Pépite intemporelle n°51 : La chanson de Satie (2005) d’Arthur H

Retour aux fondamentaux cette semaine, et possiblement les suivantes. D’une, la période est peu propice aux sorties. On a bien notre Sylphe qui a creusé du côté des nouveaux opus de Cocorosie et Chapelier Fou pour en sortir de bien belles choses, mais de mon côté j’avoue rester sec sur les nouveautés. De deux, ces semaines d’isolement m’amènent à l’introspection et au retour sur moi-même. Assez logiquement, j’accompagne ça de retrouvailles avec des albums et morceaux qui ont compté, comptent toujours et me ramènent parfois à de beaux moments du monde d’avant.

Je n’ai pas été gâté ces derniers jours : une recrudescence de pieds de fraises a monopolisé toute mon énergie et j’ai eu bien du mal à me relever de cette cueillette longue et éprouvante pour fouiller dans mes disques. Oui, dans mes disques, et pas dans mes fichiers ou playlists. En plus de frôler la misanthropie, je continue à accumuler des disques, tout comme j’empile les DVD/Blu-ray, me permettant ainsi de m’adonner à mes vices même en cas de coupure de l’internet.

Il y a quelques minutes, j’ai ressorti une galette d’Arthur H, son très beau Adieu tristesse de 2005, fourré à la pépite (comme à peu près tous ses LP d’ailleurs). Ce très beau disque succède à Négresse blanche (2003), déjà une bien belle réussite. Dans Adieu Tristesse, il y a le titre éponyme, qui ouvre l’album. Il y a aussi Le chercheur d’or, Ma dernière nuit à New-York City, ou encore Le baiser de la lune. On y trouve également 3 duos, un exercice dont le garçon raffole : un western burlesque et surréaliste avec M dans Est-ce que tu aimes ?, d’émouvantes retrouvailles père-fils avec Jacques H dans Le destin du voyageur, et notre Chanson de Satie du jour avec la toujours troublante Feist.

A la manière d’un Gainsbourg qui avait utilisé du Chopin pour construire son Lemon incest, Arthur H sample ici la Gnossienne no.1 d’Erik Satie, et y dépose un texte d’une sensualité sèche pétrie de propos sans ambiguïté. Les arrangements musicaux qui relisent Satie donnent une coloration orientale à des volutes sonores venant envelopper ces deux voix qu’on s’imagine intensément liées. Ça tombe bien, c’est de ça dont parle la chanson.

En presque ouverture de ce Adieu Tristesse dont le titre est tout un programme, surtout ces temps-ci, La chanson de Satie m’a littéralement soulagé de quelques heures pénibles. Je me suis aussi souvenu qu’il s’agit là, selon moi, d’une des plus belles déclarations. D’amour ? Pas que. Ou pas exactement. Plutôt d’un sentiment d’avoir dans l’autre sa correspondance parfaite, et de trouver avec l’autre un équilibre simple, naturel, évident et entier. C’était il y a un an. Où que tu sois, si tu me lis, tu te reconnaîtras et tu comprendras.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°50 : Baudelaire (2017) de Angus & Julia Stone

Journée intense, chargée, un peu usante aussi : pas toujours facile de ramasser des fraises en télétravail (#spécialedédicace). Et donc assez peu de temps pour cogiter à la proposition bloguesque du jour, à ce que j’allais pouvoir vous en dire.

Savoir prendre le problème à l’envers pour éviter de se retourner la tête : après un jeudi aussi accaparant, qu’est-ce que j’aurais envie d’écouter ? Quel morceau me ferait du bien et me ressourcerait ? Un certain nombre en fait, dont j’ai déjà parlé ici, dont je parlerai, puisque la période va nous demander de déployer des trésors de bien-être que seule la musique sait m’apporter.

Sans même y penser, ce sont Angus & Julia Stone qui sont sortis du chapeau. Angus & Julia Stone, ou le frangin et la frangine australiens, nés du côté de Sidney,  qui décident un jour de bosser ensemble pour former un duo folk (et parfois folk-rock). Quatre albums au compteur, dont l’excellent Down The Way (2010) qui contenait le tube Big Jet Plane ou encore And the Boys, déjà chroniqué rapidement ici-bas ici-même. Je ne peux que vous recommander ce LP, mais aussi les 3 autres galettes, dont la dernière en date, Snow (2017).

Une sorte d’album magique qui enchaîne les bijoux en tout genre. Et qui se (presque) conclut avec notre pépite du jour, sobrement intitulé Baudelaire. Rien à voir avec le poète, si ce n’est que cette chanson est un concentré de poésie à elle seule. Ça parle d’une sorte de recherche de l’apaisement, d’une quête d’un moment avec un(e) autre, d’une envie de partager un moment autour d’une bouteille. Une forme de bien-être en quelque sorte.

La musique n’est pas en reste : un écrin de douceur, des arrangements fins et délicats, pour porter la voix des deux Stone. Difficile d’expliquer comment ce morceau m’enveloppe, me protège, me transporte et me fait basculer en quelques minutes dans un ailleurs où je ne peux plus avoir ni mal, ni peur, ni fatigue. Pour tout ça, et parce que je kiffe Angus & Julia Stone bien au-delà du raisonnable, j’ai instinctivement choisi ce titre aujourd’hui. En espérant qu’il vous fera autant de bien qu’à moi.

Raf Against The Machine

Ciné-Musique n°6 : Assume the position (2013/2017) de Lafayette Gilchrist (in The Deuce)

Au 3e jour de confinement, inutile de préciser que, comme toujours, la musique m’est d’un grand secours. Pas pour supporter l’enfermement, mais plus largement pour continuer à respirer, comme c’est le cas depuis maintenant des poignées d’années. C’est pourtant par un biais un peu détourné que je suis retombé sur notre bon son du jour, puisque cette étrange période aura au moins le mérite de me permettre de replonger dans des séries TV laissées de côté.

Après avoir binge-watché l’excellente 5e saison de Peaky Blinders, je viens d’attaquer la saison 3 de The Deuce. Petit tour d’horizon : en 3 saisons, l’essor et la légalisation de l’univers et l’industrie du cinéma porno à New-York et ses liens avec le monde de la prostitution, depuis le début des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980. Tout ceci sur fond de trafic de drogues, explosion de l’immobilier, épidémie de SIDA et vie nocturne sur The Deuce, surnom de la 42e rue de Manhattan, entre Broadway et la 8e avenue. Vendu comme ça, on comprendra que ça n’est pas pour tout le monde. La série est déconseillée au moins de 16 ans, montre crument de la drogue, du sexe et parfois des moments particulièrement glauques.

Mais (car il y a un mais), The Deuce est également passionnante, dans sa formidable reconstitution de l’époque et dans l’attachement que l’on va rapidement avoir pour l’ensemble des personnages : aucun manichéisme, tous ont de bonnes raisons de faire ce qu’ils font, tout comme ils auraient de bonnes raisons de ne pas le faire. La galerie d’acteurs est démentielle, à commencer par Maggie Gyllenhaal et James Franco. Les qualités de la série n’ont rien d’étonnant, lorsqu’on sait que David Simon est aux commandes de The Deuce. David Simon, c’est The Wire (Sur écoute en français), Treme, Show me a hero ou encore très récemment la mini-série America’s Plot, adaptation du roman de Philippe Roth. Le premier épisode, disponible depuis quelques jours, est excellent et laisse augurer, une fois encore, un brillant moment de télévision.

Une autre des qualités de The Deuce, et pas des moindres, c’est sa bande-son. Assez imparable au long des 3 saisons, du fait de l’ambiance de l’histoire et de l’époque traversée qui permet d’entendre plein de très bonnes choses (dont beaucoup que je ne connaissais pas). C’est très varié, depuis le funk et le glam-rock des années 70 au disco du tournant 70’s-80’s, en passant par le rock synthétique et les boîtes à rythmes du milieu des 80’s. Au total, autour de 200 titres différents répertoriés au long de 25 épisodes.

Il y a toutefois un titre inamovible et inaltérable qui résonne en fin de chaque épisode, totalement anachronique par rapport à la série puisque datant de 2013 : Assume the position, composé et interprété par Lafayette Gilchrist. Qui donc ? Lafayette Gilchrist, pianiste et compositeur de jazz né en 1967 aux Etats-Unis. Le garçon est alternativement à la tête d’un octet/nonet appelé les New Volcanoes, et du trio Inside Out. Artiste pluri-formations pour une musique pluri-influences, qui déclarait en 2005 au Baltimore Sun : « I come from hip-hop culture, […] I’m not a rapper. I’m not a DJ. I’m not a dancer. But I feed off of all that. » Assume the position apparaît une première fois sur l’album piano solo The view from here (2013) et révèle effectivement un univers riche et varié.

A la fin de chaque épisode de The Deuce, c’est pourtant une relecture de 2017 de Assume the position que l’on entend. Relecture par les New Volcanoes, disponible sur l’album Compendium (2017). Une interprétation radicalement différente de celle de 2013, qui fait la part belle à la rythmique, aux cuivres et aux chorus. On ne va pas se mentir, ça sent très très fort l’ambiance New Orleans qui était déjà présente dans Treme, autre grande série de David Simon où le bon son débordait à chaque coin d’épisode. Assume the position respire le club de jazz bon enfant, le festoche tranquille où on retournera bientôt entre potes écouter du bon son et boire des pintes, en toute décontraction et sérénité.

En attendant, bon kif sur ce Assume the position et d’autres titres de Lafayette Gilchrist. Je vous laisse, y a The Deuce qui m’attend.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°49 : Atmosphere (1980) de Joy Division

Il y a quelques chroniques et quelques semaines, on se souvenait ensemble de la disparition de Kurt Cobain (à relire par ici). Aujourd’hui, au cœur de mars 2020, ce sera un retour de 40 ans en arrière pour se rappeler que, en mars 1980, sortait Atmosphere de Joy Division. A l’époque, on ne le sait pas encore mais on est en train de vivre les derniers mois du quatuor fondé quatre années plus tôt. Récapitulons.

Courant 1976, le punk britannique fleurit et s’en donne à cœur joie autour des Sex Pistols, fondés en 1975 et emmenés par Johnny Rotten. Au cours d’un de leur concert sont semées les premières graines de Joy Division avec la rencontre de Bernard Sumner (guitariste), Peter Hook (bassiste) et Terry Mason (batteur). La formation from Manchester évoluera dans son nom et sa composition musicos, avec plusieurs changements de batteurs, mais surtout avec l’arrivée de LA voix du groupe, Ian Curtis.

Le premier concert de Joy Division sous ce nom et dans sa composition définitive date de janvier 1978. Si les garçons se sont trouvés lors d’un concert punk (on rappelle que les Pistols c’était pas tout à fait de la variétoche), début 1978 le punk a déjà vécu ses heures de gloire. Ce sont d’autres courants musicaux qui prennent la suite, dont le post-punk et la cold-wave à venir. Et la fine équipe de Ian Curtis s’inscrit complètement dans cette double mouvance, en mélangeant intelligemment l’énergie punk et des prestations scéniques incendiaires et agressives à un son studio plus léché annonciateur de la cold-wave.

Illustration de ce savant mix, Atmosphere déroule en 4 minutes une ambiance ambivalente et paradoxale. Comme une superposition de noirceur désespérée et de lumière froide. Rien que l’intro du morceau est un bijou : association basse/batterie qui pose d’entrée une rythmique inquiétante tout autant que minimaliste, brute et sèche. La bouffée d’air vient seulement quelques secondes plus tard avec le synthé, instrument totalement absent du courant punk, qui apporte un horizon. Mais un horizon bien indéfini et incertain, vers lequel on se demande franchement si on a envie d’aller. C’est l’hésitation totale, tiraillés que l’on est entre l’envie d’avancer et la conviction qu’il n’y a rien au bout.

En fait, il n’y a presque rien, si ce n’est la voix sortie de nulle part de Ian Curtis. Enveloppante, mystérieuse, sépulcrale, hypnotique : les qualificatifs sont nombreux mais réussissent à manquer pour définir cette voix-là et ce qu’elle a apporté à la musique ainsi qu’à tous ceux qui, un jour, sont tombés dans Joy Division. Comme une prémonition, Ian Curtis chante l’enfermement mais aussi la libération et l’envie de respirer ailleurs, enfin, sans plus rendre de compte à personne, à commencer par lui-même. Comme une prémonition parce que, pour nos lecteurs-trices qui l’ignoreraient, ce grand garçon de 23 ans choisira en mai 1980 de quitter ce monde, à la veille d’une tournée américaine pour le groupe.

Quelques semaines plus tard, sortiront le single Love will tear us apart, puis Closer, second album du groupe qui porte en lui les germes du rock gothique, comme Atmosphere le fait déjà. Cette pépite âgée d’aujourd’hui 40 ans a poursuivi son existence, y compris en dehors des sillons musicaux. On l’entend notamment en générique de fin de l’excellent biopic de Ian Curtis Control (2007), réalisé dans un splendide noir et blanc par Anton Corbijn. On retrouve aussi Atmosphere dans des séries TV comme Misfits ou Peaky Blinders. Ce qui, dans ces deux cas, est complètement logique : en les visionnant, il revient cette sensation de noirceur désespérée et de lumière froide au bout d’un tunnel qu’on n’a pas choisi, mais dans lequel on entre quand même, comme hypnotisés, en sachant qu’il n’y a pas grand-chose au bout. Une allégorie de l’existence en somme.

Ci-dessous le clip, réalisé par Anton Corbijn en 1988 pour la réédition du titre.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°60 : Grandiose (2019) de Pomme

Après Mon ami et Bertrand Betsch la semaine dernière, poursuite d’une petite virée dans la chanson française/en français qui raconte des choses et qui vient s’infiltrer au fond de nos corps pour pincer le cœur, agiter le ventre, faire frissonner le dos et remuer la tête. Quelques jours avant le fiasco des César et la sortie classe et percutante d’Adèle Haenel (suivie d’autres, Adèle est loin d’être seule #TeamAdele), les 35e Victoires de la Musique ont décerné quelques récompenses bien vues. Digression César : si ce n’est déjà fait, je vous invite à lire la tribune de Virginie Despentes dans Libération (un lien pour vous y aider : https://www.liberation.fr/debats/2020/03/01/cesars-desormais-on-se-leve-et-on-se-barre_1780212). C’est du Despentes, mais c’est bien plus que ça. Un texte à la fois bouleversant et rageux, fondateur et lumineux. J’en reste hanté et admiratif, sur le fond comme sur la forme.

Transition toute bienvenue pour revenir à notre pépite du moment. Grandiose est le  3e titre du 2e album de Pomme intitulé Les failles, récompensé aux 35e Victoires de la Musique (vous suivez 😉 ?) dans la catégorie « Album révélation ». Une galette d’ailleurs rééditée récemment et augmentée de 5 inédits, sous le titre Les failles cachées. Je m’engage à y revenir plus amplement dans une review complète, tant il y aurait à dire de la cohérence de l’ensemble des titres, de la beauté des textes, de la subtilité de la co-réalisation d’Albin de la Simone, et des magnifiques illustrations de Ambivalently Yours. En guise de teaser/mise en appétit, il y a ce Grandiose.

Pomme (aka Claire Pommet) n’est pas tout à fait une nouvelle venue, puisqu’elle a déjà publié un opus en 2017, A peu près. Elle se fait alors remarquer pour ce premier disque, mais aussi pour ses prestations scéniques qui intègrent autoharpe et guitare. La suite, ce sont les premières parties d’Asaf Avidan toujours en 2017, puis de Louane et Vianney en 2018. Même sans être forcément client de ces artistes, obligé d’admettre que ça donne une visibilité non négligeable. Du haut de ses 23 ans (seulement, oui oui !), cette jeune lyonnaise impressionne par la maturité de son travail et la poésie qui s’en dégage. Au passage, c’est à se demander ce qu’il y a de spécial à Lyon : on y trouve aussi Paillette, dont on a parlé longuement et en bien dans cet article (à relire d’un clic).

Grandiose est la parfaite illustration de cette maturité d’écriture. Je ne trahirai pas le sujet abordé, pour vous laisser l’entier plaisir et la totale émotion de découvrir cette magnifique chanson. Disons seulement que ça commence presque comme une comptine légère, portée par la voix assez incroyable de Pomme. Incroyable par son grain, mais aussi par le travail mélodique qu’elle lui confère. Instrument à part entière, elle l’utilise comme tel pour produire une ligne mélodique au service du texte et de l’accompagnement musical. Ce dernier est d’une beauté absolue, en ce qu’il reste aérien tout en se noircissant par petites touches comme si le Tim Burton d’Edward aux mains d’argent avait saupoudré le berceau de Pomme. C’est étrangement cette comparaison qui m’est venue en écoutant Grandiose, bien que le sujet des deux œuvres soit différent. Une sensation renforcée par les arrangements tout en finesse d’Albin de la Simone, à coups de légers bruitages et cliquetis en tout genre, qui assombrissent peu à peu l’impression de comptine enfantine du début.

En 3 minutes 15, Pomme nous transporte dans une histoire à la fois personnelle et universelle. Ce titre respire et pleure d’une humanité bouleversante. Comment ne pas se sentir concerné, en accord, à l’écoute de ce que porte Grandiose ? Difficile de continuer à en parler sans dévoiler le texte. En voici un court passage qui n’abime pas la découverte à venir : « Grandiose, la vie que j’avais inventée / Pour toi, la vie qu’on nous vend bien tracée / Une vie comme ça n’existe pas ». Grand écart entre l’espoir et le constat, cette chanson remet les choses à leur place. La vie est un savant mélange de rêves et de désillusions. Faire vivre et exister ses rêves au-delà de la réalité du monde demande une énergie, une volonté, un combat incessant. Une sorte de combat ordinaire (spéciale dédicace/pensée pour l’exceptionnelle BD de Manu Larcenet). Cette vie grandiose que l’on pensait exister, simple, facile à dérouler, sans obstacles et chargée de joies… cette vie n’existe pas d’elle-même. A chacun-e de nous de la faire exister, dans un monde meilleur qu’il nous appartient aujourd’hui de choisir. Des artistes comme Pomme, Adèle Haenel ou Virginie Despentes m’y aident chaque jour, pour ne pas désespérer et mettre la clé sous la porte. Aux côtés des belles personnes que j’ai la chance de rencontrer et de cotoyer. Pour profiter non pas d’une vie Grandiose, mais de moments humains et apaisants. C’est déjà ça et c’est précieux.

Raf Against The Machine

 

Pépite intemporelle n°48 : Mon ami (2007) de Bertrand Betsch

la-chaleur-humaine-b.betsch-pias-france-zoomLa pépite du jour aurait pu rester de moi longtemps inconnue, si je n’avais pas eu la chance qu’elle me soit indiquée par une fidèle lectrice Five-Minuteuse. Après discussions, bières et filtres Snapchat, lorsqu’est venu le temps de regagner nos chez nous respectifs, elle m’a conseillé ce Mon ami de Bertrand Betsch, sans doute guidée par une intuition après nos conversations. Et quelle intuition ! J’avoue, presque honteusement, que je n’avais jamais écouté le travail de ce garçon, à la discographie pourtant bien remplie. Depuis ses débuts en 1997, il totalise pas moins d’une quinzaine d’albums studios, pour un parcours musical et textuel en constante évolution.

La chanson du jour est nichée dans La chaleur humaine (2007), son quatrième album. Un titre  qui est déjà tout un programme en soi, et que ce Mon ami illustre parfaitement. Sur un faux-air de balade légère, Bertrand Betsch propose une définition de ce qu’est un ami. Sans grandiloquence, sans effets inutiles, sans emphase, mais à travers des phrases et un vocabulaire simple : « Quand la pluie aura cessé / Tu viendras me visiter / Tu n’auras rien à me dire / Tu n’as jamais su mentir / On se sourira en buvant du muscat / En picorant des cacahuètes / En grillant quelques cigarettes / On regardera la télé / la tête penchée sur le côté. »

Une vision des choses que je valide sans réserve. Parce que oui, un ami, ça n’est (presque) rien d’autre que ça. Un ami, c’est celui qu’on peut voir quotidiennement, puis ne plus voir pendant des mois, et revoir sans que rien ne change. Ni reproches pour ce temps d’absence, ni altération du lien. Juste le plaisir de (re)passer un moment ensemble. Comme le dit le refrain : « Mon ami, tu n’es pas sans savoir / Mon ami, que j’aime bien te voir. » On aime voir un ami parce que chaque moment passé avec lui rend ce monde insupportable plus supportable, cette existence parfois invivable plus vivable.

L’ami se suffit à lui-même. Nul besoin de programmer de grandes festivités onéreuses ou un voyage lointain rempli d’activités pour alimenter et consolider le lien. Qu’il y ait entre nous un café, une bière, une tablette de chocolat, une bouteille de rhum, une currywurst… ou simplement du temps partagé, c’est amplement suffisant. Le plaisir de voir un ami, c’est ce moment passé ensemble à discuter, à refaire le monde, et parfois à se taire. Oui, un ami sait aussi le prix des silences et des moments suspendus.

Un ami écoutera blagues, confidences, propos insignifiants. Je ferai de même car il a mon entière attention. Nous rirons ensemble, nous pleurerons ensemble parfois. Il saura, car il l’a déjà fait, me laisser pleurer en silence ma tristesse, sans jugement, sans pitié détestable, sans complaisance non plus. Le moment venu, cet ami trouvera les mots et les gestes qu’il faut pour me redonner l’envie et l’espoir. Je lui rendrai la pareille, puisque la vie nous en donnera inévitablement l’occasion. Un ami est une lumière.

Un ami ne demande jamais rien. Il ne réclame pas qu’on se voit plus souvent, il ne demande aucune aide, et n’en propose pas non plus. Et il a raison : nous n’avons pas besoin de ça. Nous savons, l’un comme l’autre, que si besoin ou envie il y a, nous nous proposerons mutuellement ce qui sera le plus approprié. Il ne s’agit pas d’une quelconque télépathie fantasmée qui nous épargnerait les paroles. Non, il s’agit juste d’un ami. Tout ça ne s’explique pas, mais se ressent et se vit. Sans jacasser à tout vent « Mon ami ceci… mon ami cela… mes amis savent que… mes amis seront là… » Non, les amis ne seront pas là. Ils sont déjà là. Même absents.

Un ami, c’est un peu tout ça à la fois, et encore bien d’autres choses indicibles. On pourrait en parler et en écrire des tonnes, on pourrait relire aussi le chapitre 4 du merveilleux livre Mécanismes de survie en milieu hostile d’Olivia Rosenthal, dont ces lignes : « Mon ami fait écran, mon ami me protège, il me maintient provisoirement dans une région où aucune de mes silhouettes familières ne peut me rejoindre. Il oppose sa présence à mon passé. Il m’emmène dans des espaces vierges, des lieux où mes crimes sont abolis, mes fautes ignorées, où aucun des membres de ma famille n’a le droit d’entrer. Il m’offre un refuge, il me fournit un alibi, il cautionne et justifie mon silence, je me tais parce qu’il parle et il parle parce que je me tais. Il est mon nouveau foyer ».

Au final, peut-être est-ce Bertrand Betsch qui résume le mieux les choses, en quelques lignes, dans ce très beau et émouvant Mon ami. Inutile de préciser que, si la chanson et mes lignes sont écrites au masculin, tout cela fonctionne aussi très bien avec une amie.

Et puisqu’arrive l’heure du muscat, des cacahuètes et du grillage de cigarettes, je m’en vais vous laisser, en réécoutant, une fois encore, cette pépite déjà intemporelle. Mes amis, que vous soyez là ou pas ce soir, vous avez toute mon amitié et ma chaleur humaine (on y revient), tant il est bon de vous savoir en vie et jamais bien loin. Quant à toi, chère fidèle lectrice, merci du fond du cœur pour cette chouette découverte artistique, mais aussi pour notre belle rencontre faite de moments et rires partagés.

Raf Against The Machine

Five reasons n°18 : 25 Live (2020) de Archive

Retour sur un des plus grands moments musicaux de ces dernières années : après 25 ans d’une magnifique carrière, le groupe anglais Archive choisit de célébrer ce quart de siècle avec son public. D’abord avec la parution, en 2019, d’un coffret anniversaire bourré de bon son : 4 CD ou 8 vinyles, histoire de retrouver une palanquée de titres exceptionnels, assortis de quelques inédits. Inutile de dire que je me suis jeté dessus, puisqu’inutile de préciser aussi la place qu’occupe Archive dans ma discothèque et dans ma vie. Les plus assidu-e-s d’entre vous le savent déjà, puisque j’y ai consacré ici plusieurs publications.

Deuxième temps de la célébration, le 25 Tour, une tournée européenne dantesque comprenant plusieurs dates françaises. Avec la team Five-Minutes, on a eu la chance de pouvoir vivre une de ces soirées, grâce à la vigilance et la rapidité à choper des places de notre gars sûr Sylphe (#merciàjamais). Pour l’anecdote, Archive avait lancé une souscription pour financer l’édition vinyle du concert parisien de mai 2019 à la Seine Musicale. Projet finalement tombé à l’eau… mais rebond du groupe, avec la mise en ligne gratuite fin janvier 2020 de l’intégralité d’un album sobrement intitulé 25 Live. Oui, vous avez bien lu, la galette complète est offerte. La classe totale by Archive, et le respect complet pour le public. Pourquoi ne faut-il pas s’en priver, toute gratuité mise à part ? On voit ça en 5 raisons chrono.

  1. Archive en concert c’est magnifique. On le savait déjà pour avoir fait tourner en boucle le Live at the Zénith (2007), ou encore pour les avoir vus sur la tournée Controlling Crowds en 2010. La formation envoie le bouzin (comme dirait Sylphe) et sait exploiter chaque minute disponible. Pas un seul temps mort, et dans le cas du 25 Tour, plus de deux heures de tension émotionnelle. On est sortis de ce concert sonnés, gavés, heureux, sur une autre planète.
  2. La captation proposée en téléchargement par Archive est de très haute volée. Cerise sur le gâteau, c’est dispo en mp3, mais surtout en .wav ! Le son est parfait, les mix super équilibrés, les voix pénétrantes et présentes comme ce soir-là dans la salle. J’ai récupéré les tracks, branché tout ça sur mon bon vieil ampli, monté le son et fermé les yeux. Et, dès les premières notes du premier titre (You make me feel en l’occurence), ce sont les mêmes frissons qui me sont remontés des pieds à la tête. Et j’étais parti pour 2h40 de folie sonore.
  3. Deux heures et quarante minutes pour balayer la tracklist de ouf retenue par Archive. L’occasion de retrouver en live des titres monstrueux comme Fuck U, System, Controlling Crowds, Lights ou Again. L’occasion aussi d’entendre, pour la première fois en live, l’incroyable Remains of nothing, qui se trouve être un des inédits du coffret 25, et dont j’avais déjà dit tout le bien possible ici bas ici-même (à relire d’un clic juste là !). Archive, c’est un éventail de sons, d’ambiances, un voyage démentiel dans l’univers d’un groupe dont je n’arrive pas à me lasser.
  4. Se plonger dans ce 25 Live d’Archive, c’est aussi (re)découvrir la puissance de chacun des membres de ce groupe pas comme les autres, à géométrie variable, dans lequel aucun problème d’ego individuel ne semble ronger la carrière. Les fondateurs Darius Keeler et Danny Griffiths posent leurs bases et leurs boucles, discrets et présents à la fois comme ils savent le faire sur scène, chacun à une extrémité du plateau. Par-dessus, les différents musicos posent des sons improbables, pour soutenir les voix de Maria Q, Pollard Berrier ou Dave Pen. Mention spéciale à ce dernier, qui pose une version quasi acoustique et a capella de The Empty Bottle, sans doute un de mes titres préférés d’Archive. Et une des versions live qui m’a le plus impressionné. Bouleversé aussi. Putain quelle version !
  5. Et puisqu’on est dans mes titres majeurs du répertoire des londoniens, comment ne pas citer la vertigineuse version de Bullets ? Là encore, un des morceaux qui me chavire le plus par ses boucles répétitives jusqu’à l’ivresse, son ambiance hors du temps, son urgence, sa puissance évocatrice, son tempo, sa transe. Je suis absolument dingue de ce Bullets (et de son clip, si vous n’avez rien de mieux à faire, prenez le temps de le visionner). Un morceau écouté des centaines de fois, partout et n’importe quand : en allant bosser le matin, en revenant, en me baladant, en restant au fond de mon canapé, perché sur des rochers en Bretagne, blotti sous la couette pour éloigner les démons, au cœur de la nuit dans un hôtel parisien à repenser à cette bouteille : elle était à moitié vide, ou à moitié pleine (#vousl’avez? #theemptybottle #hashtagetliensfaciles).

La régie me dit dans l’oreillette que mes cinq raisons sont épuisées. Vous l’aurez compris, je pourrai dérouler encore un bon moment les bonnes raisons pour vous convaincre de filer récupérer et surtout écouter ce 25 Live. Cependant, puisque je suis aux commandes de ce papier, j’en ajouterai une sixième, juste pour mon plaisir : Archive fait partie des groupes avec lesquels j’ai une histoire particulière. C’est du coup très personnel, mais je n’oublie pas qu’il y a quelques années, l’écoute intensive de ce groupe m’a quasiment sauvé la vie. Et que ça continue, jour après jour. Sans aller jusque là, je vous souhaite à toutes et tous qu’Archive vous fasse voyager et vous fasse du bien. Go, listen, enjoy !

L’album 25 Live est téléchargeable via ce lien : https://show.co/n7vbXO4

Et pour les courageux, le film de la tournée by Archive 😉 (1h15 tout de même)

Raf Against The Machine