Five reasons n°14 : The Leftovers (2014-2017) de Max Richter

Virée TV-musique, pour le son de la semaine : la BO de la série The Leftovers (2014-2017), signée Max Richter. Pourquoi donc s’y replonger et s’extasier, une fois encore, sur ce score de folie ?

  1. Parce que Max Richter est un compositeur dingue. On ne compte plus ses albums, participations, collaborations. A chaque fois, ça fonctionne, notamment dans le récent Ad Astra (2019). C’est émotionnellement puissant, toujours juste, et pour ce qui est d’accompagner des images, parfaitement en accord avec ce que nos yeux reçoivent. Le genre d’artiste qui, à ma connaissance, n’est jamais tombé une fois à côté de son sujet.
  2. Parce qu’on parle ici d’illustrer musicalement une des plus grandes séries TV qui existe. Sans hésiter la série TV des années 2010. Sans trop hésiter non plus, la série TV des années 2000. Sortie de la tête de Damon Lindelof, également à l’origine de Lost (2004-2010) et Watchmen (2019-…), The Leftovers et ses 3 saisons ont même réussi à passer, à mon goût, devant l’indépassable Twin Peaks. Oui, quand même.
  3. Parce que The Leftovers raconte notre monde, nos vies, la perte, le deuil, et la poursuite de l’existence pour ceux qui restent, sans ceux qui ont disparu sans prévenir. C’est un bouleversement émotionnel à chaque épisode et, croyez-moi sur parole, ça recommence avec la même intensité à chaque visionnage.
  4. Parce que ça recommence avec la même intensité à chaque visionnage, et que tout cela n’est sans doute pas étranger à la partition de Max Richter : cordes et piano, au service d’une musique minimaliste, répétitive, entêtante. Les deux titres phares sont, pour moi, The Departure (littéralement « le départ ») et Dona nobis pacem (littéralement « accorde nous la paix »). Ce sont d’ailleurs les deux thèmes récurrents, dans des interprétations et arrangements toujours légèrement différents mais immédiatement reconnaissables. Comme deux balises dans cet océan émotionnel.
  5. Parce que The Leftovers finit aussi par apporter de la lumière, en racontant au final l’histoire d’un amour évident, total et imparable. Loin de toute considération religieuse ou de toute bondieuserie, cette série et sa bande-son visent au-delà. En ciblant l’essentiel et le fondamental de nos vies : la relation humaine, la capacité à se rendre à l’évidence des sentiments, la faculté de se (re)construire avec ceux/celui/celle qui sont là. Sans oublier les disparus. Tout départ est inoubliable. On ne guérit jamais d’une perte. Mais, peut-être, est-il possible de cicatriser un peu. Cette BO, tout autant qu’elle sait nous retourner, peut aussi contribuer à nous apporter un peu de paix.

Parce que, pour résumer, cette série et sa BO m’ont sauvé. Et continuent à le faire.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°37 : 40 ans de chansons sur scène (2019) de Hubert-Félix Thiéfaine

40-Ans-de-chansons-sur-scene-Coffret-Inclus-DVDC’était il y a un an. Pas la sortie de cet album, mais la série de concerts qui en est à l’origine. Nous étions donc en 2018, et Hubert-Félix Thiéfaine (HFT) avait choisi de fêter avec son public ses 40 ans de chansons. D’une part, avec la réédition en vinyles de la totalité de sa discographie studio. D’autre part, avec une mini-tournée anniversaire 40 ans de chansons sur scène : 12 concerts à travers la France, dont un Bercy parisien plein à craquer le 9 novembre, et un Zénith dijonnais le lendemain tout aussi plein. Un 10 novembre donc, qui me revient en pleine mémoire quasiment jour pour jour un an après.

Quelques mois plus tard, est sorti ce double CD/quadruple vinyle, pour nous replonger dans l’intégralité de ce mémorable concert de près de 3 heures. Moi qui écoute Thiéfaine depuis mes années lycée, moi qui trépignait de le revoir sur scène après le Vixi Tour en 2015, bien évidemment j’ai sauté sur cet enregistrement, et bien évidement j’ai revécu cette soirée ponctuée de moments inoubliables. La tracklist est inattendue, intelligente, et faite pour combler tout le monde en balayant effectivement les 40 années de chansons de HFT. J’ai vérifié pour vous : il y a au moins un titre de chacun des albums studio du bonhomme. Et donc pas tricherie sur la marchandise : on revisite bien la totalité de la carrière.

Double revisite de la discographie d’ailleurs. Par la présence de morceaux très anciens, parfois jamais ou rarement joués sur scène, comme de titres plus récents. J’avoue que j’ai frétillé de plaisir en entendant HFT ouvrir sa soirée avec 22 mai, et plus tard envoyer La dèche, le twist et le reste ou encore Enfermé dans les cabinets (avec la fille mineure des 80 chasseurs). Dans les titres moins anciens, on trouve aussi Eloge de la tristesse, Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable, ou encore l’exceptionnel Confessions d’un never been. C’est une vraie balade au cœur d’une carrière que je ne cesse d’admirer qui nous était proposée à l’automne dernier, et qui est retranscrite ici.

Double revisite disais-je, parce que la tracklist n’oublie pas de rappeler que Thiéfaine, c’est tout une somme d’émotions et de sentiments mélangés, mixés, imbriqués entre eux. Entre spleen rimbaldien et grain de folie, regards sur le monde et sexualité vénéneuse, j’enfonce des portes ouvertes en disant que les textes de Thiéfaine sont tous de petites merveilles qui sont capables de faire sourire et pleurer en même temps, de partir dans un autre monde en ne perdant jamais de vue qu’on est là et bien là, jusqu’à ce que la faucheuse nous attrape tout du moins. C’est aussi pour cet éventail intarissable de sentiments que j’écoute HFT depuis maintenant plusieurs décennies, sautant allègrement de L’agence des amants de Madame Müller à Sweet amanite phalloïde queen, en passant par La maison Borniol, Mathématiques souterraines, Soleil cherche futur ou Les dingues et les paumés.

C’est donc peu dire que cet album live est une pépite intemporelle. S’il n’invente rien de bien nouveau, il est un magnifique moment pour retrouver Thiéfaine dans ses œuvres et son talent. Il a aussi la vertu de donner immédiatement l’envie de se retaper tous les albums, pour en réécouter un texte, un arrangement, un riff de guitare. Pour comparer les versions de tel ou tel titre, tantôt rock, tantôt plus reggae teinté de synthés et guitare 80’s.

Et, pour tous ceux qui, comme moi, ont eu le bonheur d’assister à ces soirées anniversaires l’an dernier, c’est la garantie de revivre à jamais les frissons qui ont ponctué ce concert. On a coutume de dire que chaque chanson ou chaque album nous ramène inlassablement à un moment de notre vie. C’est on ne peut plus vrai avec cet enregistrement, qui me renvoie à un moment scénique et musical incroyable. J’aurais rêvé de le partager, je l’ai vécu seul. Comme une préfiguration de ma solitude à venir. J’y repense à chaque fois que j’enfile ce t-shirt kaki, floqué du corbeau de Thiéfaine, que j’ai acheté ce soir-là. Une sorte d’oiseau qui veille, comme une âme. Ils sont encore nombreux les petits matins où je me réveille autour de 4h10. Dans ces moments d’insomnie, je pose ce disque de Thiéfaine sur la platine, et je replonge dedans. Comme dirait Hubert, « je n’ai plus rien à exposer dans la galerie des sentiments », ce qui ne m’empêche pas d’entretenir la mémoire des moments passés, le souvenir des orgasmes de vie et de me frayer un chemin dans les affres de cette existence pour aller, le moins vite possible, vers l’inévitable fin. Mood Thiéfaine pur jus.

Raf Agent The Machine

Five reasons n°13 : Everything not saved will be lost Part. 2 (2019) de Foals

Part_2_Everything_Not_Saved_Will_Be_LostPour les plus distraits, les britanniques de Foals ont sorti en mars dernier la première partie d’un projet plutôt ambitieux : Everything not saved will be lost Part. 1 était alors la galette de la résurrection du quintet, après un What went down (2015) en demi-teinte. J’avais alors dit beaucoup de bien de cet opus survitaminé et bourré de bonnes idées. Si vous n’étiez pas là à l’époque, c’est à relire d’un clic ici-bas ici même. Et depuis, je trépignais d’impatience pour savoir ce que vaudrait la Part. 2. Les Foals ont-ils relevé le défi d’un second volet aussi captivant que le premier ? Oui, sans hésitation. Et, comme pour la Part. 1, voici cinq bonnes raisons de compléter votre collection et de faire criser un peu plus votre banque.

  1. Cette Part. 2 porte bien son nom. C’est le parfait complément et l’idéal prolongation de l’opus de mars dernier. Autrement dit, si vous avez kiffé la première galette, vous aimerez celle-ci, mais pour d’autres raisons. Les titres se veulent résolument plus rock, avec des guitares bien plus en avant. En cela, alors que la Part. 1 faisait la part belles aux sons type années 80, cette fois nous sommes plutôt dans le rock du milieu des années 90. Notamment avec Black Bull (le gros son énervé de la galette) et 10,000 Ft., deux titres qui m’ont énormément fait penser au Pearl Jam de Vitalogy (1994) et No code (1996). Quand on connaît mon amour déraisonné pour ce groupe, normal que ça accroche.
  2. Plus largement, si vous aimez le rock un peu énervé et rageur, les guitares lourdes et les sons qui tabassent, vous allez être servis. Outre Black Bull déjà évoqué, The Runner est un autre grand moment de l’album. Je l’avais déjà pépité il y a quelques semaines (à relire ici), et il reste pépite. Un morceau rock lourd et aérien à la fois, qui n’est pas sans rappeler l’excellent Inhaler, sur l’album Holy Fire (2013). Mais Foals sait aussi se faire rock groovy par la voix de Yannis Philippakis. Un morceau comme Like lightning finira de vous convaincre, si besoin, que le quintet sait aussi pondre des mélodies incendiaires, sensuelles et chaudes comme la braise.
  3. Everything not save will be lost Part. 2 est rock, mais pas que. Et c’est bien là une des grandes forces de cet opus. Wash off ou encore Dreaming of envoient certes de la guitare et du son, mais tout cela est teinté de finesse et d’équilibre. Ces morceaux, posés entre d’autres plus massifs, apportent à l’ensemble une bouffée d’air qui aère complètement l’écoute. Et font de ce second volet un disque qui s’écoute d’une traite, comme un voyage sonore suffisamment cohérent pour ne pas décrocher, suffisamment varié pour ne pas s’y emmerder.
  4. Cet album est, en effet, assez vertigineux. Il parvient à poursuivre le chemin tracé par son jumeau de mars, tout en créant une sorte de mix du tout, comme une boucle temporelle et sonore. Plus on avance vers la fin de l’album, plus on retrouve des mélanges d’ambiances, de tout ce que l’on a connu depuis les premières notes de la Part. 1. Dreaming of (fin de face A) ou Into the surf (avant-dernier morceau face B) posent des ambiances cotonneuses, presque oniriques, puis injectent des sonorités très 80’s, semblables à celles qui ont fait la Part. 1, tout en restant dans la dynamique et la variété de la Part. 2. C’est totalement brillant, et la mise en perspective de ces deux moitiés n’en est que plus belle.
  5. L’aventure se clôt de fort belle manière avec un long Neptune. Les Foals ont misé sur une ambiance quasi-planante, qui alterne avec des moments de derniers cris rock. Comme une extinction annoncée, une perte à venir. Tout a été dit en deux LP, il est temps de se quitter sur un dernier titre qui rassemble le savoir-faire des gars d’Oxford. Un morceau requiem, un adieu à ce mix de sons 80’s et 90’s sans cesse brassé et repensé. A propos d’adieux, la pochette de cette Part. 2 est, comme celle de la Part. 1, d’une beauté incroyable. La photo est exceptionnelle, et si on la regarde bien, on aperçoit en arrière-plans les membres du groupe se recueillant chacun devant une croix. Alors que nous-mêmes sommes visuellement devant une croix, à nous recueillir aussi d’une certaine façon.

Tout ce qui n’aura pas été sauvegardé sera perdu : le titre de ce projet en deux temps nous saute maintenant à la gueule et tout devient limpide. Foals avait annoncé la couleur d’entrée de jeu, et la mission est brillamment remplie. On n’aura certainement pas tout sauvegardé (est-ce seulement possible ?), mais l’essentiel est là. Il est gravé dans le vinyle d’un double LP assez incroyable et terriblement captivant. Foncez sans hésiter : après Dyrhólaey de Thomas Méreur et la BO de Joker par Hildur Guðnadóttir, voici le 3e album pilier d’octobre 2019, et au-delà, de cette année 2019. Il semblerait qu’il y en ait au moins un quatrième, mais c’est une autre histoire.

Raf Against The Machine

Ciné-musique n°3 : Joker (2019) de Hildur Guðnadóttir

JokerTout a déjà été dit, ou presque, sur Joker, le film de Todd Phillips : flamboyante réussite pour les uns, supercherie et surestimation pour d’autres, le long métrage flirte à ce jour (deux semaines après sa sortie) avec les 3 millions d’entrée sur le sol français. On a vu pire. Et l’on peut raisonnablement penser que cette pépite cinématographique (#vousavezcomprisdansquelcampjesuis) va poursuivre son chemin pendant encore bien des semaines. Rien d’étonnant, compte-tenu de la très haute tenue de ce film.

En premier lieu, il y a évidemment la performance ahurissante de Joaquin Phoenix. On le savait déjà un immense acteur, pour ses prestations en Commode (l’empereur romain, pas le meuble hein) dans Gladiator (2000), en Johnny Cash dans Walk the line (2005), chez James Gray dans La nuit nous appartient (2007), Two lovers (2008) ou The immigrant (2013), ou encore chez Paul Thomas Anderson dans Inherent Vice (2014). Cet homme est une bête d’écran, et Joker lui permet, une nouvelle fois, de déployer ses talents dans la peau d’un des pires méchants que la littérature et le cinéma ait porté. Une performance haut de gamme, qui surpasse et diffère de celle d’Heath Ledger dans The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan. Là ou Heath Ledger campe un Joker malsain et totalement barré, Joaquin Phoenix se métamorphose sous nos yeux en deux heures de temps : deux heures pour passer de l’insignifiant et presque attachant Arthur Fleck au monstre fou qu’est le Joker.

La métamorphose est d’autant plus perturbante et percutante qu’elle est portée par une réalisation et une photographie sans faille. Je ne cache pas avoir eu les pires craintes il y a quelques mois, en apprenant que Todd Phillips avait en mains ce projet. Oui, le Todd Phillips des Very Bad Trip, qui change ici totalement de registre et montre ce qu’il sait vraiment faire avec une caméra. Le film est d’une noirceur absolue, d’un désespoir sans faille, dans une société qui met à son ban les faibles, les ratés, les discrets, les marginaux, les asociaux. Une société qui violente ses oubliés et qui, de ce fait, crée ses propres monstres en exacerbant les violences et les déséquilibres psychotiques larvés. Un Taxi Driver de notre temps. Todd Phillips écrit son histoire à grands coups de plans rapprochés sur les visages, de plans plus larges d’une beauté saisissante, et aussi de travellings d’Arthur/Joker courant dans les rues comme autant de couloirs qui le conduiront vers sa propre folie. Un enfermement total, un monde sans issue. Le monde du Joker.

Ce film serait-il aussi percutant et efficace sans sa bande-son ? Rien de moins sûr. Il y a d’abord le son, hors de la bande originale. Fait de micro-bruits presque imperceptibles et du rire glaçant du Joker, il ponctue de bout en bout le long métrage. On n’y fait pas forcément attention du premier coup. Ensuite, c’est une autre histoire. Aussi et surtout, il y a la bande originale, composée par Hildur Guðnadóttir. Cette violoncelliste et compositrice islandaise (décidément, on n’en sort pas de l’Islande) est en activité depuis une quinzaine d’années. De formation classique, elle a collaboré avec des groupes tels que Pan Sonic, Múm ou Animal Collective. Cinq albums studio au compteur, des collaborations à ne plus les comptabiliser et une grosse poignée de bandes originales. A 37 ans, voilà déjà un brillant CV. Récemment, on a pu profiter du talent de Hildur Guðnadóttir sur la BO de l’excellente mini-série de HBO, Chernobyl (2019). Petite digression : si vous n’avez pas vu cette merveille télévisuelle, faite de réalisme, d’effroi et de maîtrise totale, jetez-vous dessus.

Jetez-vous aussi sur cette BO du Joker par Hildur Guðnadóttir. Les 17 morceaux qui la composent sont tous de petits bijoux. La musicienne a travaillé uniquement autour des cordes et des percussions, en mettant en avant le violoncelle et les tessitures les plus graves des instruments à cordes. On y retrouvera comme des clins d’œil à la BO du Dark Knight par Hans Zimmer, lorsque l’archet se fait râpeux et âpre. Les sons frottent et s’étirent, comme le corps désarticulé de Joaquin Phoenix/Arthur/Joker lorsqu’il se met à danser. Mais pas que. Le talent d’Hildur Guðnadóttir réside dans ce qu’elle crée des ambiances à couper au couteau avec pour simple base ses cordes et ses percussions. Ces dernières ponctuent en arrière-plan les mélodies, comme autant de tic-tacs qui sonnent le décompte jusqu’à la folie irréversible du Joker. Cette recette musicale avait déjà fait merveille sur Chernobyl. On atteint avec Joker une autre dimension qui épouse la noirceur de la réalisation de Todd Phillips.

Une dernière chose : les compositions d’Hildur Guðnadóttir pour Joker font partie de ces BO que l’on peut écouter pour elles-mêmes, sans le film sous les yeux. Et qui, à chaque note, vous renvoient des images, sensations et émotions vécues pendant le visionnage. La marque des plus grandes et belles BO. Chapeau bas à Hildur Guðnadóttir pour son travail, en particulier cette BO qui compte parmi les plus beaux enregistrements de musiques de films que je connaisse. A l’image de Joker, qui est un des plus grands films que j’ai vus cette année. Cette décennie. Depuis toujours.

Raf Against The Machine

Review n°38 : Dyrhólaey (2019) de Thomas Méreur

Nous y sommes : presque un an jour pour jour après une pépite/preview publiée ici même, Thomas Méreur sort demain 18 octobre son premier album, sobrement intitulé Dyrhólaey. Projet personnel, invitation au voyage et réflexion introspective, découvrons ensemble ce magnifique album, en compagnie de Thomas qui s’est prêté au jeu de l’interview.

DyrholaeyN’y allons pas par quatre chemins : Dyrhólaey est une pépite absolue. Le choix musical est minimaliste, autour de compositions piano-voix (à l’exception de 3 titres piano solo sur lesquels nous reviendrons) parfois soutenues par quelques touches de Prophet V. D’aucuns pourraient y voir une recette éprouvée. Il n’en est rien. Cette formule faite d’un son naturel, brut et dépouillé fonctionne à merveille. Dès les premières notes d’Apex, titre d’ouverture, la magie opère. C’est à la fois une envolée vers des terres lointaines et un voyage introspectif en nous-mêmes. Le genre de son qu’on s’imagine écouter tout autant les yeux grands fermés dans de grands espaces qu’au coin du feu en solitaire.

Pour les grands espaces, ça tombe bien. Dyrhólaey est aussi le nom d’une petite péninsule sur la côte sud de l’Islande. Et ce titre n’est pas un hasard, comme l’explique Thomas :  « L’Islande, c’est un pays que je fantasme depuis que j’ai découvert Ágætis Byrjun de Sigur Rós fin 2000. Cet album, puis ( ), ça a eu un tel effet sur ma vie qu’il fallait que je comprenne comment on pouvait réussir à créer une musique pareille. Et puis, j’ai découvert Amiina, Múm, Emiliana Torrini, Ólafur Arnalds. Ils ont rejoint Björk, dont je considère Homogenic et Vespertine comme de petits chefs-d’œuvre. Tous ces artistes ont vraiment façonné une image d’un pays assez fantastique. J’y suis finalement allé pour la première fois en mars 2018, en plein pendant la composition de l’album. Ça a bien sûr eu une influence considérable dessus et lui donner un nom islandais, c’était pour moi complètement logique. »

Entre Islande, mélancolie et nature

Un album très marqué par l’Islande donc, identité dont on ne va pas se plaindre, loin de là. Les onze titres oscillent sans arrêt entre voyage et mélancolie, dans une ambiance aérienne et atmosphérique. En y plongeant, je m’y suis senti très seul, mais également très entouré et enveloppé. « Ce sentiment, à la limite de l’oxymore, de solitude réconfortante, précise Thomas, c’est ce que j’ai vécu quand j’étais en Islande. Tu te sens parfois complètement seul au monde, minuscule face à des paysages à couper le souffle où on ressent la puissance de tous les éléments, et en même temps, il s’en dégage une telle beauté que tu te sens vraiment bien. J’ai essayé de retranscrire ces sensations dans mes chansons. Parfois, pendant que je chantais ou que je composais les parties piano, je fermais les yeux et j’essayais de me projeter là-bas. Les textes évoquent aussi beaucoup ces paysages et ces sensations : From the Cliff ou For Centuries, par exemple. »

Autre élément omniprésent de ce LP au travers des images que créent les différents titres,  la nature, « quelque chose qui est devenu vital pour moi. J’ai quitté Paris il y a trois ans pour aller vivre dans une petite ville de province au milieu d’un grand jardin. Ce nouveau cadre de vie a aussi joué un rôle dans mon retour à la musique et à la composition. Ça fait vraiment partie de mon équilibre personnel à présent, et de mes préoccupations aussi, évidemment. » Un lien avec la nature qui se voit aussi dans le splendide cliché de la pochette du disque. Fermez les yeux et écoutez Light, comme une lumière musicale tamisée d’un jour qui ne finit jamais ou pourrait s’éteindre définitivement sur les paysages islandais.

Dyrhólaey c’est donc tout ça à la fois : voyage, mélancolie, nature. Apex, premier morceau, est la porte d’entrée du périple. Très aérien, des images mentales de grands espaces, une sensation de paix incroyable. Puis une variation se fait corps pour laisser la place à une légère mélancolie. The road that leads to our house pose quant à lui une ambiance plus triste, où la voix est par ailleurs plus explorée et exploitée. Une voix quasi-elfique, qui rappelle les chants entendus dans Le Seigneur des Anneaux, au cœur de la Lothlórien. Un peu plus loin, Mermaids sera cristallin et aquatique. Les notes de piano ne sont plus que gouttes d’eau, pour un titre hautement cinématographique qui rappelle les compositions de Niklas Paschburg ou Max Richter.

Une musique cinématographique et visuelle

Max Richter, musique cinématographique : il n’en faut pas plus pour évoquer A cold day in May, à mon sens le joyau absolu de cet album. Un titre piano solo bouleversant qui m’a instantanément fait penser à la série The Leftovers. Avec cette impression de voir partir quelqu’un, avec cette sensation de déchirement et de disparition, dans un bain de larmes impossibles à contenir. Avec l’incertitude de la revoir et l’espoir de la retrouver. Pour peut-être s’en aller ensemble arpenter l’Islande, histoire de concrétiser un projet inabouti. Regards introspectifs sur nos existences. Et mémoire persistante des absents.

La perte d’un être cher est d’ailleurs, avec l’Islande, l’autre thème avoué de l’album. The Leftovers (série précisément sur la perte des êtres chers), et les séries, une source d’inspiration ? « Je suis un très gros consommateur de séries. Pourtant, reconnaît Thomas, je ne reviens pas trop vers les musiques que je peux y entendre. Je ne saurais pas trop expliquer pourquoi. Peut-être que les musiques qui sortent du lot dans ces cas-là sont tellement bien écrites qu’elles collent trop aux images qu’elles accompagnent et que je n’ai plus trop de place pour m’y projeter et me les approprier du coup. »

Outre A cold day in May, deux autres titres piano solo ponctuent l’album. Trois respirations où « le piano se suffit à lui-même et la voix n’a pas sa place. Dans le cadre de l’album, laisser des parenthèses purement musicales avait du sens et permettait de créer des atmosphères un peu différentes qui ponctuaient bien l’ensemble. » Trois titres hantés par Erik Satie. Une influence clairement revendiquée par le musicien, parmi bien d’autres, à commencer par Sigur Rós et Radiohead. « C’est un groupe que j’écoute et adule depuis 25 ans, donc il ressort sans doute forcément d’une manière ou d’une autre dans ma musique. Pareil pour Sigur Rós, poursuit Thomas. Pour ce projet précis, je crois que Fiona Apple doit avoir une petite responsabilité aussi. Son Pale September, par exemple, est pour moi un modèle de poésie et de délicatesse. J’ai aussi beaucoup pensé à Yann Tiersen, et à L’Océan de Dominique A, où des paysages marins prennent vie par la musique. »

Nous aussi on a pensé à Tiersen et à son album EUSA (Ouessant en Breton). Du Radiohead, on en a trouvé dans Climb a moutain, et on a aussi entendu des traces de RY X dans la façon de poser la voix tout au long de Dyrhólaey. Le travail global autour de la voix est d’ailleurs bien plus subtil et complexe que ce qu’une écoute distraite laisserait penser, comme l’indique Thomas : « J’ai fait un gros travail sur les voix, en les superposant et les entremêlant, pour créer des polyphonies qui donnent vraiment du relief à la musique. Certaines chansons sont même composées comme de véritables duos. » On valide. C’est poignant et renversant, ça fonctionne parfaitement et fait de Dyrhólaey un album minutieusement concocté et immédiatement efficace.

Aux origines du projet

Dyrhólaey sera donc disponible demain, en version physique (vinyle, CD) et numérique. Cette petite merveille a été composée entre janvier et mai 2018, mais les racines sont bien plus anciennes, comme l’explique son créateur : « Ça a été vraiment vite, quasi naturellement et avec une évidence presque incompréhensible. C’est pour ça que je pense qu’il murissait au fond de moi dans un recoin caché depuis bien plus longtemps ! Plus j’y pense, et plus je me dis qu’il est inconsciemment en projet depuis toujours. »

Thomas écrit seul, au piano, en laissant « [ses] doigts se promener dessus et généralement il y a des notes, des accords, des sons qui finissent par provoquer quelque chose. Alors je rejoue ça un peu, je le triture et rapidement je pose une voix par-dessus et ça prend doucement vie. Je chantonne d’abord souvent des mots anglais qui sonnent bien et, très souvent, ces mots qui sont venus spontanément sont les bases des textes que j’écris ensuite. »

Cette vie en/de musique ne date pas d’hier. Thomas a fait ses premiers pas pianistiques à 8 ans « dans une école de musique très vieux jeu et coincée qui a fini par me dégoûter de tout ça, avec un enseignement ultra théorique du solfège (où je ne comprenais rien) et des choix musicaux d’un autre temps qui m’ennuyaient profondément. » La messe est dite. Ce n’est que plus tard, vers 16 ans, qu’il découvre la guitare en autodidacte. Exeunt, un groupe « influencé par Radiohead, Sigur Rós, Mogwai et Muse » voit le jour dans les années fac, avec deux EP et pas mal de concerts. Les vies d’adultes et professionnelles ont pris le dessus, et malgré « un projet solo electro-folk entre Syd Matters et Ben Christophers », Thomas n’est revenu sérieusement à la musique que depuis trois ans.

Au fil de ces années, des influences à la pelle depuis le jazz d’Erik Truffaz au rock psyché de King Gizzard & the Lizard Wizard, en passant par Neil Young, Syd Matters, Pink Floyd, Ben Christophers, Tame Impala, Foals, Sinkane, Siobhan Wilson« Il y a quand même une prédominance de musiques un peu mélancoliques ou planantes, mais je viens du rock à la base, donc j’aime bien quand ça secoue un peu. » Quand ça secoue et quand ça rassemble moult tendances, comme le OK Computer de Radiohead, qui serait l’album unique que Thomas conserverait, s’il devait (à contrecœur !) n’en choisir qu’un, car « c‘est un album essentiel. Il m’a porté, inspiré, aidé, bouleversé. Il y a tout dedans. Donc je sais que je ne pourrai jamais m’en lasser. » 

Et ces jours-ci, qu’est-ce qui tourne sur la platine par chez toi ? « J’écoute beaucoup l’artiste suisse Manon dont l’album sort une petite semaine après le mien et qui promet d’être magnifique (on y retrouve un peu d’Islande aussi, d’ailleurs). Sinon, le nouveau Angel Olsen est sorti, il s’appelle All Mirrors et il tourne en boucle ! Ainsi que l’album de Lucy Kruger & The Lost Boys« . Bref. Une palette d’expériences et d’influences qui font aujourd’hui de Thomas Méreur un musicien riche, généreux et pleins de projets.

Et après Dyrhólaey ?

L’enfant Dyrhólaey est désormais prêt à vivre son existence d’album bouclé et, vous l’aurez compris, je ne peux que vous conseiller de vous jeter dessus. C’est un putain d’album bourré de sensations et d’émotions, de légers et sereins sourires aux lèvres et de poils qui se dressent. Il y a aussi plein de lumière comme dans Moving on, le titre de clôture qui ferme la galette dans un moment de grâce, et aussi parfois des larmes incontrôlables quand A cold day in May vous attrapera.

Et après, il se passe quoi pour Thomas Méreur ? On lui connaît un projet électro, qui reste à ce jour une détente « pour [s]’amuser, même si j’y prends de plus en plus goût. J’ai dans un coin de la tête l’envie de mettre un jour en musique un jeu vidéo, mais on verra si l’opportunité se présente un jour. » On l’espère et on lui souhaite ! Mais surtout, Dyrhólaey devrait avoir une suite. « Je vais bientôt m’atteler aux finitions d’une suite à Dyrhólaey, confie Thomas, qui est déjà presque entièrement composée. Les premiers retours sur l’album sont tellement positifs que ça me motive vraiment à prolonger l’aventure. » Que voilà une bonne nouvelle pour nos oreilles.

Dernière question qui me brûle les lèvres… Entendra-t-on un prochain jour ces pépites sonores sur scène ? « Malheureusement, pour l’instant non. C’est un peu compliqué pour un tas de raisons. Je pense notamment que ça ne pourrait plus être un projet solo. J’aurais vraiment besoin de quelqu’un avec moi, en particulier pour essayer de retranscrire tout le travail sur les voix qui est vraiment essentiel sur beaucoup de morceaux. Vu la tessiture, il faudrait sans doute une femme, si possible pianiste… Mais c’est vrai que remonter sur scène, ce serait pour moi un rêve. » J’aurais bien une suggestion côté femme pianiste et chanteuse, mais je garde pour moi. Les fidèles de Five-Minutes devraient savoir !

Pour le moment, l’heure est à la découverte de Dyrhólaey. Sans aucune réserve. Parce que des albums touchants comme ça, il n’en tombe pas tous les jours. Parce que c’est un premier opus de très haute volée, une virée frissonnante et aussi un beau projet qui aboutit. Parce que Dyrhólaey est à ce jour le meilleur moyen d’espérer et de rêver pour ceux qui restent. Et tout simplement parce que c’est une musique qui fait du bien et qui propose un voyage total dont vous reviendrez changés à jamais.

Album disponible ici : https://preservedsound.bandcamp.com/album/dyrholaey

Merci infiniment à Thomas pour sa disponibilité

 

Raf Against The Machine

Clip du jour n°13 : Apex (2019) de Thomas Méreur by FKY

Si toutefois je ne vous avais pas suffisamment donné l’info, sachez que nous sommes à J-8 de la sortie du nouveau Foals (pépite single à relire ici), de Still Life de Maud Geffray (autre pépite à relire par là), ainsi que du premier album Dyrhólaey de Thomas Méreur. Et c’est précisément de ce dernier dont on va écouter quelques notes et regarder des images.

En préambule à l’arrivée de Dyrhólaey, nous avons pu découvrir cette semaine, via les réseaux sociaux, le clip qui accompagne Apex, titre d’ouverture de la galette. Thomas Méreur nous fait partager ces 4 minutes d’apesanteur, histoire de patienter et d’avoir un avant-goût de l’ensemble. Le titre Apex, que l’on avait déjà pu découvrir il y a quelques mois, est ici rehaussé et embelli par une bien belle mise en images.

Aux commandes de ce noir et blanc méchamment maîtrisé, on trouve FKY, qui se présente lui-même comme « Filmmaker / Editor / Graphic designer » sur son compte Instagram. Je vous conseille ardemment d’y faire un tour (@fky_pictures). Il y a de bien belles choses : qu’il s’agisse de photos de paysages ou incluant des personnes, je suis frappé par l’énorme travail sur les lumières. Les prises de vue sont saisissantes de clair-obscur et d’émotions.

C’est exactement ce que l’on retrouve dans ce clip concocté pour Thomas Méreur : sur un titre atmosphérique, FKY a posé des images très esthétiques, avec une recherche sur la symétrie. Ce qui nous entraîne tantôt dans des visions de voyage, tantôt dans des projections à la Rorschach comme autant de plongées introspectives au plus profond de nous. Une autre forme de voyage en quelque sorte.

Il est temps pour moi de me taire et de vous laisser apprécier ce bel objet sonore et visuel, d’autant que la livraison de la semaine prochaine devrait être assez bavarde. D’ici là, plongez, écoutez, savourez. Fermez les yeux… ou plutôt non, gardez les grands ouverts pour découvrir ce Apex version clip.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°48 : Still Life (2019) de Maud Geffray with Lavinia Meijer

pan064_poster-800x800Le 18 octobre de cette année sera à marquer d’une énorme croix rouge, ou de tout ce que vous voudrez pour le rendre inoubliable. Nos oreilles auront droit au Dyrhólaey de Thomas Méreur et au Everything not saved will be lost Part. 2 de Foals. Nos petites mains et nos cerveaux de crétins digitaux (n’est-ce pas Michel Desmurget ^^?) auront droit sur consoles au génial Return of the Obra Dinn. Mais ce n’est pas tout !

Une autre galette plus que prometteuse pointe le bout de son nez, avec Still Life de Maud Geffray. On connaît déjà cette dernière pour ses deux albums solos 1994 (2015) et Polaar (2017), ainsi que pour la BO du film Southern Belle (2018) . On connaît aussi Maud Geffray pour être la moitié de Scratch Massive, aux côtés de Sébastien Chenut. Scratch Massive, c’est de l’électro/synthwave/synthpop qui fait plutôt du bien aux oreilles depuis Enemy & Lovers (2003), leur premier album studio, auquel ont succédé plusieurs autres opus de qualité.

En 2015, Maud Geffray choisit de s’amuser parallèlement à Scratch Massive avec des projets solos. 1994 (publié en 2015, vous suivez 😉 ?) est la bande-son d’un film tourné pendant une rave en 1994 sur une plage bretonne. Deux ans plus tard, Polaar propose une expérience à l’occasion d’une résidence hivernale dans le nord de la Finlande. Maud Geffray s’inspire alors de la vie des habitants plongés dans le noir, dans un coin du monde où le soleil se montre alors à peine 2 heures par jour.

Nous voilà donc deux ans plus tard, de nouveau, avec cette proposition Still Life, sous-titrée A tribute to Philip Glass. Voilà un bien bon choix qu’on ne peut qu’approuver. Philip Glass, chef de file de la musique contemporaine minimaliste et répétitive, c’est déjà très beau et ça fait un bien fou. Revisité par Maud Geffray, c’est tout simplement superbe et envoûtant. Elle fait le choix de mélanger instruments classiques et musique électronique, ainsi que gazouillis d’oiseaux et autres sons naturels, pour un titre parfaitement équilibré qui plonge instantanément dans un voyage vaporeux et plein de bon air à respirer.

Côté instruments classiques, Maud Geffray s’est adjoint, pour cet opus, les services de Lavinia Meijer, harpiste néerlandaise qui apporte à Still Life une note cristalline et aérienne, comme une sorte de cerise sur un fin gâteau déjà excellent. En résumé, vous l’aurez compris, ce premier extrait Still Life est d’une beauté à tomber, ce qui laisse imaginer un album assez renversant avec les sept autres titres à venir. C’est prévu pour le 18 octobre (soit dans 15 jours). Je suggère de se procurer rapidement cette belle galette. Et si vous avez déjà précommandé Dyrhólaey, le Foals et Return of the Obra Dinn, et que les finances sont à sec… Soit vous vous foutez de ce que dira votre banquier et vous foncez. Soit vous vous montrez raisonnable, et ce sera un achat incontournable en novembre.

Raf Against The Machine