Five reasons n°36 : Super8: A Call to Arms & Angels – Soundtrack (2022) de Archive

Capture d’écran 2022-05-19 à 17.42.56Chose promise… voici deux semaines, en toute fin de la review de Call to Arms & Angels, nouvel album d’Archive, nous évoquions une galette bonus : la soundtrack de Super8: A Call to Arms & Angels, le documentaire/making of qui accompagne la sortie de ce douzième opus studio. Evoquions seulement, car nous n’avions pas eu la possibilité de l’écouter pour en parler. Disponible uniquement dans les éditions Deluxe de Call to Arms & Angels (soit en triple CD, soit en coffret  quadruple LP/ triple CD), cette BO est désormais arrivée à la maison. Dix titres supplémentaires pour enrichir l’album, ou le précéder. Peu importe le sens, cette dizaine de morceaux vient s’ajouter au déjà gargantuesque album de dix-sept compositions, pour former, plus que jamais, un disque majeur chez Archive tout autant que pour la musique en général. Pas convaincus ? Petit tout d’horizon en cinq bonnes raisons de replonger.

1. Super8: A Call to Arms & Angels est, selon vos goûts et votre humeur, la galette qui introduira ou complètera Call to Arms & Angels. Excellente introduction, car les dix titres nous plongent d’entrée de jeu dans l’ambiance que l’album développera plus tard. Ecrit, composé, enregistré sous ère Covid et début de sortie de Covid, Call to Arms & Angels dessine un monde déboussolé, destabilisé, mais en vie même s’il est à jamais modifié. La BO du documentaire installe déjà cette ambiance intrigante, voire inquiétante. Il suffit d’écouter Night People pour s’en convaincre, avec son intro à la Pink Floyd des périodes A saucerful of secrets et Ummagumma. Sans compter Throwing stars, titre de conclusion construit comme un patchwork de ce qui nous attend, en sautant d’un éclat de titre à un autre. Le teaser parfait en somme.

2. Super8: A Call to Arms & Angels pourra tout aussi bien compléter son album jumeau. Une fois Call to Arms & Angels parcouru, vous brûlerez d’envie de connaître l’arrière-cuisine de ce chef-d’œuvre, et de passer un moment avec Darius Keeler et ses compères. Pour comprendre leur travail. Pour comprendre les conditions de ce douzième opus. Pour cela, rien de mieux que le documentaire Super8: A Call to Arms & Angels. Malheureusement pas encore disponible en streaming ou à la vente (mais le groupe confie qu’ils y travaillent), nous sommes un certain nombre à l’avoir vu malgré tout. Par exemple, le 2 avril dernier en ligne, lors de la géniale soirée de lancement/présentation de l’album, ou encore le 11 mai dernier lors d’une projection/showcase organisée à Paris par le disquaire Ground Control. Le documentaire est passionnant, fortement soutenu par sa BO. Une BO dont on parle aujourd’hui et qui image on ne peut plus efficacement les deux années écoulées et matricielles de Call to Arms & Angels.

3. Super8 : A Call to Arms & Angels vaut aussi pour son parti pris exclusivement instrumental (ou quasi). A l’exception de quelques voix très ponctuelles dans Fall outside, Is this me ou encore Throwing stars, le groupe n’a bossé que sur des pistes instrumentales. Un choix qui permet de mesurer pleinement le potentiel d’Archive à composer des titres et sons complètement dingues. Créer de telles ambiances totalement saisissantes, enveloppantes, pénétrantes, uniquement sur la base d’instruments, n’est pas donné à tout le monde. Call to Arms & Angels fait la part belle au travail sur les voix comme aux compositions. Ici, tout repose sur les synthés, les rythmiques, les guitares. Comme pour nous rappeler aussi que, jadis, Archive composa une efficace BO : celle du film Michel Vaillant (2003). Si le long métrage est dispensable, voire oubliable, la BO de très haute volée envoie le bouzin (#commediraitSylphe). Archive, un vrai groupe complet de musiciens et de chanteurs/chanteuses qui sait tout faire.

4. Loin de moi l’idée de pousser à l’achat, mais Call to Arms & Angels sans ce disque supplémentaire Super8: A Call to Arms & Angels n’est pas vraiment complet. Les deux se répondent et sonnent en miroir. Me vient la même remarque que lors de la chronique de l’édition Deluxe de Est-ce que tu sais ?, dernier album de Gaëtan Roussel. Une fois l’album de base écouté, on se demande ce que l’on pourrait bien ajouter. Une fois la galette bonus dévorée, on se demande comment on a pu faire sans ces titres supplémentaires. Idem pour Radiohead et son KID A/MNESIA sorti l’an dernier. L’œuvre n’est complète que lorsqu’on peut l’apprécier dans son entièreté. Un ensemble qui, dans le cas de Call to Arms & Angels, pourrait bien se compléter d’un Rarities, qu’on rêve déjà de trouver en merchandising sur la tournée à l’automne : Darius Keeler a confié le 7 mai dernier sur Instagram, lors d’un jeu de questions réponses avec les fans, qu’existent encore dix à quinze titres composés mais non intégrés à l’album.

5. Une cinquième raison est-elle bien nécessaire (#astucedugarsquimanqued’idéepourfinir) ? Oui (#jenemanquepasd’idéefinalement) : soundtrack qui accompagne le documentaire éponyme, Super8: A Call to Arms & Angels se paie le luxe d’être écoutable en toute indépendance. Lecteurs habitués de Five-Minutes, vous connaissez ma position sur les BO : lorsque ces dernières existent à part entière, comme un album total et indépendant, c’est qu’on tient là de la pépite high level. Et c’est ici le cas. Procurez-vous d’urgence Call to Arms & Angels en Deluxe, et vous aurez sous la main à la fois un des plus grands albums de tous les temps, mais aussi une BO fascinante à écouter jusqu’à plus soif. Vous avez déjà acheté l’album en version simple ? Rachetez-le. Franchement, deux exemplaires d’un chef-d’œuvre, ça se défend. Et si vous arrivez à mettre la main sur le coffret Deluxe vinyle, vous y gagnerez en plus un objet de fort belle facture, limité à 1 100 exemplaires monde (du moins si j’en crois la numérotation du mien). Fan d’Archive, collectionneur de vinyles ou simple amateur de beaux objets musicaux, vous ne pouvez pas passer à côté.

Vous l’aurez compris : depuis que j’ai découvert la version Deluxe de Call to Arms & Angels, incluant la soundtrack du documentaire Super8: A Call to Arms & Angels, impossible de voir dans cette édition autre chose que la forme ultime et supérieure de ce qui trône déjà comme le disque de l’année 2022. Forme ultime certes, mais forme définitive ? Rien n’est moins sûr. Si un volume d’inédits pointe le bout de son nez, il y a fort à parier que le bon iencli que je suis se fera avoir. Mais, se faire avoir avec des sons pareils, c’est du plaisir quotidien ultra-jouissif.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°99 : Solo gigolo (2002/2021) de Arno

4764f37856fc727f70b666b8d0c4ab7a-1616509770La meilleure façon de rendre hommage à un musicien qu’on a aimé, c’est de continuer à l’écouter. Longtemps. Toujours. Arno fait partie de ceux-là, du moins dans ma musicographie personnelle. Découvert au gré de ses différents albums, ce grand bonhomme n’a cessé de faire vivre mes oreilles et de m’émouvoir tout en me donnant la patate. Ses créations originales, mais aussi ses reprises diverses et variées, m’ont toujours transporté là où je ne m’attendais pas à aller. C’est bien ce qu’on attend des artistes : s’évader. Le 23 avril dernier, alors que nous étions suspendus à un duel électoral aussi lassant que flippant, la nouvelle de la disparition d’Arno m’a bouleversé. Bien sûr nous le savions malade. Néanmoins, je fais partie de ceux qui ont toujours espéré une reprogrammation de sa dernière tournée annulée (et même deux fois annulée, entre Covid et Crabe). Pour l’avoir vu sur scène lors de la tournée Future Vintage en 2014, j’étais impatient de retrouver ce mélange de poésie et de rock brut.

Ces retrouvailles ne viendront jamais. Toutefois, il nous reste les disques d’Arno. Et quels disques ! Treize albums studios solo, entourés de lives et autres projets musicaux, à commencer par TC Matic. Et à finir par la dernière galette de ce grand monsieur : Vivre, un magnifique piano-voix avec Sofiane Pamart, pour revisiter en toute intimisme quatorze titres de son répertoire. Sorti au printemps 2021, cet opus apparaît aujourd’hui comme un testament crépusculaire. Mais, il sonne aussi comme un des plus beaux disques de ces dernières années, chargé de vie et de l’énergie de rester là, au mépris des pronostics les plus pessimistes. Sensibilité à fleur de peau, voix présente comme jamais, Arno offre de bouleversantes interprétations de chansons dont on croyait tout connaître, et qui revivent ici comme jamais.

L’album Vivre est un tourbillon d’émotions imparables, à commencer par son ouverture. Solo gigolo, initialement disponible sur l’excellent album Charles Ernest (2002) qu’il refermait, sonne originellement comme une chanson de fin de bal. De celles que le groupe entonne à cinq heures du matin, lorsque les derniers présents finissent le dernier verre, en réalisant qu’ils rentreront aussi seuls qu’ils le sont au quotidien. Dans la version piano-voix 2021, la solitude est encore plus marquée, par le dépouillement musical qui ne laisse presque que la voix d’Arno faisant le bilan de la soirée, d’une carrière, d’une vie. « In your head the moon is crying / In my head the sun is shining » : quelle poésie déchirante, quels frissons, quelle chialade… bordel. Tout est là : la poésie mélancolique rock et punk d’Arno, en un titre. Par chance, il y en a treize autres, pour finir sur Putain Putain, comme un ultime pied de nez. Par chance, il y a aussi tous les autres albums, à réécouter sans exception.

A l’écoute ci-dessous, la version piano-voix de Solo gigolo, suivie de la version initiale de 2002. Histoire de comparer, histoire d’un double plaisir, et de mesurer (si ce n’est déjà fait) le grand vide que laisse ce sacré personnage, cet immense artiste, cette personnalité hors normes. A l’heure où je finis ces lignes et où je publie, ses cendres sont dispersées dans la Mer du Nord, au large d’Ostende. Un dernier au revoir à toi Arno, qui disait dans ta dernière interview à la RTBF voici quelques semaines : « J’ai eu de la chance… J’ai eu une belle vie ». Nous aussi avons eu de la chance de t’avoir. Toi qui a rendu nos vies plus belles. Tu voulais qu’une fois parti, on se souvienne de ta musique. Aucune inquiétude, on n’oubliera jamais tout ça. Merci. Infiniment.

Raf Against The Machine

Review n° 100 : Call to Arms & Angels (2022) de Archive

call_to_arms_angelsDéjà une semaine qu’il est sorti, et huit journées d’écoutes en boucle : Call to Arms & Angels, douzième album studio canonique d’Archive, est enfin disponible après une longue année d’attente et de communication ultra maîtrisée. Album canonique, car depuis 2016 et The False Foundation, rien à se mettre sous la dent, malgré le coffret et la tournée 25, ou encore Rarities et Versions. Vous me direz que ça fait tout de même de quoi faire. Certes. Je vous rétorquerai qu’après le triple tir Axiom (2014), Restriction (2015) et donc The False Foundation, le collectif britannique Archive avait vogué vers son quart de siècle d’existence en alternant tournée anniversaire et revisites de leur répertoire. En somme, du toujours très qualitatif, mais rien de très innovant. Au cœur du printemps 2021, le groupe commence à teaser sur un nouvel album, nom de travail #archive12. Par une savante distillation d’indices, notamment sur internet et les réseaux sociaux, Archive a su faire monter l’attente comme jamais. Le résultat est-il à la hauteur ? Que vaut ce Call to Arms & Angels ? Parcourons ensemble les 17 titres de ce triple vinyle/double CD, pour comprendre en quoi on tient là, très possiblement, le disque de l’année 2022 et sans doute un des meilleurs opus du groupe, mais aussi un album majeur pour la musique.

Call to Arms & Angels est le fruit d’un long travail débuté fin 2019, juste après la conclusion de la tournée 25. Archive s’apprête alors à replonger en mode écriture/création. Sauf que, quelques semaines plus tard, une inattendue pandémie fait son apparition, et provoque confinement et isolement de chacun. Les membres du groupe n’y échappent pas. Suivent deux années pourries (disons les choses clairement) pendant lesquelles Darius Keeler et sa bande vont littéralement bouillonner d’idées et de créativité. Comme si le COVID, dans son empêchement à être ensemble, avait par ailleurs décuplé le potentiel de chacun. Call to Arms & Angels est un album sombre et profondément covidesque, à la fois dans ce qu’il raconte, mais aussi comme un témoignage de ce que furent nos vies et la créativité artistique pendant ces deux longues années.

L’album du retour et des retrouvailles

Comme un clin d’œil, les premières secondes de l’album laissent entendre une tonalité d’appel visio, qui perdurera en fond durant tout le premier titre. Ces fameux appels visios qui, pendant des mois, ont symbolisé à la fois notre isolement, et la possibilité de rester en contact. C’est à cela que nous invite Archive : se retrouver. Avec un premier titre, Surrounded by ghosts (Entouré de fantômes), qui permet de faire connaissance sans attendre avec Lisa Mottram, la nouvelle et renversante recrue voix du groupe. C’est bien ce qu’on a tous vécu : des semaines à être entourés de personnes fantomatiques qui nous ont manqué, mais aussi des journées et des journées à voir partir, par centaines, des êtres humains vers le monde des fantômes. Un titre faussement paisible, puisque si le son est aérien et posé, le propos est sec et violent. Peut-être est-ce pour ça que la transition vers Mr. Daisy se fait si naturellement. Voilà un deuxième morceau rock et tendu, guitares en avant pour porter la voix, toujours incroyable, de Pollard Berrier. Ce même Pollard qui enchaîne avec Fear there and everywhere, dont nous avions déjà parlé par ici lors de sa sortie en single. La plongée dans le mauvais rêve se poursuit, et ce n’est pas Numbers qui nous fera mentir. De deux titres très rock, on passe à un autre plus speed, bien plus électro aussi, dans la droite ligne de ce que l’on a pu trouver sur Restriction et The False Foundation. En seulement quatre morceaux, Archive a déjà balayé quatre styles et mis tout le monde d’accord. La puissance de ces premières minutes dévastatrices nous remémore le cauchemar covidesque dont on peine à sortir encore aujourd’hui.

C’est Holly Martin qui apporte le baume nécessaire avec Shouting within (précédemment chroniqué par ici), comme une première bulle respiratoire. Une simple illusion, pour un titre de nouveau faussement apaisé, qui relate en réalité les hurlements intérieurs d’un esprit troublé. Qui n’a pas ressenti ça un jour ? Qui n’a pas hurlé intérieurement d’ennui, de peur, de colère, pendant son confinement ? Shouting within raconte ces moments. Avant de passer la main à une première pièce maîtresse de l’album, Daytime coma. Premier extrait rendu public et déjà chroniqué ici également, il permet à Archive de renouer avec des morceaux longs, alambiqués et construits sur de multiples variations. Ce coma diurne a été inspiré à Dave Pen par ses sorties dans la ville déserte, les gens aux fenêtres, fantômes dans la cité éteinte. Un monde post-apocalyptique qui ne dit pas son nom, mais qui nourrit les quatre mouvements de ce quart d’heure torturé, éprouvant, mais hypnotique et magistral.

Vient ensuite Head heavy (Tête lourde), parfait prolongement de Daytime coma. Un titre très Pink Floyd qui rappellera par exemple un Shine on you crazy diamond, avec des nappes de synthés très travaillées et empilées soigneusement pour accueillir la voix de Maria Q. A ce stade de l’album, j’étais déjà conquis, mais c’était sans compter sur Enemy, autre pièce maîtresse du disque, et probablement son climax. Le titre est divisé en deux, pour une sorte de longue intro de quatre minutes où se superposent piano et violon mélancoliques, corne de brume en guise d’alerte, nappes de synthés aériennes, et la voix de Pollard qui inlassablement répète un « Come on enemy I see you / Come on enemy I feel you ». Et la menace, sournoise et omniprésente, qui monte. Pour se densifier et se violenter à mi-chemin, par une entrée de la section rythmique, amenée par des sons de plus en plus distordus, et des voix inquiétantes. La seconde partie est une folie absolue de tensions, faite d’innombrables superpositions sonores et d’un jeu vocal sur « Come on enemy / Come on into me ». A l’image de Bullets (sur Controlling crowds en 2009) où se mélangeaient « Personal responsability / insanity ». La bataille a eu lieu, on en sort épuisé et exsangue en y ayant laissé beaucoup d’énergie, mais aussi en transe de tant de créativité. Métaphore d’Archive traversant la pandémie.

Comme un nouveau répit, Every single day se pare d’arrangements pop-rock entre Lennon et Bowie, avant de replonger dans Freedom, un nouveau titre à l’improbable construction. D’abord un long couplet quasi hip-hop et scandé, qui nous rappelle que jadis Rosko John officia dans Archive. Avant un refrain qui rappelle le Free as a bird de Lennon, tout en se mélangeant avec des nappes de synthés et collages sonores en tout genre. Mais la vraie audace arrive au bout de quatre minutes, lorsque Archive colle une deuxième chanson dans la chanson, en mode piano-voix. Un mouvement musical d’une beauté transperçante, à peine ponctué de quelques notes de synthés complémentaires. Peut-être pour nous préparer à All that I have, un autre six minutes voix-piano-programmations d’un intimisme bouleversant, parfois aggravé de quelques sombres nappes. La palette de l’album s’élargit encore. Il pourrait presque s’arrêter là tant on est déjà comblés. Sauf que, chers Five-minuteurs, il reste six titres, et pas des moindres.

Un album profondément humain

Frying paint reprend la main de l’électro, avec là encore une construction audacieuse. Longue intro faite de collages sonores avant l’arrivée du chant de Pollard pour un titre bluesy dans ses couplets, et plus pop dans le refrain. Un titre furieusement groovy, avant de se laisser totalement hypnotiser par We are the same, dernier extrait publié voici quelques semaines. Qui sommes-nous après cette expérience de pandémie ? Qui avons-nous été pendant ? Sommes-nous si différents les uns des autres dans les temps sombres ? Magistrale chanson sur la différence et nos similitudes, sur ce qui fonde notre communauté humaine et nos aspirations, au-delà de nos peurs les plus viscérales. Et finalement, à la sortie de tout ce grand bazar, nous voilà vivants. Alive, comme un chœur de ressuscités ou jamais vraiment disparus. A moins que ce ne soit les Archive qui nous fassent entendre, voix unies, leur existence au-delà de tous les empêchements rencontrés. Oui, le groupe est bel et bien en vie, et Everything’s alright : encore un titre d’accalmie sonore autour de Pollard et de boucles vocales. On monte haut, très haut, on prend de la distance, là où, enfin, tout va bien. Disons mieux. Et, une fois encore, l’album pourrait s’arrêter là.

Pourtant, il lui reste deux temps majeurs à nous livrer. The Crown expose plus de huit minutes d’explorations électros et de samples. « Can you hear me now ? / Can you see me now ?”, comme si Archive avait besoin de nous crier que ce putain de bijou d’album est enfin sorti. Avant de nous laisser sur Gold, une dernière pépite (ok, elle était facile). De nouveau construit autour de collages, le morceau évolue lentement vers une sorte de Dark Side of The Moon, et surtout vers une émotion créative à fleur de peau, portée par les voix de Dave Pen et Maria Q. Une fois encore, près de huit minutes pour dérouler seconde après seconde, l’inattendu. Et pour quatre dernières minutes denses, aériennes, envoûtantes, construites sur une interminable boucle d’arpèges qui semblent ne jamais vouloir s’arrêter.

Et qui s’arrête pourtant en suspendant son vol, après une heure et quarante cinq minutes d’un voyage absolument incroyable. Call to Arms & Angels est un album majeur dans la discographie d’Archive, mais aussi pour la musique. Il ne cède jamais à la facilité et réussit la prouesse de nous surprendre en n’étant jamais là où on l’attend. Un son, un rythme qui change, un second titre dans le même titre : tout est fait pour nous surprendre à la première écoute, mais aussi après. L’album ne s’épuise jamais, malgré sa longueur et sa densité. Archive aligne les pépites comme autant de créations imparables, pour une ensemble d’une folle cohérence qui se découvre petit à petit, à chaque minute, mais aussi à chaque écoute. N’allez pas croire que vous ferez rapidement le tour de ce disque. J’en suis facilement à la vingtième écoute, et je continue à découvrir des sons, des variations, des émotions nichées là où elles ne se révèlent pas toutes en même temps.

Audace, créativité et document historique

Est-ce pour autant le meilleur Archive ? Depuis Controlling Crowds assurément. Treize années après ce double album puissant, cohérent et d’une rare intensité, le collectif frappe extrêmement fort. With us until you’re dead (2012) était brillant, mais n’était qu’une prolongation de Controlling Crowds. Axiom (2014) est un énorme album, mais restreint à une des branches musicales d’Archive. Enfin, Restriction et The False Foundation manquaient peut-être d’une pincée de cohérence et de variété. Et avant ? Avant, il y a Londinium (1996), album originel et hors-normes avec son univers trip-hop bristolien. Tellement hors-normes qu’il est pour moi à part dans la discographie d’Archive. Comparable à aucun autre, parce qu’ils basculeront dès Take My Head dans le rock électro/progressif. Les suivants sont de vraies claques à chaque fois et restent des disques fabuleux. Toute la discographie d’Archive est une référence absolue pour moi, mais Call to Arms & Angels surprend par son audace. Archive se permet un triple album avec dix-sept titres, dont plusieurs dépassent les huit minutes et sont construits hors de toute structure classique couplets/refrains. Archive ose expérimenter et nous embarquer dans une expérience sonore et sensitive, porté notamment par le travail du discret mais toujours efficace Danny Griffiths. A l’heure du formatage et des créations cloisonnées et sages, voilà qui fait un bien fou.

Call to Arms & Angels surprend aussi par la diversité de ses ambiances, d’un morceau à l’autre. Grâce à cette variété, chacun des titres de Call to Arms & Angels décrit musicalement une des facettes de cette trouble période pandémique. L’album alterne l’intimisme le plus strict, nous mettant face à nous-mêmes à espérer les autres, et des ambiances déchirées et violentées à en devenir complètement dingue. A l’écoute du disque surgissent des images mentales et sensorielles de ce que l’on a traversé, et de ce que l’on traverse encore. Call to Arms & Angels raconte deux années de ce siècle, aussi inattendues que bouleversantes, au sens où elles auront chamboulé nos vies comme jamais. L’enfermement, la solitude, l’isolement et l’exacerbation des travers de ce monde sont venus exploser tous nos repères. Archive raconte la vie sous pandémie. Ce que l’on croyait ne voir que dans les meilleurs récits de SF post-apocalyptique nous est finalement tombé dessus sous une forme que l’on ne soupçonnait pas. Combien d’entre nous sont restés des semaines, voire des mois, face à eux-mêmes, coupés de toute relation sociale ? Combien d’entre nous n’en sont jamais réellement sortis ? Combien d’entre nous y sont encore enfermés et n’ont toujours pas renoué avec une vie sociale du monde d’avant ? Combien d’entre nous n’ont pas encore retrouvé le frisson et la chaleur d’un contact corporel ?

Album après album, Archive raconte notre monde et archive ainsi une forme de mémoire de notre époque. Dans plusieurs siècles, lorsque nos descendants (pour peu qu’ils existent) voudront entendre des visions musicales du monde fin 90’s/début 21e siècle, ils pourront réécouter la discographie de ce groupe. Et lorsque les historiens seront en recherche d’objets historiques pour étudier les années pandémiques 2020-2022, ils auront avec Call to Arms & Angels une trace inattendue et inhabituelle mais ô combien cruciale de deux années qui ont changé le monde à jamais.

Un parfait chef-d’œuvre instantané

Cette année 2022 restera comme une année hors-normes, avec une guerre en Europe, un dérèglement climatique au bord du gouffre, ou encore une élection présidentielle à la fois tendue et usante. Hors-normes aussi, parce qu’on n’attendait pas non plus un Elden Ring aussi incroyable, un The Batman aussi puissant, un Horizon Forbidden West aussi dépaysant. Et un Archive aussi brillant. Malgré toute ma fanitude archivienne, je n’attendais pas le groupe à ce niveau. Call to Arms & Angels est un parfait et pur chef-d’œuvre par lequel Archive réussit à se réinventer et à offrir un album dense, intense, diversifié et mémorable. Les Beatles avaient leur White album, Radiohead leur OK Computer (oui, ils ont aussi leur KID AMNESIA), Pink Floyd leur Dark Side of the Moon. Archive a son Call to Arms & Angels. Même la durée est parfaite. Les 17 titres suffisent, en formant un ensemble complet, cohérent et achevé.

Un petit plus quand même ? Ça tombe bien, la Deluxe Edition est accompagnée d’une quatrième galette contenant le soundtrack du documentaire Super8 : A Call to Arms & Angels, qui retrace le parcours créatif du groupe. Un documentaire génial à voir absolument. Et dix titres instrumentaux supplémentaires pour prolonger le voyage. On en reparlera très vite, lorsque j’aurai reçu mon exemplaire et pu écouter cette quatrième partie. L’étape suivante, ce sera la déclinaison scénique de ce grand album, avec le Call to Arms & Angels Tour, qui passe nécessairement par chez vous : pas moins de quatorze dates françaises, et au moins autant en Europe (dont deux à Bruxelles). Inratable. Tout comme cet album incroyable et incontournable qui prend une option évidente pour (au minimum) le titre de disque de l’année 2022.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°98 : Le grand amour (2017) de Albin de la Simone

130_g_515Effet rebond de notre voyage dans le Baiser de Miossec la semaine dernière, ou bien encore mood/divagation du moment ? A moins que ce ne soit un coup d’œil dans le rétroviseur musical et personnel : il est temps de réécouter Albin de la Simone, et plus précisément son album L’un de nous (2017), et encore plus précisément son titre d’ouverture Le grand amour. On tient là ce qui est peut-être mon opus préféré de ce digne représentant de la pop française élégante et raffinée. Dans L’un de nous, il y a Ma barbe pousse, Embrasse ma femme, Pourquoi on pleure, des titres finement écrits et interprétés, chargés de poésie. On y trouve aussi Une femme, chanson par laquelle je découvris l’album un jour de 2018 au gré d’une promenade pleine de rires, de regards et désormais de souvenirs.

Comme un programme, une profession de foi, un condensé des titres qui suivent, Le grand amour nous fait entrer dans L’un de nous. Une douce intro au piano dans laquelle on perçoit, si l’on tend bien l’oreille, le léger frottement des marteaux et mécanismes sur les cordes. Puis le texte qui s’installe comme un court-métrage, assez vite soutenu par des arrangements subtils et jamais envahissants. Le texte, particulièrement mis en avant, dresse par petites touches un tableau délicat et passionné : la vie, des moments partagés à deux dans une sorte de passion qui ne dit jamais son nom. « On ne parlait pas d’amour / L’amour, c’est quoi ? / On en parlait jamais d’amour / Le grand amour / Ça n’existait pas » : cinq lignes d’un refrain résumant la complicité amoureuse qui plane entre l’homme et la femme. Hautement visuelle, cette chanson dépeint l’évidence d’un amour qui se passe de grands discours, de commentaires enflammés et de recherche effrénée de toute preuve.

La chute, puisque chute il y a dans le morceau comme dans l’histoire, n’en sera que plus douloureuse et incompréhensible. A ne pas savoir se rendre compte, à refuser de s’avouer qu’on a possiblement trouvé la perle rare (ou du moins une perle rare), à prendre peur à l’idée d’un peu de bonheur trouvé dans ce monde, on peut laisser tourner le vent et s’effondrer les moments les plus prometteurs. Et laisser s’échapper la possibilité d’une vie moins ordinaire et plus vivante. On peut être partisan de l’idée qu’il ne faut rien regretter, que tout cela nous forge, y compris nos erreurs. Il n’empêche que, dans les faits, c’est un peu plus compliqué. En se laissant aller à jeter un œil dans le rétroviseur (oui, celui du début de l’article), on a bien le droit à quelques pincées de regrets, et à imaginer ce que l’histoire serait devenue si on n’avait pas laissé partir l’autre. Trois morceaux plus loin, Une femme enfonce un peu plus le clou et nous l’écouterons également. Deux pépites pour le prix d’une, histoire de profiter d’Albin de la Simone comme il se doit, et de refaire pour quelques minutes la promenade de 2018 (oui, celle du début de l’article aussi), cheveux au vent et soleil dans les yeux.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°97 : Baiser (1997) de Miossec

baiserLe 21 avril est une date marquante à double titre. En l’an 2002, ce funeste jour a vu, pour la première fois, l’accès de l’extrême droite au second tour d’une élection présidentielle française. Choc politique, et choc tout court, la déflagration se fait encore ressentir aujourd’hui à gauche, avec la disparition totale de toute vision fédératrice. Personne à ce jour n’a réussi à reconstruire un mouvement autour d’un pack d’idées qui fait envie et qui regroupe. Le deuxième tour Chirac-Le Pen (père) avait mis à peu près tout le monde dans la rue pour dire non à l’extrémisme, et encore plus tout le monde dans les bureaux de vote pour un puissant 82% versus 18%. Une double réaction qui laisse songeur quand on voit où on en est vingt ans plus tard. Grosse digression (quoique…) totalement hors musique, pour mieux revenir à l’autre 21 avril. En 1997 celui-là, avec la sortie de Baiser, deuxième album studio de Miossec. Précision : selon les diverses infos récoltées, la sortie de la galette est datée soit au 17 avril, soit au 21. N’ayant pas la réponse exacte et la mémoire défaillante, et par facilité pour servir cette chronique, on gardera le 21 avril : je vous mets le tout au même prix, c’est offert par la maison, pour célébrer quoiqu’il en soit les 25 ans de cet opus.

Baiser arrive presque tout pile deux ans après Boire (sorti lui le 10 avril 1995). A la sécheresse du rock acoustique de ce premier opus, succède un album beaucoup plus électrique. A l’image d’un Dylan qui branche sa guitare au milieu des années 1960, perd-on au change, et Miossec perd-il de son efficacité ? Non non non non (#référencefacile). Boire parcourait les errances alcoolisées, nocturnes et (déjà un peu) amoureuses. Baiser est clairement plus tourné sur la relation de couple, l’amour qui dure (ou pas), l’usure des sentiments et de la passion. Faut-il souffler sur les braises éternellement, ou allumer des feux à plusieurs endroits ? L’album est organisé autour de deux titres placés en miroir : La fidélité ouvre la galette, L’infidélité nous tombe dessus à mi-parcours. D’un côté, la quasi-rage à peine contenue (soutenue par une guitare vénère et pleine de tension) de ne pouvoir assouvir un désir amoureux et physique par fidélité. Fidélité à celui/celle qui partage notre vie du moment, mais fidélité aussi de l’objet du désir à celle/celui qui partage sa vie. Et une réflexion sur la possibilité d’une infidélité. Qui trouvera sa réponse plus loin avec le titre miroir. Maintenant que c’est fait, « tu ne crois pas qu’il faudrait quand même passer l’éponge ? ». Et un refrain qui est peut-être pire que toute recherche d’excuses et de réparation de la casse : « Elle n’était même pas belle, elle était même un peu conne / Et d’ailleurs je n’ai plus le moindre souvenir de sa personne / Elle n’était même pas belle, elle n’était même pas bonne / Et d’ailleurs je n’ai plus la moindre idée de sa personne ».

Autour de ces deux piliers de l’album, gravitent bien d’autres pistes sur l’humain, ses tentations, ses errances, ses remords, ses regrets, ses erreurs. Ça sent le brûlé et Je plaisante s’enchaînent pour décortiquer la fin des sentiments. La routine qui s’insinue partout dans la première chanson, puis quand l’un n’aime plus, et que l’autre s’imagine que c’est encore rattrapable dans la seconde. Un titre qui mélange d’ailleurs une grande tendresse et un cynisme absolu avec ce « Même si tu ne vois plus / Ce qui te fait rester chez moi / C’est peut-être le cul / Je plaisante mais j’y crois pas ». Un peu plus loin, et dans la même veine, Le mors aux dents et Juste après qu’il ait plu enfoncent le clou. Le « Je t’aime bien, mais je ne t’aime plus » qui ouvre cette dernière est absolument fatal en quelques mots seulement.

Si La fidélité et L’infidélité sont posées en miroir dans cet album, ce sont aussi deux groupes de titres qui se font face. D’un côté ceux évoqués dans les lignes précédentes, qui balaient l’usure des sentiments, du désir et de la passion. De l’autre, les morceaux qui se rapprochent le plus du titre de l’album et d’une certain frénésie de sexe. Le célibat en tête avec son « N’être là que pour la baise, et surtout pas pour les mots tendres », ou encore Tant d’hommes (et quelques femmes au fond de moi) avec son « J’aimerais bien me baiser moi-même / Me dire des cochonneries tout bas ». Ce qui pourrait passer pour une solution n’en est pas une, et c’est même posé dès Une bonne carcasse : « Et l’on nage et l’on nage, et l’on hèle des navires / Et l’on rage, et l’on rage, et on en pousse des soupirs ». Pas une solution parce que « Aujourd’hui se dire, je me retrouve chez une sombre connasse / Toi au moins tu me faisais rire, c’est ça qui me tracasse ». Une idée que l’on retrouvera, quelques albums plus tard, dans l’excellente Chanson pour un homme couvert de femmes (2011).

On peut baiser et se faire baiser dans bien des positions, mais aussi de bien des façons. La guerre que l’on n’a pas choisie est un dramatique théâtre qui baise toutes celles et ceux qui y sont pris, et qui y perdent toute perspective de baiser(s). La politique est un beau terrain de chasse aussi pour se faire baiser. On était tellement de gauche, et aujourd’hui, on est devenus quoi ? (vous voyez que je ne digressais pas tant que ça dans mon introduction). Le panorama est quasiment complet. Dès lors, Baiser ne pouvait pas se terminer autrement que sur la géniale reprise de Salut les amoureux, sorte de comptine aigre-douce enregistrée initialement en anglais par Steve Goodman et popularisée en français par Joe Dassin. Miossec y apporte sa voix grave et éraillée et son phrasé désabusé, pour une reprise d’anthologie.

Reste tout de même une question : cet album fait-il le constat en boucle de l’usure des sentiments et de l’impossibilité d’entretenir la passion versus l’insatisfaction sentimentale et humaine à ne se contenter que du plaisir physique ? A première approche oui, mais ce serait oublier un point fondamental. Le critérium contient une première clé de réponse : « Remporter le critérium, c’est pas rien crois moi / Mais t’embrasser sur le podium, là c’est tout pour moi ». Le titre de la galette est la seconde clé, avec son double sens. Faisant suite à Boire, et précédant A prendre (1998), on a trop souvent lu Baiser comme un verbe, formant ainsi une trilogie. Verbe qui, dans un sens familier, revient à avoir des relations sexuelles. Verbe qui veut aussi dire donner un baiser, et qui amène pour le coup au nom commun. Une piste à explorer sans doute, celle de baiser en n’oubliant pas les baisers.

En deux albums dans la deuxième moitié des années 1990, Miossec s’implante durablement dans le rock et la chanson française. Bien d’autres albums suivront Boire et Baiser, mais ces deux-là reviennent souvent sur la platine. Baiser notamment, pour toutes les raisons dont on vient de parler, pour son intemporalité, et pour son énergie. Histoire de se retrousser les manches et de reprendre la main, pour baiser ou déposer des baisers (l’un n’excluant pas l’autre), et surtout ne plus jamais se faire baiser. « A essayer de vivre comme si de rien n’était / On se fait un beau jour rattraper par la marée ».

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°96 : Mon bistrot préféré (2002) de Renaud

81MkWqGb9sL._SX466_Deux salles deux ambiances. Après le feu AC/DC, on change radicalement de direction musicale avec une petite pépite française, logée au fin fond de Boucan d’enfer (2002), treizième album studio de Renaud. A l’époque, c’est le grand retour du chanteur après quelques errances alcoolisées, et surtout douze albums magnifiques dont A la Belle de Mai (1995). Ce dernier exprime plus explicitement ce qui se profilait déjà depuis Putain de camion (1987) : le temps qui passe, les amis qui sont là et ceux qui s’en vont, la nostalgie d’une certaine tranche de la vie, plutôt que d’une époque précise. A la Belle de Mai contient lui-même des perles absolues de poésie mélancolique, telles que C’est quand qu’on va où ?, Le sirop de la rue, ou encore Son bleu. Suivront plusieurs années silencieuses de Renaud, envahi par plusieurs démons, dont le « démon anisé » comme il l’a lui-même confessé. Une période marquée par, notamment, une transperçante interprétation de Mistral Gagnant aux Victoires de la Musiques 2001, à l’occasion de la remise d’une Victoire d’honneur.

En 2002 arrive dans les bacs Boucan d’enfer, l’album du retour, l’album de Docteur Renaud / Mister Renard. Alors qu’on ne croyait plus vraiment à un nouveau disque du bonhomme, c’est le plaisir autant que la surprise de retrouver quatorze nouvelles chansons. Bien que toutes ne soient pas exceptionnelles, beaucoup de très jolies choses dans cette galette. A commencer par Mon bistrot préféré, qui clôt l’affaire (d’où l’inconvenance du terme « A commencer », mais que voulez-vous, on écrit comme on peut et comme ça vient). Pour tout dire, je me suis réveillé hier avec cette chanson en tête. Comme un lendemain de gueule de bois, qui n’est rien en comparaison du réveil qui nous attend lundi prochain. Oui, je reviens à l’instant du futur et, croyez moi, il est moche. Ou cauchemardesque. Je digresse (quoique).

Mon bistrot préféré, c’est le refuge quand rien ne va, quand on a besoin de réconfort et d’être bien entouré par des têtes pensantes, des esprits brillants et des personnages qui nous font du bien. Alors que la médiocrité du débat public semble régner, un Desproges, un Brassens, un Coluche, un Prévert ou un Franquin nous manquent terriblement. Pour moi qui ai coutume de me plonger dans mes mondes cinématographiques, musicaux, livresques ou vidéoludiques, afin de supporter ce monde, cette bien jolie chanson de Renaud est l’illustration parfaite de l’évasion mentale dont on a parfois besoin. On se crée l’univers dont on a besoin pour surmonter les jours de moins bien, les coups de mou, « Les jours de vague à l’âme / Ou les soirs de déprime ».

Manque-t-il des noms ? Forcément, selon les goûts. Chacun prendra dans le bistrot de Renaud ceux qu’il souhaite mettre dans son bistrot préféré personnel. Chacun y ajoutera les noms des absents. Certains ne figurent pas au panthéon renaldien, d’autres sont encore de ce monde. Serais-je tenté d’y ajouter un Higelin ou un Bashung ? Assurément. Est-ce que j’y croise parfois un Miossec, un Thiéfaine, un Arthur H, histoire de mélanger monde des vivants et des disparus, pour de passionnantes rencontres imaginaires ? Evidemment. Et, assis dans un coin, Renaud échangeant avec « Des poètes le prince / Tirant sur sa bouffarde / L’ami Georges Brassens ».

Commandez ce qui vous plait, avec qui vous voulez à votre table, « Et surtout des copains / Qui font la vie plus belle / Le désespoir plus loin » : c’est la tournée Five-Minutes pour quelques minutes d’évasion, et plus si affinités.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°95 : Hells Bells (1980) de AC/DC

R-5302097-1390037754-2441A l’heure où certains coursent les lapins et œufs dans les jardins, d’autres rematent pour la énième fois l’éclosion alienesque de Ridley Scott. On a les œufs qu’on mérite, et celui de 1979 a marqué à jamais tout cinéphile qui s’est un jour risqué à accompagner Ellen Ripley et ses compagnons d’infortune sur le Nostromo. Le facehugger (Manumala Noxhydria de son petit nom scientifique) n’est pas exactement la surprise qu’on s’attend à trouver au creux de n’importe quelle coquille, pas plus qu’une salmonelle d’ailleurs. D’autres encore attendent les cloches en ce weekend prolongé, alors que nous n’avons pas besoin de cette occasion particulière pour les entendre sonner. De tous horizons et sur n’importe quel sujet, le règne d’une époque où tout le monde a un avis sur tout sans connaître grand-chose est là et bien installé. Au milieu de cet océan de carillons, écoutons donc les vrais experts dans leur domaine : cela nous évitera bien des déconvenues et des crises d’angoisse.

Revenons donc à nos spécialistes en cloches, avec une pépite musicale intemporelle de AC/DC qui date de (déjà) 1980. A l’époque, le groupe de rock australo-britannique est en plein choc. Bon Scott, son emblématique chanteur qui a remplacé en 1974 Dave Evans (éphémère voix originelle de la formation), meurt en février 1980. Officiellement étouffé dans son vomi bien que la cause initiale n’ait jamais été déterminée. Le rock se pare tristement d’une nouvelle légende, mais plus prosaïquement, AC/DC se retrouve sans voix, alors même que les lascars sont à l’œuvre sur un nouvel album. Le précédent Highway to Hell (1979) a consacré le groupe dans le monde rock et auprès du grand public, notamment grâce à son titre éponyme en ouverture et son célèbre riff de guitare. Deux possibilités s’offrent alors à AC/DC : tout arrêter et entrer au panthéon du rock avant de se reformer plus tard (c’est la version alternative dans une dimension parallèle), ou continuer à exister en trouvant un nouveau lead singer.

Vous connaissez l’histoire : c’est la deuxième solution qui s’impose presque naturellement, avec l’arrivée de Brian Johnson. Le britannique prend le micro pour ne plus le lâcher, en dehors de la période 2016-2020 où des problèmes d’audition le tiennent éloigné de la musique. Période pendant laquelle Axl Rose (oui, le Axl de Guns N’ Roses) assurera l’intérim. Digression dites-vous ? Tout à fait. En 1980 donc, AC/DC planche sur le successeur de Highway to Hell. Et puisque durant cette galette 1979 on a pris l’autoroute de l’enfer, il est plus que cohérent de débarquer dans la suivante au son des cloches du royaume d’Hadès. Back in Black sort en juillet 1980, et débute donc fort logiquement avec Hells Bells (littéralement les cloches des enfers). Tout un programme.

Le titre s’ouvre sur les coups d’une cloche en bronze de plus de 900 kilos, spécialement coulée pour l’occasion. Non, je ne ferai pas la blague archi attendue et éculée que vous voyez poindre, en disant que c’est là un bien beau bronze que les rockers nous ont coulé (et bien si, finalement, je l’ai faite). Hells Bells devient le titre d’ouverture des tournées Back in Black en 1981 et For those about to rock en 1982, avant d’intégrer de façon permanente la tracklist des prestations scéniques d’AC/DC. Il faut dire que sa structure musicale et son efficacité en font instantanément un classique indémodable. Les coups de cloche, les arpèges guitare d’Angus Young bientôt rejoints par le reste de la troupe deuxième guitare/basse/batterie posent le cadre d’un rock lent, lourd, gras mais jamais indigeste. La touche finale est apportée par Brian Johnson et sa voix à la fois haut perché et rocailleuse. Le tout servi avec l’énergie rock et le frisson qui va bien, pour cinq minutes de bon son qui défoncent et sont à jamais gravées dans l’esprit de tout musicos qui a, un jour, posé ses oreilles sur cette pépite, et ce disque sur sa platine.

Hells Bells sonne à la fois le glas de Bon Scott, et la consécration définitive d’un des plus grands groupes rock du monde. Et si « L’enfer même a ses lois » (Goethe, in Faust), AC/DC en écrit là une page majeure.

Ci-dessous deux versions de Hells Bells : la version studio de 1980, et une version live captée à River Plate en 2009 (quel putain d’incroyable live !), peut-être une des plus habitées avec un public chaud bouillant et en transe totale. C’est ça qu’on veut : du live, du gros son, de la sueur, de l’énergie, de la vie. Choisissez votre version (ou pas, écoutez les deux), et ne vous privez pas de monter le son 🤘

Raf Against The Machine

Review n°97 : Leather Terror (2022) de Carpenter Brut

Carpenter-BrutAlbum-1Voici quelques jours, ma moitié bloguesque Sylphe vous a parlé du nouvel album de Kavinsky (pour les distraits, c’est à lire en suivant ce lien), tout en évoquant Carpenter Brut. Simple hasard ? Absolument pas. D’une part, parce que le hasard n’existe pas. Rien n’arrive sans raison. D’autre part, parce que nous avions minutieusement préparé notre coup en conférence de rédaction hebdomadaire. Il savait sur quoi j’écrirai aujourd’hui et en a fait mention. Voilà donc une semaine placée sous le signe de deux musiciens fortement influencés par les années 1980 et adeptes des synthés en tout genre. Pas que des synthés en ce qui concerne Carpenter Brut, et nous allons voir tout cela sans tarder.

Leather Terror est sorti la semaine dernière, très exactement vendredi 1er avril. Tuons le suspense tout de suite, en parlant opportunément de bonne pêche musicale. Ce nouvel opus de Franck Hueso (tête tellement pensante de Carpenter Brut qu’il l’incarne à lui seul, du moins dans l’esprit artistique) envoie du lourd, et même du très très lourd. Attendait-on le garçon à ce niveau ? Oui et non. Oui, parce qu’avec Carpenter Brut dans les oreilles, on n’est jamais déçus. Non, parce que le précédent opus Leather Teeth (2018) m’avait un peu laissé sur ma faim. Pour ne contenir que huit titres, et parce que je l’avais trouvé un poil en deçà de l’exceptionnelle trilogie originelle et séminale EP I (2012), EP II (2013), EP III (2015), regroupée dans Trilogy (2015). Leather Teeth inaugurait d’ailleurs une nouvelle trilogie, avec un nouveau parti pris : narrer musicalement les aventures de Bret Halford, lycéen tout droit sorti de la fin des 80’s, au travers de trois vraies-fausses BO de trois vrais-faux films de série Z inspirés des slashers de bon goût. Faisant ce choix, Carpenter Brut avait accentué ses inspirations cinématographiques, pour livrer un album entre pop-rock et glam-metal.

L’histoire globale prend place en 1987. Bret Halford est un lycéen un peu timide, sorte de Arnie Cunningham du film Christine, réalisé par John Carpenter (qui , au passage, n’a pas donné son nom au groupe, mais dont l’influence musicale est réelle). Notre Bret est (évidemment) total in love de Kendra, la cheerleader du bahut, qui ne veut (évidemment) pas de lui et l’éconduit (évidemment) sans trop de ménagement. Histoire de la séduire malgré tout, il se lance dans une carrière musicale, en devenant le chanteur du groupe Leather Patrol. Ce qui n’aura aucun effet sur la belle. En revanche, il fera l’objet de multiples brimades et humiliations, qu’il compte bien faire payer à ses auteurs. Avec Leather Terror, nous sommes quatre années plus tard. Bret Halford est devenu une grande star du glam-rock, mais aussi un psycho-killer en puissance qui va déchaîner sa vengeance en douze titres et une quarantaine de minutes.

L’album affiche une réelle évolution par rapport à son prédécesseur. Sur sa construction et sa narration tout d’abord, en profitant d’une autre galette sortie entre les deux Leather : la BO (réelle celle-là) de Blood Machines (film tout aussi réel) de Seth Ickerman. Un opus sorti en 2020 et dont nous avions parlé dans ces colonnes (à relire par ici pour les curieux), qui faisait la part belle à une intelligente progression dans le propos et les images qu’il accompagnait. On a vraiment cette sensation que, en passant par la case BO réelle, Carpenter Brut a appris beaucoup quant à la fabrication d’une soundtrack. L’ouverture martiale sur Opening title puis Straight outta hell est un générique évident qui plante le décor sans délai. Viennent ensuite dix autres morceaux plus diversifiés que dans Leather Teeth, offrant ainsi plus de scènes différentes tout en donnant à entendre une cohérence assez fascinante.

Leather Terror nous balade toujours sur le terrain hyper maîtrisé de la dark synthwave. Toutefois, les élans pop et glam-rock du précédent disque font place à d’autres influences très début 90’s : normal, l’action se situe en 1991. C’est l’occasion de retrouver du rock metal industriel rappelant furieusement Nine Inch Nails ou Rammstein. Du gros son qui tabasse ? Assurément, et ce ne sont pas des Imaginary fire ou Leather Terror (le titre, en clôture de l’album) qui me feront mentir. Vous allez en prendre plein la tronche. Tout comme vous ne sortirez pas indemnes de l’excellent Color me blood, titre malsain et torturé qui renvoie immanquablement à The Perv, ou encore de la presque dernière ligne droite Stabat Mater puis Paradisi Gloria, sorte de dernier mouvement lyrique apocalyptique à la sauce Carpenter Brut. Seuls deux moments d’accalmie sur ce disque : « … Good night, Goodbye » qui joue sur une ambiance inquiétante piano/nappes de synthés/glitches sonores puis voix, et plus loin Lipstick masquerade, sorte de bonbon pop/dance façon Madonna des 90’s éclairé aux néons fluos.

L’ensemble est puissant, porté par une pierre angulaire située en plein milieu de l’album. Le diptyque Day Stalker / Night Howler (littéralement Harceleur de jour / Rôdeur de nuit) résume à lui seul, par ces deux titres enchaînés, toute l’énergie de Leather Terror. Tel le climax de l’album, ce moment d’anthologie musicale débute comme un Giorgio Moroder façon thème principal de Midnight Express (encore une BO…) pour monter en intensité. Une forme d’excitation intérieure chez Bret Halford, qui doit autant à ses envies de carnage sanglant que de sexe sauvage et passionné (mais non assouvi) avec la pom-pom girl de son cœur. Cette tension intense incroyablement retranscrite en deux titres ne trouve sa délivrance et son soulagement que dans Lipstick masquerade, le morceau pop/dance déjà évoqué qui dégouline à la fois de sucre, de sueur et d’un rouge à lèvres sensuel et sanguinolent.

Leather Terror permet à Carpenter Brut de poursuivre l’histoire de Bret Halford au son de sa BO imaginaire, en étant un album intense, riche, varié et implacable. En mode slasher crade et malsain mâtiné d’une évidente charge sexuelle, on plonge avec ce disque dans une série Z fantasmée et fantasmagorique qui ne laisse aucun répit. Leather Terror réussit même un tour de force remarquable : alors qu’il est énergivore à souhait de par son intensité, on en redemande dès le disque terminé, en relançant la galette pour une nouvelle écoute. Carpenter Brut est de retour et vous n’êtes pas prêts, mais foncez quand même. Ce serait une monumentale erreur que de passer à côté de Leather Terror.

Raf Against The Machine

Ciné-musique n°12 : Space Oddity (1969) de David Bowie in Westworld (2020) par The Classic Rock String Quartet (2004)

Westworld_Season_3_Music_from_the_HBO_Series_Bande_OriginaleUn jour, je vous parlerai en détail de la BO de la série TV Westworld, et de comment elle dessine tout le propos et accompagne merveilleusement les trois saisons actuellement disponibles. Tout comme je prendrai le temps de revenir sur The Leftovers et sa BO concoctée par Max Richter. Tout ça, c’est comme la BO de NieR: Automata : des œuvres tellement puissantes, qui m’ont bouleversé et me bouleversent encore aujourd’hui que je ne sais pas vraiment comment en parler comme il faut, et comment ne pas trahir la somme d’émotions qu’il y a dans tout ça. Comme disait Jack Kérouac, « Un jour, je trouverai les mots justes. Et ils seront simples ». Nous n’en sommes pas encore là, et il va vous falloir patienter, le temps que j’écrive des chroniques satisfaisantes à mes yeux. Promis, j’y travaille ! Cela n’empêche pas de tout de même jeter une oreille du côté de Westworld et notamment de sa saison 3 qui recèle de bien beaux morceaux.

Pour resituer rapidement, et sans déflorer, cette grande série de SF, la saison 1 se déroule dans Westworld, un parc d’attractions pour adultes très friqués. Moyennant un ticket d’entrée bien relevé, ces derniers peuvent se plonger dans un Far-West où il est possible de vivre ses plus profondes pulsions et ses plus bas instincts, sans aucune limite. Envie de flinguer à tout va ? C’est possible. De se bourrer la gueule avant de se tabasser allègrement ? C’est possible aussi. De baiser à n’en plus pouvoir, éventuellement des putes ? De jouer un immonde salopard qui baise avec des putes avant de les tabasser, voir de les flinguer ? Tout ça à la fois ? Tout est possible à Westworld, puisque tous les hôtes du parc (qui seraient des PNJ dans un jeu vidéo) sont des robots, ce qui débarrasse le friqué visiteur de tout éventuel scrupule. Des androïdes ultra perfectionnés et si proches de l’humain qu’on fait difficilement la différence. Evidemment, ce joyeux bordel à rupins va se mettre à déconner, et les androïdes se révolter. Rêvent-ils de moutons électriques ? L’histoire ne le dit pas, mais ils aspirent en revanche à une vie humaine, peut-être même à la place des humains dans le monde réel. La saison 2 prolonge ces thématiques en donnant à voir d’autres parcs à thème basés sur le même principe. Quant à la saison 3…

La saison 3 déjoue tous les plans et tout ce qu’on pouvait attendre de la série. Saison déconcertante pour certains, fascinante pour d’autres. Je suis de la deuxième team, tellement j’ai trouvé intelligent le virage pris. Une série menée par Jonathan Nolan (frère de) et Lisa Joy (femme du précédent et donc belle-sœur de) et produite par le J. J. Abrams. Ce dernier et Jonathan Nolan avait déjà sévi avec Person of Interest, série plus profonde qu’il n’y paraît, bien qu’on pût la voir sur TF1. Comme quoi. Westworld enfonce le clou bien plus loin sur la question de l’intelligence artificielle et de ce qui fait de l’Homme un Homme. Thématiques SF classiques mais parfaitement traitées, et à ce jour 28 épisodes portés par une BO de furieux, composée par Ramin Djawadi.

Le garçon a déjà une palanquée de BO à son actif, au cinéma comme pour la TV. Citons en vrac Pacific Rim (le premier, le seul et l’unique, pas la daube qui suit), Iron Man, Uncharted, ou encore Game of Thrones, Person of interest et The Strain. Pour Westworld, il a intelligemment mêlé des compositions originales (le générique est une pure merveille) et des reprises de titres archi connus, dans des arrangements souvent inattendus. Dès la saison 1, on entendra ainsi du Radiohead, les Stones, Nirvana ou encore Amy Winehouse revus et corrigés. En saison 3, ça continue à déboîter sec et à toucher en plein cœur, avec en plus des titres par leur propres interprètes, ou relus par d’autres. En témoigne cette version piano-cordes de Space Oddity. Peut-être un des plus beaux morceaux de David Bowie, et à mon goût dans le Top 5 (voire 3) de ce très grand artiste. Je suis dingue de cette chanson qui me transperce à chaque écoute. La version cordes est à mettre au crédit de The Classic Rock String Quartet, qui s’est fait une spécialité de reprendre des grands artistes rock en formation musique de chambre. Cette interprétation, disponible sur The Bowie Chambre Suite (2004), apporte une dose supplémentaire d’émotions par son minimalisme intimiste. J’en ai déjà trop dit, car cette petite merveille se passe presque de tout commentaire. Il faut juste l’écouter et se laisser emporter. Et comme on aime nos lecteurs (oui vous !) sur Five-Minutes, on vous rajoute la version originale par Bowie himself (à écouter au casque pour bien capter le mixage multipiste de malade). Les poils et la chialade, puissance 2.

Raf Against The Machine

Live n°2 : VeryDub – 26 mars 2022

IMG_5590La musique sur disques, c’est bien. La musique en live dans une salle de concert, c’est encore mieux. Disons même que ça n’a rien à voir. Deux salles, deux ambiances. Deux expériences différentes et complémentaires, foi de musico-dépendant. C’est dans cet esprit que nous avions ouvert la rubrique Live sur Five-Minutes, afin de faire partager des moments scéniques et, si possibles, orgasmiques. Seulement voilà : un bref retour dans les archives vous rappellera que la rubrique a vu le jour en 2019, pour une mémorable soirée en direct du Printemps de Bourges. A peine un an plus tard, nous avons été rattrapés (et les artistes les premiers) par un covido-chômage technique d’une tristesse sans nom. Aujourd’hui que les masques tombent et que les salles de concert retrouvent leur ambiance du monde d’avant, il est grand temps de redonner du souffle à nos chroniques Live. Et quelle meilleure occasion pour se relancer de dire quelques mots de l’excellent concert du VeryDub ce samedi 26 mars 2022 ? Nous y étions, à Saran (Orléans) précisément. Si vous avez préféré une niaiserie télévisuelle, voire un Columbo (non niais en revanche, et toujours efficace), libre à vous, mais vous êtes passés à côté d’une grosse prestation electro-jazz.

VeryDub est un quintet constitué autour de Baptiste Dubreuil. Ce dernier est loin d’être un inconnu sur la scène jazz. Fin connaisseur et interprète de Keith Jarrett, à peu près aussi à l’aise au piano que derrière ses synthés et capable de brillantes compositions, le garçon s’était également fait remarquer en 2011 avec Nicolas Larmignat et Benoît Lavollée. Le trio avait enregistré Le symptôme, un huit titres marqué par des ambiances oniriques tirées au cordeau. Le VeryDub, c’est la même veine mais en version démultipliée et explosive. Baptiste Dubreuil s’est entouré de Nicolas Larmignat à la batterie, Stéphane Decolly à la basse, David Sevestre aux saxophones et DJ Need aux platines. Ce dernier nom vous parle ? Normal, et en plus vous avez bon goût. DJ Need est une des quatre paires de mains de feu Birdy Nam Nam, quatuor de DJ à la créativité et l’énergie débordantes.

Et de l’énergie débordante, on en a eu lors de ce concert. Au fil des titres, chacun y va de sa présence dans une musique enracinée dans l’electro-jazz, mais qui se plaît à faire voler en éclat les barrières et catégories. Les compositions sont fournies et variées, enchaînant plusieurs thèmes dans un seul morceau. Ce qui pourrait passer pour un bordel désorganisé est en réalité soigneusement élaboré, rappelant ainsi les logiques créatives d’un Pharaoh’s dance de Miles Davis (album Bitches Brew), ou même du Echoes de Pink Floyd (album Meddle). Au cœur du dispositif, Baptiste Dubreuil installé derrière ses machines, et à l’origine de toutes les compositions. Un Fender Rhodes, un Moog, un Prophet et des boîtes à sons partout : en d’autres termes, un créateur d’ambiances incroyables, appuyées par le jeu généreux et habité de Nicolas Larmignat, lui-même soutenu en section rythmique par les lignes de basse denses de Stéphane Decolly. Posées sur cette base, les lignes saxophoniques de David Sevestre, et les platines de DJ Need. La musique du VeryDub est avant tout hautement cinématographique. Combien de fois pendant ce concert ai-je vu des scènes de films ? Combien d’images mentales se sont créées, notamment pendant La fin du monde ? Peut-être le titre le plus marquant parmi les six interprétés, avec également Kind of punaise. De bidouillages sonores en explosions de rythmes entrecroisés, VeryDub nous emmène dans des mondes post-apocalyptiques, dans des polars, ou encore dans l’agitation de nos cerveaux bousculés par un monde incertain. Plus d’une fois, j’ai eu cette sensation d’entendre se matérialiser ce qui se joue parfois au fond de moi-même lorsque je suis tiraillé entre des moments paisibles, en suspension, et de violents rappels à la réalité.

J’ai souvent dit ici que les meilleures bandes originales de films/jeux vidéo sont celles qui existent par elles-mêmes, et que l’on peut écouter sans images. Avec le VeryDub, on prend la question dans l’autre sens : les compositions de Baptiste Dubreuil ne sont pas des BO, mais elles font émerger des images qui n’existent nulle part sur un écran. Tout cela se passe au creux de nos cerveaux, et aussi au fin fond de nos corps : le son du VeryDub est éminemment organique, viscéral, physique. Une musique qui prend aux tripes, qui parle à la chair, qui fait vibrer, qui tabasse dans tout le corps et grâce à laquelle on se sent en vie. Pleinement. Une musique forte, dotée d’une vraie identité, d’une personnalité pleine et entière, loin de toute mièvrerie ou soupe à la guimauve. Le VeryDub ne laisse pas indemne, mais c’est pour notre plus grand bien. Une musique qui secoue, qui émeut, qui transporte, qui bouscule, qui réveille et qui donne une putain d’énergie et d’envie de se lever. Un mélange de sourires et de larmes d’émotions, une combinaison subtile entre tensions et frissons. Quand un musicien ou un groupe atteint cette double sensation, il peut se dire qu’il a réussi son coup, et avec brio : nous sortir un temps des affres du quotidien pour nous balader très loin en traversant une foultitude de sensations toujours solidement accrochées plusieurs heures après le concert. Quand on connaît une pareille expérience, on se dit qu’on a bien fait de délaisser toute niaiserie télévisuelle, et même un bon Columbo, pour venir vivre le VeryDub en live. Une seule hâte : reprendre très vite une dose de cette bonne came de très haute volée.

Un plaisir en annonce un autre : le groupe, via Baptiste Dubreuil himself, précise qu’un disque est en construction pour une sortie en septembre 2022. On surveille ça et on en reparle au plus vite. Le VeryDub sur scène ET sur disque. La boucle de cette chronique est bouclée.

Raf Against The Machine