par magie. Il suffit d’écouter The lonesome death of Hattie Carroll (une pépite déjà chroniquée ici), Mr. Tambourine Man, It ain’t me, babe ou encore Just like a woman pour mesurer le potentiel créatif et émotionnel du bonhomme. Dylan déroule ses chansons et n’a jamais semblé aussi à l’aise dans ce subtil mélange de rock-folk-country éclairé de sa voix unique, que l’on n’a jamais entendue s’exprimer avec tant d’aisance, entre intimisme et énergie communicative d’un poète écorché.
  4. Se plonger dans The Rolling Thunder Revue, c’est aussi la possibilité de (re)découvrir Rolling Thunder Revue – A Bob Dylan Story (2019), le documentaire de Martin Scorsese, disponible sur Netflix. Le réalisateur avait déjà proposé l’excellent No direction home en 2005, concernant la période 1961-1966 de Dylan. Avec ce nouveau film, Scorsese explose les frontières et les règles du documentaire. Il mélange images de coulisses, captations live, interviews d’aujourd’hui et images tournées à l’époque pour une fiction, et donne ainsi à voir la dimension hors normes de cette tournée. Entre mythe et réalité, magie et moments du quotidien, Rolling Thunder Revue – A Bob Dylan Story accentue le côté irréel et hors du temps (et parfois de la réalité) de cette incroyable tournée. Chaque image est hypnotique et nous envahit, faisant passer les presque 2h30 de film comme un seul moment sans aucun temps mort et sans jamais regarder la montre. S’il fallait retenir trois séquences en particulier ? Premièrement, les captations scéniques dans lesquelles Dylan est magnétique, présent comme jamais, insaisissable et fascinant sous son maquillage blanc et ses yeux cernés de noir. Deuxièmement, ce court moment lors d’une fin de concert où l’on voit une jeune femme du public, presque hébétée et totalement sonnée émotionnellement de ce qu’elle vient de vivre. Troisièmement, un échange entre Joan Baez et Bob Dylan qui, en quelques phrases et regards, raconte tout le respect et l’amour intemporel qu’il y a entre ces deux-là. C’est à la fois réservé, retenu, et d’une puissance émotionnelle incroyable.
  5. The Rolling Thunder Revue est possiblement le live le plus riche et captivant de Bob Dylan. Il reste bien d’autres raisons pour soutenir cette idée, mais la dernière que je retiens est la possibilité d’augmenter sa collection de vinyles avec le bel objet qui contient ces enregistrements. Au-delà du double CD sorti en 2002, les plus complétistes et acharnés se tourneront vers le coffret 14 CD sorti en 2019 et contenant 5 shows intégralement captés, plus 3 disques de répétitions et un de raretés. L’exhaustivité pour un prix relativement raisonnable (autour de 60 euros). Pourtant, à quelques euros près, est également disponible un coffret 3 vinyles (également sorti en 2019), celui-là même sur lequel repose cette chronique. Pourquoi préférer prioritairement le vinyle ? Pour le choix des meilleurs enregistrements, comme déjà évoqué plus haut. Pour la qualité du mastering son mais surtout du pressage, qui fait enfin oublier le calamiteux Hard Rain sorti en 1976 et qui donnait un aperçu de cette même tournée. Pour le livret 64 pages grand format qui met en valeur bon nombre de photos d’époque. Enfin, pour profiter pleinement de la photo de pochette : un magnifique portrait noir et blanc de Bob Dylan, qui dit autant le côté fantasque et magnétique que les tourments et l’humanité qui habitent ce grand poète de notre temps.

The Rolling Thunder Revue est une pièce maîtresse pour tout amateur de bon son, mais aussi de la carrière de Bob Dylan. Si les cinq raisons évoquées ne suffisent pas, ou s’il en fallait une sixième qui chapeaute et rassemble toutes les autres, il y a simplement à se dire que The Rolling Thunder Revue, c’est du Dylan. Un artiste au parcours unique, prix Nobel de littérature en 2016 (faut-il le rappeler), qui a traversé les époques pour devenir une figure intemporelle, pourtant bien vivante, qui fêtera le 24 mai prochain ses 80 ans. Quelle plus belle occasion pour (re)plonger dans The Rolling Thunder Revue ? Aucune. Foncez.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°28 : At the BBC (2021) de Amy Winehouse

At-The-BBCLa semaine dernière, j’ai joué du teasing et vous ai (peut-être) mis en appétit avec un live incroyable dont la chronique arriverait plus tard. Ce devait être ce jeudi, mais le combo agenda chargé/actualité brûlante a eu raison, cette semaine encore, de mes intentions. Nous écouterons et parlerons de tout cela prochainement (#teasingsemaine2). Aujourd’hui donc, focus sur At the BBC de Amy Winehouse, une compilation de captations live datant de 2003 à 2009. Soit la période qui englobe ses deux albums studio Frank (2003) et Back to black (2006) et sa période la plus prolifique et riche sur le plan musical, avant, malheureusement, une lente descente aux enfers de la célébrité et ses conséquences négatives sur sa créativité artistique. Alors que nous commémorerons le 23 juillet prochain les 10 ans de sa disparition (oui, 10 ans déjà), y a-t-il un intérêt à se jeter demain 7 mai, date de sa sortie officielle, sur ce disque ? Oui, et nous allons même voir cela en 5 raisons chrono, histoire de vérifier que l’on n’a pas perdu au change. Loin de là.

  1. At the BBC couvre la meilleure période musicale d’Amy Winehouse. Les premiers enregistrements remontent à 2003, année de la sortie de Frank. A réécouter ce premier album déjà prometteur, on mesure le potentiel de l’artiste au fil de ces titres très jazzy. C’est d’ailleurs l’ambiance que l’on retrouve sur les captations les plus anciennes de ce At the BBC : Stronger than me ou Take the box sont très représentatifs de cette ambiance avec, déjà, une voix incroyable. Pourtant, ces prestations les plus anciennes tranchent avec l’ambiance un peu plate et très pop/jazz de Frank. Amy Winehouse déclarait elle-même, à la sortie de l’album, ne pas pouvoir l’écouter, avant une réconciliation avec des morceaux qu’elle aimait jouer live plutôt que de les réentendre en version studio. At the BBC lui donne entièrement raison : tous les titres les plus anciens issus de Frank prennent une couleur beaucoup plus chaude, en basculant dans un univers jazz/soul que n’aurait pas renié Sarah Vaughan. La majorité des captations de At the BBC date de 2006-2007, autrement dit les années de Back to black, l’exceptionnel second album studio d’Amy Winehouse produit avec talent par Mark Ronson. Un son définitivement plus soul et blues. Outre son célèbre Rehab, on retrouve des pépites comme Love is a losing game ou You know I’m no good dans des versions frissonnantes et sorties d’un autre monde.
  2. At the BBC est à ce jour la meilleure façon officielle de découvrir ou d’entendre Amy Winehouse live. De son vivant, et si l’on excepte deux DVD, aucun disque live n’a vu le jour pour attester de la puissance et de l’énergie scénique de ce petit bout de femme. Depuis 2011, les seuls témoignages scéniques consistaient en une première édition très partielle At the BBC (2012) sous forme d’une quinzaine de titres et d’un coffret DVD, puis du très bon Live in London – From Shepherd’s Bush Empire 2007 uniquement disponible dans le coffret vinyle de l’intégrale Amy Winehouse sorti en 2015. Autant dire qu’avec cette nouvelle édition bien plus complète et plus exhaustive, on dispose là d’un panorama de gourmand pour qui veut comprendre ce qu’était la musique d’Amy Winehouse : un mélange de rock attitude et d’amour immodéré pour la soul et le blues, porté par une voix incroyable sortie de nulle part qui percute et émeut tout autant qu’elle crie ses fragilités. Intense émotion sur un Back to black ou Me & Mr. Jones.
  3. Intense émotion aussi lorsqu’Amy Winehouse se lance dans une reprise d’un titre que j’adore. I heard it through the grapevine, composé en 1966 et popularisé par Marvin Gaye, est typiquement le genre de morceau qui me file des frissons et me fait danser tout seul dans ma tête dans un coin de chez moi. C’est un titre légendaire et porteur d’une sensualité incroyable qu’Amy Winehouse reprend de la plus belle des façons. Cette version débute un peu différemment de l’original, mais quelque chose se déclenche immédiatement dans l’inconscient, du genre « Je connais, ça me dit quelque chose… » Bien sûr qu’on connaît. Et que l’on comprend très vite à quel monument musical elle s’attaque là. Mais, qui mieux qu’Amy Winehouse pouvait revisiter ce standard de la soul ? Peut-être Amy Winehouse, Paul Weller et Jools Holland ? Ça tombe bien, c’est justement flanquée de ces deux musiciens qu’elle déroule les 4 minutes incroyables qui arrivent. Du groove, de l’énergie, des cuivres et des voix de feu : voilà ce qu’est la reprise de I heard it through the grapevine par Amy Winehouse sur ce At the BBC.
  4. Des pépites comme celle-là, vous en trouverez 38 sur ce triple disque. Les esprits chagrins pourront faire remarquer que ce n’est pas tout à fait 38 titres, puisque reviennent plusieurs versions de Rehab, Valerie, You know I’m no good, Monkey man, Love is a losing game ou encore Know you now. C’est justement là que réside l’intérêt des captations live : pouvoir comparer les différentes interprétations d’un Rehab ultra connu, mais que l’on redécouvre tour à tour plus intimiste, plus rythmé, plus feutré au gré des arrangements et des placements de voix. Nul besoin d’être grand mélomane ou connaisseur technique pour apprécier : une simple écoute attentive permet de saisir sans grand effort la richesse musicale de ces enregistrements. C’est même doublement intéressant dans le cas d’Amy Winehouse, artiste jazz dans l’esprit, qui n’hésitait pas à revisiter ses morceaux avec à chaque fois d’infimes variations pour en dévoiler, écoute après écoute, toutes les facettes qui nous auraient échappées. Au-delà de l’énergie contenue dans At the BBC, il est également très émouvant de parcourir le potentiel d’une immense artiste partie bien trop tôt.
  5. Cerise sur le gâteau : cette ultime version de At the BBC est d’une qualité technique absolue. Tous les enregistrements sortis des cartons de la BBC sont généralement de très bonne qualité. Pensons un instant aux lives de Pink Floyd, de Bowie, des Beatles ou de Deep Purple. Ici, le matériau de base est excellent, et brillamment capté. Plus encore, le mixage est tout simplement incroyable, et rend hommage à l’ensemble des instruments, notamment les lignes de basse, mais aussi au grain des voix à commencer par celle d’Amy Winehouse. En entrant dans At the BBC, vous tenez là sans doute un des plus beaux enregistrements de sessions live, et sans doute aussi la meilleure façon de redécouvrir le travail d’Amy Winehouse. L’ensemble est disponible en triple CD mais aussi en triple vinyle. Je ne saurais que trop vous conseiller cette dernière édition. L’objet est magnifique : pochette très stylée à double rabat couverte de photos géniales, contenant trois galettes 180 grammes dans un pressage de haute qualité. Les collectionneurs comme les amateurs de bon son se régaleront de craquer sur cette édition, disponible qui plus est à un prix tout à fait raisonnable (autour de 30 euros selon votre disquaire, autant dire que c’est donné).

At the BBC est de ces disques dont on se demande initialement si on va l’acheter : est-il bien nécessaire de craquer sur des enregistrements de titres déjà entendus des centaines de fois ? Puis, on craque. On pose sur la platine. On écoute. Et on sait. Que l’on a fait un bien bel achat, qui va nous apporter des heures de réécoute et de plaisir. At the BBC est donc nécessaire. Il est également indispensable. Et totalement beau. Typiquement le genre d’album à écouter à deux, dans la douceur d’une soirée accompagnée d’un verre de vin. Une certaine idée d’un moment-bulle de sérénité.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°27 : Elysée Montmartre – Mai 1991 (2021) de Noir Désir

Live-a-l-Elysee-MontmartreDemain 19 mars tombera dans les bacs une double galette invitant à un saut de 30 ans dans le passé. Uniquement disponible à ce jour dans le coffret CD Noir Désir – Intégrale sorti en décembre 2020, le live Elysée Montmartre – Mai 1991 des Bordelais s’offre une sortie CD, ou double vinyle pour les amateurs (avec, au passage, une chouette édition limitée vinyle rouge à la Fnac). A ce jour, on ne dispose officiellement que de 4 albums live : Dies Iræ (1994) pour la tournée Tostaky et Noir Désir en public (2005) pour la tournée Des visages, des figures, auxquels on peut ajouter Nous n’avons fait que fuir (2004), captation d’une performance poético-musicale de juillet 2002 et Débranché (2020), regroupement de deux prestations acoustiques période 666.667 Club. Nous voilà donc avec un 5e enregistrement live. Pour quoi faire, serait-on tenté de se demander. Y a-t-il encore des choses à découvrir de ce qui est très possiblement le meilleur groupe rock français ? Y a-t-il une bonne raison de plonger dans ce disque ? Pour être honnête, j’en vois même cinq.

  1. Elysée Montmartre – Mai 1991 constitue, à ce jour, le seul témoignage sonore officiel de ce que fût sur scène Noir Désir Période 1. Une Période 1 qui englobe les trois premiers albums Où veux-tu qu’je r’garde ? (1987), Veuillez rendre l’âme (à qui elle appartient) (1989) et Du ciment sous les plaines (1991). Viendra ensuite la Période 2 qui regroupe Tostaky (1992) et 666.667 Club (1996), avant la Période 3 (inachevée) uniquement faite de l’exceptionnel Des visages, des figures (2001). Ce découpage en trois périodes n’a aucun caractère officiel. Il ne sort que de mon regard sur la carrière du groupe. Si le dernier album ouvre des perspectives sonores inattendues et prometteuses, le dyptique Tostaky/666.667 Club déploie du gros son et marque surtout la reconnaissance internationale pour le groupe. Les trois premiers opus sont ceux d’une formation naissante mais terriblement excitante, inscrits dans une tendance très 80’s et un poil dépressive du rock français. Trois mois après la sortie de Du ciment sous les plaines, Noir Désir investit l’Elysée Montmartre pour une série de 9 concerts qui annonceront une mutation musicale.
  2. Côté mutation musicale, l’album Du Ciment sous les plaines amorce déjà bien les choses début 1991. Jusqu’alors, Noir Désir se résume à un 6 titres en 1987 qui fleure bon le rock underground new-wave (il n’y a qu’à voir les looks du groupe à l’époque, savant mélange de Cure et d’un style gothico-romantique qui se cherche), puis à un premier LP dont les radios retiendront surtout Aux sombres héros de l’amer. Alors que cet album contient des pépites brûlantes comme Les écorchés, La chaleur, et surtout le génial et poisseux Le fleuve. Du ciment sous les plaines apporte un son plus épais et plus dense, résolument plus rock et électrique. La tournée qui suit confirme la tendance : en écoutant cet Elysée Montmartre, on devine déjà le gros son à venir de Tostaky, et l’énergie furieuse qui habitera le live Dies Iræ.
  3. Elysée Montmartre est une ode à Du ciment sous les plaines. Parmi les 14 titres de l’album studio, 8 alimentent le live sur un total de 15. Soit une grosse moitié. Du ciment est à la fois l’album le moins connu du groupe, et celui qui a enregistré le moins de ventes. De là à dire que c’est le moins apprécié, il y a un pas que je ne franchirai pas, puisque j’ai précisément une passion pour cet opus. L’énergie de titres comme En route pour la joie, Tout l’or, Le Zen émoi, la tension insoutenable de Si rien ne bouge, No No No, ou encore la dépression rock de Charlie sont autant de facettes musicales d’un rock que j’aime profondément. Pas étonnant de retrouver ces titres sur le live, aux côtés d’autres pépites du même acabit tirées des deux premiers albums : La rage, Les écorchés, La chaleur, Pyromane envoient du très très lourd. Quelqu’un qui ne saurait pas dans le détail de quels albums sont tirés les titres pourrait penser qu’il sortent d’une seule et même galette. En un mot : la capacité d’un groupe à mélanger anciens et nouveaux morceaux, dans un son unique.
  4. Ce son est celui du début des années 1990. Celui d’il y a 30 ans tout rond. Celui d’un monde qui n’est plus, dans lequel nous avons vécu et écouté à sa sortie Du ciment sous les plaines, au milieu de dizaines d’autres albums tout aussi marquants. Ce son est aussi celui qui accompagnait nos existences quotidiennes d’il y a 30 ans. Vous faisiez quoi en 1991 ? Vous étiez où ? J’ai pour ma part un souvenir très précis de ces années et de poignées de moments dans lesquels ont résonné ces titres de Noir Désir. Loin de tomber dans la nostalgie car je suis bien plus heureux aujourd’hui et à mon âge actuel, ce sont plutôt des images mentales de moments passés avec des copains autour d’un demi, de nuits à refaire le monde ou du moins à rêver qu’il change, d’interminables weekends à passer de la guitare à une clope à un verre à un film à des rires à des regards… C’est aussi l’époque d’une fougue et d’une énergie qui sont intactes aujourd’hui, avec un peu de patine, d’expérience et de connaissance de soi. Mais, voilà pourquoi il est bon de replonger dans Elysée Montmartre et 1991 : retrouver des sensations de ce que nous avons été, pour mieux apprécier ce que nous sommes devenus et se préparer à la suite.
  5. Pour tous les fans de Noir Désir, cet album est tout bonnement indispensable. Indispensable dans le son rock et unique qu’il porte, et que l’on ne retrouvera pas dans les futurs lives du groupe. Pas même dans Dies Iræ qui, s’il lui ressemble à la première écoute, est nettement plus marqué gros son épais. Indispensable pour le vide qu’il comble dans la case de disques Noir Désir. Pour les autres, je vous laisse seuls juges. Néanmoins, si vous aimez la musique, si vous aimez le rock (et notamment le rock français), si vous vous intéressez à son histoire et son évolution, il y a de fortes chances que vous craquiez sur cette pièce hautement incandescente. Enfin, peut-être cet Elysée Montmartre vous sera-t-il incontournable juste parce qu’il est la mémoire d’un temps qui fût et qui n’est plus. En l’écoutant, j’ai pensé au magnifique livre Les Années d’Annie Ernaux : cette biographie sociétale collective que l’autrice construit page après page à coups d’images mentales et de petites touches du quotidien de chaque époque. Voilà un album qui a toute sa place dans mes années à moi.

Elysée Montmartre – Mai 1991 de Noir Désir sort officiellement demain 19 mars. Si vous n’avez pas, tel le bon iencli que je suis, déjà précommandé (et reçu, je l’avoue !) la double galette, il ne vous reste plus qu’à foncer demain chez votre disquaire préféré pour pouvoir écouter à fond tout le weekend un album un peu inespéré, qu’on n’attendait plus à l’unité puisqu’il était disponible en coffret, mais terriblement incendiaire et addictif.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°26 : The shadow of their suns (2021) de Wax Tailor

Cover_TheShadowOfTheirSuns_3000px_9424f154-17cb-4ac2-8623-d3735deaa885_1024x1024Aux dernières nouvelles, nous avions laissé Wax Tailor il y a presque 5 ans avec son dernier album studio By any beats necessary (2016), augmenté l’année suivante d’une galette de remixes By any remixes necessary (2017). Un diptyque plutôt efficace et percutant, avec une coloration éminemment politique et combattive. Depuis, aucune sortie dans les bacs, exceptés les deux singles The Light (2019), chroniqué par ici, et Keep it movin (2020), chroniqué par là. Deux titres assez différents mais très prometteurs, en prélude à un nouvel album que l’on a longtemps attendu. The shadow of their suns est désormais disponible depuis début janvier 2021. Après un mois à tourner sur la platine, petit tour d’horizon en Five Reasons de ce nouveau LP aussi brillant et élégant qu’obsédant.

  1. The shadow of their suns est un nouvel album de Wax Tailor. Le premier depuis 5 ans. Un album de Wax Tailor, c’est déjà une raison suffisante pour ne pas en aligner quatre autres derrière. Un son de Wax Tailor, c’est comme une soirée pizza/musique/gaming avec le poto Sylphe, une virée en Bretagne, un épisode de l’Agence tous risques ou un film de Tarantino : on n’est jamais déçu. Ce nouvel opus ne déroge pas à la règle. Si vous aimez Wax Tailor, vous retrouverez là bien des choses qui vous feront du bien. Si vous ne connaissez pas son travail, voilà une porte d’entrée idéale.
  2. Idéale, parce que The shadow of their suns rappelle le tout premier album de Wax Tailor, Tales of the forgotten melodies (2005). Quinze ans déjà que l’on a découvert la richesse du son tailorien avec ce LP qui fût une vraie baffe en matière de créativité. Le mélange des genres trip-hop, hip-hop et downtempo, grassement nourri de samples vocaux d’une classe absolue et étayé par de multiples instruments, a fait de Tales un disque parfait et une référence absolue. Les albums suivants sont tous de très haute tenue, mais celui-ci reste l’opus fondateur d’un son et d’un genre à lui seul : on écoute du Wax Tailor. The shadow passe son temps à me rappeler des mesures de Tales, par son tempo, ses incrustations sonores et le rythme à la fois lancinant et intense de l’album. La boucle est bouclée (pas mal pour un artiste qui utilise les samples et loops #vousl’avez ?) Jusque dans les titres des deux albums, qui affichent chacun un paradoxe : Tales of the forgotten melodies (les contes des mélodies oubliées, ou comment raconter ce qui a été oublié ?), et The shadow of their suns (L’ombre de leurs soleils, ou comment la source lumineuse par excellence peut-elle nous plonger dans l’ombre ?).
  3. Toutefois, The shadow of their suns n’est pas que le lointain descendant de Tales of the forgotten melodies. C’est aussi la parfaite continuité de By any beats necessary, album politique et combattif. Rappelons que le titre est une référence au “By any means necessary“ de Malcolm X, et que la galette est fortement parfumée d’Amérique blues-rock tout en faisant un gros clin d’œil à la Beat Generation et à Sur la route de Jack Kerouac. Rappelons également que, sorti en octobre 2016, By any beats necessary précède de quelques semaines l’arrivée de Trump au pouvoir et préfigure déjà les 4 années de résistance qui vont suivre. The shadow of their suns poursuit le combat, avec des beats bien placés et des titres sans équivoque. A commencer par Fear of a blind planet en ouverture, mais avec aussi Keep it movin, sans oublier le conclusif The Light et son clip qui, déjà en 2019, m’avait fait un effet de dingue. Encore un argument ? La magnifique photo noir et blanc de pochette : ce poing serré et dressé couvert de cambouis et des maux de notre époque, mais qui ne renonce pas et se tient là, fier et levé. Ou on lutte ensemble, ou on tombe tous.
  4. L’universalité de The shadow of their suns transparait dans ses featurings. Wax Tailor a toujours pratiqué une musique ouverte, généreuse et faite de partages, en invitant régulièrement bon nombre d’artistes sur ses pistes. On pense à Charlotte Savary, Ali Harter, Mr Mattic, A.S.M. ou The Others sur les précédents albums. Ici, de nouveaux venus dans la galaxie Wax font leur apparition : Mark Lanegan, Gil Scott-Heron, D Smoke, Rosemary Standley… Impossible de les citer tous, tant ils inondent l’album. Déluge permanent d’émotions et de styles variés, tous s’inscrivent dans le son Wax Tailor pour donner un album riche, dense, ouvert et partagé. Le taulier c’est Wax Tailor, mais en bon taulier il ouvre la porte et laisse la place à de bien beaux artistes. L’essence même de la musique, qui devrait toujours être le lieu de rassemblement des diversités.
  5. Tout cela fait de The shadow of their suns un album indispensable. Ses 45 minutes s’écoutent d’une traite, comme un long morceau qui passerait par plusieurs ambiances. Une sorte de film sonore tant il convoque des images mentales. Il synthétise tout le talent de Wax Tailor et regroupe à lui seul toutes les couleurs musicales du garçon. Finalement, ce disque n’a qu’un seul défaut : il passe beaucoup trop vite. A peine les dernières secondes de The Light sont-elles écoulées qu’on reprend au départ pour se refaire un shoot. The Light, un titre qui nous avait déjà impressionnés à sa sortie en 2019, et qui est peut-être encore plus efficace aujourd’hui. Parce qu’il conclut avec brio le premier album coup de poing de 2021, et parce que nous avons désespérément besoin de lumière au bout de ce putain de tunnel covidien.

The shadow of their suns est un album indispensable, qui peut déjà prétendre au podium 2021, et peut-être même rester sur la première marche. Il s’y trouve pour le moment, faute de concurrence puisque nous ne sommes que fin janvier. Il reste 11 mois, mais il va falloir bûcheronner dur pour déloger ce disque sombre mais optimiste. Voilà peut-être pourquoi il me parle tant, moi qui regarde bien souvent le monde d’un œil un peu dark, mais qui te crois sans réserve, quand tu me répètes, comme un mantra, que « Le meilleur est à venir ».

Raf Against The Machine

Five reasons n°25 : Delicate sound of thunder (1988/2020) de Pink Floyd

What ?! Encore une réédition estampillée Pink Floyd ? On a pourtant (largement) donné, à tous les sens du terme, il y adsot 4 ans, avec la ressortie de toute la discographie du groupe en vinyle, étalée sur plusieurs mois. Nous avions alors eu droit à de biens beaux objets et de bien belles remasterisations à partir des bandes analogiques. En d’autres termes, des pressages très aboutis et incontournables de par leur qualité et leur son. Au milieu de tout ça se trouvait Delicate sound of thunder, dans une réédition assez magique. Le 20 novembre dernier, soit 32 ans (à 2 jours près) après la sortie originale de 1988, Delicate sound of thunder revient dans tous les formats possibles et imaginables : vinyle, CD, DVD, Blu-Ray. Le jeu en vaut-il la chandelle, et faut-il repasser à la caisse ? Tentative de réponse en five reasons chrono.

  1. Delicate sound of thunder est un album majeur de la discographie de Pink Floyd. A la fois parce qu’il est le premier live officiel du groupe depuis Ummagumma (1969), et parce qu’il témoigne de la tournée qui suit A momentary lapse of reason (1987). Pink Floyd a toujours réussi la prouesse d’être à la fois un groupe de studio (pour toutes les recherches sonores et bidouillages créatifs en tout genre) et un groupe de scène (pour la puissance de ses performances). Peu de groupes peuvent revendiquer ce double titre, et Delicate sound of thunder est un témoignage éclatant de leur savoir-faire scénique. Un show irréprochable côté rythme puisqu’il n’y a pas une basse de régime : on ne s’emmerde jamais. Un concert de très haute tenue avec un savant mélange de titres récents et d’anciens.
  2. Delicate sound of thunder et son pendant studio A momentary lapse of reasons arrivent à un moment particulier de la carrière de Pink Floyd. Plus exactement, il s’agit de la renaissance réelle du groupe. L’album studio précédent The final cut (1983) est surtout un album du bassiste Roger Waters. Composé de titres écrits à l’époque de The Wall (1979), qui était déjà presque un album du seul Roger Waters, The final cut est une très bon opus mais n’a pas le goût du groupe : Waters est aux commandes, David Gilmour et Nick Mason interprètent, mais surtout il manque Rick Wright aux claviers, viré du groupe à l’époque The Wall. Ce dernier réintègre l’équipe pour l’album studio, et surtout pour la tournée qui suit et donnera lieu à Delicate sound of thunder. Autant  dire que, si on a perdu Roger Waters en route, on a gagné les retrouvailles avec la formule groupe et le son de Rick Wright.
  3. Cette version 2020 de Delicate sound of thunder fait justement la part belle au son, en étant à la fois restaurée et remixée. L’intérêt ? L’ensemble sonne nouveau et plus riche. Les titres fourmillent de détails sonores en rééquilibrant les instruments. On profite ainsi bien plus encore de l’ensemble du groupe, avec cette sensation que les claviers de Wright retrouvent leur juste place, tout du moins celle qu’ils méritent. On y gagne également un album qui devient intemporel et beaucoup moins daté années 80 que la précédente édition. A momentary lapse of reason est clairement un son fin des années 80, et sa déclinaison live avait toujours conservé cette petite touche pas désagréable, mais qui pouvait rebuter certaines oreilles sur les titres les plus récents. Tout cela est fini : avec Delicate sound of thunder 2020, on embarque dans une virée de plus de 2h qui est un album de 1988, mais qui pourrait tout aussi bien être un live contemporain.
  4. Autre atout, et pas des moindres : cette réédition est aussi augmentée et remontée. C’est à dire ? On y gagne 9 titres par rapport à l’édition de 1988. La précision est importante car, en réalité, l’exceptionnel One of these days figurait déjà en exclu sur la réédition 2016. Toutefois, le gain est très conséquent, à la fois en nombre de titres et en qualité. D’une part, ces ajouts sont essentiellement constitués de moments instrumentaux qui font le lien entre des titres chantés. L’ensemble devient cohérent et logique en formant un tout unique : une fois cette version 2020 écoutée, on se rend compte qu’il avait toujours manqué du liant dans les anciennes éditions. D’autre part, on y gagne une version démente de Welcome to the machine, dans laquelle Rick Wright s’en donne à cœur joie et fait revivre l’énergie presque oubliée du Pink Floyd des années 70. Enfin, de la première à la dernière minute, on est emporté dans ce qui semble cette fois être la version définitive et complète de ce live, sous sa forme et dans son montage originel.
  5. Ma dernière raison est totalement une raison iencli, autrement dit pour certains une fausse raison car pas directement liée au contenu. En revanche, ceux qui ont la collectionnite aiguë vont vite me comprendre. La réédition 2020 de Delicate sound of thunder, notamment dans sa version vinyle, est magnifique : trois galettes rangées dans des sous-pochettes noires et sobres, elles-mêmes chacune glissées dans des pochettes cartons aux sublimes photos. Le tout est regroupé dans un coffret carton (certes un peu léger) aux côtés d’un livret bourré, là encore, de photos et de visuels qui en jettent. A tel point que, lorsque j’ai ouvert l’objet, j’ai eu cette sensation de déballer un bien précieux, une pièce rare. Certes, il faut accepter de lâcher 60 balles dans l’affaire, mais voilà une édition qui rejoint presque en qualité P.U.L.S.E. (1995), l’autre live mythique du groupe. Autant dire que, pour tout fan absolu de Pink Floyd, il va être bien difficile de passer à côté.

Les fans hardcore de Pink Floyd n’ont donc pas à être convaincus : soit vous avez déjà craqué/écouté et possiblement racheté, soit ce Delicate sound of thunder arrivera prochainement dans votre discothèque. Pour tous ceux qui n’ont jamais mis le nez dans ce live et voudraient découvrir Pink Floyd dans sa dernière période, il va sans dire que cette réédition 2020 est la version à écouter, tant elle écrase par son contenu et sa qualité les galettes précédentes. A défaut de s’envoyer toute la discographie du groupe, c’est le live parfait pour entendre un savant mélange du vieux Pink Floyd et de son virage 80’s. Welcome my son. Welcome to the machine.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°24 : Winter is for lovers (2020) de Ben Harper

ben_harper_winter_is_for_lovers-510x510Petit décalage hebdomadaire : non, vous ne rêvez pas, nous sommes bien samedi et c’est bien la livraison habituellement postée le jeudi. Ça arrive, et il fallait bien prendre le temps nécessaire pour décortiquer ce Winter is for lovers, dernier album studio de Ben Harper. En début de mois, on s’était fait très agréablement surprendre par l’inattendu Trésors cachés & Perles rares de CharlElie Couture. En ce même mois de novembre, on se refait très agréablement surprendre par ce tout aussi inattendu 17e album studio de Ben Harper. Winter is for lovers est tombé dans les bacs voici quelques jours. Inattendu par sa venue et son contenu, renversant par sa qualité : tour du proprio en five reasons chrono.

  1. Winter is for lovers est une forme de retour aux sources dans la discographie de Ben Harper. On a découvert le garçon au début des années 1990 avec deux albums exceptionnels, à savoir Pleasure and Pain (1992) et Welcome to the cruel world (1994). Deux galettes quasi-acoustiques dans lesquelles l’artiste met très en avant sa voix, mais surtout sa maîtrise déjà dingue de la guitare folk, qu’elle soit classique ou lap-steel. La lap-steel guitare, autrement dit l’équivalent d’une pedal-steel sans pédale : une slide guitare qui se joue posée à plat sur les genoux. On y reviendra. Pour qui a aimé Pleasure and Pain et Welcome to the cruel world, impossible de rater ce Winter is for lovers. Istanbul en ouverture des 15 titres donnent les mêmes émotions que The three of us en 1994. De l’instrumental solo, comme une invitation intime et frissonnante.
  2. La différence entre les deux albums de 1992 et 1994 et celui du jour, c’est que l’instrumental ne s’arrête pas là. Winter is for lovers est un disque exclusivement instrumental et solo. Aucune voix, aucun autre instrument. Ben Harper déroule 15 titres uniquement interprétés sur sa fameuse lap-steel guitare Weissenborn. Une marque de guitares hawaïennes qu’il connaît bien, puisqu’il en joue depuis son enfance californienne, aidé en cela par la petite entreprise familiale de magasin d’instruments de musique dans laquelle il a passé pas mal de temps. Jouer de la Weissenborn, c’est ce que Ben Harper fait de mieux. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il est bon sur d’autres instruments, et il chante terriblement bien. Néanmoins, la Weissenborn c’est son ADN musical : la maîtrise impressionnante qu’il en a dès qu’il en joue en est la preuve éclatante.
  3. Less is more : cet adage est le fil rouge de Winter is for lovers. Dépouillé de tout autre instrument, de toute voix et de tout arrangement, l’album est également minimaliste au cœur de ses compositions. Un dépouillement total qui permet de se recentrer sur l’essentiel. Avec la sensation d’un Ben Harper dans son salon (ou dans le nôtre), les 32 minutes de cette galette invitent à l’introspection. Cette évidence d’un retour aux sources (musicales) pour mesurer le chemin parcouru saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles. Mais loin de faire du réchauffé, Ben Harper livre un éventail de tout ce qu’il sait faire, et de ses différentes influences musicales. Blues, soul et folk se mêlent pour une démonstration d’un des plus grands musicos/guitaristes de l’histoire. Pas tant dans sa technicité que dans sa sensibilité à nous emmener très loin.
  4. C’est précisément l’autre versant de Winter is for lovers. Dans une période où l’on passe de confinement en confinement, d’une pièce à l’autre et du lit au boulot, Ben Harper envoie 15 titres qui portent tous le nom d’un endroit du monde : ville, quartier, lieu, pays, tout est bon pour nous balader à travers la planète au travers de diverses ambiances. Que l’on soit à Istanbul, Inland Empire, London, Verona, Montreal ou Paris, on est avec Ben Harper pour un mini tour du monde au travers de lieux qui comptent pour lui, et parfois pour nous. Difficile de distinguer plus un titre d’un autre, et de l’isoler, tant la demi-heure de l’album s’enchaine comme un seul et même long morceau composé de mouvements. Alors que Ben Harper avait déjà ajouté le jazz dans sa musique en construisant des titres alternant thèmes et chorus libres (réécoutez ses lives, c’est monstrueux de maîtrise), il y ajoute la sensation de musique classique en proposant un album bâti comme un seul titre de 32 minutes qui varie les tempos et les mélodies.
  5. Faut-il une raison supplémentaire ? Non, mais je rajoute une couche. La pochette est sublime, avec une photo de rue sous la neige qui me rappelle immanquablement la pochette de The Freewheelin’ Bob Dylan, deuxième album de Dylan, sur laquelle on le voit marcher dans la rue avec à son bras Suze Rotolo, sa petite amie de l’époque. Comment ne pas faire le rapprochement ? Enfin, pour disséquer un peu son titre, Winter is for lovers est le disque qu’il nous faut. Pour toutes les raisons déjà évoquées, parce que c’est un album qui fait un bien de dingue et qui apaise. Et parce que, même sans Winter (je sais pas chez vous, mais on est fin novembre et il fait encore tranquilloum 15 degrés en journée…) et même sans lover, ce nouvel opus de Ben Harper vous remplira de douces sensations.

Vous l’avez compris, je suis plus que totalement conquis par Winter is for lovers. Pendant longtemps, et au gré de la carrière de Ben Harper et des différentes formations dans lesquelles il a évolué, j’ai toujours trouvé que la meilleure formule (hors le solo) était celle des Innocent Criminals. En témoignent le retour de ce groupe en 2015 et les quatre soirées au Fillmore de San Francisco en mars 2015, enregistrées et mises en ligne gratuitement à l’époque par Ben Harper himself. Quatre soirées d’anthologie avec des versions démentes de presque toute la disco de la formation. Je maintiens mon avis sur les Innocent Criminals, mais franchement, ce Winter is lovers constitue la quintessence de ce j’aime dans le son Ben Harper.

Après S16 de Woodkid et Trésors cachés & Perles rares de CharlElie Couture, cette fin 2020 est riche en grands albums avec le Winter is for lovers du jour. L’automne 2020 est puissant musicalement, avec en plus quelques rééditions de folie qui viennent se greffer. On a de quoi faire pour les semaines à venir, et on en reparle très bientôt.

Raf Against The Machine

Five reasons n°23 : Trésors cachés & Perles rares (2020) de CharlElie Couture

Tresors-caches-et-perles-raresVoilà un album auquel on ne s’attendait pas vraiment, et qui nous attrape de façon un peu inattendue. Quoique. Pas tout à fait. Je m’explique. Un an après Même pas sommeil (2019), CharlElie Couture est déjà de retour dans les bacs avec un disque annoncé l’été dernier, pour une sortie la semaine dernière. Trésors cachés & Perles rares est un assemblage de titres peu connus et réarrangés, ou inédits. J’avoue avoir déclenché direct (et un peu automatiquement) la précommande, mais après plusieurs écoutes en boucle, cette galette me procure bien plus de sensations que je ne l’avais imaginé. Pourquoi foncer sur ce Trésors cachés & Perles rares ? Explication en five reasons chrono.

1. En premier lieu, on ne va pas se priver d’un album de CharlElie Couture. Discographiquement actif depuis 1978, à la tête de 23 albums studio et 17 BO de films, le garçon est une valeur sûre pour qui accroche un minimum à son univers et son approche artistique. Depuis ses Poèmes rock (1981) à l’excellent Lafayette (2016) enregistré en Louisiane, en passant par Solo Boys (1987) ou encore Casque nu (1997), aucun album n’est à jeter, et tous sont mêmes hautement recommandables. Certains plus que d’autres encore, mais peu importe. A intervalles réguliers, CharlElie Couture crée et offre de nouveaux titres qui font du bien. En d’autres termes, l’assurance de ne pas tomber dans une soupe insipide.

2. Plonger dans un album de CharlElie, c’est croiser des personnages vivants des tranches de vie, mais également explorer des moments suspendus en vue multi-angles. Trésors cachés & Perles rares n’échappe pas à la règle. Qui je suis, qui je fuis narre l’après d’une errance post-adultère sans avant, sans lendemain et sans engagement. Plus tôt, Goodnight Esmeralda #2 nous embarque dans une chronique nocturne faite d’images mentales et de clichés pris au hasard de la nuit. Avec un énorme clin d’œil à Keep on movin’ (Esmeralda 2nd) de l’album Solo Boys, ou la même nuit vue par un autre personnage. CharlElie est un génial conteur d’histoires, qui sait, en quelques mots et parfois peu de notes, faire apparaître des scènes tantôt photographiées, tantôt dessinées, tantôt sculptées. Plutôt logique pour un artiste multi-supports qui se définit comme multiste et à la recherche de l’Art total.

3. Un album de CharlElie, c’est aussi se livrer à des regards sur le monde du moment et sur soi-même. Faits divers et autres histoires renvoie, avec son texte presque récité, à la litanie des actualités égrenées sur nos multiples chaines d’info, tandis que Nés trop loin #2 raconte la quête et l’espoir d’un monde d’égalité(s). L’introspection personnelle est de mise avec Retourne-toi (#2), sorte de chronique douce-amère de l’adolescence et de sa part d’insouciance, ou Une main dans la mienne qui décrypte en mode piano blues ce que peut être le péril de la solitude et le besoin de l’autre pour ne pas s’égarer soi-même. Quant à Ecrire (littérature), c’est un véritable texte méta récité sur des samples et nappes électros. Une réflexion sur la création doublée d’une sensualité vénéneuse et torride. Sans doute mon titre préféré de cet opus.

4. Musicalement, où en est CharlElie sur ce 23e album ? Clairement dans le blues rock plutôt minimaliste, d’autant que ces versions sont faites pour partir en tournée Solo+ (si c’est possible un jour) sous un format piano-guitare (et parfois quelques invités au gré des dates et lieux de concerts). Du piano blues, du blues rock tendance Chicago blues, mais aussi du blues limite poisseux et ténébreux, à travers notamment Ecrire (littérature) et la nouvelle version de La ballade de Serge K : la déambulation en mode no future du désespéré et nihiliste Serge K qui renvoie autant au Quoi faire ? (1982) qu’à la BO et à l’univers de Tchao Pantin (1983). C’est clairement très bon, les arrangements sont hypnotiques et les 10 titres de l’album sont, textuellement comme musicalement, d’une résonance étonnamment actuelle et contemporaine.

5. Dix titres : tout à une fin, même les meilleures choses, et ce Trésors cachés & Perles rares en fait partie. Il se clôt avec Il neige sur Oxford, une sorte de profession de foi/manuel d’utilisation de l’album qui n’arrive qu’à la fin. Les 9 morceaux précédents dessinent, sans que l’on s’y attende au départ, une vision globale et cohérente de notre époque. Néanmoins, chacun d’eux nous sort de cette réalité par touches poétiques, comme autant de moments d’évasion pour mieux supporter le monde actuel tout en le regardant à travers le prisme CharlElie. Dans cette chanson, le personnage qui s’éveille en hiver, alors qu’il pensait être en juillet, c’est chacun de nous : l’auditeur de ce disque est rattrapé par ce « Me revoilà dans la réalité » : « On sait tous que la raison peut tuer l’imagination / Alors inventons des poèmes à tiroirs / Des morceaux de musique en forme de poire / Des histoires pleines d’espoir / Pour faire s’envoler l’esprit des grands et des petits ». Avec Lewis Carroll en référence appuyée, ce titre referme intelligemment et avec grande élégance Trésors cachés & Perles rares. En donnant immédiatement envie d’y retourner.

Après un mois d’octobre musicalement marqué par le brillant S16 de Woodkid, novembre et son flot de sorties débute de la plus belle des façons avec ce nouvel album de CharlElie. Trésors cachés & Perles rares porte bien son titre. Cette galette tombe à point nommé et réussit la double performance de parler pleinement des sensations de notre époque tout en nous permettant de nous en extraire. C’est assez brillant, et il n’y a aucune raison que cet album perde en qualité avec le temps, puisqu’il s’agit justement de titres parfois anciens repris/remaniés qui affichent toujours une sensibilité très actuelle. En attendant les (possibles) autres pépites à venir dans le mois, on remet CharlElie sur la platine et on s’évade. Sans retenue.

Raf Against The Machine

Five reasons n° 22 : Gainsbourg en public au Palace (1980/2020) de Serge Gainsbourg

Retour aux affaires après la période estivale et en pleine rentrée yolo pour des retrouvailles au rythme d’un post hebdomadaire, aux côtés de mes gars sûrs Sylphe et Rage. Et question rythme, vous allez être servis avec la galette du jour. Je vous propose de remettre sur la platine le live de Gainsbourg au Palace en 1979 (publié en 1980), en égrenant 5 bonnes raisons de le faire.

  1. Revenons en arrière de quelques décennies, précisément en 1979. Serge Gainsbourg a cartonné dans les 60’s et les a clôturées par ses Initials B. B. (1968) et Jane Birkin – Serge Gainsbourg (1969) chargés de pépites. Les années 70 se présentent différemment. Gainsbourg se lance dans des albums plus conceptuels et moins grand public, mais néanmoins brillants et de haute volée : Histoire de Melody Nelson (1971), Vu de l’extérieur (1973), Rock around the bunker (1975) et L’homme à tête de chou (1976). Les ventes sont basses, notamment pour Vu de l’extérieur et L’Homme à tête de chou (respectivement 20 600 et 55 800 exemplaires). Gainsbourg se lance alors dans une période reggae, un genre musical qu’il va chercher à la Jamaïque. Il y enregistre Aux armes et cætera, qui sera un carton ventes avec 575 600 exemplaires écoulés. Autrement dit, en 1979-1980 et avec la période reggae, on est à une charnière de la carrière et de l’œuvre de Gainsbourg.
  2. Double charnière, puisque la série de concerts au Palace en décembre 1979 marque le retour sur scène de Gainsbourg. On peut voir ce live au Palace comme une renaissance scénique, qui amènera par la suite l’artiste à renouveler ses passages sur scène. Après cet album en 1980 viendront l’excellent Gainsbourg live (1985) enregistré au Casino de Paris après la sortie de Love on the beat (1984) et Le Zénith de Gainsbourg (1989). Si le live au Casino contient de purs moments d’extase (surtout dans sa réédition de 2015 gratifiée d’un nouveau mixage), ce live au Palace révèle une réelle spontanéité et un côté faussement artisanal très savoureux, avec des musicos et un Gainsbourg qui semblent vraiment s’éclater.
  3. Les musiciens justement, parlons-en : tout comme pour son enregistrement studio, Gainsbourg s’est entouré de musicos jamaïquains pure souche qui maitrisent le reggae comme personne. Et ça s’entend. Si vous voulez de la ligne de basse qui envoie, des percus qui racontent des histoires à chaque son et une guitare rythmique imparable, c’est ici et nulle part ailleurs qu’il faut poser vos oreilles. Le genre d’album qui donne l’impression d’être super facile à jouer, parce que fluide à l’écoute, sans temps mort, et qui pose son ambiance à la fois cool et sensuelle. Voilà du son juste moite comme il faut, avec sa dose de sensualité et de sexualité qui transpire de chaque note, renforcée par la puissance de certains textes comme Lola Rastaquouère ou Marilou Reggae Dub.
  4. Le petit plus de cet enregistrement (et sans doute son coup de génie), c’est d’intégrer d’anciens titres réarrangés à la sauce reggae. Gainsbourg et ses musicos balancent des réinterprétations de Docteur Jekyll et Mister Hyde, Harley Davidson et Bonnie and Clyde. Histoire de rappeler à tout le monde le génial musicien qu’était Gainsbourg, ainsi que l’universalité de ses chansons. Un titre comme Harley Davidson acquiert alors une puissance encore inconnue, tandis que Bonnie and Clyde s’habille d’une nonchalance crépusculaire assez ravageuse.
  5. Tout ça vous a donné envie de réécouter cette pépite ? Ça tombe bien : l’album, réédité dans un nouveau mixage, sera disponible demain 11 septembre chez tous les bons disquaires (et dès aujourd’hui à domicile pour les adeptes de la précommande ^^), en CD comme en vinyle. Du côté du contenu, rien de plus que la réédition double CD de 2006 (indisponible depuis). Le communiqué de presse parlait de deux inédits, qui figuraient en fait déjà dans la galette de 2006. Toutefois, cette nouvelle version est particulièrement indispensable, notamment en vinyle : le nouveau mixage met encore plus en valeur ce qui fait le cœur palpitant du reggae et de ces sessions live de Gainsbourg. A savoir la basse, ronde comme jamais, et des percus qui se détachent magnifiquement. Sans compter les textes et la voix de Gainsbourg bien mis en avant.

En résumé, si vous aimez Gainsbourg, si vous aimez le reggae, si vous aimez le bon son, voilà un (r)achat assez incontournable. Pour les collectionneurs, mentionnons des éditions vinyles colorées bleu-blanc-rouge (FNAC) ou vert-jaune-rouge (Vinyl Collector). Et si, en cette pleine période de rentrée, votre banquier/banquière vous fait les gros yeux, portez le coup de grâce à vos finances en vous offrant aussi la réédition de To bring you my love de PJ Harvey, et de la galette bis de Demos. Ça sort demain aussi. Et au moins, les choses seront claires !

Raf Against The Machine

Five Reasons n°21 : Dry (1992) de PJ Harvey

DryC’est l’heure de la livraison hebdomadaire, et même de la grosse livraison ce jeudi. Puisqu’on est un peu moins actifs par ici ces derniers temps (mais ce n’est que passager, rassurez-vous !), ça mérite qu’on charge un peu la mule à chaque passage. La semaine dernière, on était sur du lourd avec le Gimme Shelter des Stones. On jour les prolongations avec un retour en 5 actes sur ce qui est sans aucun doute l’un des meilleurs albums rock de l’univers : Dry de PJ Harvey.

  1. Dry est le premier album de PJ Harvey (Polly Jean Harvey en version complète). La galette qui nous permet, en 1992, de découvrir ce petit bout de femme sorti du Dorset. Du haut de ses 23 balais, elle balance alors ces 11 titres qui marquent le début d’une carrière assez oufissime : 9 excellents albums au compteur, 11 si on ajoute les 2 en collaboration avec John Parish, 13 si on ajoute les 4-track Demos (1993, du 2e album Rid of me) et les Peel Sessions 1991-2004, 14 si on ajoute encore All about Eve, BO de l’adaptation scénique en 2019 du film éponyme de Mankiewicz sorti en 1950. Dry ouvre donc cette riche discographie avec 41 minutes d’un rock sec, tendu, vénéneux, sans aucune concession et malgré tout riche d’une énergie maboule.
  2. Ouverture des hostilités avec Oh my lover, sorte de lamentation rock désespérée qui pourrait donner envie de ne pas aller plus loin. C’est torturé et d’une noirceur impénétrable, mais c’est porté par une basse sonore bien mise en avant, des riffs de guitare rageux, et une batterie qui sait raconter les choses. Et surtout, c’est emmené par la voix de PJ Harvey qui, en un seul et premier titre, expose le matos : voilà, je sais monter dans les aigus, je sais rester dans les graves en allant y chercher le petit grain râpeux quant il faut. Et cette voix, j’en fais un peu ce que je veux, en jouant avec les lignes mélodiques. C’est brillant, ça dure 3 minutes 57 et c’est le premier titre en écoute ci-dessous.
  3. Au milieu de la virée Dry, nous tombe dessus le 6e titre Sheela-Na-Gig. On a déjà pris bien cher tellement l’énergie rock des cinq premiers morceaux nous a éprouvés mais hypnotisés. Et voilà que PJ Harvey lâche un titre d’apparence plus pop dans sa construction : petit intro, couplets, refrain. Titre qui n’est pop que dans sa construction, et encore. Une putain de déferlante rockeuse oui : ça tabasse à la rythmique, ça riffe à la six cordes et, encore, la voix de PJ Harvey, dont on pensait avoir tout découvert en 5 titres. Erreur fatale ! Les choses ne font que commencer, dans cet album comme pour les années à venir. Sheela-Na-Gig est le 2e titre à écouter.
  4. On reprend à peine son souffle avec Plants and Rags, rythmiquement parlant, parce que côté ambiance du morceau c’est loin d’être la joie et la sérénité, comme viendra le confirmer le violon torturé qui accompagne la fin du morceau. Et juste derrière, Foutain aurait pu être le titre de fin. Il ressemble à une fin d’album. Mais non : PJ Harvey choisit de nous achever avec Water, démentielle conclusion d’un album de folie et 3e morceau en écoute. Et de l’eau, on en a besoin après cette traversée aride d’une contrée rock inconnue, terriblement novatrice et hyper bandante. En plus, c’est drôle de finir par Water un album qui s’appelle Dry.
  5. Combien de fois j’ai écouté cet album ? Aucune idée, mais j’y reviens régulièrement depuis sa sortie. Peut-être le PJ Harvey que j’écoute le plus. Et aussi un des rares albums parfaits à mes yeux : pas une seconde à jeter. Un album à retrouver très prochainement en réédition vinyle. Oui, c’est l’annonce musicale du mois (easy) : toute la discographie de PJ Harvey rééditée en vinyles dans les 12 prochains mois. Les originaux étant introuvables, ou à des prix insaisissables, voilà une occasion rêvée pour (re)découvrir cette exceptionnelle musicos. Mais ce n’est pas tout : chaque album sera accompagné d’un second contenant les démos de chaque titre. Une sorte de galette miroir qui donne la fringale. Surtout lorsqu’on découvre la démo de Sheela-Na-Gig (4e titre à écouter), voix/guitare folk, qui donne à la fois une nouvelle couleur et une autre énergie à ce morceau. Et cette voix putain !

Autant dire que tout ça est attendu de pied ferme : Dry et son Dry – Demos sont annoncés pour le 24 juillet, Rid of Me et son 4-Track Demos pour le 21 août. Et tous quatre en précommande à ce jour. C’est de la bonne came, c’est du lourd, c’est du rock. C’est la vie. Foncez.

 

 

 

Raf Against The Machine

 

Five Reasons n°20 : Lucky Peterson

Le 18 mai dernier, nous avons appris, émus, la mort de Michel Piccoli. Ce géant du cinéma français, du cinéma tout court, s’est éteint quelques jours plus tôt, après une carrière jalonnée de grands films mais aussi d’engagements politiques et humains. Les hommages pleuvent depuis, comme pour compenser l’absence de toute distinction officielle des professionnelles de la profession. Ce grand monsieur fera peut-être l’objet d’une séquence souvenirs/émotions posthume lors des prochains César. On n’y sera pas. La dernière fois, on s’est levés et on s’est cassés.

Le même jour, ce même 18 mai, nous avons aussi appris la soudaine disparition de Lucky Peterson. Ce même lundi 18 mai 2020 où nous nous sommes souvenus que 40 ans plus tôt, Ian Curtis mettait fin à ses jours, et par la même occasion à Joy Division. Sale date pour les talents et les grands artistes. Oui, parce que Lucky Peterson faisait partie de ceux-là. Il en fait partie : écrivons ça au présent, et égrenons quelques bonnes raisons d’écouter ce grand musicos qui, l’an dernier encore, parcourait les scènes pour une tournée anniversaire d’un demi-siècle de carrière.

  1. Lucky Peterson est parti trop tôt. 55 ans au compteur, dont 50 de carrière, pour ce sacré personnage né Judge Kenneth Peterson. Oui, vous avez bien lu, tout a commencé à l’âge de 5 ans pour lui, et tout à même commencé dès la naissance. Son daron James Peterson, chanteur et guitariste, tenait un club de blues dans lequel le futur Lucky a croisé des pointures comme Buddy Guy ou Muddy Waters. L’opportunité de tâter du blues dès le berceau, et de commencer l’orgue à l’âge de 5 ans, avant d’être repéré par Willie Dixon himself.
  2. Lucky Peterson était avant tout organiste. Il a fait des merveilles derrière le mythique orgue Hammond, dont il a exploité toutes les légendaires possibilités sonores pour explorer toutes les émotions du blues. C’est en écoutant Lucky Peterson que j’ai découvert cet orgue, c’est en faisant tourner en boucle ses enregistrements que j’ai appris à l’aimer. Et si, de votre côté, l’orgue Hammond vous emmerde, prenez quand même le temps d’écouter Lucky en jouer, en plongeant par exemple dans ses Organ soul sessions sorties en 2009. Le bonhomme semble aller chercher au fond de la bête tout ce qu’elle peut cracher de sensualité groovy.
  3. Lucky Peterson était aussi guitariste. Bien qu’il n’ait approché la six cordes que plusieurs années après le Hammond, il maîtrisait aussi de ce côté-là. Si j’ai (re)découvert l’orgue en l’écoutant, je l’ai lui en revanche découvert à la guitare, à un âge où précisément je me fantasmais guitariste rock, en mode ado le manche à la main. Lucky Peterson rappelle à beaucoup un certain B.B. King par son style et son toucher. C’est pas faux comme dirait l’autre, mais il avait aussi son propre style qui faisait la synthèse de nombreux artistes et courants du blues.
  4. Le blues de Lucky Peterson, c’est quoi ? C’est une musique qui n’oublie jamais d’où elle vient, tout en évitant la tristesse. Evidemment, parfois, il y a soudainement, au détour de quelques accords ou d’un chorus, une sorte d’émotion qui te fait dresser les poils et te colle le frisson ou une poussière dans l’œil. Mais ce que je retiens moi du Lucky blues, c’est précisément ce que je viens d’écrire : un blues heureux, apaisé, accessible et terriblement groovy. Que le tempo soit lent ou plus boosté, bonnes ondes et bien-être déferlent de la tête aux pieds.
  5. Le blues de Lucky Peterson, c’est aussi un savant mix fait de compositions originales et de reprises innombrables. Sur ce dernier point, les Organ Soul Sessions en sont un bon exemple avec des relectures de I walk the line (Johnny Cash), Rehab (Amy Winehouse) ou encore Me and Bobby McGee (Janis Joplin). Oui, vous avez remarqué vous aussi : le hasard m’a fait prendre en exemples 3 autres musicos qui ont, toute leur carrière durant, entretenu un étroit rapport avec le blues. Le blues de Lucky Peterson, c’est donc l’essence même du blues et du jazz : apporter sa pierre à l’édifice avec des compos personnelles, tout en revisitant un répertoire commun et partagé toujours plus grand et inépuisable.

Une fois que tout ça est dit, que reste-t-il à faire ? Continuer à écouter Lucky Peterson qui a su, au long de ces 50 années de carrière et au cours de prestations inoubliables, nous raconter à sa façon les choses de la vie.

Raf Against The Machine