Pépite intemporelle n°62 : Heela (1996) de PJ Harvey & John Parish

PJLa semaine passée, nous avons écouté et aimé le dernier Ben Harper, empli de douceurs et d’émotions. Changement de décor ce jeudi avec PJ Harvey et une furieuse pépite de 24 ans d’âge : Heela n’a pas vieilli d’un poil et reste d’un efficacité redoutable.

Resituons l’action : en un peu plus de 3 ans (soit depuis 1992), PJ Harvey a dégainé 3 albums d’une puissance folle. Dry (1992) a posé les bases d’un rock sec et intense, Rid of me (1993) s’enrichit du son noisy de Steve Albini, et To bring you my love (1995) enfonce le clou d’une démarche artistique faite à la fois de fureur (contenue ou pas) et de fragilité tendue. Après ces trois opus, la grande question était de savoir où la Britannique du Dorset allait nous emmener, et surtout s’il y aurait une suite aussi captivante que ces premiers albums studios assez imparables. Il faudra attendre 1998 et Is this desire ? pour avoir la réponse. Toutefois, entre-temps, il se passe quelque chose : un album écrit et interprété à 4 mains qui va rapidement trouver sa place sur les platines.

Dance hall at Louse Point tombe dans les bacs en 1996. Avec une surprise : PJ Harvey ne bosse pas en solo. Elle s’est adjoint les services de John Parish. Pas tout à fait un inconnu, tant auprès de PJ que dans le monde musical. Ce musicien et producteur anglais était déjà dans l’aventure To bring you my love comme musicos et producteur, ainsi que sur la tournée qui suit. Au cours des années suivantes, il produira d’autres galettes de PJ Harvey, mais contribuera aussi à la conception de divers albums aux côtés de 16 Horsepower, Eels, Goldfrapp, Dominique A, Dionysos, Arno ou encore Rokia Traoré. Sacrée carte de visite à venir.

Voilà donc les 4 mains qui vont composer, élaborer, fabriquer, interpréter Dance hall at Louse Point. Le résultat est tout simplement excellent. A l’origine composé pour servir de bande-son à une chorégraphie de Mark Bruce, ce LP réussit la prouesse de vivre par lui-même et de se suffire à lui-même. J’ai déjà évoqué ce point par le passé : lorsqu’une bande-son (film, chorégraphie, jeu vidéo) existe par elle-même et s’écoute comme une composition originale à part entière, elle bascule dans la catégorie des pépites que l’on n’hésite pas à faire tourner en boucle. Dance hall at Louse Point est un album de rock plutôt épuré. Pas de grosse fioritures ou d’arrangements pompeux. Ça sent le disque enregistré avec simplicité, sincérité, en mélangeant sons bruts et émotions.

Heela est le 9e titre de cet album, et l’illustration parfaite de cette vision des choses : un morceau clairement blues-rock, mais du blues-rock façon PJ Harvey & John Parish : ça commence avec du riff de guitare qui tape, ça se poursuit avec la voix inimitable de PJ Harvey (bordel cette voix !) posée sur une ligne de basse lourde et ronflante. Tout ceci parsemé de touches de guitare cristallines, pour en arriver au refrain balancé à deux voix décalées. Pile à la moitié, le coup de grâce avec PJ qui perche sa voix très haut pour une boucle vocale qui rappelle direct le « Lick my legs / I’m on fire / Lick my legs / Of desire » de la fin de Rid of me. L’ensemble est à la fois totalement électrique et purement inflammable. Un des titres les plus fiévreux et bandants de PJ Harvey pour une sensualité vénéneuse qui ne laisse pas de marbre malgré les années d’écoute. Heela fonctionne toujours aussi bien et fait partie de ces pépites intemporelles qui ont gardé leurs propriétés incendiaires.

Autour de Heela, l’album Dance Hall at Louse Point contient 11 autres pépites. PJ Harvey, c’est un peu le système des poupées russes : des morceaux pépites rassemblés dans des albums pépites, eux-mêmes contenus dans la carrière pépite d’une artiste pépite. Je vous l’accord, ça ne sent pas l’objectivité. Mais filez écouter Heela et le reste de l’album, vous ne le regretterez pas si vous appréciez ce son. Autre bonne raison de reparler de ce disque : longtemps indisponible, il l’est de nouveau à la faveur de la réédition progressive de toute la discographie de PJ Harvey, en CD comme en vinyle. Vous n’avez donc plus aucune excuse si la tentation vous saisit. Et si vous venez d’écouter le dernier album de NZCA LINES, chroniqué récemment par l’ami Sylphe et que vous avez terminé en dansant nus chez vous comme sa chronique le suggérait, restez à poil et lancez Heela avec le son à fond. Et profitez.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°24 : Winter is for lovers (2020) de Ben Harper

ben_harper_winter_is_for_lovers-510x510Petit décalage hebdomadaire : non, vous ne rêvez pas, nous sommes bien samedi et c’est bien la livraison habituellement postée le jeudi. Ça arrive, et il fallait bien prendre le temps nécessaire pour décortiquer ce Winter is for lovers, dernier album studio de Ben Harper. En début de mois, on s’était fait très agréablement surprendre par l’inattendu Trésors cachés & Perles rares de CharlElie Couture. En ce même mois de novembre, on se refait très agréablement surprendre par ce tout aussi inattendu 17e album studio de Ben Harper. Winter is for lovers est tombé dans les bacs voici quelques jours. Inattendu par sa venue et son contenu, renversant par sa qualité : tour du proprio en five reasons chrono.

  1. Winter is for lovers est une forme de retour aux sources dans la discographie de Ben Harper. On a découvert le garçon au début des années 1990 avec deux albums exceptionnels, à savoir Pleasure and Pain (1992) et Welcome to the cruel world (1994). Deux galettes quasi-acoustiques dans lesquelles l’artiste met très en avant sa voix, mais surtout sa maîtrise déjà dingue de la guitare folk, qu’elle soit classique ou lap-steel. La lap-steel guitare, autrement dit l’équivalent d’une pedal-steel sans pédale : une slide guitare qui se joue posée à plat sur les genoux. On y reviendra. Pour qui a aimé Pleasure and Pain et Welcome to the cruel world, impossible de rater ce Winter is for lovers. Istanbul en ouverture des 15 titres donnent les mêmes émotions que The three of us en 1994. De l’instrumental solo, comme une invitation intime et frissonnante.
  2. La différence entre les deux albums de 1992 et 1994 et celui du jour, c’est que l’instrumental ne s’arrête pas là. Winter is for lovers est un disque exclusivement instrumental et solo. Aucune voix, aucun autre instrument. Ben Harper déroule 15 titres uniquement interprétés sur sa fameuse lap-steel guitare Weissenborn. Une marque de guitares hawaïennes qu’il connaît bien, puisqu’il en joue depuis son enfance californienne, aidé en cela par la petite entreprise familiale de magasin d’instruments de musique dans laquelle il a passé pas mal de temps. Jouer de la Weissenborn, c’est ce que Ben Harper fait de mieux. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il est bon sur d’autres instruments, et il chante terriblement bien. Néanmoins, la Weissenborn c’est son ADN musical : la maîtrise impressionnante qu’il en a dès qu’il en joue en est la preuve éclatante.
  3. Less is more : cet adage est le fil rouge de Winter is for lovers. Dépouillé de tout autre instrument, de toute voix et de tout arrangement, l’album est également minimaliste au cœur de ses compositions. Un dépouillement total qui permet de se recentrer sur l’essentiel. Avec la sensation d’un Ben Harper dans son salon (ou dans le nôtre), les 32 minutes de cette galette invitent à l’introspection. Cette évidence d’un retour aux sources (musicales) pour mesurer le chemin parcouru saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles. Mais loin de faire du réchauffé, Ben Harper livre un éventail de tout ce qu’il sait faire, et de ses différentes influences musicales. Blues, soul et folk se mêlent pour une démonstration d’un des plus grands musicos/guitaristes de l’histoire. Pas tant dans sa technicité que dans sa sensibilité à nous emmener très loin.
  4. C’est précisément l’autre versant de Winter is for lovers. Dans une période où l’on passe de confinement en confinement, d’une pièce à l’autre et du lit au boulot, Ben Harper envoie 15 titres qui portent tous le nom d’un endroit du monde : ville, quartier, lieu, pays, tout est bon pour nous balader à travers la planète au travers de diverses ambiances. Que l’on soit à Istanbul, Inland Empire, London, Verona, Montreal ou Paris, on est avec Ben Harper pour un mini tour du monde au travers de lieux qui comptent pour lui, et parfois pour nous. Difficile de distinguer plus un titre d’un autre, et de l’isoler, tant la demi-heure de l’album s’enchaine comme un seul et même long morceau composé de mouvements. Alors que Ben Harper avait déjà ajouté le jazz dans sa musique en construisant des titres alternant thèmes et chorus libres (réécoutez ses lives, c’est monstrueux de maîtrise), il y ajoute la sensation de musique classique en proposant un album bâti comme un seul titre de 32 minutes qui varie les tempos et les mélodies.
  5. Faut-il une raison supplémentaire ? Non, mais je rajoute une couche. La pochette est sublime, avec une photo de rue sous la neige qui me rappelle immanquablement la pochette de The Freewheelin’ Bob Dylan, deuxième album de Dylan, sur laquelle on le voit marcher dans la rue avec à son bras Suze Rotolo, sa petite amie de l’époque. Comment ne pas faire le rapprochement ? Enfin, pour disséquer un peu son titre, Winter is for lovers est le disque qu’il nous faut. Pour toutes les raisons déjà évoquées, parce que c’est un album qui fait un bien de dingue et qui apaise. Et parce que, même sans Winter (je sais pas chez vous, mais on est fin novembre et il fait encore tranquilloum 15 degrés en journée…) et même sans lover, ce nouvel opus de Ben Harper vous remplira de douces sensations.

Vous l’avez compris, je suis plus que totalement conquis par Winter is for lovers. Pendant longtemps, et au gré de la carrière de Ben Harper et des différentes formations dans lesquelles il a évolué, j’ai toujours trouvé que la meilleure formule (hors le solo) était celle des Innocent Criminals. En témoignent le retour de ce groupe en 2015 et les quatre soirées au Fillmore de San Francisco en mars 2015, enregistrées et mises en ligne gratuitement à l’époque par Ben Harper himself. Quatre soirées d’anthologie avec des versions démentes de presque toute la disco de la formation. Je maintiens mon avis sur les Innocent Criminals, mais franchement, ce Winter is lovers constitue la quintessence de ce j’aime dans le son Ben Harper.

Après S16 de Woodkid et Trésors cachés & Perles rares de CharlElie Couture, cette fin 2020 est riche en grands albums avec le Winter is for lovers du jour. L’automne 2020 est puissant musicalement, avec en plus quelques rééditions de folie qui viennent se greffer. On a de quoi faire pour les semaines à venir, et on en reparle très bientôt.

Raf Against The Machine

Reprise du jour n°4 : Desolation Row de Bob Dylan (1965) par My Chemical Romance (2009)

Avant de poursuivre l’exploration de ce mois de novembre et de ses nombreuses belles sorties musicales, faisons une parenthèse reprise avec un de mes titres préférés, tout artiste et époque confondus. Desolation Row fête cette année ses 55 ans et clôt, du haut de ses 11 minutes et quelques, Highway 61 revisited, le 6e album de Bob Dylan.

D’un côté, donc, Bob Dylan aka Robert Zimmerman. Aujourd’hui 79 ans au compteur, il affiche 61 ans d’activité artistique à travers, bien sûr, sa musique, mais aussi la peinture et la sculpture. Des albums par dizaines, le prix Nobel de littérature en 2016 et, depuis 1988, un Never Ending Tour consistant en un enchainement incessant de concerts et de tournées : voilà qui est Dylan. Un artiste incontournable des 20e et 21e siècles et une des figures majeures de la musique populaire occidentale, qui a livré quelques-unes des plus belles galettes qui garnissent ma discothèque. Highway 61 revisited en fait partie. Bourré de pépites, il recèle notamment le célèbre Like a Rolling Stone, et donc notre Desolation Row du jour. D’une durée inhabituelle de plus de 10 minutes, ce titre est également inédit dans sa construction et dans sa narration. Comme quasiment chaque titre de Dylan issu de ses 7 premiers albums, Desolation Row est un classique absolu, un des piliers de l’univers dylanien et, au-delà, du monde folk-rock. Le genre de classique intouchable ? Oui, jusqu’à ce qu’une poignée de garnements décide de toiletter l’ensemble, de fort belle façon.

De l’autre côté, nous trouvons My Chemical Romance. Un quatuor de rock alternatif américain, qui a officié de 2001 à 2013, puis a fait son retour en 2019. Plutôt adepte d’un rock énergique et qui envoie le bouzin, la formation s’empare en 2009 de Desolation Row pour en livrer une version condensée, percutante et sans concession. Il est difficile, sur les premières notes, de reconnaître le classique de Dylan, tant My Chemical Romance a sorti les guitares et poussé à fond les potards. Vient ensuite se greffer la voix de Gerard Way qui, sans rechercher de comparaison facile, me fait penser à la fois à Billy Corgan des Smashing Pumpkins et Johnny Rotten des Sex Pistols. L’esprit punk est d’ailleurs assez présent dans notre reprise du jour, tellement on a la sensation d’entendre, en sous-titre de cette réinterprétation, une remarque du genre : « Ouais, on dézingue un classique dylanien, et si ça vous déplaît, tant pis. Never mind the bollocks ! » My Chemical Romance bouscule le classique et le réinvente, avec cependant tout le respect qui se doit.

Cette reprise de Desolation Row et cette sensation punk ont trouvé leur prolongement au cinéma, toujours en 2009. Lorsque s’amorce le générique de fin du film Watchmen, les gardiens de Zack Snyder, c’est le son de My Chemical Romance qui nous submerge. Or, qu’est donc Watchmen à l’origine ? Un comics/roman graphique sorti au milieu des années 80, sous la plume d’Alan Moore et Dave Gibbons. Mais pas n’importe quel comics : Watchmen est précisément une relecture du comics de super-héros, tout en distorsion et en punkitude. Tous les codes super-héroïques sont présents, pour être mieux dégommés, retournés, secoués. En réalité, My Chemical Romance fait avec le titre de Dylan ce que Moore a fait 30 ans plus tôt avec les classiques de la BD anglo-américaine. Dans un cas comme dans l’autre, c’est rock, c’est osé, c’est un peu bordélique, mais c’est intelligent et au final terriblement jouissif. Desolation Row par My Chemical Romance, c’est juste le son qu’il nous faut ce soir. Enjoy, comme dirait mon gars sûr Sylphe !

Raf Against The Machine

Five reasons n°23 : Trésors cachés & Perles rares (2020) de CharlElie Couture

Tresors-caches-et-perles-raresVoilà un album auquel on ne s’attendait pas vraiment, et qui nous attrape de façon un peu inattendue. Quoique. Pas tout à fait. Je m’explique. Un an après Même pas sommeil (2019), CharlElie Couture est déjà de retour dans les bacs avec un disque annoncé l’été dernier, pour une sortie la semaine dernière. Trésors cachés & Perles rares est un assemblage de titres peu connus et réarrangés, ou inédits. J’avoue avoir déclenché direct (et un peu automatiquement) la précommande, mais après plusieurs écoutes en boucle, cette galette me procure bien plus de sensations que je ne l’avais imaginé. Pourquoi foncer sur ce Trésors cachés & Perles rares ? Explication en five reasons chrono.

1. En premier lieu, on ne va pas se priver d’un album de CharlElie Couture. Discographiquement actif depuis 1978, à la tête de 23 albums studio et 17 BO de films, le garçon est une valeur sûre pour qui accroche un minimum à son univers et son approche artistique. Depuis ses Poèmes rock (1981) à l’excellent Lafayette (2016) enregistré en Louisiane, en passant par Solo Boys (1987) ou encore Casque nu (1997), aucun album n’est à jeter, et tous sont mêmes hautement recommandables. Certains plus que d’autres encore, mais peu importe. A intervalles réguliers, CharlElie Couture crée et offre de nouveaux titres qui font du bien. En d’autres termes, l’assurance de ne pas tomber dans une soupe insipide.

2. Plonger dans un album de CharlElie, c’est croiser des personnages vivants des tranches de vie, mais également explorer des moments suspendus en vue multi-angles. Trésors cachés & Perles rares n’échappe pas à la règle. Qui je suis, qui je fuis narre l’après d’une errance post-adultère sans avant, sans lendemain et sans engagement. Plus tôt, Goodnight Esmeralda #2 nous embarque dans une chronique nocturne faite d’images mentales et de clichés pris au hasard de la nuit. Avec un énorme clin d’œil à Keep on movin’ (Esmeralda 2nd) de l’album Solo Boys, ou la même nuit vue par un autre personnage. CharlElie est un génial conteur d’histoires, qui sait, en quelques mots et parfois peu de notes, faire apparaître des scènes tantôt photographiées, tantôt dessinées, tantôt sculptées. Plutôt logique pour un artiste multi-supports qui se définit comme multiste et à la recherche de l’Art total.

3. Un album de CharlElie, c’est aussi se livrer à des regards sur le monde du moment et sur soi-même. Faits divers et autres histoires renvoie, avec son texte presque récité, à la litanie des actualités égrenées sur nos multiples chaines d’info, tandis que Nés trop loin #2 raconte la quête et l’espoir d’un monde d’égalité(s). L’introspection personnelle est de mise avec Retourne-toi (#2), sorte de chronique douce-amère de l’adolescence et de sa part d’insouciance, ou Une main dans la mienne qui décrypte en mode piano blues ce que peut être le péril de la solitude et le besoin de l’autre pour ne pas s’égarer soi-même. Quant à Ecrire (littérature), c’est un véritable texte méta récité sur des samples et nappes électros. Une réflexion sur la création doublée d’une sensualité vénéneuse et torride. Sans doute mon titre préféré de cet opus.

4. Musicalement, où en est CharlElie sur ce 23e album ? Clairement dans le blues rock plutôt minimaliste, d’autant que ces versions sont faites pour partir en tournée Solo+ (si c’est possible un jour) sous un format piano-guitare (et parfois quelques invités au gré des dates et lieux de concerts). Du piano blues, du blues rock tendance Chicago blues, mais aussi du blues limite poisseux et ténébreux, à travers notamment Ecrire (littérature) et la nouvelle version de La ballade de Serge K : la déambulation en mode no future du désespéré et nihiliste Serge K qui renvoie autant au Quoi faire ? (1982) qu’à la BO et à l’univers de Tchao Pantin (1983). C’est clairement très bon, les arrangements sont hypnotiques et les 10 titres de l’album sont, textuellement comme musicalement, d’une résonance étonnamment actuelle et contemporaine.

5. Dix titres : tout à une fin, même les meilleures choses, et ce Trésors cachés & Perles rares en fait partie. Il se clôt avec Il neige sur Oxford, une sorte de profession de foi/manuel d’utilisation de l’album qui n’arrive qu’à la fin. Les 9 morceaux précédents dessinent, sans que l’on s’y attende au départ, une vision globale et cohérente de notre époque. Néanmoins, chacun d’eux nous sort de cette réalité par touches poétiques, comme autant de moments d’évasion pour mieux supporter le monde actuel tout en le regardant à travers le prisme CharlElie. Dans cette chanson, le personnage qui s’éveille en hiver, alors qu’il pensait être en juillet, c’est chacun de nous : l’auditeur de ce disque est rattrapé par ce « Me revoilà dans la réalité » : « On sait tous que la raison peut tuer l’imagination / Alors inventons des poèmes à tiroirs / Des morceaux de musique en forme de poire / Des histoires pleines d’espoir / Pour faire s’envoler l’esprit des grands et des petits ». Avec Lewis Carroll en référence appuyée, ce titre referme intelligemment et avec grande élégance Trésors cachés & Perles rares. En donnant immédiatement envie d’y retourner.

Après un mois d’octobre musicalement marqué par le brillant S16 de Woodkid, novembre et son flot de sorties débute de la plus belle des façons avec ce nouvel album de CharlElie. Trésors cachés & Perles rares porte bien son titre. Cette galette tombe à point nommé et réussit la double performance de parler pleinement des sensations de notre époque tout en nous permettant de nous en extraire. C’est assez brillant, et il n’y a aucune raison que cet album perde en qualité avec le temps, puisqu’il s’agit justement de titres parfois anciens repris/remaniés qui affichent toujours une sensibilité très actuelle. En attendant les (possibles) autres pépites à venir dans le mois, on remet CharlElie sur la platine et on s’évade. Sans retenue.

Raf Against The Machine

Reprise du jour n°3 : Where is my mind ? de The Pixies (1988) par Maxence Cyrin (2010) et The Motion (2019)

Triple combo pour ce jeudi avec un titre phare, un titre culte, un titre incontournable de ma discothèque : Where is my mind ? paru en 1988 sur Surfer Rosa, le premier et excellent album de The Pixies. Disque séminal et matriciel pour toute la scène rock à venir, du grunge de Nirvana aux sons bruts des Smashing Pumpkins ou de PJ Harvey. Bref, impossible de passer à côté, que ce soit à l’époque, ou encore de nos jours pour qui aime un tant soit peu le rock.

Surfer Rosa est un album brillant, rehaussé et illuminé en son exact milieu par Where is my mind ?, qu’on pourrait traduire strictement par « Où est mon esprit ? », un peu moins littéralement par « Où ai-je la tête ? ». Ce titre vit sa vie depuis maintenant 32 ans, étant maintes fois utilisé au cinéma ou dans les séries TV, ou encore repris par divers artistes. Côté ciné, on pensera évidemment au final de Fight Club accompagné de cette rengaine punk-dépressive dans sa version originale : rarement le propos d’un film et sa conclusion (notamment musicale) auront été aussi bien ajustés. No spoil pour celles et ceux qui n’auraient encore pas vu ce grand film de David Fincher, adapté du non moins grand roman de Chuck Palahniuk, mais si vous aimez les histoires qui retournent un peu le crâne, foncez, c’est du bon. Côté séries TV qui secouent la tête, on entend Where is my mind ? en fin de saison 1 de Mr. Robot (là encore, c’est judicieusement placé et c’est une belle référence à Fight Club), dans une version piano solo qui constituera notre première reprise.

Prenant le contrepied total des Pixies, de leurs guitares grinçantes et du son rock garage, Maxence Cyrin interprète seul, au piano, sa version de Where is my mind ?. A ce jour, c’est une des versions les plus émouvantes et touchantes que je connaisse de ce titre. Un mélange de tête à l’envers et d’apaisement qui semble raconter que, désormais, tout va aller mieux. Cette interprétation est disponible sur l’album Novö Piano (2010), constitué de 10 reprises au total. Si vous aimez cette version de Where is my mind ?, n’hésitez pas à découvrir le reste de l’album, pour y entendre des relectures inattendues de Lithium de Nirvana, Kids de MGMT ou encore Around the World de Daft Punk. Bref, Maxence Cyrin livre là une très chouette interprétation qui fait du bien.

Cerise et troisième élément du combo du jour, une reprise trouvée presque par hasard en farfouillant sur le Net dans les multiples versions de notre Where is my mind ?. Cette fois, c’est The Motion qui est aux commandes. Un artiste dont, en toute honnêteté, j’avoue ne pas connaitre grand-chose du parcours. En revanche, je me suis baladé dans son travail, puisque d’autres titres connus passent entre ses mains pour une réinterpréation retrowave/synthwave. Dans le cas de Where is my mind ?, ça sonne très proche de A Real Hero de College, entendu notamment dans le film Drive, et dont on avait fait un son estival du jour à relire/réécouter ici. Là encore, avec d’autres sonorités, The Motion livre une version apaisée et apaisante qui, tout en apportant sa bouffée d’air, conserve le mode tête à l’envers originel.

Si, comme moi, vous êtes dingues de ce Where is my mind ?, voilà donc l’original et deux confiseries pour le réécouter sous différentes formes et varier un peu les plaisirs. Si c’est plutôt le challenge reprise qui vous attire, vous êtes au bon endroit, puisque ce titre bénéficie de nombreuses reprises/versions, outre les deux proposées aujourd’hui. Si, enfin, c’est le besoin de bon son qui vous amène, j’espère vous en avoir apporté quelques minutes. Where is my mind ? A la porte du confinement.

Raf Against The Machine

Review n°61 : S16 (2020) de Woodkid

S16Sept longues années après The Golden Age (2013), premier album brillant et imparable, Yoann Lemoine aka Woodkid revient avec la redoutée et redoutable épreuve du second album. Entre temps, le garçon n’a pas manqué d’activités artistiques, malgré une annonce du retrait de la scène musicale en juillet 2014. Pourtant, dès 2015, Woodkid revient aux affaires en multipliant les créations et collaborations en tout genre et sur divers supports. Pour en arriver, voici quelques jours, à la sortie de S16, un deuxième album studio aussi espéré qu’attendu. Après une semaine d’écoute attentive et approfondie, verdict en cinq (peut-être six) minutes chrono de lecture.

La première chose qui saute aux yeux avec S16, c’est la noirceur qui l’habille. Le contact initial avec un album, outre l’achat, c’est sa pochette. Ici, point de clarté à l’horizon. Autant The Golden Age irradiait de sa blancheur, autant S16 affiche du noir. En quelque sorte, l’inverse chemin d’une Jeanne Added avec un Be sensational (2015) à la pochette sombre, puis un Radiate (2018) bien plus lumineux. Pour son second opus, Woodkid, vêtu de noir, enlace, sur fond noir, une créature noire, possiblement faite de goudron/pétrole et sortie de nulle part. Il l’enlace, ou se blottit dans ses bras : les deux interprétations sont possibles, surtout à l’écoute à venir. On ne le sait pas encore, mais une fois tout l’album absorbé, c’est cette image, et nulle autre, qui vous obsèdera. Comme une correspondance parfaite avec la musique de Woodkid.

L’album, venons-y. S16 n’est pas un album facile, encore moins simpliste. Son prédécesseur The Golden Age explorait une électro-pop épique et lyrique, à grands coups de percussions puissantes, d’envolées grandioses et d’une forme de démesure auditive qui emportait tout sur son passage. Dès la première écoute, il s’offrait pour que l’on puisse y plonger à l’envi, avec une forme de plaisir immédiat sans cesse renouvelable. S16 se place à l’opposé : s’il accroche notre attention dès la première écoute, il faudra en revanche y revenir plusieurs fois pour commencer à y entrer pleinement. C’est un disque épais et dense qui demande du temps, de l’investissement et de la persévérance. Bref, un contraste saisissant avec le monde de l’immédiateté qui est aujourd’hui le nôtre. Ne vous attendez pas à un The Golden Age bis : Woodkid ne ressert pas la même cuisine. Sept années sont passées pour lui, pour nous, et pour le monde. Autant dire une éternité, qui appelle une nouvelle façon d’aborder les choses.

Le simplisme aurait consisté, en effet, à repartir sur la lancée du premier opus, fort de ses 800 000 ventes (oui, oui). Ça aurait sans doute fonctionné, puisque The Golden Age se vend et s’écoute toujours par palettes. Pourtant, S16 emprunte une toute autre voie : celle de la mélancolie, du combat, de l’introspection, de la déconstruction, des ruptures et des cassures. Au printemps dernier (date initiale de sortie de l’album), on avait découvert le premier single Goliath, musicalement impressionnant et accompagné d’un clip assez vertigineux. L’homme contre les machines, la disproportion d’échelles, tout ceci dans un univers industriel renforcé par le visuel du 45 tours : un disque de disqueuse bien affuté. Ce premier extrait racontait un monde en lutte, l’Homme contre la pression et l’oppression, parfois l’Homme contre lui-même. Une sorte de préambule à ce S16 à venir. Oui, c’est bien tout cela dont l’album parle : un environnement chahuté, un monde chaotique fait de secousses et de bousculades.

Ce climat se retrouve pleinement dans les 11 compositions qui forment S16. Goliath ouvre le bal avec ses percussions tourbillonnantes, bientôt complétées par des nappes de programmations dark qui n’ont rien à envier aux moments les plus sombres d’un Blade Runner. Plus que tout, les variations rythmiques sautent aux oreilles. Oubliés les élans pop de 2013, même si déjà Woodkid jouait à l’époque avec les changements de rythmes. Ici toutefois, ces ruptures sont accentuées par des artefacts et des glitches sonores qui viennent raconter que tout est instable et fragile. Pale Yellow est typique de ce mélange cassures mélodiques/sons parasites. Presque tout autant que Highway 27, avec son ouverture percussions et boite à rythmes, qui nous emmènera jusqu’à sa fin (qui est également la fin du premier vinyle) dans une omniprésence de ces rythmes troublants. Entre ces 3 titres, In your likeness et Enemy jouent plutôt la carte de la fausse sérénité. Dans une ambiance beaucoup plus planante, le temps est cependant à l’introspection hypnotique, tout autant que mélancolique. Après ces 5 premiers titres, la claque est déjà puissante. Pourtant, S16 n’a pas livré tous ses secrets, puisqu’il reste un second vinyle et 6 titres à venir.

Et quels titres ! Reactor ouvre le second disque avec des chœurs qui rappellent le travail de Woodkid pour Louis Vuitton/Nicolas Ghesquière ayant donné lieu à une galette dont nous avions parlé voici quelques semaines. Le Suginami Junior Chorus (chœur japonais composé exclusivement d’enfants) apporte une énergie lumineuse inattendue qui relance l’album et l’enrichit encore, au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. Ce Reactor m’a clairement fait penser à la BO de NieR: Automata, peut-être la plus belle soundtrack du plus grand jeu vidéo de tous les temps. Rien que ça. Drawn to you enchaîne avec, une fois encore, ce rappel aux collaborations Louis Vuitton/Nicolas Ghesquière renforcé par les cordes orientalisantes. Se greffent toutefois de nouveaux glitches et artefacts sonores, semblables à ceux de Pale Yellow. Un titre somme, avant les trois suivants qui nous plongent dans un dépouillement presque total. Shift, So handsome hello et Horizons into battlegrounds jouent la carte voix/piano/programming. Shift est aérien, posé, presque lumineux. So handsome hello remet les percussions en avant pour se faire parfois inquiétant. Horizon into battlegrounds pourrait être une fin d’album, en mariant la voix de Woodkid à un piano qui ruisselle en gouttelettes magiques. C’est pourtant Minus Sixty-One qui fermera le voyage, avec le retour du Suginami Junior Chorus. Ce dernier titre s’ouvre calmement, pour monter en puissance et aller vers une intensité émotionnelle pour laquelle vous n’êtes pas prêts. Pas plus que je ne l’étais.

S16 est donc un album de l’instabilité, du chaos, de la bousculade, du combat, de l’équilibre. Mais il est également un album puissant, riche, complexe et émotionnellement ravageur. Deux raisons à cela. D’une part, les compositions de Woodkid foisonnent de trouvailles et d’inventivité. C’était déjà le cas avec The Golden Age, mais ce S16 monte encore en gamme. Vos oreilles vous diront merci pour ce travail d’orfèvre, cette minutie du détail sonore où rien n’est laissé au hasard. Aucun son en trop, ni aucun manquant. Tout est d’une justesse absolue et réveille des sensations parfaitement dosées tout autant que des émotions puissantes. Les compositions bénéficient en outre d’un programming rigoureux et imparable, de percussions exceptionnelles mais aussi d’instruments plus classiques comme des cordes et bois. Tout ce qui fait la richesse de la musique de Woodkid est sublimé par le mélange de ces ingrédients. D’autre part, le dernier instrument dont nous n’avons pas encore parlé, mais ô combien précieux et fondamental : la voix de Woodkid. Bordel, quelle voix ! Depuis les graves les plus ronds et puissants aux notes les plus hautes, le musicien utilise sa voix comme jamais. Il dessine des lignes mélodiques incroyables qui viennent se mêler aux compositions musicales, pour offrir une démonstration hallucinante de ses talents, et un paysage sonore encore inexploré.

Vous l’aurez compris : S16 est une véritable claque. En 2013, The Golden Age avait déjà tapé très haut. Sept années plus tard, Woodkid remet le couvert. A ce jour, c’est très possiblement mon meilleur album 2020 ever. Il faut croire que la mi-octobre est propice aux bijoux musicaux et aux albums parfaits. L’an dernier, c’était Dyrhólaey de Thomas Méreur (18 octobre 2019). Cette année, le S16 de Woodkid, tombé dans les bacs le 16 octobre. Ce disque est magistral et incontournable, pour ce qu’il raconte du parcours musical de son auteur/compositeur, pour ce qu’il dit de notre époque et du monde tel qu’il évolue, mais aussi pour son incroyable profondeur d’écoute. Après de multiples passages sur la platine, S16 se découvre encore et toujours, sans facilité mais sans non plus se cacher de quoique ce soit. C’est tout simplement un disque d’une richesse incommensurable qui ne fait que commencer son existence.

Je ne peux rien vous dire d’autre que de foncer, en sachant que, peut-être, S16 ne s’offrira pas immédiatement à vous. Il mérite la persévérance pour en explorer toutes les richesses. Là où il se pose, ce nouveau son de Woodkid est entêtant, permanent, obsédant, et saura venir se loger durablement dans chacun des recoins de vous. Comme le visuel de la pochette, véritable obsession/invitation, en fin de compte, au réconfort dans les bras de l’autre.

Raf Against The Machine

Reprise du jour n°2 : Baba O’Riley de The Who (1971) par Pearl Jam

Continuons notre inauguration de cette nouvelle rubrique Reprise du jour avec une virée rock à deux époques.

D’un côté, The Who, qu’on ne présente plus (mais faisons-le tout de même un minimum) : groupe britannique rock fondé à Londres en 1964 autour de Roger Daltrey (chant), Pete Townshend (guitare), John Entwistle (basse) et Keith Moon (batterie), toujours en activité après plusieurs interruptions. La formation a traversé divers courants rock au cours de quasiment six décennies. Avec Baba O’Riley, on est au cœur de la période opéras-rock et concept albums : Tommy (1969) et Quadrophenia (1973) encadrent Who’s next (1971), dont est tiré notre titre du jour. Oui, Who’s next, vous savez : l’album avec la pochette où les quatre lascars du groupe pissent sur une sorte de monolithe de béton façon 2001 : l’odyssée de l’espace. Musicalement, cet opus est surtout connu pour l’introduction de synthés et de pistes électroniques préprogrammées dans le rock de The Who. Et notre Baba O’Riley en est un parfait exemple dès l’ouverture de la galette. Morceau efficace, très rock dans l’esprit malgré les guitares reléguées au second plan, voilà une poignée de minutes qui envoie du bois. Depuis, le titre a été multi-utilisé, y compris dans des contextes absolument pas rock comme le générique des Experts : Manhattan. Mais également multi-repris, comme nous allons le voir de suite.

Puisque, de l’autre côté, nous avons Pearl Jam, qu’on ne présente plus non plus (mais faisons-le aussi tout de même un minimum) : nous sommes au tout début des années 1990, le grunge est porté par Nirvana, Soundgarden ou encore Alice in Chains. Et Pearl Jam, formé autour d’Eddie Vedder. En presque 30 ans de carrière et une belle tripotée d’albums, la formation de Seattle a fait les belles heures du rock, les miennes en tout cas. Dès le départ, je suis tombé dans leur son. Planté dans ma récurrente tenue jeans/Docs/chemise à carreaux sur t-shirt, j’ai poncé des albums comme Ten (1991), Vs. (1993), Vitalogy (1994) ou No code (1996). Depuis, je n’ai pas changé de fringues (enfin si, c’est plutôt le style qui est resté le même) et j’ai continué à écouter la bande à Vedder, et même Vedder seul dans l’exceptionnelle BO de Into The Wild. A quel moment dans tout ça Pearl Jam a-t-il repris Baba O’Riley ? Tout le temps. Le groupe s’est fait une spécialité de le jouer régulièrement en live, et souvent en clôture du show. En alternance avec une autre reprise, celle de Fuckin’ Up de Neil Young.

C’est mieux ? C’est moins bien ? Pour tout dire, c’est différent et c’est la même chose. Différent parce que la version de Pearl Jam éjecte tout synthé ou instrument électronique pour ne garder que de la guitare bien en avant. Dès l’intro, la boucle de synthé laisse place à un tapping saturé et un tempo moins rapide, qui va rapidement prendre une vitesse de croisière. Le son est gras, le son est rugueux, à l’image du riff post premier couplet (1:12 dans la version proposée). Plus électrique, plus animal, plus rageux. Plus efficace à mon goût, n’en déplaise aux puristes des Who (1:39 dans l’enregistrement originel). Ça défonce tout et rien que pour ces quelques secondes là je pourrais écouter le titre en boucle. Ce que j’ai d’ailleurs fait en écoutant un nombre incalculable d’interprétations live de Baba O’Riley par Pearl Jam. A chaque fois c’est la même baffe rock. Alors oui parfois la voix de Vedder chevrote et ne vaut pas celle de Daltrey, et oui la reprise écourte un peu le titre. Perso, je m’en fous un peu. Tant que le rock m’envoie du rock, je prends et je pardonne les quelques petites faiblesses, tant que l’énergie est là. Au-delà, c’est finalement la même chose parce qu’on a là deux fucking groupes rock qui envoient le bouzin. The Who ont créé la matière première, d’une efficacité redoutable et sans laquelle Pearl Jam n’aurait rien eu à reprendre, avec la puissance et la sincérité qui les caractérisent.

Je vous laisse vous faire un double shoot. De mon côté, j’ai S16, le nouveau Woodkid, à écouter. Oui, il ne sort que demain, mais comme chez Five-Minutes on est motivés et en précommande constante, la double galette a eu la bonne idée d’arriver aujourd’hui. En parlant précos, novembre s’annonce déjà comme assez dantesque en sorties. Ça tombe plutôt bien : on va passer de longs moments confinés, autant le faire en musique.

Raf Against The Machine

Reprise du jour n°1 : Motion Picture Soundtrack de Radiohead (2000) par Thomas Méreur (2020)

Deux titres pour le prix d’un, ou plus exactement deux versions d’une même pépite : voilà l’idée de fond pour cette nouvelle rubrique sur Five Minutes, sobrement intitulée Reprise du jour. Pour l’inaugurer, connectons-nous à l’actualité tout en retrouvant deux grands artistes.

D’un côté, Radiohead. On ne présente plus le groupe de rock britannique, emmené par Thom Yorke et les frères Greenwood. De ses débuts au milieu des années 80 à son Moon Shaped Pool (2016), voilà une aventure musicale qui nous a offert quelques-uns des très grands albums des dernières décennies. OK Computer (1997) en est un, figurant aussi dans ma top liste des albums parfaits. Amnesiac (2001) en est un autre, immédiatement précédé de Kid A (2000). Ces deux derniers LP constituant d’ailleurs un diptyque par lequel Radiohead a redessiné de nouvelles voies musicales qu’il s’est empressé d’emprunter. Kid A fête ses 20 ans : la galette est tombée dans les bacs le 2 octobre 2000. Soit 3 ans après OK Computer qui nous avait ravagé la tête de tant d’invention, de génie, de sons, d’énergie. Après cette torgnole artistique, tout le monde se demandait ce que Radiohead pourrait bien proposer de nouveau et d’aussi puissant. Réponse : Kid A.

De nouveau, rien à jeter dans cet opus, comme d’ailleurs très souvent chez Radiohead. L’album s’ouvre par Everything in its right place, titre annonciateur pour recaler les choses, sans aucune guitare. Si vous ne connaissez pas encore ce disque et ses merveilles, foncez : The National Anthem, Optimistic et autre Morning Bell vous feront passer un sacré moment. Et une écoute hors du temps, conclue par Motion Picture Soundtrack, qui ferme l’album comme il avait débuté : sans guitare, avec la voix de Thom Yorke enveloppée de synthés et de sons électro, finalement soutenue par des chœurs aussi lunaires que crépusculaires. Ce morceau est une pépite absolue, une parenthèse temporelle et une bulle d’émotions concentrées. Pour la beauté de sa composition et de son interprétation, mais également parce que l’on sait que c’est la fin. Du disque en premier lieu, mais ce pourrait être la fin de tout, et ce titre pourrait bien résonner comme une ode funèbre ou un mini-requiem. Dans les faits, il n’en fût rien : à peine un an plus tard, le groupe publie Amnesiac ; quant à nous, 20 ans plus tard, nous sommes toujours là (enfin il semblerait).

De l’autre côté, Thomas Méreur, toujours là lui aussi, pour notre plus grand plaisir. Son actualité à lui, c’est, dans quelques jours, la première bougie plantée sur ce qui reste, sans hésitation aucune, le plus bel album de 2019 : Dyrhólaey, sorti le 18 octobre 2019. Nous avions alors rencontré cet artiste à la fois discret et terriblement talentueux pour une review/interview à relire d’un clic ici-même. Il n’a jamais caché l’influence majeure de Radiohead dans son travail, ni l’importance du groupe dans sa vie. Comme un clin d’œil, il a choisi de saluer les 20 ans de Kid A avec une reprise de Motion Picture Soundtrack qui porte indéniablement sa touche artistique. A l’exception de quelques micro-ajouts électros sur la fin, nous voilà plongés dans une version épurée piano-voix à forte puissance émotionnelle.

Reconnaissons-le : il faut soit de l’inconscience, soit du courage pour s’attaquer à la reprise d’un Radiohead, particulièrement de ce Motion Picture Soundtrack qui me semblait intouchable et parfait (et donc sans aucune nécessité d’être touché). La version de Thomas Méreur me prouve le contraire. Sans doute est-ce son approche délicate et bourrée d’émotions tout autant que de talent qui vient sublimer le matériau de départ, déjà fantastique. C’est la marque des réinterprétations de très haut vol : lorsque l’artiste qui reprend a tout bonnement intégré en totalité l’esprit du titre visé, et qu’il le restitue avec sa propre personnalité. Vous l’aurez compris, la reprise de Motion Picture Soundtrack de Thomas Méreur ne relève ni de l’inconscience, ni du courage. C’est tout simplement un musicien qui en admire d’autres, qui le montre avec ses propres voix et sons, et qui n’a rien à leur envier dans le domaine poils qui se dressent/chialade.

La cerise ? Thomas Méreur a aussi mis en images (humblement comme il le dit dans son tweet) sa reprise de Motion Picture Soundtrack. Ce titre, que j’ai toujours perçu comme une forme de bande-son d’une époque qui s’achève, retrouve tout ce sens avec ce clip maison. En mode Tenet, nous regardons et écoutons la reprise, en avançant dans le temps et dans son écoute, alors que sous nos yeux nous le remontons puisque tout va à l’envers. Des images d’un temps perdu, mais qui sont toujours là et nous reviennent tout en s’évanouissant. Dans ce genre de moment, me reviennent aussi des pages d’Annie Ernaux dans Les Années (2008), un livre exceptionnel dont je ne me lasse pas. C’est tellement brillant et touchant que les mots me manquent pour vous dire l’effet que ce titre, ainsi que sa reprise et sa mise en images par Thomas Méreur me font.

Je préfère donc vous laisser plonger dans cet océan d’émotions. C’est évidemment un grand merci à Radiohead (comme toujours) d’avoir écrit ce titre. C’est une immense reconnaissance à Thomas Méreur de s’en être emparé de cette façon. Le genre de moment artistique qui rend ce monde un peu plus doux et plus supportable.

Raf Against The Machine

Review n°59 : Falaises ! (2020) de Mirabelle Gilis & Miossec

Souvenez-vous d’il y a 25 ans, d’un temps que, forcément, les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Au beau milieu de ces années 90 déjà chargées en pépites, de Radiohead à Pearl Jam en passant par Jeff Buckley ou Nirvana, débarque une sorte d’ovni dans la chanson française. L’album Boire de Miossec nous est tombé dessus en avril 1995. Sec comme un coup de trique et joué à l’os, voilà bien une galette qui prouve qu’on peut faire de la chanson française rock et décharnée en mode acoustique et avec du texte intelligent inspiré par les écueils de la vie. Thiéfaine chantait Errer humanum est en 1986, Miossec relance le constat à peine dix ans plus tard avec un album matriciel et séminal. Album d’ailleurs réédité le 18 septembre dernier, avec un nouveau mastering pour (re)découvrir ce grand disque.

Ce même 18 septembre, et presque comme un pied de nez à la vie, Miossec est de retour avec la sortie parallèle d’un EP sobrement intitulé Falaises ! Composé, enregistré et interprété avec sa compagne Mirabelle Gilis, ce maxi 45 tours (pensez à régler votre platine à l’écoute ;)) lâche 4 titres fabriqués pendant le confinement du printemps dernier. Les deux artistes ont passé ces longues semaines au bout de la Bretagne, dans une cabane en bois avec vue sur mer. Dans la double idée de faire quelque chose de cette étrange période, mais aussi d’ouvrir de nouvelles perspectives de travail, Falaises ! développe la collaboration Gilis/Miossec. Collaboration déjà aperçue puisque la violoniste avait rejoint Miossec en 2016 pour l’album Mammifères, puis sur la tournée (assez géniale d’ailleurs) qui avait suivi. Toutefois, on découvre ici un réel duo avec une co-écriture, un mélange des voix et des compositions à quatre mains. Tour du proprio en 4 morceaux.

En ouvre le mini-album, après être déjà sorti en single quelques semaines plus tôt. Le texte, construit comme un immense jeu de mots autour du En, raconte une histoire d’amour, tout du moins les différentes facettes d’une relation. Sans en éluder aucun aspect, en intégrant les hauts et les bas de la vie avec un(e) autre, ce titre s’inscrit dans la pure veine Miossec par sa thématique. On parlait de Boire plus haut, album dans lequel il y avait déjà ces questionnements et constats, que l’artiste n’a de cesse de développer depuis ses premiers titres. La nouveauté vient de la composition, avec une première partie très portée par des sons synthétiques et presque mécaniques déjà entendus sur l’album Les rescapés (2018). Puis, sans prévenir dans la dernière minute du titre, le violon de Mirabelle Gilis t’éclaire et te réchauffe tout ça en t’attrapant la gueule pour te réveiller et te dire que oui, il faut se focaliser sur le beau et le lumineux. Fatal et imparable.

Elle a pourrait passer pour beaucoup plus pop et léger que le précédent morceau. Il n’en est rien. Sur une partition qui rappellera Le roi (album Mammifères) tant par ses sonorités que ses arrangements, Gilis et Miossec posent là le portrait d’une femme en errance et en recherche d’elle-même. « Elle a tout pour elle / Mais elle ne le voit pas » : comment ne pas y voir, là encore, une préoccupation récurrente du chanteur, déjà ancrée dans Combien t’es beau, combien t’es belle (album Boire), Pentecôte (album 1964 en 2004) ou Le cœur (album Ici-bas, ici-même en 2014) ? La recherche de soi, c’est à la fois accepter une forme d’errance, mais aussi savoir à un moment voir qui l’on est et en accepter les aspects.

Tout ira bien est un titre de l’après. Après le merdier, après le confinement, après les baffes de la vie, après les sorties risquées et incertaines en mer, après les cauchemars, après le monde qui s’effondre et dégueule de s’être trop mangé lui-même, après les souffrances. Pris dans la tourmente, la solitude, les peines et la nuit, difficile parfois de se dire que le mieux arrivera. Ce sont trois mots simples, une phrase à la con, un truc qu’on peut (se) dire comme une expression toute faite ou auquel on peut se raccrocher comme la plume de Dumbo. Sous la plume et dans les voix de Gilis et Miossec, c’est surtout un morceau incroyablement serein et réconfortant, qui étale du baume sur nos plaies et nous enveloppe dans ses bras pour remplacer ceux de l’autre qui n’est pas et nous manque. Tout ira bien est un titre simple mais pas simpliste, en fait plus complexe et riche qu’il n’y paraît à la première écoute.

Presque naturellement après ce mini-parcours, Trop d’amour vient clore le EP. A la fois comme une conclusion au disque et comme un écho à Elle a, ce dernier titre dessine le portait d’un homme qui déborde et dégouline d’amour. Pas d’amour con et niais tout fabriqué. Non, de cet amour généreux et profond que l’on trouve chez les belles personnes. De celui qui nourrit les jolies rencontres et les belles relations. Seulement voilà, dans l’histoire, il n’y a personne pour accueillir ou recueillir cet amour là : « Tu as beaucoup trop d’amour / En toi / Et ça déborde, ça coule / Entre tes doigts / Comme un torrent / Que l’on n’arrête pas / Jour après jour dedans / Tu te noies ». Comment, en à peine 3 minutes, dresser le portrait et les errances (là encore) des gentils. Ceux qui font attention aux autres (parfois plus qu’à eux-mêmes) mais qui, parfois, faute d’autre à qui offrir cet amour, se retrouvent eux-mêmes submergés par ce trop-plein. Ceux qui ne comprennent pas toujours ce monde et ne s’en accommodent pas. Ce qui tombe bien (ou pas), car souvent le monde ne les comprend pas non plus.

Falaises ! ne dure que 13 minutes, mais il est d’une puissance et d’une richesse qui confirment que la qualité vaut mieux que la quantité. Reste à se pencher sur le titre du EP, à la lumière de cette écoute attentive. Faut-il y voir un avertissement de la proximité de la falaise, pour éviter d’en chuter violemment ? Ou au contraire, étant en pleine navigation errante et erratique, un signe de l’aperçu de falaises au loin, synonymes de terres ferme où se reposer enfin ? Double question rhétorique, tant la réponse semble être double. Voilà quatre titres beaux et efficaces qui posent, une fois encore avec Miossec, que la vie pourrait bien n’être que ça : une déambulation sur le fil du rasoir et sur le bord de la corniche, avec des chutes mais aussi des avancées, et, lorsque l’existence nous gâte un peu, un(e) autre pour nous tenir la main et à qui on le rend bien. Lorsque c’est composé, écrit et interprété avec tant de talent et d’émotions, on a juste envie de dire merci au duo Gilis/Miossec. Tout simplement.

Raf Against The Machine

Ciné-Musique n°8 : Under the Silver Lake (2018)

Cette semaine, je vous propose un Ciné-Musique un peu particulier. Il ne s’agit pas de revenir sur un score original, mais plutôt de mettre en avant deux titres qui avaient déjà leur petite vie avant d’intégrer la BO de Under the Silver Lake en 2018.

Under the Silver Lake, c’est quoi ? (question rhétorique pour les personnes qui ne l’ont pas vu, si vous le connaissez, vous savez. Quoique). Un film réalisé par David Robert Mitchell, qui commence comme un thriller hitchcockien, se termine comme une leçon de vie tout en passant par des moments surréalistes et lynchiens à souhait. Porté par la prestation de l’excellent Andrew Garfield, qui assure tout de même mieux dans ce rôle de Sam que dans la peau de Peter Parker (je dis ça, mais c’était avant de voir le reboot avec Tom Holland finalement), Under the Silver Lake ne mérite pas que l’on déflore son intrigue. En raconter plus, ce serait vous priver de l’expérience ciné qui vous attend, des rebondissements dans l’intrigue, de la galerie de personnages brillamment interprétés par un chouette casting… bref ce serait vous gâcher un beau moment de ciné.

Tout au plus, pourrait-on dire que Under the Silver Lake est accompagné d’une BO bicéphale. D’un côté, un score original de haute tenue, composé par Disasterpeace à qui on doit pas mal de BOs de jeux vidéo comme Fez, Hyper Light Drifter ou Mini Metro. De l’autre, une tracklist de titres préexistants qui ponctuent ce long métrage de près de 2h20 sans aucun temps mort. On pourrait détailler chaque titre entendu, mais là encore je vous laisse le plaisir de parcourir cette tracklist efficace au fil du film.

En revanche, attardons-nous sur une scène majeure à mes yeux. Elle intervient au bout d’une heure de film et constitue, en quelques minutes et deux titres, une charnière importante mais aussi un condensé de ce qu’est le personnage de Sam (aka Andrew Garfield donc). Sans rien spoiler, la scène se déroule dans une soirée privée en marge d’un concert privé où notre Sam s’est retrouvé invité par hasard, un peu comme Tom Cruise dans Eyes Wide Shut. La nature de la soirée n’est pas tout à fait la même, mais les deux scènes ont en commun de révéler au spectateur dans quelle ambiguïté se trouve le personnage. Ici coincé entre deux époques (l’adolescence et l’âge adulte) autant qu’entre deux états (l’euphorie insouciante et sexuelle, puis la redescente), Sam se cherche au cours de ce thriller/parcours initiatique.

Cette ambivalence est racontée à la fois à l’image par les choix de cadrage et la réalisation de David Robert Mitchell, mais aussi par les deux titres qui s’enchainent à ce moment là. Premier temps, R.E.M. et son What’s the frequency, Kenneth ? qui ouvrait efficacement l’album Monster en 1994. Un son pop-rock débridé qui incarne les soirées ados festives et permet à Sam/Andrew Garfield de se livrer à une prestation de danse alcoolisée et décomplexée. Si ça ne rappelle rien à personne, moi ça me renvoie à des fiestas lycéennes/étudiantes où on ne se posait pas de questions et où il s’agissait surtout de prendre son pied et de faire un peu le mariole, en espérant qu’une jolie fille aurait envie de nous suivre. Ce qui aurait été le cas pour notre Sam version ado, s’il n’était pas rattrapé par la dure réalité. Le jeune homme, sous ses airs d’ado nonchalant et sympathique, est aussi un adulte trentenaire apathique dont le corps le trahit (parfois).

C’est le cas en pleine prestation corporelle, alors que l’extase est bien là et que le plan cul semble à portée de langue. Deuxième temps, White Town et son Your Woman sorti en 1997. Le groupe britannique livre cette année-là un single qui va cartonner plutôt bien, et se voir repris en divers lieux et occasions. On entend Your woman assez furtivement (et dans une version légèrement remixée) lorsque notre Sam est en redescente d’orgasme avorté, mais suffisamment pour en saisir toute la détresse et la mélancolie. Oui, Sam est un homme adulte désœuvré et un peu paumé. Non, il n’a plus 18 ans dans son corps, même s’il y est resté bloqué d’une certaine façon (qui pourrait l’en blâmer ?). C’est une sorte d’égarement qu’on lit sur le visage d’Andrew Garfield à ce moment du film, grandement soutenu par le sample de Your Woman tiré de My woman, un titre jazz de Al Bowlly sorti en 1932. En quelques plans et une poignée de notes, le film nous livre les tiraillements d’un personnage miroir, comme une vision de nous-mêmes, coincés entre deux époques et deux mondes.

La scène ne dure que quelques minutes. Elle est au cœur d’un film qui en contient des dizaines d’autres de ce niveau. Aucune hésitation à avoir face à ce Under the Silver Lake. C’est un film brillant du début à la fin, même après plusieurs visionnages. Avec une BO qui donne envie de ressortir ses vieux albums de lycéens et d’étudiants, de monter le son et de s’y noyer. Quand un film en raconte autant en passant majoritairement par l’image et le son, on est en présence d’un vrai réalisateur. Et on se souvient que tout ça porte un nom : c’est de l’art.

(Et en plus, les 2 clips sont extra)

Raf Against The Machine