Reprise du jour n°2 : Baba O’Riley de The Who (1971) par Pearl Jam

Continuons notre inauguration de cette nouvelle rubrique Reprise du jour avec une virée rock à deux époques.

D’un côté, The Who, qu’on ne présente plus (mais faisons-le tout de même un minimum) : groupe britannique rock fondé à Londres en 1964 autour de Roger Daltrey (chant), Pete Townshend (guitare), John Entwistle (basse) et Keith Moon (batterie), toujours en activité après plusieurs interruptions. La formation a traversé divers courants rock au cours de quasiment six décennies. Avec Baba O’Riley, on est au cœur de la période opéras-rock et concept albums : Tommy (1969) et Quadrophenia (1973) encadrent Who’s next (1971), dont est tiré notre titre du jour. Oui, Who’s next, vous savez : l’album avec la pochette où les quatre lascars du groupe pissent sur une sorte de monolithe de béton façon 2001 : l’odyssée de l’espace. Musicalement, cet opus est surtout connu pour l’introduction de synthés et de pistes électroniques préprogrammées dans le rock de The Who. Et notre Baba O’Riley en est un parfait exemple dès l’ouverture de la galette. Morceau efficace, très rock dans l’esprit malgré les guitares reléguées au second plan, voilà une poignée de minutes qui envoie du bois. Depuis, le titre a été multi-utilisé, y compris dans des contextes absolument pas rock comme le générique des Experts : Manhattan. Mais également multi-repris, comme nous allons le voir de suite.

Puisque, de l’autre côté, nous avons Pearl Jam, qu’on ne présente plus non plus (mais faisons-le aussi tout de même un minimum) : nous sommes au tout début des années 1990, le grunge est porté par Nirvana, Soundgarden ou encore Alice in Chains. Et Pearl Jam, formé autour d’Eddie Vedder. En presque 30 ans de carrière et une belle tripotée d’albums, la formation de Seattle a fait les belles heures du rock, les miennes en tout cas. Dès le départ, je suis tombé dans leur son. Planté dans ma récurrente tenue jeans/Docs/chemise à carreaux sur t-shirt, j’ai poncé des albums comme Ten (1991), Vs. (1993), Vitalogy (1994) ou No code (1996). Depuis, je n’ai pas changé de fringues (enfin si, c’est plutôt le style qui est resté le même) et j’ai continué à écouter la bande à Vedder, et même Vedder seul dans l’exceptionnelle BO de Into The Wild. A quel moment dans tout ça Pearl Jam a-t-il repris Baba O’Riley ? Tout le temps. Le groupe s’est fait une spécialité de le jouer régulièrement en live, et souvent en clôture du show. En alternance avec une autre reprise, celle de Fuckin’ Up de Neil Young.

C’est mieux ? C’est moins bien ? Pour tout dire, c’est différent et c’est la même chose. Différent parce que la version de Pearl Jam éjecte tout synthé ou instrument électronique pour ne garder que de la guitare bien en avant. Dès l’intro, la boucle de synthé laisse place à un tapping saturé et un tempo moins rapide, qui va rapidement prendre une vitesse de croisière. Le son est gras, le son est rugueux, à l’image du riff post premier couplet (1:12 dans la version proposée). Plus électrique, plus animal, plus rageux. Plus efficace à mon goût, n’en déplaise aux puristes des Who (1:39 dans l’enregistrement originel). Ça défonce tout et rien que pour ces quelques secondes là je pourrais écouter le titre en boucle. Ce que j’ai d’ailleurs fait en écoutant un nombre incalculable d’interprétations live de Baba O’Riley par Pearl Jam. A chaque fois c’est la même baffe rock. Alors oui parfois la voix de Vedder chevrote et ne vaut pas celle de Daltrey, et oui la reprise écourte un peu le titre. Perso, je m’en fous un peu. Tant que le rock m’envoie du rock, je prends et je pardonne les quelques petites faiblesses, tant que l’énergie est là. Au-delà, c’est finalement la même chose parce qu’on a là deux fucking groupes rock qui envoient le bouzin. The Who ont créé la matière première, d’une efficacité redoutable et sans laquelle Pearl Jam n’aurait rien eu à reprendre, avec la puissance et la sincérité qui les caractérisent.

Je vous laisse vous faire un double shoot. De mon côté, j’ai S16, le nouveau Woodkid, à écouter. Oui, il ne sort que demain, mais comme chez Five-Minutes on est motivés et en précommande constante, la double galette a eu la bonne idée d’arriver aujourd’hui. En parlant précos, novembre s’annonce déjà comme assez dantesque en sorties. Ça tombe plutôt bien : on va passer de longs moments confinés, autant le faire en musique.

Raf Against The Machine

Reprise du jour n°1 : Motion Picture Soundtrack de Radiohead (2000) par Thomas Méreur (2020)

Deux titres pour le prix d’un, ou plus exactement deux versions d’une même pépite : voilà l’idée de fond pour cette nouvelle rubrique sur Five Minutes, sobrement intitulée Reprise du jour. Pour l’inaugurer, connectons-nous à l’actualité tout en retrouvant deux grands artistes.

D’un côté, Radiohead. On ne présente plus le groupe de rock britannique, emmené par Thom Yorke et les frères Greenwood. De ses débuts au milieu des années 80 à son Moon Shaped Pool (2016), voilà une aventure musicale qui nous a offert quelques-uns des très grands albums des dernières décennies. OK Computer (1997) en est un, figurant aussi dans ma top liste des albums parfaits. Amnesiac (2001) en est un autre, immédiatement précédé de Kid A (2000). Ces deux derniers LP constituant d’ailleurs un diptyque par lequel Radiohead a redessiné de nouvelles voies musicales qu’il s’est empressé d’emprunter. Kid A fête ses 20 ans : la galette est tombée dans les bacs le 2 octobre 2000. Soit 3 ans après OK Computer qui nous avait ravagé la tête de tant d’invention, de génie, de sons, d’énergie. Après cette torgnole artistique, tout le monde se demandait ce que Radiohead pourrait bien proposer de nouveau et d’aussi puissant. Réponse : Kid A.

De nouveau, rien à jeter dans cet opus, comme d’ailleurs très souvent chez Radiohead. L’album s’ouvre par Everything in its right place, titre annonciateur pour recaler les choses, sans aucune guitare. Si vous ne connaissez pas encore ce disque et ses merveilles, foncez : The National Anthem, Optimistic et autre Morning Bell vous feront passer un sacré moment. Et une écoute hors du temps, conclue par Motion Picture Soundtrack, qui ferme l’album comme il avait débuté : sans guitare, avec la voix de Thom Yorke enveloppée de synthés et de sons électro, finalement soutenue par des chœurs aussi lunaires que crépusculaires. Ce morceau est une pépite absolue, une parenthèse temporelle et une bulle d’émotions concentrées. Pour la beauté de sa composition et de son interprétation, mais également parce que l’on sait que c’est la fin. Du disque en premier lieu, mais ce pourrait être la fin de tout, et ce titre pourrait bien résonner comme une ode funèbre ou un mini-requiem. Dans les faits, il n’en fût rien : à peine un an plus tard, le groupe publie Amnesiac ; quant à nous, 20 ans plus tard, nous sommes toujours là (enfin il semblerait).

De l’autre côté, Thomas Méreur, toujours là lui aussi, pour notre plus grand plaisir. Son actualité à lui, c’est, dans quelques jours, la première bougie plantée sur ce qui reste, sans hésitation aucune, le plus bel album de 2019 : Dyrhólaey, sorti le 18 octobre 2019. Nous avions alors rencontré cet artiste à la fois discret et terriblement talentueux pour une review/interview à relire d’un clic ici-même. Il n’a jamais caché l’influence majeure de Radiohead dans son travail, ni l’importance du groupe dans sa vie. Comme un clin d’œil, il a choisi de saluer les 20 ans de Kid A avec une reprise de Motion Picture Soundtrack qui porte indéniablement sa touche artistique. A l’exception de quelques micro-ajouts électros sur la fin, nous voilà plongés dans une version épurée piano-voix à forte puissance émotionnelle.

Reconnaissons-le : il faut soit de l’inconscience, soit du courage pour s’attaquer à la reprise d’un Radiohead, particulièrement de ce Motion Picture Soundtrack qui me semblait intouchable et parfait (et donc sans aucune nécessité d’être touché). La version de Thomas Méreur me prouve le contraire. Sans doute est-ce son approche délicate et bourrée d’émotions tout autant que de talent qui vient sublimer le matériau de départ, déjà fantastique. C’est la marque des réinterprétations de très haut vol : lorsque l’artiste qui reprend a tout bonnement intégré en totalité l’esprit du titre visé, et qu’il le restitue avec sa propre personnalité. Vous l’aurez compris, la reprise de Motion Picture Soundtrack de Thomas Méreur ne relève ni de l’inconscience, ni du courage. C’est tout simplement un musicien qui en admire d’autres, qui le montre avec ses propres voix et sons, et qui n’a rien à leur envier dans le domaine poils qui se dressent/chialade.

La cerise ? Thomas Méreur a aussi mis en images (humblement comme il le dit dans son tweet) sa reprise de Motion Picture Soundtrack. Ce titre, que j’ai toujours perçu comme une forme de bande-son d’une époque qui s’achève, retrouve tout ce sens avec ce clip maison. En mode Tenet, nous regardons et écoutons la reprise, en avançant dans le temps et dans son écoute, alors que sous nos yeux nous le remontons puisque tout va à l’envers. Des images d’un temps perdu, mais qui sont toujours là et nous reviennent tout en s’évanouissant. Dans ce genre de moment, me reviennent aussi des pages d’Annie Ernaux dans Les Années (2008), un livre exceptionnel dont je ne me lasse pas. C’est tellement brillant et touchant que les mots me manquent pour vous dire l’effet que ce titre, ainsi que sa reprise et sa mise en images par Thomas Méreur me font.

Je préfère donc vous laisser plonger dans cet océan d’émotions. C’est évidemment un grand merci à Radiohead (comme toujours) d’avoir écrit ce titre. C’est une immense reconnaissance à Thomas Méreur de s’en être emparé de cette façon. Le genre de moment artistique qui rend ce monde un peu plus doux et plus supportable.

Raf Against The Machine

Review n°59 : Falaises ! (2020) de Mirabelle Gilis & Miossec

Souvenez-vous d’il y a 25 ans, d’un temps que, forcément, les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Au beau milieu de ces années 90 déjà chargées en pépites, de Radiohead à Pearl Jam en passant par Jeff Buckley ou Nirvana, débarque une sorte d’ovni dans la chanson française. L’album Boire de Miossec nous est tombé dessus en avril 1995. Sec comme un coup de trique et joué à l’os, voilà bien une galette qui prouve qu’on peut faire de la chanson française rock et décharnée en mode acoustique et avec du texte intelligent inspiré par les écueils de la vie. Thiéfaine chantait Errer humanum est en 1986, Miossec relance le constat à peine dix ans plus tard avec un album matriciel et séminal. Album d’ailleurs réédité le 18 septembre dernier, avec un nouveau mastering pour (re)découvrir ce grand disque.

Ce même 18 septembre, et presque comme un pied de nez à la vie, Miossec est de retour avec la sortie parallèle d’un EP sobrement intitulé Falaises ! Composé, enregistré et interprété avec sa compagne Mirabelle Gilis, ce maxi 45 tours (pensez à régler votre platine à l’écoute ;)) lâche 4 titres fabriqués pendant le confinement du printemps dernier. Les deux artistes ont passé ces longues semaines au bout de la Bretagne, dans une cabane en bois avec vue sur mer. Dans la double idée de faire quelque chose de cette étrange période, mais aussi d’ouvrir de nouvelles perspectives de travail, Falaises ! développe la collaboration Gilis/Miossec. Collaboration déjà aperçue puisque la violoniste avait rejoint Miossec en 2016 pour l’album Mammifères, puis sur la tournée (assez géniale d’ailleurs) qui avait suivi. Toutefois, on découvre ici un réel duo avec une co-écriture, un mélange des voix et des compositions à quatre mains. Tour du proprio en 4 morceaux.

En ouvre le mini-album, après être déjà sorti en single quelques semaines plus tôt. Le texte, construit comme un immense jeu de mots autour du En, raconte une histoire d’amour, tout du moins les différentes facettes d’une relation. Sans en éluder aucun aspect, en intégrant les hauts et les bas de la vie avec un(e) autre, ce titre s’inscrit dans la pure veine Miossec par sa thématique. On parlait de Boire plus haut, album dans lequel il y avait déjà ces questionnements et constats, que l’artiste n’a de cesse de développer depuis ses premiers titres. La nouveauté vient de la composition, avec une première partie très portée par des sons synthétiques et presque mécaniques déjà entendus sur l’album Les rescapés (2018). Puis, sans prévenir dans la dernière minute du titre, le violon de Mirabelle Gilis t’éclaire et te réchauffe tout ça en t’attrapant la gueule pour te réveiller et te dire que oui, il faut se focaliser sur le beau et le lumineux. Fatal et imparable.

Elle a pourrait passer pour beaucoup plus pop et léger que le précédent morceau. Il n’en est rien. Sur une partition qui rappellera Le roi (album Mammifères) tant par ses sonorités que ses arrangements, Gilis et Miossec posent là le portrait d’une femme en errance et en recherche d’elle-même. « Elle a tout pour elle / Mais elle ne le voit pas » : comment ne pas y voir, là encore, une préoccupation récurrente du chanteur, déjà ancrée dans Combien t’es beau, combien t’es belle (album Boire), Pentecôte (album 1964 en 2004) ou Le cœur (album Ici-bas, ici-même en 2014) ? La recherche de soi, c’est à la fois accepter une forme d’errance, mais aussi savoir à un moment voir qui l’on est et en accepter les aspects.

Tout ira bien est un titre de l’après. Après le merdier, après le confinement, après les baffes de la vie, après les sorties risquées et incertaines en mer, après les cauchemars, après le monde qui s’effondre et dégueule de s’être trop mangé lui-même, après les souffrances. Pris dans la tourmente, la solitude, les peines et la nuit, difficile parfois de se dire que le mieux arrivera. Ce sont trois mots simples, une phrase à la con, un truc qu’on peut (se) dire comme une expression toute faite ou auquel on peut se raccrocher comme la plume de Dumbo. Sous la plume et dans les voix de Gilis et Miossec, c’est surtout un morceau incroyablement serein et réconfortant, qui étale du baume sur nos plaies et nous enveloppe dans ses bras pour remplacer ceux de l’autre qui n’est pas et nous manque. Tout ira bien est un titre simple mais pas simpliste, en fait plus complexe et riche qu’il n’y paraît à la première écoute.

Presque naturellement après ce mini-parcours, Trop d’amour vient clore le EP. A la fois comme une conclusion au disque et comme un écho à Elle a, ce dernier titre dessine le portait d’un homme qui déborde et dégouline d’amour. Pas d’amour con et niais tout fabriqué. Non, de cet amour généreux et profond que l’on trouve chez les belles personnes. De celui qui nourrit les jolies rencontres et les belles relations. Seulement voilà, dans l’histoire, il n’y a personne pour accueillir ou recueillir cet amour là : « Tu as beaucoup trop d’amour / En toi / Et ça déborde, ça coule / Entre tes doigts / Comme un torrent / Que l’on n’arrête pas / Jour après jour dedans / Tu te noies ». Comment, en à peine 3 minutes, dresser le portrait et les errances (là encore) des gentils. Ceux qui font attention aux autres (parfois plus qu’à eux-mêmes) mais qui, parfois, faute d’autre à qui offrir cet amour, se retrouvent eux-mêmes submergés par ce trop-plein. Ceux qui ne comprennent pas toujours ce monde et ne s’en accommodent pas. Ce qui tombe bien (ou pas), car souvent le monde ne les comprend pas non plus.

Falaises ! ne dure que 13 minutes, mais il est d’une puissance et d’une richesse qui confirment que la qualité vaut mieux que la quantité. Reste à se pencher sur le titre du EP, à la lumière de cette écoute attentive. Faut-il y voir un avertissement de la proximité de la falaise, pour éviter d’en chuter violemment ? Ou au contraire, étant en pleine navigation errante et erratique, un signe de l’aperçu de falaises au loin, synonymes de terres ferme où se reposer enfin ? Double question rhétorique, tant la réponse semble être double. Voilà quatre titres beaux et efficaces qui posent, une fois encore avec Miossec, que la vie pourrait bien n’être que ça : une déambulation sur le fil du rasoir et sur le bord de la corniche, avec des chutes mais aussi des avancées, et, lorsque l’existence nous gâte un peu, un(e) autre pour nous tenir la main et à qui on le rend bien. Lorsque c’est composé, écrit et interprété avec tant de talent et d’émotions, on a juste envie de dire merci au duo Gilis/Miossec. Tout simplement.

Raf Against The Machine

Ciné-Musique n°8 : Under the Silver Lake (2018)

Cette semaine, je vous propose un Ciné-Musique un peu particulier. Il ne s’agit pas de revenir sur un score original, mais plutôt de mettre en avant deux titres qui avaient déjà leur petite vie avant d’intégrer la BO de Under the Silver Lake en 2018.

Under the Silver Lake, c’est quoi ? (question rhétorique pour les personnes qui ne l’ont pas vu, si vous le connaissez, vous savez. Quoique). Un film réalisé par David Robert Mitchell, qui commence comme un thriller hitchcockien, se termine comme une leçon de vie tout en passant par des moments surréalistes et lynchiens à souhait. Porté par la prestation de l’excellent Andrew Garfield, qui assure tout de même mieux dans ce rôle de Sam que dans la peau de Peter Parker (je dis ça, mais c’était avant de voir le reboot avec Tom Holland finalement), Under the Silver Lake ne mérite pas que l’on déflore son intrigue. En raconter plus, ce serait vous priver de l’expérience ciné qui vous attend, des rebondissements dans l’intrigue, de la galerie de personnages brillamment interprétés par un chouette casting… bref ce serait vous gâcher un beau moment de ciné.

Tout au plus, pourrait-on dire que Under the Silver Lake est accompagné d’une BO bicéphale. D’un côté, un score original de haute tenue, composé par Disasterpeace à qui on doit pas mal de BOs de jeux vidéo comme Fez, Hyper Light Drifter ou Mini Metro. De l’autre, une tracklist de titres préexistants qui ponctuent ce long métrage de près de 2h20 sans aucun temps mort. On pourrait détailler chaque titre entendu, mais là encore je vous laisse le plaisir de parcourir cette tracklist efficace au fil du film.

En revanche, attardons-nous sur une scène majeure à mes yeux. Elle intervient au bout d’une heure de film et constitue, en quelques minutes et deux titres, une charnière importante mais aussi un condensé de ce qu’est le personnage de Sam (aka Andrew Garfield donc). Sans rien spoiler, la scène se déroule dans une soirée privée en marge d’un concert privé où notre Sam s’est retrouvé invité par hasard, un peu comme Tom Cruise dans Eyes Wide Shut. La nature de la soirée n’est pas tout à fait la même, mais les deux scènes ont en commun de révéler au spectateur dans quelle ambiguïté se trouve le personnage. Ici coincé entre deux époques (l’adolescence et l’âge adulte) autant qu’entre deux états (l’euphorie insouciante et sexuelle, puis la redescente), Sam se cherche au cours de ce thriller/parcours initiatique.

Cette ambivalence est racontée à la fois à l’image par les choix de cadrage et la réalisation de David Robert Mitchell, mais aussi par les deux titres qui s’enchainent à ce moment là. Premier temps, R.E.M. et son What’s the frequency, Kenneth ? qui ouvrait efficacement l’album Monster en 1994. Un son pop-rock débridé qui incarne les soirées ados festives et permet à Sam/Andrew Garfield de se livrer à une prestation de danse alcoolisée et décomplexée. Si ça ne rappelle rien à personne, moi ça me renvoie à des fiestas lycéennes/étudiantes où on ne se posait pas de questions et où il s’agissait surtout de prendre son pied et de faire un peu le mariole, en espérant qu’une jolie fille aurait envie de nous suivre. Ce qui aurait été le cas pour notre Sam version ado, s’il n’était pas rattrapé par la dure réalité. Le jeune homme, sous ses airs d’ado nonchalant et sympathique, est aussi un adulte trentenaire apathique dont le corps le trahit (parfois).

C’est le cas en pleine prestation corporelle, alors que l’extase est bien là et que le plan cul semble à portée de langue. Deuxième temps, White Town et son Your Woman sorti en 1997. Le groupe britannique livre cette année-là un single qui va cartonner plutôt bien, et se voir repris en divers lieux et occasions. On entend Your woman assez furtivement (et dans une version légèrement remixée) lorsque notre Sam est en redescente d’orgasme avorté, mais suffisamment pour en saisir toute la détresse et la mélancolie. Oui, Sam est un homme adulte désœuvré et un peu paumé. Non, il n’a plus 18 ans dans son corps, même s’il y est resté bloqué d’une certaine façon (qui pourrait l’en blâmer ?). C’est une sorte d’égarement qu’on lit sur le visage d’Andrew Garfield à ce moment du film, grandement soutenu par le sample de Your Woman tiré de My woman, un titre jazz de Al Bowlly sorti en 1932. En quelques plans et une poignée de notes, le film nous livre les tiraillements d’un personnage miroir, comme une vision de nous-mêmes, coincés entre deux époques et deux mondes.

La scène ne dure que quelques minutes. Elle est au cœur d’un film qui en contient des dizaines d’autres de ce niveau. Aucune hésitation à avoir face à ce Under the Silver Lake. C’est un film brillant du début à la fin, même après plusieurs visionnages. Avec une BO qui donne envie de ressortir ses vieux albums de lycéens et d’étudiants, de monter le son et de s’y noyer. Quand un film en raconte autant en passant majoritairement par l’image et le son, on est en présence d’un vrai réalisateur. Et on se souvient que tout ça porte un nom : c’est de l’art.

(Et en plus, les 2 clips sont extra)

Raf Against The Machine

Five reasons n° 22 : Gainsbourg en public au Palace (1980/2020) de Serge Gainsbourg

Retour aux affaires après la période estivale et en pleine rentrée yolo pour des retrouvailles au rythme d’un post hebdomadaire, aux côtés de mes gars sûrs Sylphe et Rage. Et question rythme, vous allez être servis avec la galette du jour. Je vous propose de remettre sur la platine le live de Gainsbourg au Palace en 1979 (publié en 1980), en égrenant 5 bonnes raisons de le faire.

  1. Revenons en arrière de quelques décennies, précisément en 1979. Serge Gainsbourg a cartonné dans les 60’s et les a clôturées par ses Initials B. B. (1968) et Jane Birkin – Serge Gainsbourg (1969) chargés de pépites. Les années 70 se présentent différemment. Gainsbourg se lance dans des albums plus conceptuels et moins grand public, mais néanmoins brillants et de haute volée : Histoire de Melody Nelson (1971), Vu de l’extérieur (1973), Rock around the bunker (1975) et L’homme à tête de chou (1976). Les ventes sont basses, notamment pour Vu de l’extérieur et L’Homme à tête de chou (respectivement 20 600 et 55 800 exemplaires). Gainsbourg se lance alors dans une période reggae, un genre musical qu’il va chercher à la Jamaïque. Il y enregistre Aux armes et cætera, qui sera un carton ventes avec 575 600 exemplaires écoulés. Autrement dit, en 1979-1980 et avec la période reggae, on est à une charnière de la carrière et de l’œuvre de Gainsbourg.
  2. Double charnière, puisque la série de concerts au Palace en décembre 1979 marque le retour sur scène de Gainsbourg. On peut voir ce live au Palace comme une renaissance scénique, qui amènera par la suite l’artiste à renouveler ses passages sur scène. Après cet album en 1980 viendront l’excellent Gainsbourg live (1985) enregistré au Casino de Paris après la sortie de Love on the beat (1984) et Le Zénith de Gainsbourg (1989). Si le live au Casino contient de purs moments d’extase (surtout dans sa réédition de 2015 gratifiée d’un nouveau mixage), ce live au Palace révèle une réelle spontanéité et un côté faussement artisanal très savoureux, avec des musicos et un Gainsbourg qui semblent vraiment s’éclater.
  3. Les musiciens justement, parlons-en : tout comme pour son enregistrement studio, Gainsbourg s’est entouré de musicos jamaïquains pure souche qui maitrisent le reggae comme personne. Et ça s’entend. Si vous voulez de la ligne de basse qui envoie, des percus qui racontent des histoires à chaque son et une guitare rythmique imparable, c’est ici et nulle part ailleurs qu’il faut poser vos oreilles. Le genre d’album qui donne l’impression d’être super facile à jouer, parce que fluide à l’écoute, sans temps mort, et qui pose son ambiance à la fois cool et sensuelle. Voilà du son juste moite comme il faut, avec sa dose de sensualité et de sexualité qui transpire de chaque note, renforcée par la puissance de certains textes comme Lola Rastaquouère ou Marilou Reggae Dub.
  4. Le petit plus de cet enregistrement (et sans doute son coup de génie), c’est d’intégrer d’anciens titres réarrangés à la sauce reggae. Gainsbourg et ses musicos balancent des réinterprétations de Docteur Jekyll et Mister Hyde, Harley Davidson et Bonnie and Clyde. Histoire de rappeler à tout le monde le génial musicien qu’était Gainsbourg, ainsi que l’universalité de ses chansons. Un titre comme Harley Davidson acquiert alors une puissance encore inconnue, tandis que Bonnie and Clyde s’habille d’une nonchalance crépusculaire assez ravageuse.
  5. Tout ça vous a donné envie de réécouter cette pépite ? Ça tombe bien : l’album, réédité dans un nouveau mixage, sera disponible demain 11 septembre chez tous les bons disquaires (et dès aujourd’hui à domicile pour les adeptes de la précommande ^^), en CD comme en vinyle. Du côté du contenu, rien de plus que la réédition double CD de 2006 (indisponible depuis). Le communiqué de presse parlait de deux inédits, qui figuraient en fait déjà dans la galette de 2006. Toutefois, cette nouvelle version est particulièrement indispensable, notamment en vinyle : le nouveau mixage met encore plus en valeur ce qui fait le cœur palpitant du reggae et de ces sessions live de Gainsbourg. A savoir la basse, ronde comme jamais, et des percus qui se détachent magnifiquement. Sans compter les textes et la voix de Gainsbourg bien mis en avant.

En résumé, si vous aimez Gainsbourg, si vous aimez le reggae, si vous aimez le bon son, voilà un (r)achat assez incontournable. Pour les collectionneurs, mentionnons des éditions vinyles colorées bleu-blanc-rouge (FNAC) ou vert-jaune-rouge (Vinyl Collector). Et si, en cette pleine période de rentrée, votre banquier/banquière vous fait les gros yeux, portez le coup de grâce à vos finances en vous offrant aussi la réédition de To bring you my love de PJ Harvey, et de la galette bis de Demos. Ça sort demain aussi. Et au moins, les choses seront claires !

Raf Against The Machine

Clip du jour n° 16 : Grandiose (2020) de Pomme/Ambivalently Yours

Il y a quelques mois, au début de mars, juste avant de plonger dans d’innombrables semaines de confinement et d’isolement, on avait parlé ici de Grandiose, un des titres du deuxième album de Pomme. J’en avais dit du bien, et c’est un doux euphémisme. Avec quelques mois de recul, Les failles cachées (version augmentée du LP original) vieillit bien, et très bien même. Chacun des titres se patine, et révèle à chaque écoute de nouvelles pointes émotionnelles.

Notamment Grandiose, qui se pare depuis quelques jours d’un clip transperçant de beauté. Co-réalisée par Pomme elle-même et Ambivalently Yours (à qui l’on doit déjà tous les visuels de l’album), cette mise en images d’un des plus beaux et bouleversants morceaux du disque transcende la composition. Au point d’en faire quasiment un court-métrage à la bande-son ravageuse, à moins que ce ne soit l’inverse. Ou les deux.

Je ne me lasse pas de la poésie mélancolique et onirique de ce clip. Sorti voici à peine quelques jours, je l’ai déjà visionné moult fois, et si ce n’est déjà fait de votre côté, je vous invite à vous y précipiter sans tarder. Comme les choses sont bien faites sur Five-Minutes (à défaut de l’être dans le monde), c’est visible directement ci-dessous. Dernière précision : on n’interdit pas la chialade, qui serait même assez normale. Si ça monte, laissez sortir. C’est humain, c’est la vie, c’est Pomme et Ambivalently Yours qui nous racontent un truc de dingue en quelques minutes. Magistral.

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°29 : Oisif (2005) de Anis

Après vous avoir laissé profiter pépouze toute une semaine de l’excellente playlist Morcheeba concoctée par mon gars sûr Sylphe, retour aux affaires avec un son estival du jour qui colle bien à l’actu. La reprise du taf étant imminente, et n’étant absolument pas dans l’état d’esprit de m’y remettre, j’ai passé la matinée avec ce titre en tête. Autant en faire profiter les Five-Minuteurs !

Oisif est un morceau qui fait partie du deuxième album studio d’Anis, celui qui l’a fait connaître au grand public avec les singles Cergy et Avec le vent, portés par France 2 qui en avait fait, en 2007, son chanteur de l’été. Le garçon mélange diverses influences musicales dans ses compositions, entre blues, reggae, jazz et chanson française. Un bien chouette album donc, qui s’écoute en chillant.

Notamment Oisif, véritable hymne à la glande, mais à la glande naturelle et sereine. Pas question de jouer le connard fainéant qui profite de la situation et laisse les autres faire le boulot à sa place. Non, juste profiter du temps qui s’écoule, écouter le rythme que la vie nous dicte, être en accord avec soi-même et ne pas forcer. Productivité, rentabilité, costume d’homme pressé, loi du marché et société en perpétuel mouvement : plus ça va, plus je me dis que c’est pas pour moi. Et, de ce fait, plus ça va plus ce titre me plaît. Avec, en prime, une voix qui n’est pas sans rappeler celle d’un certain CharlElie.

Profitons donc de ces dernières heures de congés, en écoutant Oisif, et le reste de l’album si le cœur vous en dit. En bonus, je vous mets une deuxième dose d’Anis avec La preuve par 1000 (Mahlich Boy), à la couleur musicale assez différente mais qui donne un aperçu de la diversité de l’album. Et comme c’est l’heure de l’apéro, pour moi ce sera un picon-bière bien frais (à consommer avec modération of course) sous un rayon de soleil. What else ?

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°28 : Bruises (2012) de Dusted

Alors qu’on est toujours dans l’attente de la chaine info des bonnes nouvelles, voyons si l’on peut, en ce 13 août, écouter un son qui fait du bien. Oui, 2020, t’es clairement une belle année de merde. Tu joues tranquille le Top 5 de mes années dégueulasses, et si tu te démerdes bien, y a moyen de talonner 2015. Dépasser, je sais pas, mais faire jeu égal c’est pas impossible.

Bref, un peu de baume musical ne fera pas de mal. Ce sera Bruises, un titre que j’ai découvert via la BO du film Demolition (2016), mais qui avait donc déjà alors 4 années d’existence. On doit cette petite merveille sonore à Dusted, un groupe canadien constitué de Brian Borcherdt et Leon Taheny, qui officie depuis 2012 et compte deux albums studio. Natif de ce même Canada, le réalisateur Jean-Marc Vallée a livré au printemps 2016 Demolition, un long métrage qui compte énormément pour moi, pour avoir un peu/beaucoup changé ma vie. Oui, rien que ça. Film pour lequel il a construit une BO parfaite, comme dans toutes ses réalisations (Dallas Buyers Club, Wild, les séries Big Little Lies et Sharp Objects notamment).

On y trouve pêle-mêle du blues, du rock, et donc le genre de pépite Bruises. Littéralement les bleus : ceux qu’on peut se faire en se cognant dans un meuble (par exemple), mais aussi ceux que la vie nous cause. Ça tombe bien, puisque Davis Mitchell, le personnage principal du film interprété par l’excellent Jake Gyllenhaal, en est couvert. Tout comme les autres personnages qu’il va croiser. Le reste n’est qu’une affaire de choix de vie, avec toutefois la dose de bonne rencontre nécessaire. Et aussi un peu de bon son pour sortir la tête de l’eau puis vivre.

Bruises est un titre baume apaisant qui fait du bien aux bleus. Nappes de synthés et touches de guitare, voix aérienne, pour fabriquer un endroit mental où on a immédiatement envie de se poser. Parce qu’on y trouve à la fois du calme, de la douceur, et de la lumière. Surtout de la lumière, et un bout d’espoir que tout peut (re)commencer. Résumé parfait du film (qu’il faut voir d’urgence si ce n’est déjà fait), métaphore de l’existence et 4 minutes 20 de bon son : Bruises est tout ça à la fois. Et plus si affinités.

(Et en plus, le clip ci-dessous est très joli !)

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°27 : Love interruption (2012) de Jack White

Jack White, né John Anthony Gillis, c’est bien sûr une des deux têtes des White Stripes, l’autre étant Meg White, son ex-épouse (bien qu’ils se soient longtemps présentés comme frère et sœur). Le groupe a fait les beaux jours du revival garage rock entre 1997 et 2011. Outre l’excellent Seven Nation Army, aujourd’hui devenu un hymne de stade, ce duo n’est que du bon son qui défonce, à réécouter régulièrement.

Pourtant, Jack White, c’est bien plus que ça : The Raconteurs et The Dead Weather, deux autres groupes menés en parallèle, puis au-delà, des White Stripes. Des apparitions au cinéma, et aussi une carrière solo, ponctuée de 4 albums studios, dont les Acoustic Recordings (1998-2016), sortis en 2016, que je ne saurais que trop vous conseiller.

Ce chouette double LP regroupe à la fois des versions alternatives et donc acoustiques de titres des White Stripes, mais aussi de morceaux issus du reste de la carrière du garçon. Dont le Love Interruption qui nous intéresse aujourd’hui. Un titre pour le coup très acoustique, porté essentiellement par une guitare folk et un petit gimmick de piano Fender, le clavier qui fait toujours plaisir à entendre.

C’est tout autant une ballade folk qu’un titre rock écorché vif sur lequel on aurait (vainement ?) appliqué un baume apaisant. On glisse dans une sorte de coton en se rappelant les beaux moments que l’amour apporte, mais demeurent aussi les plaies les plus fragiles qui ne demandent qu’à saigner de nouveau. La voix de Jack White, elle même écorchée, accentue parfaitement cette sensation en plaçant tout le morceau en tension.

En 2 minutes 30, voilà donc un parfait titre funambule qui, malgré (ou grâce à) son jeu d’équilibre entre deux émotions, me fait régulièrement du bien. Qu’il en soit de même pour vous.

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°26 : Petit matin 4.10 heure d’été (2011) de Hubert-Félix Thiéfaine

Le son du jour n’aura d’estival que le nom, puisque c’est plutôt une chanson à la poésie crépusculaire que l’on écoute ensemble aujourd’hui.

Petit matin 4.10 heure d’été est tiré de Suppléments de mensonge (2011), le 16e album studio d’Hubert-Felix Thiéfaine (HFT pour les intimes). C’est alors le grand retour du bonhomme, après Défloration 13 (2001) et Scandale Mélancolique (2005), deux albums qui, dans leur globalité, m’ont moins convaincu que tous les précédents, bien qu’ils recèlent de vraies pépites comme Guichet 102 ou les Confessions d’un never been. En 2007, HFT prendra aussi le temps d’Amicalement blues, un génial album en collaboration avec Paul Personne. Autant dire que la réunion des deux (la poésie de Thiéfaine et le blues de Personne) est un pur bonheur.

Arrive ensuite Suppléments de mensonges en 2011, avec du très lourd. J’adore cet album, pour Garbo XW Machine, pour Infinitives voiles, pour Ta vamp orchidoclaste, pour Les filles du Sud. Pour sa cohérence de la première à la dernière note, et sur l’ensemble de ses textes.

Et donc pour ce Petit matin 4.10 heure d’été. La musique, faite de guitare et d’harmonica, ressemble à un long Dylan. Donc forcément envoûtant. L’écriture, de très haut niveau et bourrée d’images, permet de retrouver la meilleure plume de HFT. Avec, en plein milieu du titre, comme un climax, ces 4 lignes imparables : « Je n’ai plus rien à exposer / Dans la galerie des sentiments / Je laisse ma place aux nouveaux-nés / Sur le marché des morts vivants ».

Il y a quelques paroles de chansons qui me restent gravées à jamais. Celles-là en font partie. Et j’y reviens plus que souvent. Notamment au petit matin. Qu’il soit 4.10 ou pas.

Et pour la version total dylanienne, on écoute cette interprétation live sur le VIXI Tour XVII (2016)

Raf Against The Machine