Son estival du jour n°16 : Ecstasy of Gold (1966) d’Ennio Morricone

C’est tout simplement une légende absolue du cinéma, de la musique de films et de la musique tout court, mais aussi un sacré morceau de ma vie qui disparaissent. Ennio Morricone, immense compositeur d’un nombre incalculable de BO, est décédé ce 6 juillet 2020 après 91 années passées en ce monde.

Son travail m’a fait entrer dans ma passion de la musique, en même temps que je découvrais mon autre passion, celle pour le cinéma, avec notamment les films de Sergio Leone. Enfant, ado, adulte, des milliers de notes qui ont accompagné les films du dimanche soir,  et du mardi soir à la télévision, puis sur VHS, en DVD, et aujourd’hui en replay ou en blu-ray. Et bien sur dans des salles de ciné. Des centaines de partitions écoutées sur des vinyles, des cassettes audio qui finissaient par se débobiner d’usure, puis sur CD et en streaming, et enfin de nouveau et toujours en vinyles.

J’ai bouffé du Morricone à n’en plus pouvoir, depuis Il était une fois dans l’Ouest au 8 Salopards, en passant par Le Clan des Siciliens, I comme Icare, Les incorruptibles, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, Il était une fois en Amérique, Le Professionnel ou  encore Cinema Paradiso. Des images gravées à jamais en moi, indissociables de la musique qui les accompagnent, pour des mélodies incrustées à jamais au fond de moi.

S’il ne reste qu’un son ce soir, ce sera le thème Ecstasy of Gold qui accompagne le vertige du cimetière dans Le Bon, la Brute et le Truand. La quintessence Leone/Morricone. Pour boucler la boucle de ces quelques lignes bien imparfaites à retranscrire le génie musical du Monsieur et de ce que je ressens. Ecstasy of Morricone.

Buon viaggio e grazie Maestro.

PS : Rappelons enfin, si besoin était et pour se convaincre de la puissance de ce titre et de l’universalité de la musique de Morricone, que Metallica ouvre ses concerts par ce même Ecstasy of Gold depuis près de 40 ans. Et ça donne ce genre de chose (la Team Five Minutes dégage toute responsabilité en cas d’émotion intense ou de dressage de poils sur les bras).

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°15 : Le lamantin (2019) de CharlElie Couture

Un peu au ralenti depuis quelques temps (on reconnait volontiers, mais la fin de saison est bien tendax), la team Five Minutes prend ses quartiers d’été. Ce qui veut dire mode light pendant ces deux mois de juillet et août, ponctués toutefois de Sons estivaux du jour (du déjà pratiqué l’an dernier, un petit titre pour éclairer la journée, accompagné de quelques lignes à peine) ou possiblement de quelques playlists pour accompagner vos journées.

Et pour inaugurer le retour du Son estival, voici Le lamantin, un titre extrait de Même pas sommeil, dernier album en date de CharlElie Couture sorti en 2019. Le lamantin est un titre jazzy festif qui raconte un pot de départ/fin d’année/retraite (sans doute un peu tout ça mélangé) pas festif. Un pot d’au-revoir où il y en a au moins un qui se fait chier, aka le personnage de l’histoire. Etrange comme ça rappelle du vécu. Ça raconte aussi un parcours de vie et l’envie de sortir de cette putain de jungle qu’est le monde moderne, avec sa course effrénée au profit et à la rentabilité immédiate. Oui, tout ça en 3 minutes et quelques.

Pas du tout par hasard… Le lamantin, c’est aussi un gros mammifère aquatique herbivore qui vit dans les eaux chaudes de l’Atlantique. Parfois appelé vache de mer, c’est surtout un paisible et cool animal qui ne demande pas grand chose d’autre que de vivre pépouze en laissant couler les journées. Une sorte de marmotte dans l’esprit, XXL dans la taille. Ce qui m’avait, il y a quelques temps, fait inventer le mot marmantin, et sa déclinaison verbale marmantiner. Par exemple : « Tu as fait quoi cet aprem ? – J’ai marmantiné sur le canapé en t’attendant, et maintenant je te propose de marmantiner avec moi » (#souvenirheureux)

Un sacré programme me direz-vous : oui, un sacré programme de vacances, peut-être même un sacré programme de vie. Avec, toujours, du bon son, en commençant aujourd’hui donc avec ce Lamantin. Et en vous souhaitant, au nom de toute la team, de chouettes journées à venir, de reposantes vacances si vous en avez et un bon été. A très vite, et merci de nous lire toujours plus nombreux.

Raf Against The Machine

Clip du jour n°15 : Funky Junky Monkey (2020) de Shaka Ponk

Trois ans après The Evol’, le groupe de rock alternatif geek touche-à-tout Shaka Ponk remet le couvert en fêtant ses 15 années de carrière : une anthologie à venir le 6 novembre prochain, sobrement intitulée Apelogies, qui regroupera des titres réenregistrés, un live et quelques pépites. Dont ce Funky Junky Monkey, qui est en fait un des premiers morceaux du groupe, énergique, furieux et sans aucun répit. Titre que l’on peut apprécier aujourd’hui accompagné de son clip.

Et quel clip ! Goz, le singe/membre virtuel du groupe, accompagne la joyeuse bande depuis ses débuts. Quoi de plus évident, pour une célébration, que de revenir aux origines (de la formation, comme de nous-mêmes) ? Funky Monkey Junky est un clip complètement dingue, qui balance à tour de bras des images de pop culture dans lesquels le singe remplace l’Homme. La liste des multiples références serait bien trop longue à dérouler. Autant vous laisser le plaisir de la découverte, de la recherche et de l’identification. Ouvrez grand vos yeux et vos oreilles.

Chaque clip de Shaka Ponk est une petite merveille. Ici-même, nous avions déjà parlé, par exemple, du génial clip accompagnant leur reprise de Smells like Teen Spirit. Ce Funky Junky Monkey ne déroge pas à la règle, avec un sens du graphisme et de la dynamique de montage qui colle à la peau ruisselante de sueur de tout fan du groupe. Ce clip-là, toutefois, a une petite dose d’un je-ne-sais-quoi en plus. Peut-être du côté du communiqué de presse qui accompagne sa sortie : un titre qui « raconte l’histoire de ce singe très punk, post humain, qui vient reprendre sa place dans un monde d’où les Hommes l’ont exclu ». Et un clip qui « a pour ambition de défendre et d’étendre ce propos : le singe envahit notre culture, rappelle à l’Homme d’où il vient, Il impose un recul sur notre monde superficiel et nos préoccupations égocentriques ».

Vous suivez mon regard ? César, Cornélius, Zira, Zaïus… La Planète des Singes, comme une évidence. Pour moi qui suis un client total de pop culture, mais aussi un fan absolu de cet univers et des questionnements qu’il porte, ce clip résonne parfaitement. L’ironie (ou pas) du calendrier veut qu’il soit sorti le 18 juin dernier. Une sorte d’appel version Planet of the Apes.

NB : Pour les gros clients de La Planètes des Singes, ce 26 juin marque la sortie chez Vestron du comics La Planète des Singes par Rod Serling – Le scénario oublié. Ou comment, en 128 pages, découvrir (enfin) la première version du scénario, mise en images. Monkeys over the world.

Raf Against The Machine

Five Reasons n°21 : Dry (1992) de PJ Harvey

DryC’est l’heure de la livraison hebdomadaire, et même de la grosse livraison ce jeudi. Puisqu’on est un peu moins actifs par ici ces derniers temps (mais ce n’est que passager, rassurez-vous !), ça mérite qu’on charge un peu la mule à chaque passage. La semaine dernière, on était sur du lourd avec le Gimme Shelter des Stones. On jour les prolongations avec un retour en 5 actes sur ce qui est sans aucun doute l’un des meilleurs albums rock de l’univers : Dry de PJ Harvey.

  1. Dry est le premier album de PJ Harvey (Polly Jean Harvey en version complète). La galette qui nous permet, en 1992, de découvrir ce petit bout de femme sorti du Dorset. Du haut de ses 23 balais, elle balance alors ces 11 titres qui marquent le début d’une carrière assez oufissime : 9 excellents albums au compteur, 11 si on ajoute les 2 en collaboration avec John Parish, 13 si on ajoute les 4-track Demos (1993, du 2e album Rid of me) et les Peel Sessions 1991-2004, 14 si on ajoute encore All about Eve, BO de l’adaptation scénique en 2019 du film éponyme de Mankiewicz sorti en 1950. Dry ouvre donc cette riche discographie avec 41 minutes d’un rock sec, tendu, vénéneux, sans aucune concession et malgré tout riche d’une énergie maboule.
  2. Ouverture des hostilités avec Oh my lover, sorte de lamentation rock désespérée qui pourrait donner envie de ne pas aller plus loin. C’est torturé et d’une noirceur impénétrable, mais c’est porté par une basse sonore bien mise en avant, des riffs de guitare rageux, et une batterie qui sait raconter les choses. Et surtout, c’est emmené par la voix de PJ Harvey qui, en un seul et premier titre, expose le matos : voilà, je sais monter dans les aigus, je sais rester dans les graves en allant y chercher le petit grain râpeux quant il faut. Et cette voix, j’en fais un peu ce que je veux, en jouant avec les lignes mélodiques. C’est brillant, ça dure 3 minutes 57 et c’est le premier titre en écoute ci-dessous.
  3. Au milieu de la virée Dry, nous tombe dessus le 6e titre Sheela-Na-Gig. On a déjà pris bien cher tellement l’énergie rock des cinq premiers morceaux nous a éprouvés mais hypnotisés. Et voilà que PJ Harvey lâche un titre d’apparence plus pop dans sa construction : petit intro, couplets, refrain. Titre qui n’est pop que dans sa construction, et encore. Une putain de déferlante rockeuse oui : ça tabasse à la rythmique, ça riffe à la six cordes et, encore, la voix de PJ Harvey, dont on pensait avoir tout découvert en 5 titres. Erreur fatale ! Les choses ne font que commencer, dans cet album comme pour les années à venir. Sheela-Na-Gig est le 2e titre à écouter.
  4. On reprend à peine son souffle avec Plants and Rags, rythmiquement parlant, parce que côté ambiance du morceau c’est loin d’être la joie et la sérénité, comme viendra le confirmer le violon torturé qui accompagne la fin du morceau. Et juste derrière, Foutain aurait pu être le titre de fin. Il ressemble à une fin d’album. Mais non : PJ Harvey choisit de nous achever avec Water, démentielle conclusion d’un album de folie et 3e morceau en écoute. Et de l’eau, on en a besoin après cette traversée aride d’une contrée rock inconnue, terriblement novatrice et hyper bandante. En plus, c’est drôle de finir par Water un album qui s’appelle Dry.
  5. Combien de fois j’ai écouté cet album ? Aucune idée, mais j’y reviens régulièrement depuis sa sortie. Peut-être le PJ Harvey que j’écoute le plus. Et aussi un des rares albums parfaits à mes yeux : pas une seconde à jeter. Un album à retrouver très prochainement en réédition vinyle. Oui, c’est l’annonce musicale du mois (easy) : toute la discographie de PJ Harvey rééditée en vinyles dans les 12 prochains mois. Les originaux étant introuvables, ou à des prix insaisissables, voilà une occasion rêvée pour (re)découvrir cette exceptionnelle musicos. Mais ce n’est pas tout : chaque album sera accompagné d’un second contenant les démos de chaque titre. Une sorte de galette miroir qui donne la fringale. Surtout lorsqu’on découvre la démo de Sheela-Na-Gig (4e titre à écouter), voix/guitare folk, qui donne à la fois une nouvelle couleur et une autre énergie à ce morceau. Et cette voix putain !

Autant dire que tout ça est attendu de pied ferme : Dry et son Dry – Demos sont annoncés pour le 24 juillet, Rid of Me et son 4-Track Demos pour le 21 août. Et tous quatre en précommande à ce jour. C’est de la bonne came, c’est du lourd, c’est du rock. C’est la vie. Foncez.

 

 

 

Raf Against The Machine

 

Pépite intemporelle n°58 : Gimme Shelter (1969) de The Rolling Stones

A trop regarder dans le rétroviseur musical, j’y reste parfois pour un moment. Cette semaine, ce sera même le gros rétroviseur, la DeLorean mega turbo, la plongée dans un temps que les moins de 20 ans… bref. Cette semaine, on remonte fin 1969 avec ce qui est, sans aucun doute, mon titre préféré des Rolling Stones.

Gimme Shelter est gravée dans l’album Let it bleed. Jamais sortie en single, ça ne l’empêche pas de jouir d’une belle célébrité en figurant à la 38e place (sur 500) au classement des 500 meilleures chansons de tous les temps établi par le magazine Rolling Stone. Sans doute parce que ce morceau suinte la quintessence de ce que les Stones sont capables de produire : du Chicago blues-rock un peu lourd et gras, rehaussé par la guitare de Keith Richards, les saillies vocales de Mick Jagger et un harmonica pleurant la fin d’une époque.

Oui, parce que Gimme Shelter c’est aussi et surtout ça : l’incarnation musicale parfaite de cette année 1969, à la fois érotique et capable de mettre le monde tête-bêche. L’année 1968 est déjà passée par là : loin de se limiter au mois de mai français, ces 12 mois ont porté de lourds événements tels que l’assassinat de Martin Luther King en avril, celui de Robert Kennedy en juin, le Printemps de Prague, ou encore l’enlisement américain au Viet-Nam. La petite sœur 1969 continue de dérouler les conséquences de tous les tête-à-queue sociaux et politiques, en ouvrant déjà la porte aux années 70 avec par exemple les arrivées au pouvoir de Nixon aux Etats-Unis et Pompidou en France. Même si l’Homme pose le pied sur la Lune pour la première fois, et que cet été 1969 est aussi marqué par la partouze musicale géante de Woodstock, Times they are a changing comme disait Bob. L’insouciance et l’optimisme des 60’s, le mouvement hippie et le flower power sont déjà relégués aux livres d’histoire.

Les temps changent aussi pour les Stones eux-mêmes lors de cette année cul par-dessus tête qu’est 1969. Gimme Shelter est enregistrée entre février et mars 1969, bien que différentes parties de la galette Let it bleed soient travaillées tout au long de l’année. Le titre sort en même temps que l’album le 5 décembre 1969, et les Stones ont changé. Du moins dans leur composition, puisque Brian Jones a cassé sa pipe début juillet. Il n’aura d’ailleurs été que très peu présent sur cet opus, ce qui en fait le premier réellement sans lui. Mais l’autre choc de 1969 pour les Rolling Stones, c’est le festival d’Altamont où, hasard du calendrier, ils se produisent le 6 décembre, soit le lendemain de la sortie de Let it bleed.

Tout a été dit ou presque sur Altamont : un festival rock engendré dans la douleur et la précipitation, une sorte de réponse côte Ouest à l’arrache à Woodstock avec autant (sinon plus) d’alcools et de drogues en tout genre. Plus de 100 000 festivaliers qui se pointent sur le site dès le 5 décembre, entre lesquels les tensions ne feront que monter au fil des heures. Le service d’ordre est assuré par les Hells Angels, recrutés par le manager des Stones himself, et payés en bières. Tout ça ne pouvait que mal se terminer, avec des spectateurs et un service d’ordre chauds bouillants et tous plus défoncés les uns que les autres. Le 6 décembre, les Rolling Stones entament leur prestation, qui sera tristement marquée par la mort de Meredith Hunter, poignardé à quelques mètres de la scène. Trois autres morts au cours du festival : un noyé dans un canal d’irrigation et deux mômes écrasés dans leur sac de couchage par un conducteur sous acide.

Symboliquement, Altamont marque la fin du mouvement hippie et d’une époque insouciante et positive. Même si, en regardant bien l’histoire dans les 24 mois précédents, la désillusion et la marche en avant vers un monde de violences étaient déjà largement engagées. Dans ce contexte, Gimme shelter (littéralement Offre-moi Asile / Donne-moi un abri) résonne étrangement, à la fois comme un titre prophétique (enregistré rappelons-le début 1969) mais aussi comme un cri-témoignage direct de sa période de sortie. Quant à dire que, de nos jours, il fonctionne toujours aussi fort, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement. Les Stones ne se doutaient peut-être pas qu’ils lançaient là leur titre sans doute le plus durable et le plus intemporel. Par sa qualité musicale, mais aussi par ce putain de cri maintes fois repris au fil des décennies, conférant ainsi une aura éternelle à un des plus grands morceaux rock de l’histoire.

En bonus et pour le plaisir, une version de Gimme Shelter qui déboîte, par Stereophonics en 2007 sur le plateau de Taratata.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°57 : Like a king (1994) de Ben Harper

Nouveau coup d’œil dans le rétro cette semaine, avec un titre âgé de 26 ans déjà. Like a king est le premier single de Ben Harper, extrait de son faux premier album Welcome to the cruel world : le premier vrai LP de Ben Harper s’intitule Pleasure and Pain (1992) et fut pressé à seulement 1 500 exemplaires. Toutefois, c’est bien Welcome to the cruel world qui sera largement diffusé et qui fera connaître sa musique dans le monde entier, porté donc par notre pépite d’aujourd’hui Like a King.

En presque 30 années, je n’ai cessé d’écouter Ben Harper, de le laisser de côté et d’y revenir, au gré d’albums plus ou moins efficaces à mon goût, et d’une carrière qui force malgré tout le respect. Alors pourquoi ressortir maintenant cette magnifique première galette, et précisément ce titre ? Tout cela est évidemment et tristement lié à l’actualité, rien de bien original dans mon choix. En 1994, j’écoutais Like a king en boucle, en me disant que, depuis 26 ans et l’assassinat de Martin Luther King en 1968, rien n’avait particulièrement changé en matière de racisme, d’égalité entre les hommes et de droits civiques.

Like a king fait référence, notamment, au tabassage policier subi par Rodney King en 1991. Un an plus tard, en 1992, l’acquittement des quatre policiers impliqués déclenchera plusieurs journées d’émeutes à Los Angeles. La fin de l’histoire ? Un nouveau procès en 1993, qui verra deux policiers condamnés, deux autres acquittés. Et la mort accidentelle par noyade de Rodney King en 2012.

Quelle triste et douloureuse ironie du calendrier d’avoir l’impression, 26 ans plus tard à nouveau, de revivre sans arrêt le même cauchemar sociétal. Comme beaucoup, j’ai vu ces derniers jours les images du meurtre de George Floyd. Ces images, d’une violence inouïe, j’aurais aimé ne jamais les voir. J’en suis tellement sous le choc et sans mots que mon seul refuge, c’est la musique et ce Like a king que je vous propose de partager ensemble. Tous ensemble, comme un seul Homme.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°69 : Keep it movin (2020) de Wax Tailor & D Smoke

Après The light (2019), Wax Tailor poursuit son teaser au long cours autour d’un prochain album, avec un deuxième single disponible depuis quelques jours. Keep it movin est l’exact opposé de ce que pouvait proposer The light. Nous avions parlé ici (à relire d’un clic) de ce magnifique titre sombre et tendu, reflet sonore d’un monde froid, déshumanisé et apocalyptique à la croisée de Blade Runner, 1984, Black Mirror et Brazil. Bref, un univers qui ne fait pas rêver mais dans lequel, à bien y réfléchir, on vit déjà en partie.

Keep it movin prend le total contrepied de son prédécesseur, avec un son groovy et hybride comme sait si bien le faire Wax Tailor. Ici, ça sonne hip-hop, beats puissants, ligne de basse bien ronde et omniprésente. Tout ceci porté par le flow de D Smoke. Ce dernier, né Daniel Anthony Farris en 1985 à Inglewood, Californie, s’est distingué en 2019 en remportant la première saison de Rythm & Flow sur Netflix. Pas très étonnant, puisqu’on retrouve précisément chez D Smoke rythme et flow qui envoient de la bonne vibration. En résulte un titre qui pétille et ronfle, plein de soleil et de chaleur, et qui tombe à point nommé puisque l’été arrive.

Le parcours musical de Wax Tailor est ponctué de collaborations avec des pointures rap. On pense au collectif A State of Mind (ASM) sur les albums Hope & Sorrow (2007) et In the mood for life (2009), à Mattic sur Dusty rainbow from the dark (2012), ou encore à Ghostface Killah du Wu Tang Clan sur By any beats necessary (2017). A chaque fois, c’est une coloration rap différente, chacun des artistes précités apportant sa touche au panorama sonore de Wax Tailor. Ce Keep it movin et l’association avec D Smoke rappellent l’énergie d’un Say yes (feat. ASM), d’un The sound (feat. Mattic) ou d’un Worlwide (feat. Ghostface Killah), tout en introduisant une nouvelle facette du hip-hop proposé par Wax Tailor.

Titre après titre, album après album, Wax Tailor ne cesse de développer ses horizons musicaux et de nous les proposer. Ce n’est pas ce Keep it movin qui me fera mentir : un bonbon estival bourré d’énergie et de patate qui fait du bien à la tête et au corps. Et qui porte bien son titre : lancez moi ce morceau, montez bien le son et je vous défie de rester de marbre, immobile les mains dans les poches. Une énergie communicative qui fait du bien, et qui donne envie de retrouver très vite le chemin des salles de concerts pour s’inonder la tête du son Wax Tailor.

Raf Against The Machine

 

Five Reasons n°20 : Lucky Peterson

Le 18 mai dernier, nous avons appris, émus, la mort de Michel Piccoli. Ce géant du cinéma français, du cinéma tout court, s’est éteint quelques jours plus tôt, après une carrière jalonnée de grands films mais aussi d’engagements politiques et humains. Les hommages pleuvent depuis, comme pour compenser l’absence de toute distinction officielle des professionnelles de la profession. Ce grand monsieur fera peut-être l’objet d’une séquence souvenirs/émotions posthume lors des prochains César. On n’y sera pas. La dernière fois, on s’est levés et on s’est cassés.

Le même jour, ce même 18 mai, nous avons aussi appris la soudaine disparition de Lucky Peterson. Ce même lundi 18 mai 2020 où nous nous sommes souvenus que 40 ans plus tôt, Ian Curtis mettait fin à ses jours, et par la même occasion à Joy Division. Sale date pour les talents et les grands artistes. Oui, parce que Lucky Peterson faisait partie de ceux-là. Il en fait partie : écrivons ça au présent, et égrenons quelques bonnes raisons d’écouter ce grand musicos qui, l’an dernier encore, parcourait les scènes pour une tournée anniversaire d’un demi-siècle de carrière.

  1. Lucky Peterson est parti trop tôt. 55 ans au compteur, dont 50 de carrière, pour ce sacré personnage né Judge Kenneth Peterson. Oui, vous avez bien lu, tout a commencé à l’âge de 5 ans pour lui, et tout à même commencé dès la naissance. Son daron James Peterson, chanteur et guitariste, tenait un club de blues dans lequel le futur Lucky a croisé des pointures comme Buddy Guy ou Muddy Waters. L’opportunité de tâter du blues dès le berceau, et de commencer l’orgue à l’âge de 5 ans, avant d’être repéré par Willie Dixon himself.
  2. Lucky Peterson était avant tout organiste. Il a fait des merveilles derrière le mythique orgue Hammond, dont il a exploité toutes les légendaires possibilités sonores pour explorer toutes les émotions du blues. C’est en écoutant Lucky Peterson que j’ai découvert cet orgue, c’est en faisant tourner en boucle ses enregistrements que j’ai appris à l’aimer. Et si, de votre côté, l’orgue Hammond vous emmerde, prenez quand même le temps d’écouter Lucky en jouer, en plongeant par exemple dans ses Organ soul sessions sorties en 2009. Le bonhomme semble aller chercher au fond de la bête tout ce qu’elle peut cracher de sensualité groovy.
  3. Lucky Peterson était aussi guitariste. Bien qu’il n’ait approché la six cordes que plusieurs années après le Hammond, il maîtrisait aussi de ce côté-là. Si j’ai (re)découvert l’orgue en l’écoutant, je l’ai lui en revanche découvert à la guitare, à un âge où précisément je me fantasmais guitariste rock, en mode ado le manche à la main. Lucky Peterson rappelle à beaucoup un certain B.B. King par son style et son toucher. C’est pas faux comme dirait l’autre, mais il avait aussi son propre style qui faisait la synthèse de nombreux artistes et courants du blues.
  4. Le blues de Lucky Peterson, c’est quoi ? C’est une musique qui n’oublie jamais d’où elle vient, tout en évitant la tristesse. Evidemment, parfois, il y a soudainement, au détour de quelques accords ou d’un chorus, une sorte d’émotion qui te fait dresser les poils et te colle le frisson ou une poussière dans l’œil. Mais ce que je retiens moi du Lucky blues, c’est précisément ce que je viens d’écrire : un blues heureux, apaisé, accessible et terriblement groovy. Que le tempo soit lent ou plus boosté, bonnes ondes et bien-être déferlent de la tête aux pieds.
  5. Le blues de Lucky Peterson, c’est aussi un savant mix fait de compositions originales et de reprises innombrables. Sur ce dernier point, les Organ Soul Sessions en sont un bon exemple avec des relectures de I walk the line (Johnny Cash), Rehab (Amy Winehouse) ou encore Me and Bobby McGee (Janis Joplin). Oui, vous avez remarqué vous aussi : le hasard m’a fait prendre en exemples 3 autres musicos qui ont, toute leur carrière durant, entretenu un étroit rapport avec le blues. Le blues de Lucky Peterson, c’est donc l’essence même du blues et du jazz : apporter sa pierre à l’édifice avec des compos personnelles, tout en revisitant un répertoire commun et partagé toujours plus grand et inépuisable.

Une fois que tout ça est dit, que reste-t-il à faire ? Continuer à écouter Lucky Peterson qui a su, au long de ces 50 années de carrière et au cours de prestations inoubliables, nous raconter à sa façon les choses de la vie.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°68 : Nothing Else (1996/2020) de Archive

Voilà un moment que je ne vous ai pas parlé d’Archive, et je sens que ça vous manque ! Bien que ce soit un (le ?) groupe vers lequel je reviens le plus fréquemment, c’est à la faveur de l’actualité que l’on va évoquer la bande de Darius Keeler et Danny Griffiths.

Archive a entamé l’année dernière une longue célébration de son quart de siècle. Oui, déjà 25 ans (et même 26, on est déjà en 2020) que les Londoniens jouent et nous impressionnent de maîtrise, de virées musicales et de création de sons tous plus fous les uns que les autres. En 1996 sort Londinium, un premier album aux sonorités très trip-hop de Bristol et rap, rapidement devenu une référence absolue et un objet musical incroyable. Depuis, ce groupe à l’effectif et à la composition changeante a évolué vers du rock électro-progressif, sans jamais perdre son essence : être un véritable creuset à sonorités et ambiances.

Archive a donc entamé 2019 sur le mode célébration des 25 ans, avec la sortie d’un coffret de 4CD ou 6LP + 2EP, sobrement intitulé 25, dans lequel le groupe a compilé 42 titres de son répertoire. Bonne pioche dans la totalité des albums de la discographie, augmentée de quelques inédits dont le brillant Remains of nothing dont on avait parlé par ici (à relire d’un clic). Année 2019 poursuivie par une tournée, sobrement intitulée 25 Tour. J’ai eu la chance de vivre un de ces concerts dantesques et, n’y allons pas par quatre chemins, la prestation 25 Live est sans doute un des meilleurs (sinon le meilleur) concerts que j’ai pu vivre. Prestation que l’on a pu retrouver en ligne, généreusement offerte par le groupe à son public (on en avait fait un papier aussi à relire).

Arrive 2020, les 25 ans sont passés, et on se dit qu’il faudra maintenant attendre les 50 balais de la formation, ou tout du moins les 30 pour une nouvelle fiesta. Et puis non ! A la surprise générale, Archive annonce il y a quelques jours la sortie d’un nouveau disque le 28 août prochain : Versions sera le point de clôture des célébrations 25, et regroupera des réinterprétations des propres titres du groupe. Là, deux écoles s’affrontent. Soit on se dit « C‘est facile, les mecs s’emmerdent pas quand même, en rejouant leurs propres morceaux ». Soit on passe en mode surexcité et impatient hyper, en se disant « Qui de mieux placé pour revisiter un répertoire ? Le créateur de ce même répertoire ». Je vous renvoie pour ça au récent Portrait de Yann Tiersen, il y a vraiment des choses démentes dans ses réinterprétations.

Mais revenons à ce Versions en approche, que l’on va attendre encore quelques semaines. Archive sait prendre soin de son public, tout en faisant monter la tension. Un premier titre est donc disponible à l’écoute, et c’est le grand écart temporel : Nothing Else, tout droit sorti du premier album Londinium précédemment évoqué. Qu’est-ce qui change d’une version à l’autre, à 26 années d’écart ? Beaucoup de choses, et presque rien.

Beaucoup de choses, parce que la voix n’est plus la même : Holly Martin, présente au chant depuis 2012 au sein du groupe, reprend le texte magnifié à l’époque par Roya Arab, la chanteuse qui incendiait Londinium. A l’éternelle question « Alors laquelle chante le mieux ? », je répondrai aucune : l’une et l’autre portent le texte vers une dimension qui n’existe pas. L’une ou l’autre, peu importe. Les deux voix me filent des frissons de dingue. Autre changement non négligeable : si la version de 1996 est portée par les synthés et les rythmes trip-hop, celle de 2020 est plus construite sur les guitares, et sans aucune section rythmique. Relecture de taille donc, mais les deux versions font le taf, et pas qu’un peu. Celle de 1996 pose une mélancolie et une tension propres au trip-hop. Celle de 2020 apporte une balade sur le fil du rasoir, une virée qui peut basculer à chaque instant ponctuée de quelques touches inquiétantes dans une ambiance apparemment plus apaisée.

Presque rien, parce que de 1996 à 2020, c’est du Archive et rien d’autre. Aucun doute là-dessus, le groupe est resté le même en se réinventant en permanence. A l’image de The empty bottle version studio/version 25 Live qui donnait à voir deux facettes complémentaires d’un même titre, ce double Nothing Else 1996/2020 montre que le groupe est loin d’avoir révélé tout son potentiel. Il ne revisite pas son morceau, mais en livre une vision augmentée. Archive a encore bien des choses à nous raconter, et ça tombe bien, on est prêts.

Encore un peu de patience, disons deux mois et demi pour pouvoir mettre la main sur Versions. La galette est déjà en précommande pou les plus accros, qui plus est dans différentes versions (#vousl’avez?) : un vinyle blanc en édition limitée à la Fnac, mais aussi une version vinyle augmentée d’un EP 2 titres exclusif sur le site officiel du groupe. Inutile de dire que, pour clore les festivités 25, on a le droit de s’offrir les deux éditions. A moins que, dans un ultime tour de passe-passe, Archive nous gratifie d’une édition vinyle de l’ensemble de sa discographie. Vous savez quoi ? Là aussi, je suis prêt. Turbo chaud même. Hyper.

C’est parti pour la double version de Nothing Else : 2020 (et son mortel clip) puis 1996

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°56 : Sache (2006) de David Delabrosse

A la suite du copain Rage et de son Hygiaphone d’il y a quelques jours, retour dans mon rétroviseur musical pour déterrer une pépite que je n’ai en fait jamais réellement enterré. Normal, c’est une pépite. Et les pépites, ça se conserve précieusement sous la main pour y revenir dès que l’envie s’en fait sentir.

C’est bien de ça dont il s’agit avec Sache, titre de clôture du premier album de David Delabrosse sobrement intitulé 13m2 (2006). David Delabrosse est musicien. Il écrit des chansons souvent jolies et qui racontent encore plus souvent des choses. J’ai découvert son travail au milieu des années 2000, lorsqu’il assurait la première partie des concerts de Yann Tiersen sur la tournée Les retrouvailles. Avant de plonger dans la magie Tiersen, David Delabrosse m’a baladé dans son univers doux-amer, entre tendresse et ironie, fragilité et humour, réalité et imaginaire. Il n’en fallait pas moins pour que j’investisse ce 13m2, réalisé (et ce n’est pas un hasard) par Yann Tiersen lui-même. Depuis, David Delabrosse a publié un 2e album Le son de l’hallali (2011), avant de s’offrir une longue parenthèse d’albums pour enfants mais pas que : Ego le Cachalot (2013) puis Ego le Cachalot et les Bulots (2016). Puis de revenir cette année avec Le modèle réduit de nos pensées (album déjà dispo en numérique et le 5 juin dans les bacs).

C’est pourtant dans ce 13m2 que je suis toujours resté un peu bloqué. Il contient de bien belles choses, comme ce duo L’étoile du Nord avec Françoiz Breut, ou bien Venus, ou encore Le gyrophare, un titre chargé d’émotions et d’absence. Et c’est précisément ce Gyrophare qui introduit, en toute fin d’album, Sache. Un exemple supplémentaire (s’il en faut) pour préférer l’album à la compilation : un artiste ne place jamais ses chansons dans un ordre aléatoire. Tout est lié et tout a un sens, d’un titre à l’autre. C’est un voyage que l’on fait tout au long d’une galette. Le 13m2 de David Delabrosse n’échappe pas à la règle, et nous amène au titre final.

Sache dure 2 minutes 26. C’est court, trop diront certains. C’est pourtant la durée parfaite pour une chanson qui démarre comme un procès d’intention et de reproches, pour se révéler rapidement être tout autre chose. Sache est un message adressé à l’autre qui n’est plus là. Un message qui dit le manque, le regard sur nous deux, les bons moments et ceux qui ne seront pas, et qui a l’élégance de ne pas aller sur le terrain du retour demandé/espéré/supplié. Une adresse qui emmène vers une des plus belles phrases que je connaisse : « Sache que même quand le ciel s’abat / Il y a encore de l’air au-dessus ».

Sache est plus que joliment écrit, et encore plus brillamment mis en musique. La Tiersen touch est évidente, en ce qu’on y retrouve tout ce qui a fait le grain de son album Les Retrouvailles, publié en 2005 soit quelques mois avant 13m2. Sans doute un de mes Tiersen préférés. Ceci explique possiblement cela. Et enfin, s’il fallait encore vous convaincre d’écouter Sache, la chanson se termine sur une ultime touche d’intelligence. L’autre, celle dont l’absence démange chaque jour, n’est pas si loin puisque sa voix revient en écho, puis en chœur, pour répéter en boucle la maxime finale. Une étrange et jouissive sensation, le retour que l’on n’attend pas et qui n’est peut-être qu’imaginaire. Ou pas. Dans un certain sens, des retrouvailles. CQFD.

Raf Against The Machine