Pépite du moment n°36 : Minidiscs [Hacked] (2019) de Radiohead

a2980258520_16La pépite du jour/du moment l’est à double titre : elle est disponible depuis quelques heures et ne le sera plus dans quelques jours. Tout autant qu’elle pourrait être une pépite intemporelle. Non, votre humble serviteur n’a pris aucune substance particulière, et oui j’écris à jeûn, en pleine maîtrise de mes propos. Retour quelques heures en arrière pour comprendre l’affaire.

Hier, mardi 11 juin, nous apprenons, et la planète entière avec nous, que Radiohead s’est fait hacker une pile de minidiscs contenant des sessions de la période 1995-1998. Soit, pour resituer les choses, à cheval deux ans avant et un an après la sortie de OK Computer (1997) qui reste à mes yeux un sommet du groupe. Peut-être le sommet, en tout cas un album que je n’hésite pas à classer dans la poignée d’albums parfaits. Le genre où il n’y a aucune note à retirer, aucune à ajouter, pas un mot à changer, pas un arrangement de travers. Une pépite intemporelle.

La bande à Thom Yorke s’est donc fait piquer un lot de minidiscs contenant des sessions de la période OK Computer. Pas un minidisc (sinon ça ne fait pas un lot), pas deux, pas cinq. Non. Dix-huit minidiscs, pour une durée totale de près de 18h. Petite parenthèse rétro-technologique : le minidisc, pour ceux qui l’ignorent, est une invention de Sony, qui permettait d’enregistrer 80 minutes de sons sur un support de la taille d’une disquette mais en qualité CD. Une aubaine pour tous les musicos de la Terre, car l’objet était transportable et de haute qualité.

Bref, Radiohead s’est fait piquer 18 minidiscs, pour lesquels une rançon de 150 000 $ est réclamée au groupe. Réaction des intéressés : ni une ni deux, loin de se plier à la rançon, ils ont décidé de tout balancer sur la plateforme Bandcamp, afin que tout amateur doté d’une connexion internet correcte puisse profiter de ces sessions. A l’origine, rien de ce matériel sonore n’était destiné à être rendu public, mais le groupe a fait le choix de couper l’herbe sous le pied des hackers.

Depuis hier 11 juin donc, et pour une durée de 18 jours (soit jusqu’au 29 juin), les 18 minidiscs sont librement à l’écoute sur Bandcamp sous le sobre titre Minidiscs [Hacked]. Mais ce n’est pas tout : moyennant 18 £, il est possible d’acheter, et donc de conserver à vie (notamment en les téléchargeant) ces 18 heures de sessions OK Computer. D’aucuns parleront d’un gros coup de pub, ou d’une démarche bassement commerciale. A cela, je répondrais plusieurs choses.

Primo, ce serait bien mal connaître le groupe, qui s’est par exemple déjà illustré en octobre 2007 en mettant en ligne (presque) gratuitement son album du moment In Rainbows. On pouvait alors le récupérer sans frais, tout en versant la somme à laquelle on estimait la valeur de l’opus. Deuzio, il s’agit là de sessions autour de OK Computer, album qui n’a plus rien à prouver, et qui n’a pas besoin d’un énième coup de promo pour être le bijou q’iil est déjà. Tertio, l’intégralité des fonds récoltés sera reversée à Extinction Rebellion, un « mouvement de désobéissance civile en lutte contre l’effondrement écologique et le réchauffement climatique lancé en octobre 2018 au Royaume-Uni ». Bénéfice financier pour Radiohead = pas un rond.

La question fondamentale reste toutefois la suivante : que valent réellement ces 18 heures de sessions ? J’avoue humblement ne pas m’être englouti les 18 minidiscs en totalité depuis hier soir, mais je suis tout de même allé y piocher des passages au hasard, pour pouvoir signaler rapidement cette news et en dire quelques mots. N’y allons pas par quatre chemins : ce matériel sonore s’adresse avant tout aux gros fans de Radiohead, lesquels y trouveront en revanche plus que leur compte. Les minidiscs sont bourrés de versions alternatives, maquettes de travail, démos déjà bien abouties, expérimentations, et aussi des moments live.

Les oreilles connaisseuses y trouveront de bien belles choses, tout en ayant sous la main de quoi mesurer les méthodes de travail et l’incroyable richesse créative du groupe. Au-delà, les oreilles clientes de bon son n’auront qu’à se laisser porter par la magie Radiohead qui opère, même sur des sessions et documents sonores non aboutis et destinés à rester dans des tiroirs. Et puis merde, 18 heures pour replonger dans l’époque OK Computer, ça ne se refuse pas. Surtout pour quelques euros destinés à des gens qui cherchent à sauver la planète.

En un mot comme en cent : foncez sur ces Minidiscs [Hacked] et goinfrez vous de tout ce bon son. Il vous reste 17 jours, et plus si affinités.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°31 : Bigmouth strikes again (1986) des Smiths

Parce que la semaine est décidément bien chargée, et aussi remplie de tout un tas de news toutes plus ahurissantes et connes les unes que les autres (#vivelesystèmeetsesaberrations), une bonne plongée dans le rock s’impose. On l’a déjà dit ici, et on ne le redira jamais assez, le rock c’est la vie, et parfois le rock peut sauver la vie. Le son du jour nous ramène 33 ans en arrière, au cœur du 3e album studio des Smiths, The Queen is dead.

Sans doute mon album préféré, même si les autres sont tout aussi recommandables, cet opus recèle 10 pépites, mais nous nous arrêterons sur Bigmouth strikes again. Littéralement, « La grande gueule frappe encore ». Il y a bien sûr ce message-titre, qui nous rappelle que, dans ce monde sans pitié (au passage, un excellent film d’Eric Rochant, de 1989, à revoir d’urgence), il vaut mieux jouer les rageux et l’ouvrir un peu et quand il le faut pour défendre ce à quoi l’on croit. Sans quoi on prend le risque de se faire croquer tout cru.

Au-delà de cette intention rageuse et de la violence des paroles, il y a surtout une énergie ahurissante, portée à la fois par la voix de Morrissey et la guitare claire et aérienne de Johnny Marr. Putain ce riff-gimmick de guitare ! Que l’on retrouvera d’ailleurs presque note pour note, comme un clin d’œil, chez l’excellent Nakhané dans son titre Clairvoyant (2017).

Je m’égare… si peu. Bigmouth strikes again et par extension The Smiths, ce sont des images du passé, des moments de vie au lycée, l’audace de la jeunesse et la timidité de l’adolescence, le goût des premières bières au bar, la fille du 3e rang en cours de philo qui me plaisait hyper de ouf et que j’ai jamais osé aborder, la fumée des premiers clopes au bord de l’eau, les interrogations sur l’avenir, le bac en approche, le départ vers les études, l’envie de bouffer le monde et, souvent, l’incapacité à le faire. Le doute à combattre jour après jour. L’enfermement dans des blocages de merde d’où seule la musique pouvait me tirer.

Il y a eu une palanquée de sons accompagnants et salvateurs comme ça. Le Velvet, les Stones, Pink Floyd, Led Zep, les Doors, et bien d’autres. Les Smiths en font partie. Et ce titre-là n’y est pas étranger.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°30 : Mars balnéaire (2014) de Flavien Berger

Amis lecteurs, que faites-vous donc par ce beau et chaud week-end ? Les possibilités ne manquent pas, et selon où vous vous trouvez actuellement, les occupations peuvent être diverses et variées. Une pétanque à l’ombre des platanes, un coup de pêche à la ligne, une sortie vélo, une séance shopping dans l’ambiance climatisée des grands magasins, une séance lecture de Vernon Subutex dans le jardin avec un thé (vert, on ne le dira jamais assez) à portée de main, une sieste (crapuleuse ou pas) au creux du canapé tous volets tirés… D’autres encore seront les pieds dans l’eau océanique, ou bien à savourer des températures moins harassantes à proximité de chez nos amis belges avec, cette fois, une bonne bière fraîche (ambrée, on ne le dira jamais assez) à portée de main.

En ce qui me concerne, j’ai une furieuse envie qui pourrait regrouper à peu près tout ça, et bien plus si affinités. Envie d’ailleurs, de grand air, il me semble que c’est le moment de se faire une virée sur Mars Balnéaire. Voilà un lieu à la fois étrange et captivant d’où Flavien Berger nous a envoyé une carte postale voilà déjà 5 ans. C’est un coin que j’ai déjà parcouru à plusieurs reprises, un endroit auquel je repense régulièrement. Où je me transporte quand j’ai besoin de me retrouver dans ma bulle. Dont j’ai envie de vous parler.

Accueillis par des sonorités électro et simili-tibétaines, on y entre en tongs, en baskets, ou tout simplement pieds nus, parce qu’après tout pieds nus on est bien. Il suffit ensuite de se laisser glisser sur les mots de Flavien Berger : « Plus de Lune, juste une Terre / Dans le ciel, face au désert / Mille dunes, sous la mer / Artificielle et circulaire ». Une ambiance irréelle, surréaliste, d’une autre dimension et à la fois très palpable, portée par des boucles qui sentent un peu le dub, mais un dub en apesanteur. Normal, on est sur Mars.

Et, clairement, aucune envie d’être ailleurs. Je vous encourage à aller tremper vos corps échauffés et vos oreilles impatientes (et inversement) dans le liquide de cette station balnéaire pas comme les autres. Difficile de retranscrire les sensations qu’on trouve sur place. C’est à la fois de l’excitation, de l’incrédulité, de la fascination, un incroyable univers des possibles. Une attraction encore jamais connue qui changera votre vie pour toujours. Une sorte de truc qui fait bander la vie. Moi aussi, « J’aime Mars pour sa lumière, pour toutes les choses que je peux y faire / Me baigner dans les cratères sous la tempête de poussière / Me délecter de ta chair à l’ombre des panneaux solaires ».

Il y a tout ça à faire sur Mars balnéaire. Tout ça et bien plus. Il y avait un bon moment que je voulais vous parler, sans réussir à trouver les bons mots, de cet incroyable petit coin du monde auquel je ne connais aucun équivalent. Je ne sais si j’y suis parvenu, par ces quelques touches verbales, mais j’espère que le message est passé et que vous oserez franchir le pas et découvrir ce bon son. Que dis-je, cette exquise bulle sonore et vitale dont je ne suis, manifestement, jamais vraiment revenu.

Raf Against The Machine

Five reasons n°11 : Everything not saved will be lost part. 1 (2019) de Foals

Foals_Standard_pk3000x3000_0On avait laissé Foals pas tout à fait en mauvaise posture, mais sur un album en demi-teinte. What went down, sorti en 2015, avait peiné à convaincre. Non pas qu’il était mauvais : voilà un album rock, avec des guitares et de l’énergie. Mais, au regard des albums précédents avec notamment Holy fire (2013) et surtout l’excellent Total life forever (2010), Foals semblait un peu en perte de vitesse et donnait l’impression d’avoir perdu son identité. Des groupes comme Arcade Fire, Archive ou encore Foals nous ont habitués à teinter chacune de leur galette d’une touche bien personnelle et immédiatement identifiable. Or, ce feu sacré (#vousl’avez?) foalsien était quelque peu retombé avec What went down. C’est donc avec à la fois appréhension et excitation que l’on attendait ce nouvel opus, pour savoir si la flamme est de retour.

La réponse est oui, absolument oui. Foals livre avec Everything not saved will be lost part. 1 son meilleur album depuis ce Total life forever porté aux nues. Et peut-être son meilleur album tout court. C’est une raison suffisante pour vous jeter dessus, mais pour convaincre les plus hésitants, en voici cinq autres.

  1. Cet album est d’une cohérence assez incroyable. On ne parlera pas de concept-album (c’est bien autre chose), mais d’une galette dont vous n’apprécierez la grandeur qu’en écoutant les titres dans l’ordre, les uns après les autres. Piocher l’un ou l’autre au hasard reviendrait, comme dans tout bon album, à passer à côté des intentions et du voyage proposé.
  2. Foals se livre à un énorme travail sur les sons et sonorités, à la fois en termes de recherche et de construction. Les différentes pistes mélangent des instruments qu’on pensait incompatibles, dans un savant équilibre avec la voix selon l’ambiance souhaitée. Moonlight ouvre la danse avec son synthé et une guitare lunaires et la voix de Yannis Philippakis, alors que plus loin, White onions mixera des sons très aériens et d’autres bien plus gras et ronflants. Ce cocktail est inattendu 4 ans après What went down, mais il est réussi et autrement plus excitant.
  3. La force d’un album réside aussi dans sa capacité à glisser en nous, sans qu’on s’en aperçoive, une mélodie qui ne nous quittera pas. C’est le cas avec notamment In degrees, son ambiance groovy et sa ligne de basse saturée en boucle, qui me rappelle l’effet que m’avait fait Everything now de Arcade Fire, sur l’album éponyme. Ou encore On the luna, qui ouvre la face B avec un son très 80’s et plein de bonne énergie.
  4. Transition toute trouvée… Everything not saved will be lost part. 1 est un disque monstrueusement bourré d’énergie. Dès Exits, qui fut le premier single sorti, Foals lâche les chevaux (#vousl’avezbis?) dans une composition rappelant furieusement Depeche Mode qui aurait branché une guitare un peu lourde pour quelques riffs bien gras. L’énergie ne faiblit pas d’un iota, même lors de titres apparemment plus calmes, comme Café d’Athens avec sa voix plus posée tel un instrument parmi le vibraphone et les percussions très présentes. Ou encore Sunday, ou la ballade revisitée par Foals : un titre d’éveil du dimanche matin qui évoque le corps tiède de son amoureux.se sortant de sa nuit pour venir se blottir en nous.
  5. L’album se clôt avec un titre à la fois provocateur et teaser à mort : I’m done with the world (& it’s done with me). D’une, c’est ici un peu la renaissance de Foals et c’est donc paradoxal de dire qu’on en a fini. De deux, on sait bien qu’on est loin d’en avoir fini, puisque l’opus Part. 2 sortira à l’automne, et il est inutile de préciser qu’on a très très hâte d’entendre ça. Pirouette ultime pour ce Part. 1 : un titre piano-voix-synthés, en décalage complet avec l’avalanche rock du reste des titres, comme une façon de dire « Et oui, ça aussi on sait le faire ».

Everything not saved will be lost part. 1 est sorti en mars dernier, et si vous ne vous êtes pas encore jetés dessus, foncez ! Et pour allier le plaisir des oreilles et des yeux, je ne saurais que trop vous conseiller le format vinyle, qui permet d’apprécier pleinement la splendide pochette créée pour l’occasion.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°29 : Infinie solitude (2004) de Bazbaz

Après le Massive Attack ressorti des années passées par Sylphe, on continue notre balade dans le rétroviseur avec un titre de Bazbaz qui affiche déjà 15 années au compteur. Pourquoi cette Infinie solitude (2004) m’est remontée à la surface soudainement ? Je n’en sais rien, même si j’en ai en fait une petite idée.

Bazbaz, c’est Camille Bazbaz, qui fut initialement organiste du Cri de la Mouche, un groupe actif entre la fin des années 80 et le milieu des années 90. Avec des titres comme J’aime les escalators ou Les seins de ma femme, la formation se fait une place dans la scène rock française de l’époque, et dans nos oreilles aussi. C’était cool Le cri de la Mouche. C’est moins cool que ça se soit définitivement arrêté en 1996 avec le décès du chanteur, Thomas Kuhn.

Bazbaz, c’est ensuite une carrière solo, entre BO de films pour Pierre Salvadori et albums studios. Ces derniers étant en solo, ou accompagnés de bien belle manière par Winston Mc Anuff, musicien reggae trop méconnu à mon goût. Infinie solitude ouvre Sur le bout de la langue, 3e opus de Bazbaz qui recèle bien d’autres titres assez ouf : pour ne citer que ceux-là, allez aussi écouter Tutto va bene, Crocodile, ou encore l’excellent Psychologie féminine qui clôt la galette.

Infinie solitude, c’est quoi ? Un parfait morceau d’ouverture d’album et d’entrée dans l’univers doux-amer de Bazbaz. Porté par un orgue omniprésent, le texte donne le ton : « Puisque qu’on a fait c’que l’on a pu / Puisqu’on n’a plus c’que l’on avait / C’qu’on a vécu, on l’a perdu / Dans notre infinie solitude ». Sur le fond, puisque Bazbaz, au fil de ses morceaux, interroge la vie, le temps qui passe, ce qui reste, ce qui s’en va, et finalement ce qui nous reste et nous constitue. Sur la forme aussi, avec cet incessant travail sur les sonorités des mots et sur les boucles verbales. Tout ceci dans une fausse nonchalance teintée de nostalgie mais aussi d’une furieuse tendance à glander, à jouir de la vie et à jouir tout court.

Infinie solitude, c’est le parfait morceau qui va tout à la fois gratter un peu là où ça démange quand tu te réveilles seul et étaler un baume apaisant sur ces constats et questionnements de l’esprit. C’est la force de cette pépite intemporelle. Une sorte de son à double effet qui accompagne ta propre solitude pour le meilleur et pour le pire, pour le pire et pour le meilleur.

Pourquoi cette Infinie solitude m’est remontée à la surface soudainement ? J’en ai une petite idée. En fait, je sais très exactement pourquoi.

Raf Against The Machine

Cinémusique n°2 : Requiem (2018) de Agar Agar vs. Stanley Kubrick/Wendy Carlos

Si tout s’était bien passé, j’aurais dû chroniquer cette semaine un album récemment sorti, marquant le retour plutôt très réussi d’un groupe anglo-saxon qu’on aime beaucoup chez Five-Minutes. Oui mais voilà… tout ne s’est pas bien passé, du moins tout ne s’est pas passé comme souhaité pour avoir le temps de décortiquer et d’écrire proprement sur ladite galette. Même si tout ce qui n’est pas sauvegardé sera perdu, je me rattrape très vite pour partager avec vous ce retour flamboyant, à écouter allongé sous des arbres aux feuilles rouges en croquant une tablette de chocolat Poulain (#jepeuxpasfairepluscôtéindices).

Malgré ce contre-temps, vous ne repartirez pas les mains ou les oreilles vides, puisque nous allons réécouter ensemble un morceau de Agar Agarduo français composé de Clara Cappagli et Armand Bultheel. Et si ce qui suit vous semble familier, rien d’étonnant : le copain Sylphe avait chroniqué jadis l’album The Dog and The Future (un Five Titles à retrouver d’un clic ici). Non, je n’innove pas, et oui je reprends sans hésitation un chemin tracé par ma moitié bloguesque.

Je vais même faire pire, en pillant honteusement ses quelques lignes lorsqu’il évoquait ce Requiem, morceau de presque clôture de The Dog and The Future : « Requiem est un morceau d’une douceur sépulcrale. L’impression d’une musique classique jouée par un orgue robotique qui démontre le potentiel pouvoir cinématographique du duo ». Tout ce que je peux ressentir à l’écoute obsessionnelle de ce titre est ici synthétisé. Et tout cela va un peu plus loin encore : impossible d’écouter ce Requiem sans penser immédiatement aux bandes originales d’Orange Mécanique et The Shining. Des BO que Stanley Kubrick voulait comme un lien entre la musique classique qu’il chérissait tant et les synthés et machines du moment. Vous voyez le lien avec les mots de Sylphe ?

Un récent et énième revisionnage de The Shining m’a remis en pleine tête le génie absolu de Kubrick dans l’exploitation de sa bande son. Sur ce film, comme sur Orange mécanique, le réalisateur s’est adjoint les talents de Wendy Carlos, une compositrice absolument géniale, créatrice de sons et de machines. Elle n’hésitera pas à interpréter des pièces classiques sur des instruments des années 60 et 70, parfois de sa fabrication, pour en faire quasiment des titres pop-électro d’une puissance émotionnelle qui confine à l’indécence. Une de ses reprises inoubliable restant l’Ode à la joie de Beethoven, entendue dans Orange Mécanique.

Un état d’esprit que l’on retrouvera dans la bande-son de Room 237, l’hallucinant documentaire référence sur les multiples interprétations possibles autour de The Shining, par des fans hardcores. Et qui est aussi très présent dans ce Requiem : impossible que nos deux Agar Agar n’aient pas pensé à Wendy Carlos et Stanley Kubrick en composant ce morceau absolument bouleversant qui se joue en deux étapes. Une première partie instrumentale, solennelle, qui permet d’entrer dans la composition comme on sortirait de la vie. Puis une seconde partie où surgit une voix venue de nulle part pour nous ramener partout où la vie existe et où l’émotion peut nous submerger.

C’est irrésistible de beauté. Je suis capable d’écouter en boucle des dizaines de fois ce Requiem. Et capable, tour à tour, d’en verser des larmes puis de sourire dans la lumière avant de relancer la platine. Je me dis que c’est un beau morceau pour accompagner qui quitterait ce monde, mais aussi et surtout que c’est un beau morceau pour y rester dans ce même monde. Dont acte. Je vais me réécouter une fois de plus le Requiem d’Agar Agar. Et pour les plus curieux, si vous avez un peu plus de 5 minutes devant vous, je vous ajoute des petits plaisirs bonus. Listen, enjoy, listen again. Et n’arrêtez jamais de revoir les films de Kubrick.

Raf Against The Machine

Five titles N°6 : A plus tard crocodile (2005) de Louise Attaque

R-5803457-1403109650-5253Alors, vous l’aviez (#semainedernière) ? Oui, nous allons replonger un moment dans A plus tard crocodile (2005), le 3e excellent et incontournable album de Louise Attaque, qui connaît ces jours-ci une réédition très stylée en vinyle de couleur jaune, dans une sobre mais efficace pochette jaune unie. Pourquoi donc revenir sur un album qui s’apprête à fêter ses 15 ans ? Parce qu’on est face à une galette qui réussit à mêler diversité des compositions tout en offrant une cohérence de dingue, et qui mérite toute notre attention. Tentative d’éclaircissement en 5 titres (et plus si affinités).

  • Ouverture de l’album avec La traversée du désert, et son texte a capella : « Il y a rien faire par moments / regarder le monde à l’envers, croire en tout / en l’éphémère, décider de l’avant / car il y a dans l’air, par moments / ce léger souffle, séduisant / peut-on rester débutant, apprivoiser ses nerfs ? » Tout est annoncé en quelques mots. Une invitation à l’oisiveté, pour un album absolument pas paresseux. Mais aussi la double proposition  d’un autre regard, et d’avancer en devenant meilleur.
  • Sean Penn, Mitchum, ou la lecture du trip-hop par Louise Attaque. Un morceau aux antipodes des Ton invitation et Les nuits parisiennes qui ont propulsé le groupe au sommet des charts dès 1997. Le son est posé, le tempo slow-down. Tout ça livré dans un écrin de sons électros et de collages sonores. Des samples en veux-tu en voilà, un texte lui aussi en boucle qui prend son temps et le temps de s’insinuer dans les moindres recoins de nous. Les touches électros de Sean Penn, Mitchum étaient d’ailleurs déjà en gestation dès Notre époque (2003), le second album de Tarmac (le duo Gaëtan Roussel et Arnaud Samuel, violon de Louise Attaque). Voilà un des plus beaux morceaux que je connaisse, tout album et artiste confondu.
  • Manhattan fait partie des titres plus pop-rock qui rappellent le passé de Louise Attaque. En cela, il se connecte directement avec, sur ce même album, Si c’était hier, Nos sourires ou Shibuya station. Et plus avant avec la veine des premiers albums et des titres comme Savoir ou L’imposture sur le premier album Louise Attaque (1997), Qu’est-ce qui nous tente ou D’amour en amour sur le second opus Comme on a dit (2000).
  • Il y a ensuite un lot de titres parsemés tout au long de A plus tard crocodile, mais toutefois indissociables les uns des autres par leur thématique : Oui / non, Depuis toujours, La nuit, Est-ce que tu m’aimes encore ? Les mélodies sont différentes mais ces textes-là creusent déjà le sillon du futur Gaëtan Roussel en solo. Sortes de rengaines amoureuses qui posent les questions des liens humains, de la vie amoureuse, de la durabilité et la persistance des sentiments. Autant de boucles interrogatoires qui remonteront à la surface dès Ginger (2010), premier album solo, au travers de Dis-moi encore que tu m’aimes ou Des questions me reviennent. Echos dans son dernier album Trafic (2018) et Tu me manques ou Début. Echos aussi dans le dernier Louise Attaque Anomalie (2016), dans Il n’y avait que toi ou Du grand banditisme. Des questions en outre déjà posées chez Tarmac, lorsqu’on écoute Dis-moi c’est quand, Longtemps ou Ces moments-là.
  • Et clôture de A plus tard crocodile par Ça m’aurait plu. Une ballade aux airs apaisés qui relance pourtant de multiples cogitations, tout comme les titres de clôture des albums futurs : Se souvenir des belles choses sur Ginger (2010), Un peu de patience sur Anomalie (2016), Tout va mieux partout sur Accidently yours (2017) de Lady Sir (l’album duo avec Rachida Brakni), Début sur Trafic (2018). L’art assumé de sans cesse relancer la boucle. Ces même boucles dont, justement, Louise Attaque s’est fait la spécialité. Ici, Ça m’aurait plu résonne comme une clôture (temporaire) de Louise Attaque : une histoire qui se referme en mêlant le plaisir de l’avoir vécu et les pistes non explorées. Pistes que Gaëtan Roussel défrichera et développera dans ses créations futures.

A plus tard crocodile est un album somme dans ses émotions et dans ses intentions. Un bilan d’étape de l’aventure Louise Attaque et une flopée de titres variés pour un ascenseur émotionnel qui s’arrête à tous les étages. Mais aussi un réel incubateur pour les projets à venir de Gaëtan Roussel, qui , après avoir aussi été Tarmac, sera également Lady Sir, de nouveau Louise Attaque et avant tout lui-même.

A la base de cette carrière multiforme et d’une cohérence à faire pâlir d’envie bien des musicos, Louise Attaque irrémédiablement gravée, telle une matrice originelle. Je peux bien me réjouir des autres formes de Gaëtan Roussel, je reviens sans cesse et régulièrement à Louise Attaque. Et particulièrement à ce A plus tard crocodile qui, rien que dans son titre, est une invitation du moment tout autant qu’une promesse à se retrouver. Sans larmes (#elleétaitfacile), pour le plaisir des souvenirs et de l’univers des possibles.

Raf Against The Machine