Review n°38 : Dyrhólaey (2019) de Thomas Méreur

Nous y sommes : presque un an jour pour jour après une pépite/preview publiée ici même, Thomas Méreur sort demain 18 octobre son premier album, sobrement intitulé Dyrhólaey. Projet personnel, invitation au voyage et réflexion introspective, découvrons ensemble ce magnifique album, en compagnie de Thomas qui s’est prêté au jeu de l’interview.

DyrholaeyN’y allons pas par quatre chemins : Dyrhólaey est une pépite absolue. Le choix musical est minimaliste, autour de compositions piano-voix (à l’exception de 3 titres piano solo sur lesquels nous reviendrons) parfois soutenues par quelques touches de Prophet V. D’aucuns pourraient y voir une recette éprouvée. Il n’en est rien. Cette formule faite d’un son naturel, brut et dépouillé fonctionne à merveille. Dès les premières notes d’Apex, titre d’ouverture, la magie opère. C’est à la fois une envolée vers des terres lointaines et un voyage introspectif en nous-mêmes. Le genre de son qu’on s’imagine écouter tout autant les yeux grands fermés dans de grands espaces qu’au coin du feu en solitaire.

Pour les grands espaces, ça tombe bien. Dyrhólaey est aussi le nom d’une petite péninsule sur la côte sud de l’Islande. Et ce titre n’est pas un hasard, comme l’explique Thomas :  « L’Islande, c’est un pays que je fantasme depuis que j’ai découvert Ágætis Byrjun de Sigur Rós fin 2000. Cet album, puis ( ), ça a eu un tel effet sur ma vie qu’il fallait que je comprenne comment on pouvait réussir à créer une musique pareille. Et puis, j’ai découvert Amiina, Múm, Emiliana Torrini, Ólafur Arnalds. Ils ont rejoint Björk, dont je considère Homogenic et Vespertine comme de petits chefs-d’œuvre. Tous ces artistes ont vraiment façonné une image d’un pays assez fantastique. J’y suis finalement allé pour la première fois en mars 2018, en plein pendant la composition de l’album. Ça a bien sûr eu une influence considérable dessus et lui donner un nom islandais, c’était pour moi complètement logique. »

Entre Islande, mélancolie et nature

Un album très marqué par l’Islande donc, identité dont on ne va pas se plaindre, loin de là. Les onze titres oscillent sans arrêt entre voyage et mélancolie, dans une ambiance aérienne et atmosphérique. En y plongeant, je m’y suis senti très seul, mais également très entouré et enveloppé. « Ce sentiment, à la limite de l’oxymore, de solitude réconfortante, précise Thomas, c’est ce que j’ai vécu quand j’étais en Islande. Tu te sens parfois complètement seul au monde, minuscule face à des paysages à couper le souffle où on ressent la puissance de tous les éléments, et en même temps, il s’en dégage une telle beauté que tu te sens vraiment bien. J’ai essayé de retranscrire ces sensations dans mes chansons. Parfois, pendant que je chantais ou que je composais les parties piano, je fermais les yeux et j’essayais de me projeter là-bas. Les textes évoquent aussi beaucoup ces paysages et ces sensations : From the Cliff ou For Centuries, par exemple. »

Autre élément omniprésent de ce LP au travers des images que créent les différents titres,  la nature, « quelque chose qui est devenu vital pour moi. J’ai quitté Paris il y a trois ans pour aller vivre dans une petite ville de province au milieu d’un grand jardin. Ce nouveau cadre de vie a aussi joué un rôle dans mon retour à la musique et à la composition. Ça fait vraiment partie de mon équilibre personnel à présent, et de mes préoccupations aussi, évidemment. » Un lien avec la nature qui se voit aussi dans le splendide cliché de la pochette du disque. Fermez les yeux et écoutez Light, comme une lumière musicale tamisée d’un jour qui ne finit jamais ou pourrait s’éteindre définitivement sur les paysages islandais.

Dyrhólaey c’est donc tout ça à la fois : voyage, mélancolie, nature. Apex, premier morceau, est la porte d’entrée du périple. Très aérien, des images mentales de grands espaces, une sensation de paix incroyable. Puis une variation se fait corps pour laisser la place à une légère mélancolie. The road that leads to our house pose quant à lui une ambiance plus triste, où la voix est par ailleurs plus explorée et exploitée. Une voix quasi-elfique, qui rappelle les chants entendus dans Le Seigneur des Anneaux, au cœur de la Lothlórien. Un peu plus loin, Mermaids sera cristallin et aquatique. Les notes de piano ne sont plus que gouttes d’eau, pour un titre hautement cinématographique qui rappelle les compositions de Niklas Paschburg ou Max Richter.

Une musique cinématographique et visuelle

Max Richter, musique cinématographique : il n’en faut pas plus pour évoquer A cold day in May, à mon sens le joyau absolu de cet album. Un titre piano solo bouleversant qui m’a instantanément fait penser à la série The Leftovers. Avec cette impression de voir partir quelqu’un, avec cette sensation de déchirement et de disparition, dans un bain de larmes impossibles à contenir. Avec l’incertitude de la revoir et l’espoir de la retrouver. Pour peut-être s’en aller ensemble arpenter l’Islande, histoire de concrétiser un projet inabouti. Regards introspectifs sur nos existences. Et mémoire persistante des absents.

La perte d’un être cher est d’ailleurs, avec l’Islande, l’autre thème avoué de l’album. The Leftovers (série précisément sur la perte des êtres chers), et les séries, une source d’inspiration ? « Je suis un très gros consommateur de séries. Pourtant, reconnaît Thomas, je ne reviens pas trop vers les musiques que je peux y entendre. Je ne saurais pas trop expliquer pourquoi. Peut-être que les musiques qui sortent du lot dans ces cas-là sont tellement bien écrites qu’elles collent trop aux images qu’elles accompagnent et que je n’ai plus trop de place pour m’y projeter et me les approprier du coup. »

Outre A cold day in May, deux autres titres piano solo ponctuent l’album. Trois respirations où « le piano se suffit à lui-même et la voix n’a pas sa place. Dans le cadre de l’album, laisser des parenthèses purement musicales avait du sens et permettait de créer des atmosphères un peu différentes qui ponctuaient bien l’ensemble. » Trois titres hantés par Erik Satie. Une influence clairement revendiquée par le musicien, parmi bien d’autres, à commencer par Sigur Rós et Radiohead. « C’est un groupe que j’écoute et adule depuis 25 ans, donc il ressort sans doute forcément d’une manière ou d’une autre dans ma musique. Pareil pour Sigur Rós, poursuit Thomas. Pour ce projet précis, je crois que Fiona Apple doit avoir une petite responsabilité aussi. Son Pale September, par exemple, est pour moi un modèle de poésie et de délicatesse. J’ai aussi beaucoup pensé à Yann Tiersen, et à L’Océan de Dominique A, où des paysages marins prennent vie par la musique. »

Nous aussi on a pensé à Tiersen et à son album EUSA (Ouessant en Breton). Du Radiohead, on en a trouvé dans Climb a moutain, et on a aussi entendu des traces de RY X dans la façon de poser la voix tout au long de Dyrhólaey. Le travail global autour de la voix est d’ailleurs bien plus subtil et complexe que ce qu’une écoute distraite laisserait penser, comme l’indique Thomas : « J’ai fait un gros travail sur les voix, en les superposant et les entremêlant, pour créer des polyphonies qui donnent vraiment du relief à la musique. Certaines chansons sont même composées comme de véritables duos. » On valide. C’est poignant et renversant, ça fonctionne parfaitement et fait de Dyrhólaey un album minutieusement concocté et immédiatement efficace.

Aux origines du projet

Dyrhólaey sera donc disponible demain, en version physique (vinyle, CD) et numérique. Cette petite merveille a été composée entre janvier et mai 2018, mais les racines sont bien plus anciennes, comme l’explique son créateur : « Ça a été vraiment vite, quasi naturellement et avec une évidence presque incompréhensible. C’est pour ça que je pense qu’il murissait au fond de moi dans un recoin caché depuis bien plus longtemps ! Plus j’y pense, et plus je me dis qu’il est inconsciemment en projet depuis toujours. »

Thomas écrit seul, au piano, en laissant « [ses] doigts se promener dessus et généralement il y a des notes, des accords, des sons qui finissent par provoquer quelque chose. Alors je rejoue ça un peu, je le triture et rapidement je pose une voix par-dessus et ça prend doucement vie. Je chantonne d’abord souvent des mots anglais qui sonnent bien et, très souvent, ces mots qui sont venus spontanément sont les bases des textes que j’écris ensuite. »

Cette vie en/de musique ne date pas d’hier. Thomas a fait ses premiers pas pianistiques à 8 ans « dans une école de musique très vieux jeu et coincée qui a fini par me dégoûter de tout ça, avec un enseignement ultra théorique du solfège (où je ne comprenais rien) et des choix musicaux d’un autre temps qui m’ennuyaient profondément. » La messe est dite. Ce n’est que plus tard, vers 16 ans, qu’il découvre la guitare en autodidacte. Exeunt, un groupe « influencé par Radiohead, Sigur Rós, Mogwai et Muse » voit le jour dans les années fac, avec deux EP et pas mal de concerts. Les vies d’adultes et professionnelles ont pris le dessus, et malgré « un projet solo electro-folk entre Syd Matters et Ben Christophers », Thomas n’est revenu sérieusement à la musique que depuis trois ans.

Au fil de ces années, des influences à la pelle depuis le jazz d’Erik Truffaz au rock psyché de King Gizzard & the Lizard Wizard, en passant par Neil Young, Syd Matters, Pink Floyd, Ben Christophers, Tame Impala, Foals, Sinkane, Siobhan Wilson« Il y a quand même une prédominance de musiques un peu mélancoliques ou planantes, mais je viens du rock à la base, donc j’aime bien quand ça secoue un peu. » Quand ça secoue et quand ça rassemble moult tendances, comme le OK Computer de Radiohead, qui serait l’album unique que Thomas conserverait, s’il devait (à contrecœur !) n’en choisir qu’un, car « c‘est un album essentiel. Il m’a porté, inspiré, aidé, bouleversé. Il y a tout dedans. Donc je sais que je ne pourrai jamais m’en lasser. » 

Et ces jours-ci, qu’est-ce qui tourne sur la platine par chez toi ? « J’écoute beaucoup l’artiste suisse Manon dont l’album sort une petite semaine après le mien et qui promet d’être magnifique (on y retrouve un peu d’Islande aussi, d’ailleurs). Sinon, le nouveau Angel Olsen est sorti, il s’appelle All Mirrors et il tourne en boucle ! Ainsi que l’album de Lucy Kruger & The Lost Boys« . Bref. Une palette d’expériences et d’influences qui font aujourd’hui de Thomas Méreur un musicien riche, généreux et pleins de projets.

Et après Dyrhólaey ?

L’enfant Dyrhólaey est désormais prêt à vivre son existence d’album bouclé et, vous l’aurez compris, je ne peux que vous conseiller de vous jeter dessus. C’est un putain d’album bourré de sensations et d’émotions, de légers et sereins sourires aux lèvres et de poils qui se dressent. Il y a aussi plein de lumière comme dans Moving on, le titre de clôture qui ferme la galette dans un moment de grâce, et aussi parfois des larmes incontrôlables quand A cold day in May vous attrapera.

Et après, il se passe quoi pour Thomas Méreur ? On lui connaît un projet électro, qui reste à ce jour une détente « pour [s]’amuser, même si j’y prends de plus en plus goût. J’ai dans un coin de la tête l’envie de mettre un jour en musique un jeu vidéo, mais on verra si l’opportunité se présente un jour. » On l’espère et on lui souhaite ! Mais surtout, Dyrhólaey devrait avoir une suite. « Je vais bientôt m’atteler aux finitions d’une suite à Dyrhólaey, confie Thomas, qui est déjà presque entièrement composée. Les premiers retours sur l’album sont tellement positifs que ça me motive vraiment à prolonger l’aventure. » Que voilà une bonne nouvelle pour nos oreilles.

Dernière question qui me brûle les lèvres… Entendra-t-on un prochain jour ces pépites sonores sur scène ? « Malheureusement, pour l’instant non. C’est un peu compliqué pour un tas de raisons. Je pense notamment que ça ne pourrait plus être un projet solo. J’aurais vraiment besoin de quelqu’un avec moi, en particulier pour essayer de retranscrire tout le travail sur les voix qui est vraiment essentiel sur beaucoup de morceaux. Vu la tessiture, il faudrait sans doute une femme, si possible pianiste… Mais c’est vrai que remonter sur scène, ce serait pour moi un rêve. » J’aurais bien une suggestion côté femme pianiste et chanteuse, mais je garde pour moi. Les fidèles de Five-Minutes devraient savoir !

Pour le moment, l’heure est à la découverte de Dyrhólaey. Sans aucune réserve. Parce que des albums touchants comme ça, il n’en tombe pas tous les jours. Parce que c’est un premier opus de très haute volée, une virée frissonnante et aussi un beau projet qui aboutit. Parce que Dyrhólaey est à ce jour le meilleur moyen d’espérer et de rêver pour ceux qui restent. Et tout simplement parce que c’est une musique qui fait du bien et qui propose un voyage total dont vous reviendrez changés à jamais.

Album disponible ici : https://preservedsound.bandcamp.com/album/dyrholaey

Merci infiniment à Thomas pour sa disponibilité

 

Raf Against The Machine

Clip du jour n°13 : Apex (2019) de Thomas Méreur by FKY

Si toutefois je ne vous avais pas suffisamment donné l’info, sachez que nous sommes à J-8 de la sortie du nouveau Foals (pépite single à relire ici), de Still Life de Maud Geffray (autre pépite à relire par là), ainsi que du premier album Dyrhólaey de Thomas Méreur. Et c’est précisément de ce dernier dont on va écouter quelques notes et regarder des images.

En préambule à l’arrivée de Dyrhólaey, nous avons pu découvrir cette semaine, via les réseaux sociaux, le clip qui accompagne Apex, titre d’ouverture de la galette. Thomas Méreur nous fait partager ces 4 minutes d’apesanteur, histoire de patienter et d’avoir un avant-goût de l’ensemble. Le titre Apex, que l’on avait déjà pu découvrir il y a quelques mois, est ici rehaussé et embelli par une bien belle mise en images.

Aux commandes de ce noir et blanc méchamment maîtrisé, on trouve FKY, qui se présente lui-même comme « Filmmaker / Editor / Graphic designer » sur son compte Instagram. Je vous conseille ardemment d’y faire un tour (@fky_pictures). Il y a de bien belles choses : qu’il s’agisse de photos de paysages ou incluant des personnes, je suis frappé par l’énorme travail sur les lumières. Les prises de vue sont saisissantes de clair-obscur et d’émotions.

C’est exactement ce que l’on retrouve dans ce clip concocté pour Thomas Méreur : sur un titre atmosphérique, FKY a posé des images très esthétiques, avec une recherche sur la symétrie. Ce qui nous entraîne tantôt dans des visions de voyage, tantôt dans des projections à la Rorschach comme autant de plongées introspectives au plus profond de nous. Une autre forme de voyage en quelque sorte.

Il est temps pour moi de me taire et de vous laisser apprécier ce bel objet sonore et visuel, d’autant que la livraison de la semaine prochaine devrait être assez bavarde. D’ici là, plongez, écoutez, savourez. Fermez les yeux… ou plutôt non, gardez les grands ouverts pour découvrir ce Apex version clip.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°48 : Still Life (2019) de Maud Geffray with Lavinia Meijer

pan064_poster-800x800Le 18 octobre de cette année sera à marquer d’une énorme croix rouge, ou de tout ce que vous voudrez pour le rendre inoubliable. Nos oreilles auront droit au Dyrhólaey de Thomas Méreur et au Everything not saved will be lost Part. 2 de Foals. Nos petites mains et nos cerveaux de crétins digitaux (n’est-ce pas Michel Desmurget ^^?) auront droit sur consoles au génial Return of the Obra Dinn. Mais ce n’est pas tout !

Une autre galette plus que prometteuse pointe le bout de son nez, avec Still Life de Maud Geffray. On connaît déjà cette dernière pour ses deux albums solos 1994 (2015) et Polaar (2017), ainsi que pour la BO du film Southern Belle (2018) . On connaît aussi Maud Geffray pour être la moitié de Scratch Massive, aux côtés de Sébastien Chenut. Scratch Massive, c’est de l’électro/synthwave/synthpop qui fait plutôt du bien aux oreilles depuis Enemy & Lovers (2003), leur premier album studio, auquel ont succédé plusieurs autres opus de qualité.

En 2015, Maud Geffray choisit de s’amuser parallèlement à Scratch Massive avec des projets solos. 1994 (publié en 2015, vous suivez 😉 ?) est la bande-son d’un film tourné pendant une rave en 1994 sur une plage bretonne. Deux ans plus tard, Polaar propose une expérience à l’occasion d’une résidence hivernale dans le nord de la Finlande. Maud Geffray s’inspire alors de la vie des habitants plongés dans le noir, dans un coin du monde où le soleil se montre alors à peine 2 heures par jour.

Nous voilà donc deux ans plus tard, de nouveau, avec cette proposition Still Life, sous-titrée A tribute to Philip Glass. Voilà un bien bon choix qu’on ne peut qu’approuver. Philip Glass, chef de file de la musique contemporaine minimaliste et répétitive, c’est déjà très beau et ça fait un bien fou. Revisité par Maud Geffray, c’est tout simplement superbe et envoûtant. Elle fait le choix de mélanger instruments classiques et musique électronique, ainsi que gazouillis d’oiseaux et autres sons naturels, pour un titre parfaitement équilibré qui plonge instantanément dans un voyage vaporeux et plein de bon air à respirer.

Côté instruments classiques, Maud Geffray s’est adjoint, pour cet opus, les services de Lavinia Meijer, harpiste néerlandaise qui apporte à Still Life une note cristalline et aérienne, comme une sorte de cerise sur un fin gâteau déjà excellent. En résumé, vous l’aurez compris, ce premier extrait Still Life est d’une beauté à tomber, ce qui laisse imaginer un album assez renversant avec les sept autres titres à venir. C’est prévu pour le 18 octobre (soit dans 15 jours). Je suggère de se procurer rapidement cette belle galette. Et si vous avez déjà précommandé Dyrhólaey, le Foals et Return of the Obra Dinn, et que les finances sont à sec… Soit vous vous foutez de ce que dira votre banquier et vous foncez. Soit vous vous montrez raisonnable, et ce sera un achat incontournable en novembre.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°46 : Immolate (2019) de Rain Phoenix

Dans la famille Phoenix, je voudrais la frangine Rain. Oui, évacuons d’entrée de jeu cette histoire de fratrie et dissipons les interrogations : Rain Phoenix est bien la sœur de Summer, Joaquin et River. Actrice comme eux, mais aussi chanteuse lorsqu’elle ne tourne pas. Ce qui est plutôt une chouette nouvelle compte-tenu du bon son que nous avons là.

Rain Phoenix avait déjà dégainé un premier titre en février 2019, intitulé Time is the Killer. Un morceau ballade aux accents légèrement country, sur lequel plane de façon flagrante l’ombre de Johnny Cash et June Carter. Cash qui, hasard ou pas, fut interprété de fort belle manière par Joaquin Phoenix (le frangin) dans l’excellent Walk the line (2005) de James Mangold, aux côtés de Reese Whiterspoon dans la peau de June Carter. Un film cher à mon cœur parce que Johnny Cash, parce que le casting, et parce que souvenir ému de mon dernier visionnage partagé. T’en souviens-tu ?

Un chouette morceau donc que ce Time is the Killer, qui était aussi l’occasion de retrouver Michael Stipe de feu R.E.M. en duo avec Rain Phoenix. Dans la foulée de ce premier titre, avait été annoncé un premier album à venir pour le 31 octobre 2019, date anniversaire du décès de l’autre frangin River (oui, 26 ans déjà). Un opus que Rain Phoenix présente comme “a totem to the legacy of her late big brother“ (soit “un totem à l’héritage de son frère décédé“). En guise d’aperçu, est sorti fin août, soit il y a quelques semaines, ce Immolate bien plus sombre et pénétrant que le duo avec Stipe.

On est ici en terrain relativement connu : un titre piano-voix soutenu par des cordes à mi-chemin. Soit trois minutes et deux secondes qui n’inventent ou ne réinventent rien, mais qui font les choses extrêmement bien. La voix de Rain Phoenix me fait penser à un croisement entre PJ Harvey, Fiona Apple et Paillette (cette dernière dont on a déjà parlé ici, c’est à relire d’un clic juste là). Un grain de voix envoûtant qui raconte à la fois la tristesse et la mémoire, donc la peine de l’absence et la persistance des disparus de nos vies. Le souvenir inaltérable de celles et ceux qui nous manquent, mélangé à l’espoir de se retrouver.

Immolate est une fort jolie pépite qui ne vous laissera sans doute pas de marbre. Ce single laisse espérer un album de la même tenue, album qui devrait s’intituler sobrement River si l’on en croit les pré-visuels de pochette. Nous allons donc surveiller de près cette toute fin du mois d’octobre, en sachant qu’au début de ce même mois, nous pourrons aller vérifier si la hype autour de Joker (interprété par Joaquin Phoenix) est justifiée. Un Joker qui ne dépareillerait pas un soir d’Halloween. Halloween c’est quand déjà ? Ah oui, le 31 octobre. Qui tombait l’an dernier un mercredi, je m’en souviens précisément. Je n’ai rien oublié. Persistance de la mémoire, telle une indélébile nuit indigo. CQFD.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°44 : The Runner (2019) de Foals

En mars dernier, Foals faisait son grand retour avec Everything not saved will be lost Part. 1, dont on avait dit le plus grand bien ici-bas ici même (Five reasons à relire d’un clic si besoin). Une galette bourrée d’énergie, parsemée de synthés et de sonorités à la Depeche Mode (entre autres références) qui nous avait grave emballée. Et dont on attend impatiemment la suite, le Part. 1 du titre promettant une Part. 2.

Ce sera le cas dans quelques semaines, mais en préambule, et comme pour le premier volet, Foals a libéré ces dernières semaines un premier titre Black Bull, résolument rock et ravageur. Inutile en effet de sortir un diptyque en deux temps si c’est pour livrer la même chose, les mêmes sons et les mêmes émotions, et la bande de Yannis Philippakis semble sur cette lancée.

En témoigne le second extrait de Everything nots saved will be lost Part. 2 que nous écoutons aujourd’hui : The Runner. On y retrouve à la fois l’énergie de la Part. 1 et le rock bouillonnant et rugueux de Black Bull, ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler Inhaler, un autre gros titre du groupe présent sur l’album Holy Fire (2013). A la lumière très 80’s de la galette de mars succède une ambiance plus nerveuse et âpre, plus sombre et rock aussi. Les guitares et leurs riffs sont très en avant, et les claviers qui nous illuminaient il y a quelques mois se sont mis en retrait.

Rien de finalement très étonnant : rappelons que la Part. 1 se terminait sur I’m done with the world (& it’s done with me), une ballade mélancolique et désabusée, sorte de pré-gueule de bois à la sortie de la fête. Il est donc parfaitement logique d’enchaîner sur un son moins festif et dansant, mais tout aussi efficace. En témoignent aussi les pochettes des deux disques : si la première nous invitait à un repos festif au cœur d’un bâtiment couvert de végétations rouges apaisantes, la seconde nous convie aussi au repos, mais dans un décor plus sombre et définitif dirons-nous.

Après The Light de Wax Tailor la semaine passée, The Runner de Foals est assurément un autre gros son sensation de cette rentrée. J’avoue trépigner d’impatience dans l’attente de l’album complet, histoire de voir si ce diptyque Everything not saved will be lost fera mieux au final que leur exceptionnel Total Life Forever (2010), qui reste pour moi une absolue référence et un hyper coup de cœur magistral, gravé en moi là où il s’est posé.

Réponse dans un petit mois le 18 octobre. Pour info, un autre gros son sensation de la rentrée tombera aussi dans les bacs le même jour : l’album Dyrhólaey de Thomas Méreur, dont nous avions parlé en mode preview sur ce même blog il y a presque un an (à retrouver d’un clic par ici). On en reparlera évidemment sous peu. D’ici là, régalez-vous de Foals qui, sauf dérapage et sortie de route de dernière minute, signe cette année un retour gagnant comme on n’y croyait plus.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°43 : The Light (2019) de Wax Tailor

On avait laissé Wax Tailor en 2016-2017 avec un diptyque plutôt captivant : By any beats necessary (2016) était une référence explicite au “By any means necessary“ de Malcolm X dans son combat pour une égalité et reconnaissance des droits humains et civiques pour tous. L’album porte clairement cette référence combattante, à la fois dans son énergie et dans ses percutantes sonorités soul, blues, rythm and blues, tout en conservant la base trip-hop/hip-hop/downtempo de Wax Tailor. Comme un écho à cet opus, sort l’année suivante By any remixes necessary (2017), tout simplement composé de remixes de By any beats necessary par des producteurs des quatre coins du globe. Si la galette de 2016 m’avait emballé, celle de 2017 m’a encore nettement plus convaincu.

Deux années plus tard, on retrouve Wax Tailor aux commandes d’un nouveau projet. L’album The Shadows Of Their Suns n’est pas encore disponible, mais on peut déguster depuis quelques jours un premier titre, sobrement intitulé The Light. Musicalement, c’est une sorte de retour aux sources, avec un titre très marqué trip-hop/downtempo, fait de boucles électros. Downtempo c’est un peu vite dit, puisque par deux fois, le rythme s’accélère d’un tempo plus marqué, comme pour souligner l’urgence du moment.

Parce que oui, si musicalement The Light se détache un peu de l’album précédent, en revanche le propos reste incisif. Le combat reprend, il se poursuit pourrait-on dire. Rehaussé sur sa dernière partie d’un gimmick vocal “You want to see the light ?“, The Light pose l’urgence d’un monde qui ne tourne pas rond, qui ne va pas très bien, et même qui déconne complètement. Entre consommation à outrance, destruction de la planète, fascisme et populisme en tout genre, invasion des images porteuses de pessimisme et autres maux de la planète, Wax Tailor déroule en 4 minutes un bilan bien préoccupant.

Le son lancinant et entêtant qu’est The Light se voit accompagné d’un clip d’une grosse efficacité : enchaînement d’images sans aucun commentaire, je vous laisse apprécier l’excellence de cette combinaison son/image, avec une chute qui en raconte bien plus que de longs discours. Et qui laisse espérer un grand album : par son titre The Shadows Of Their Suns, à mettre en miroir avec le titre du single The Light, mais aussi et surtout par ce percutant propos musical et visuel. The Light est assurément un des gros sons de la rentrée, et constitue une belle lumière dans le monde parfois sombre et gris qui nous entoure (#jeudemotsetconclusionfaciles^^).

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°41 : Melody X (2017) de Bonaparte

71oXsQFzNTL._SS500_Voilà un son qui aurait pu être un Son estival du jour, mais l’été est terminé et on a repris le boulot. Et surtout, cet été je ne connaissais pas ce morceau, que j’ai découvert il y a quelques heures, plongé que je suis dans la saison 2 de Dark. Enfin une grande série TV allemande, qui nous change de Derrick et du Renard ^^

Si vous n’avez pas encore mis le nez dans ce trip télévisuel, sachez à quoi vous vous exposez : une virée SF comme je les kiffe, sans trop d’effets spéciaux ou d’aliens à canons lasers, intimiste et qui bouscule les méninges. Oui, pour suivre Dark, hors de question de mater l’écran d’un œil, tout en surfant sur votre réseau social préféré, ou de passe son temps à se lever pour aller chercher des M&M’s, une glace, un picon-bière ou pour aller évacuer ledit picon-bière.

Dark est une ambitieuse histoire de voyages dans le temps et de boucles temporelles, sur 5 époques différentes espacées de 33 ans à chaque fois. C’est une excursion torturée et tortueuse, à la fois cycliquement en arrière et en avant du présent, où les parents vont rencontrer leurs enfants alors qu’ils sont plus jeunes qu’eux, ou inversement et réciproquement. Où les vies se croisent en se jouant des générations, tout ceci au cœur d’un épais mystère scientifico-fictionnel. Et où je pourrais me rapporter à moi-même dans le passé, à une époque où il n’existe pas encore, ce Melody X que je ne connaissais pas (pour cause) mais que je connais déjà et qui finalement existe déjà. Amis des paradoxes temporels, bienvenue ! Dark offre une première saison généreuse et excitante, et une deuxième (que je suis donc en train de vivre) encore plus complexe et exigeante, mais qui sait récompenser son spectateur assidu par des moments de poésie et de grâce incroyables, et des flopées d’émotions assez incontrôlables.

Au cœur de cette série, outre une réalisation et une photographie irréprochables, la bande-son est assez fabuleuse aussi. Parce que l’on visite les années 1920, 1950, 1980, 2010. Et parce que les morceaux mis en avant sont parfois de belles découvertes, comme ce Melody X interprété par Bonaparte. Groupe allemand formé à Barcelone en 2006 et porté par Tobias Jundt, Bonaparte compte à ce jour 7 albums studios, dont The Return of Stravinsky Wellington (2017) dont est tiré Melody X.

Savant mélange de nappes synthés, piano, cordes et loops électros, voilà un bien bon son surmonté par la voix éraillée de Tobias Jundt. Par moments, j’ai pensé un peu à Get Well Soon, et aussi à Asaf Avidan. C’est aérien et mélancolique, terriblement lumineux aussi et ça se marie parfaitement avec la fin de l’épisode 3 saison 2 de Dark.

J’avoue que ce doux mélange Dark/Melody X m’a particulièrement touché, au point d’imaginer ce que ça pourrait bien donner si je faisais un tel voyage. Dans le futur, dans le passé, dans les deux à la fois tout en restant dans le présent, un triple paradoxe temporel qui serait peut-être l’occasion de réparer quelques erreurs et ratages, ou de mieux faire les choses, avec les risques que cela comporte. Ou peut-être au contraire de ne strictement rien toucher ou modifier, parce que nos vies sont telles qu’elles sont et que ça ferait partie du jeu : continuer la route avec nos regrets, sans les personnes qu’on aime, et qui nous manquent parce qu’elles sont parties ou qu’on n’a pas su les retenir.

Raf Against The Machine