Five Titles n°21: Rone & Friends de Rone (2021)

Il était temps de réparer une injustice de ce blog avec l’absence d’un article sur Erwan Castex, alias Rone. JeRone & Friends suis admiratif depuis de très nombreuses années de la production artistique du français qui nous offre une électro inventive et hédoniste. Je serais bien présomptueux de vouloir vous résumer la carrière de ce dernier ici mais je ne peux que vous inviter à aller écouter les albums Tohu Bohu (2012) ou Mirapolis (2017) entre autres… L’année dernière, Rone a mené un projet fort autour de son très riche dernier album Room with a View qui aurait amplement mérité de figurer ici: monter un ballet avec le collectif d’une vingtaine de danseurs (La) Horde sur la scène du théâtre du Châtelet. Ce spectacle qui traitait d’urgence climatique a malheureusement dû rapidement se stopper, la faute à vous savez quoi… Afin de lutter face au désoeuvrement et la solitude du confinement, Rone a fait appel à des amis ô combien prestigieux pour créer cet album sobrement nommé Rone & Friends. Peu d’artistes sont capables de réunir un tel panthéon qui va de l’écrivain et compagnon de toujours Alain Damasio au brillant Dominique A, en passant par la nouvelle scène française (Odezenne, Flavien Berger, Camelia Jordana) ou des valeurs sûres au-delà de nos frontières (Yael Naim, Georgia, Casper Clausen, Mélissa Laveaux, Roya Arab). Le résultat, en lien direct avec Room with a View, est d’une grande homogénéité dans la volonté de proposer une électro douce et propice à la rêverie, une électro nappée d’une grande humilité dans son désir de mettre en avant les différents artistes venus mettre leurs mots au service de la musique de Rone. Choisir c’est renoncer mais j’aime ce jeu de dégager 5 titres qui m’ont encore plus touché… Bien sûr, j’aurais pu sélectionner la douceur de Georgia sur Waves of Devotion qui reprend le Gingko Balboa de Room with a View ou la beauté des textes et des voix de Jehnny Beth, Laura Etchegoyhen et Yael Naim sur Et le jour commence, L’orage et Breathe In. Ou encore la savoureuse électro-pop fantasque de Flavien Berger sur Polichinelle. Ou encore m’offrir un instant de nostalgie en savourant le grain de Roya Arab (qui est la voix principale du Londinium d’Archive) sur Twenty 20. Vous voyez bien que je triche alors je m’arrête pour vous proposer ces 5 pépites…

  1. Le morceau d’ouverture Sot-L’y-Laisse, reprise du titre Room with a View, frappe fort, porté par le flow uptempo d’Odezenne. L’urgence du texte et l’explosion électro finale se marient à merveille pour un uppercut sonore qui fait vaciller de plaisir.
  2. A l’errance n’en finit plus de montrer le pouvoir d’interprète de Dominique A… Je pense que je serais capable d’acheter un album où ce dernier se contenterait de lire un dictionnaire… Je vous rassure, on est très loin du dico avec cette ode à la liberté où la grâce poétique de Dominique A fait humblement mouche.
  3. Un qui s’appuie sur un duo de voix inédit Damasio et Mood, associe avec subtilité une électro majestueuse à un texte d’une grande sensualité. Mention spéciale à Mood que je ne connaissais pas et qui m’a rappelé le timbre de Laura Smet sur Un verre à la main de Grand Corps Malade. Un hymne à l’amour imparable.
  4. La Nuit venue confirme de son côté le talent de Camelia Jordana qui est littéralement en train de rentrer dans une autre sphère. Un morceau qui se veut aussi dépouillé que les corps la nuit, sublime de simplicité.
  5. Closer reprend enfin brillamment le Human de Room with a View. Porté par le timbre en or du chanteur d’Efterklang, Casper Clausen, une montée en tension électro inarrêtable et le spoken-word de Melissa Laveaux, ce morceau brilla par sa richesse.

Je crois que vous savez désormais ce que vous allez écouter aujourd’hui, enjoy!

 

Sylphe

Review n°78: Distractions de Tindersticks (2021)

Tindersticks vieillit comme le bon vin et j’ai pris le temps de savourer les différentes saveurs de ce treizième opus Distractions sorti en février avant de vous en partager les douces et intenses effluves. Le dernier opus No Treasure But Hope sorti en 2019 ne nous avait déjà pas déçus à Five-Minutes, porté entre autres par le sublime morceau inaugural For The Beauty dont j’avais brièvement parlé par ici. Toujours produit sur le label City Slang avec le duo Stuart Staples/ Dan McKinna à l’écriture, l’album est composé de 7 titres seulement dont 3 reprises mais 7 véritables petits bijoux qui pour certains surprendront les fans de la première heure.

En termes de surprise, le morceau d’ouverture Man Alone (Can’t Stop the Fadin’) remporte toutes les palmes de la gloire… D’une durée inhabituelle -11 minutes tout de même, soit le temps moyen pour voir planter un cours du CNED en ligne la semaine dernière, le morceau s’appuie sur une ligne de basse oppressante et la voix de baryton de Stuart Staples. Le chant sépulcral s’infiltre comme un mantra en nous, flirtant avec les frontières de l’audible à son paroxysme au bout de 4 minutes avec les bruits discordants en fond (belle litanie de klaxons). On se laisse cependant facilement envelopper par cette virée nocturne solitaire et cette pluie apaisante, comme si Tricky avait décidé de se mettre au chant… Voilà en tout cas un morceau aux saveurs électroniques particulièrement marquant dans la discographie de Tindersticks, morceau dont on ne sort pas indemnes. Il nous faudra bien le chuchotement du chant de I Imagine You pour se remettre de ce climat anxyogène, la douceur et la poésie du texte nous emportant vers l’évocation d’un fantôme désormais heureux après avoir fui notre monde si complexe, « I imagine reaching for you, touching you/ But not with tears / With the beauty of every day/ Over and over« 

Tindersticks va ensuite s’attaquer au Harvest de Neil Young en reprenant le sublime titre A Man Needs a Maid. Le piano et les cordes initiales laissent place à une version plus électronique où la voix de Stuart Staples évoque David Bowie. La chanteuse de Swing Out Sister, Gina Foster, apporte avec justesse la douceur de sa voix pour un résultat aux frontières de la pop sur la fin et d’un trip-hop à la Morcheeba. Après des débuts mitigés par rapport au titre de Neil Young, ce A Man Needs a Maid fait finalement ses preuves dans sa deuxième partie. Lady with the Braid prolonge le plaisir des covers en reprenant un titre aux influences country de Dory Previn, ce morceau est plus classique et attendu avec une utilisation subtile des cordes en fond.

C’est au morceau You’ll Have To Scream Louder que revient le mérite de refermer le trio de covers. Partant des origines post-punk de TV Personalities, le titre met en avant une guitare plus lumineuse tout en contraste avec des paroles très sombres en adéquation totale avec l’état de notre société actuelle, « I’ve got no respect for/ These people in power/ They make their decisions/ From their ivory towers / And I feel the hatred / It’s growing inside / And there’s nowhere to run to / ‘Cause there’s nowhere to hide ». Tindersticks vient ensuite prendre la langue de Molière à bras le corps avec Tue-moi, sobrement accompagné par un piano qui laisse les paroles pleines d’émotion prendre la lumière. Le résultat qui fait allusion aux attentats du Bataclan touche particulièrement par sa justesse et sa retenue. L’album se clot sur The Bough Bends, un nouveau titre riche en inventions, écho à Man Alone (Can’t Stop the Fadin’), d’une belle douceur. Après un départ bucolique avec des chants d’oiseaux, un mellotron champêtre et des paroles égrénées en spoken-word, cette voix d’or noir qui s’appuie sur un texte un brin mystérieux prend le pouvoir et permet au titre de gagner en intensité. Ce Distractions, sans forcément atteindre au sublime, réchauffe les coeurs et témoigne toujours de la puissance créatrice qui anime Tindersticks 28 ans après leur premier album, enjoy!

 

 
Sylphe

Review n°77 : Est-ce que tu sais ? (2021) de Gaëtan Roussel

unnamedSorti le 19 mars dernier, le quatrième album de Gaëtan Roussel Est-ce que tu sais ? impressionne par sa cohérence et sa force poétique. En dehors des aventures Louise Attaque, Tarmac et Lady Sir, les trois premiers opus solos avaient tranquillement installé des repères textuels comme musicaux chers à l’artiste. Après Ginger (2010) et Orpailleur (2013), son Trafic (2018) avait franchi un pas vers ce qu’on pourrait appeler la maturité. Plus d’harmonie musicale, un ensemble mieux équilibré et quelques titres très efficaces comme Hope, ou encore le duo Tu me manques (pourtant tu es là) avec Vanessa Paradis. Sans oublier Début, titre de clôture d’un album déjà très abouti, et dont nous avions dit le plus grand bien sur Five-Minutes. C’était il y a 3 ans, autant dire une presque éternité. Depuis maintenant près d’un mois, Est-ce que tu sais ? tourne régulièrement sur la platine. La question n’est pas vraiment de savoir s’il fait mieux que ses prédécesseurs, et ce qu’il fait de mieux, mais simplement de décortiquer ce qu’il fait. Point barre.

Est-ce que tu sais ? est un album dans la droite ligne du travail de Gaëtan Roussel. Avec cette nouvelle galette, le chanteur de Louise Attaque poursuit ce qu’il a entamé avec sa formation originelle, avant de décliner chez Tarmac, puis en solo et aux côtés de Rachida Brakni dans Lady Sir. Sous des aspects de ritournelles pop légères et parfois dansantes, sont abordées des thématiques bien plus profondes, voire plus sombres, qu’on ne pourrait l’imaginer. Lorsque sort en 1997 le premier opus de Louise Attaque, des titres festifs comme Les nuits parisiennes ou J’t’emmène au vent inondent les radios et nos oreilles, occultant des titres plus tourmentés comme Arrache-Moi ou Cracher nos souhaits. Même les hits les plus enjoués cachent en réalité une recherche de soi, d’évasion pour trouver à se sentir bien. Louise Attaque poursuivra dans ses albums suivants, avec des morceaux comme Tu dis rien, Comme on a dit, Si c’était hier, Depuis toujours, Avec le temps, tout en passant le relais à Tarmac. De cette formation, on pourra se pencher sur Dis-moi c’est quand, Je cherche, Cher oubli ou Longtemps. En écho, Lady Sir enfoncera le clou en 2017 avec Le temps passe, Son absence ou Je rêve d’ailleurs. Elément commun, toujours : Gaëtan Roussel, qui portera ces préoccupations aussi dans ses albums solos. Il est alors question de l’existence, de la mort, de l’amour, de la connaissance de soi et du choix des autres (ou pas). Lorsque l’on connaît le parcours artistique du garçon, Est-ce que tu sais ? apparaît comme une évidence, comme l’album tant attendu. Lorsqu’on connaît moins, ce nouvel album est une excellente porte d’entrée sur le travail d’un artiste qui a bien des choses à raconter.

Est-ce que tu sais ? est un album sur la vie. Composé de 11 titres, il balaie différentes facettes existentielles qui, parfois (souvent ?), nous empêchent de dormir la nuit. Tu ne savais pas ouvre le bal en listant nos ignorances en venant au monde : la naissance, l’apprentissage de la vie, les joies, les tristesses, la mort. Et, en filigrane, l’innocence qui se perd peu à peu au fil de nos années. Un peu plus loin, le titre éponyme Est-ce que tu sais ? sonne comme une variation du « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » de Socrate. Seule persiste la conscience d’être au monde, et la fragile perception de ce même monde qui nous entoure. Comme un prolongement, La photo (en duo avec Camélia Jordana) aborde l’avant/après d’un cliché photographique. Ce que raconte une image de tel ou tel moment de vie, c’est aussi ce qu’elle ne raconte pas de l’immédiat avant ou du juste après, ou ce qu’elle suggère par le hors-champ. Ou encore, tout ce qui ne donne pas lieu à photo et dont, malgré tout, on a pleinement conscience et mémoire. Comment ne pas penser, une fois encore, à l’exceptionnel ouvrage d’Annie Ernaux Les Années ? Bourré d’images mentales et d’autant de photos collectives qui nous renvoient à nos parcours individuels, ce livre raconte une vie, la vie, notre vie. L’autre duo de l’album Sans sommeil (avec Alain Souchon) regarde l’existence comme depuis l’extérieur, dépouillée de tout parasite. Telle une représentation minimaliste dans laquelle on ferait le vide pour ne conserver, finalement, que l’essentiel, à savoir la vie et ce que l’on en fait.

En effet, il ne suffit pas d’être au monde et d’avoir conscience de l’existence pour être en vie. Encore faut-il faire sa vie. Les matins difficiles revient sur les choix et les décisions, mais aussi ce qui les fonde. Notamment, comment on reste debout, comment on reste en vie face au temps qui passe et aux claques reçues, comment on avance. Qu’est-ce que nous mène ? Ce titre interroge sur la place ô combien fondamentale de l’envie et du désir. Deux choses que l’on ne peut suivre que si on les connaît. Et pour cela, il est incontournable de bien se connaître. Illustration dans Le tour du monde, ou l’idée d’explorer en soi-même ce que l’on souhaite, mais aussi ce dont on a besoin pour être et se sentir en vie. De l’amour, de l’espace, des hiers et des lendemains pour se construire et savoir, jour après jour, mieux fonctionner avec soi-même. Et notamment avec La colère, qui s’invite parfois bien plus souvent qu’on ne le voudrait. Ce morceau rappelle combien ce sentiment est une composante intrinsèque de l’existence, tout en interrogeant sur son origine, et sur ce que l’on en fait lorsqu’elle est là, bouillonnante en nous et tapie dans l’ombre de notre personne. Au risque parfois de « croire qu’elles sont plusieurs à nous grignoter le cœur ». Pourtant, la colère n’est qu’une, mais elle se montre parfois tenace et persistante.

Les claques de la vie, la résilience et les choix qui en découlent ont une autre conséquence fondamentale : si chaque épreuve nous atteint, elle nous permet aussi d’avancer, de nous construire, d’encaisser puis de nous relever pour continuer le chemin en se connaissant toujours un peu mieux, étape après étape. Si On ne meurt pas (en une seule fois), cela signifie aussi que l’on reste en vie, avec toujours une meilleure appréhension des choses (si toutefois on veut s’en donner la peine) pour trouver sa place en ce monde. La place qui me convient et qui correspond à ce que je suis vraiment, histoire d’être à l’aise dans mes baskets (quelle que soit la paire du jour). Ce titre aborde aussi une dernière grosse thématique existentielle : trouver sa place et être soi, dans une vie en solitaire, ou à deux.

Est-ce que tu sais ? ne s’attarde pas sur la façon de vivre avec l’autre. L’album met surtout en avant, au travers de plusieurs titres, ce qu’est l’autre. Un refuge. Une bulle. Je me jette à ton cou déroule tous ces moments de vie où l’on se réfugie en l’autre pour partager, pour supporter aussi. Et parfois simplement pour vivre : « C’est mon île d’être ensemble ». L’autre est un endroit qui n’appartient qu’à moi, et à nous deux. Un peu plus loin, Tout contre toi sonne comme un écho intimiste avec, plus encore, l’idée de cette bulle refuge. Un asile de complicité avec l’autre qui se révèle le plus serein et le plus vivifiant des endroits que l’on pourrait imaginer. Dans ce lieu immatériel auprès de l’autre se trouve l’énergie dont on a besoin pour poursuivre malgré tout, et contre tout. C’est aussi le point de départ rêvé pour faire Le tour du monde : une odyssée avec l’autre, quelque soit le monde envisagé. Le voyage peut se trouver à des milliers de kilomètres, ou juste à quelques centimètres quand je suis Tout contre toi. Je le fais sans hésiter, parce que tu es ma bulle.

Cet album très chargé émotionnellement se clôt avec Si par hasard, une immense bouffée poétique dont nous avons déjà parlé récemment ici. Très intelligemment, Gaëtan Roussel nous amène petit à petit à ce onzième titre, dont l’écriture recèle un twist assez imparable. Pour toute personne faite de force et de caractère, mais aussi de fragilités confinant parfois à l’hypersensibilité, voilà une très belle chanson pour conclure Est-ce que tu sais ? Ce disque affiche une rare cohérence textuelle au travers d’un fil rouge existentiel traité avec une grande poésie. Cohérence également présente dans l’unité musicale affichée. Sous des airs parfois enjoués et rythmés, Gaëtan Roussel livre un album très intimiste, donc les différentes mélodies s’enchainent comme par magie, passant d’une simple guitare effleurée à quelques programmations intelligentes qui soutiennent toujours les textes. Cette unité musicale et de propos font de Est-ce que tu sais ? le meilleur album de Gaëtan Roussel à ce jour, réitérant en solo la magnifique réussite que constituait Lady Sir. Le mélange parfait entre interrogations, poésie, introspection, énergie, lumière, vie. Et plaisir.

Est-ce que tu sais que, pour gérer La colère et Les matins difficiles après des nuits Sans sommeil, on pourrait faire Le tour du monde ? Je viendrais alors Tout contre toi, pour s’assurer qu’On ne meurt pas (en une seule fois). Si par hasardTu ne savais pas… C’est dit, et Je me jette à ton cou pour La photo. La première, avant toutes les autres à venir.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°75: Hollow Talk de Choir Of Young Believers (2008)

Pour fêter ces vacances scolaires (youhou, 10 kms, youhou…), je vous propose un nouveau titre qui entretient un rapport avec une série vue sur Arte. Après En Thérapie qui m’avait donné envie de me replonger dans la discographie de Yuksek, c’est la très recommandable série suédo-danoise The Bridge (qui sera plus tard adaptée dans une version franco-britannique The Tunnel) et son sublime générique qui m’ont amené à découvrir un groupe danois qui m’était totalement inconnu Choir Of Young Believers (non, non ce n’est pas du rock évangélique). Formé autour du compositeur/chanteur/guitariste Jannis Noya Makrigiannis (oui le gars doit avoir des origines grecques assez incontestablement), ce groupe a sorti 3 albums studio dont le dernier Grasque en 2016.  Ce soir, c’est leur premier album This Is for the White in Your Eyes sorti en 2008 qui m’intéresse et plus particulièrement le morceau d’ouverture Hollow Talk. Ce morceau colle à merveille avec l’univers anxyogène et nocturne de The Bridge et s’inscrit dans une belle lignée de génériques quasi-parfaits (je suis le seul à penser directement à Game of Thrones?). Morceau d’une grande douceur où le violoncelle accompagne avec grâce la voix pleine d’émotion de Makrigiannis, le titre nage avec humilité dans les eaux troubles. Il sait cependant se faire plus incisif sans renier ses émotions inaugurales avec cette batterie judicieuse, la montée est imparable et désarme les derniers récalcitrants. Après Agnes Obel et Trentemoller, Choir Of Young Believers vient en toute simplicité prendre sa place au milieu de mon panthéon des artistes danois, enjoy!

Une version studio et une version live avec une belle explosion finale vous attendent désormais parce qu’à Five-Minutes on est généreux!

 

Sylphe

Reprise du jour n°6 : Heartbreak Hotel (1956/2011) de Elvis Presley par Hanni El Khatib

30061487863Petite re-plongée dans le monde merveilleux des reprises, avec aujourd’hui une virée entre rock’n’roll et blues. Et, pour bien faire les choses, un grand écart entre le milieu du 20e siècle et le début du 21e, soit presque 60 années de distance pour écouter deux interprétations d’un titre mythique qui a fait frissonner des millions d’oreilles, mais pas que. Heartbreak Hotel est un standard comme on n’en fait plus. Le genre de morceau identifiable dès les premières notes. Un souvenir collectif, une image mentale constitutive de la grande Histoire au travers de nos petites histoires personnelles respectives. Il y a fort à parier que cette chanson évoque à chacun de nous un moment de vie, des circonstances précises dans lesquelles nous l’avons découverte, ou encore un instant précis où elle a résonné. Ecrite par Tommy Durden et Mae Boren Axton, Heartbreak Hotel a connu son heure de gloire dès 1956, grâce à un certain Elvis Presley.

D’un côté donc, le King. Né en 1935, le garçon commence sa carrière musicale à 20 ans à peine en 1954, en explorant un savant mélange de country et de rhythm and blues, qu’on appellera bientôt le rockabilly. Ce n’est pourtant que deux ans plus tard (soit en 1956, nous y voilà), qu’Elvis décroche son premier n°1 avec… Heartbreak Hotel. Ce qui fait la force de ce titre à l’époque, c’est le tempo légèrement inférieur à tout morceau rock’n’roll et quelque peu traînant, mâtiné d’une sensualité qui suinte à chaque note. Avec cette ballade, la légende Elvis est en marche, autour de prestations alliant sa voix hors norme, mais aussi une gestuelle sensuelle, pour ne pas dire sexuelle, qui affole les jeunes générations et scandalise les parents. Au terme d’une carrière de 23 ans, il deviendra l’artiste solo ayant à ce jour vendu le plus de disques dans le monde : affichées autour de 600 millions, les ventes réelles sont estimées autour du milliard. Aucun autre artiste solo n’a atteint ces chiffres dans l’histoire de la musique, hormis les Beatles mais au titre de groupe. A la naissance de cette incroyable notoriété, Heartbreak Hotel en 1956. En quelque sorte l’acte originel musical d’une des plus grandes icônes culturelles.

De l’autre côté, Hanni El Khatib. Musicien américain né en 1981, près de 4 ans après la mort d’Elvis Presley, il débute sa vie professionnelle comme directeur artistique dans le monde des vêtements de skateboarders, tout en faisant de la musique en amateur. C’est pourtant ce dernier univers culturel qui va prendre le dessus. Après avoir enregistré deux singles en 2010, Hanni El Khatib publie son premier album Will the guns come out à l’automne 2011. Dans un style musical fait de garage rock et de blues, ce premier opus mélange des titres punk, et d’autres plus soul. En février 2012, le journal Le Monde parlera d’un album qui « rayonne de sauvagerie et de sex-appeal ». Une formule on ne peut plus juste. Dans cette ambiance, pas étonnant de retrouver une reprise de Heartbreak Hotel assez différente de la version originale, mais tout aussi incendiaire dans la sensualité dégagée. Une interprétation dépouillée et à l’os qui fait monter la température d’un bon cran dès les premières notes, que ce soit celles jouées par la guitare ou celles chantées par Hanni El Khatib.

Bien d’autres artistes ont repris Heartbreak Hotel au cours des décennies d’existence du titre. De John Cale à Billy Joel, en passant par Bruce Springsteen, Michael Jackson ou encore Paul McCartney, des dizaines d’artistes se sont frottés à la revisite de cette chanson. Sans, toutefois, y injecter l’énergie sensuelle qu’Elvis a su y mettre à sa création, et que Hanni El Khatib a su retrouver 55 années plus tard. Etranges sensations de vie et de plaisir, procurées par un morceau inspiré, au départ, par le suicide d’un jeune homme. Comme un mélange de grande et de petite mort, Heartbreak Hotel synthétise en quelques minutes tout ce qui peut nous faire vibrer, et parfois chavirer. Si tu ne fais rien aux prochaines vacances déconfinées, je t’emmène faire une virée au Heartbreak Hotel. Pour le meilleur évidemment, qui reste à venir.

Heartbreak Hotel version 1956 par Elvis Presley
Heartbreak Hotel version 2011 par Hanni El Khatib

Raf Against The Machine

Review n°76: New Fragility de Clap Your Hands Say Yeah (2021)

Voilà un album marquant de ce premier tiers de l’année 2021 en approche… En 2005, vous avez dû être submergés, tout comme moi, par la vague de fraîcheur indie-rock d’un album autoproduit sans titre d’un groupe au nom à rallonge Clap Your Hands Say Yeah. Porté en particulier par la voix nasillarde et prenante du chanteur Alec Ounsworth ainsi qu’une instrumentation animée d’un souffle énergisant, des titres comme Over and over Again (Lost and Found) ou The Skin of My Yellow Country Teeth se sont irrémédiablement incrustés dans mon ADN musical. On était en droit d’imaginer pour ces Américains issus de New-York une carrière à la Arcade Fire tant les promesses initiales de ce premier opus laissaient augurer le meilleur… mais les opus suivants Some Loud Thunder en 2007 et Hysterical en 2011 ne retrouvèrent pas le souffle des débuts. En 2012, le groupe se sépara et seul le chanteur Alec Ounsworth fait désormais vivre le groupe CYHSY avec deux albums Only Run en 2014 et The Tourist en 2017 que j’ai littéralement ratés. Au moment d’écouter ce New Fragility, je suis donc animé par une simple curiosité polie teintée d’une douce nostalgie, peut-être le meilleur état d’esprit pour se faire cueillir… Le constat est d’une simplicité imparable, je bénis les Dieux de la musique qui ont donné envie à Alec Ounsworth de prolonger l’aventure CYHSY, tant ce New Fragility, produit par John Agnello (Dinosaur Jr, Kurt Vile) est un bijou introspectif loin des explosions colorées des débuts.

Dès le morceau d’ouverture Hesitating Nation qui fait un bilan amer des Etats-Unis post Trump, on comprend que le message va être plus engagé. Je retrouve avec plaisir la voix nasillarde d’Alec dans un chant uptempo séduisant avec cette tension sous-jacente qui ne va pas cesser de monter tout au long du morceau. Thousand Oaks, titre faisant référence à une fusillade en 2018 dans un « Bar & Grill » de Thousand Oaks en Californie, dresse ensuite un constat pessimiste sur la montée de la violence et la difficulté de la contrecarrer « And we’re reasoning with messengers/ Who try to pass for grown men »… La batterie donne une ambiance rock à l’ensemble et je me surprends à penser au dernier album de The Killers car j’y retrouve cette même intensité. La ballade plus dépouillée Dee, Forgiven, qui s’appuie sur un piano et un harmonica d’une grande justesse favorise l’introspection même si je trouve que le chant tombe un peu trop dans le pathos. Le morceau éponyme New Fragility (oui ça ressemble fort à un pléonasme) m’évoque l’univers de The Cure et brille par la force de son refrain. C’est au précieux Innocent Weight que revient la chance de clore cette première partie de l’album particulièrement belle, sublimé par un violon qu’on croirait tout droit sorti d’un album d’Owen Pallett pour un résultat d’une grande grâce.

La deuxième partie de l’album est plus homogène et tend davantage vers l’introspection comme l’illustre si bien la ballade piano/voix Mirror Song. CYHSY, 2005 et ses violons ainsi que If I Were More Like Jesus et son étonnante reverb continueront à creuser ce sillon, avec une originalité moindre. Je préfère retenir la guitare folk et l’univers digne de Ray Lamontagne de Where They Perform Miracles mais surtout le bijou Went Looking For Trouble… On a l’impression d’accéder au lyrisme d’un Thom Yorke à travers un univers instrumental très riche et insaisissable où les violons jouent un rôle central, le genre de morceau qui montre qu’Alec Ounsworth a encore beaucoup à nous offrir.

Tu es déprimé parce que tu viens de t’enfiler tout le chocolat offert pour Pâques alors qu’il te reste 3 semaines à tirer pour le sacrosaint confinement? J’ai ce qu’il te faut, enfin Clap Your Hands Say Yeah plutôt, enjoy!

 

Sylphe

Pépite du moment n°85 : Cassiopeia (2021) de Thomas Méreur

Capture d’écran 2021-04-01 à 20.37.54Voici pile un an, nous étions en plein confinement 1.0, plongés dans ce nous pensions alors être une épidémie passagère, que l’été chasserait tranquillement. Cette épreuve de l’isolement a été vécue différemment par chacun, et nous l’avons tous traversée avec nos moyens. En ce qui me concerne, toutes ces longues semaines ont été rendues supportables par quelques personnes très chères, mais aussi par des occupations culturelles (et donc hautement essentielles) au premier rang desquelles beaucoup de musique. Parmi les nombreux sons qui ont marqué cette étrange expérience, Dyrhólaey de Thomas Méreur occupe une place de choix. Plus largement même, ce premier album du garçon, sorti en octobre 2019 et chroniqué ici (à relire si le cœur vous en dit), reste à ce jour un des albums majeurs de ma discothèque. La poésie et la lumière qui se dégagent de la musique de Thomas Méreur m’embarquent à chaque écoute, pour une évasion toujours renouvelée, tout autant qu’un voyage intimiste en moi-même. Dyrhólaey, ou le compagnon idéal d’une existence en général, et d’un confinement en particulier.

Le hasard existe-t-il ? Absolument pas. Rien n’arrive par hasard, rien n’est fortuit. On aurait peut-être pu éviter ce reconfinement 3.0 printanier, mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est que quasiment un an après l’entrée dans le premier confinement, nous voilà de nouveau cloitrés chez nous pour 4 semaines (au minimum, et on n’espère pas plus) avec le nouveau défi de surmonter cet enfermement. Un isolement qui n’a pas grand chose à voir avec celui de 2020, puisque nous sommes beaucoup à être lassés, résignés, un peu tristes parfois aussi, mais également nombreux à espérer la lumière, la vie, les gens qu’on aime, une bière avec le poto Sylphe, un concert, un ciné… une balade sous le soleil breton (oui, j’ai bien parlé de soleil breton), un resto avec toi (oui, toi…) n’importe où il te plaira. Entendre ta voix et tes rires autrement que dans le téléphone, et revoir tes yeux en vrai. Refaire le monde, parce qu’en plus après tout ça il en aura bien besoin, avec nos regards croisés autour d’un verre de vin blanc. La sérénité, la douceur, l’espoir.

Comme une bande son à ces désirs, Cassiopeia se pose là, naturellement, tout comme s’était posé Dyrhólaey. Dernière composition en date de Thomas Méreur, publiée le 29 mars dernier à l’occasion du Piano Day 2021, voilà un son minimaliste fait uniquement de piano. Une lenteur apaisante, une composition apaisée, un velours musical qui se met à ruisseler de notes-gouttes à la 2e minute, comme pour éclairer une première partie plus sombre. Une métaphore de nos jours actuels, depuis mars 2020 jusqu’à mars 2021. J’explique difficilement avec des mots ce que la musique de ce garçon me fait à chaque écoute. En revanche, je ressens très bien ce qui me parcourt lorsque ses mélodies m’envahissent. Je crois bien que Cassiopeia va rejoindre Dyrhólaey dans mes grands moments indispensables de musique, qui font également partie de mes meilleures armes pour traverser ces nouvelles semaines et aller vers une vie démasquée au-delà de 10 kilomètres.

Et si « Demain est un autre jour » et que « Le meilleur est à venir », Cassiopeia et la musique de Thomas Méreur constituent la face poétique et intimiste de la bande-son de ces phrases que tu me répètes comme des mantras, et que je bois sans aucune réserve.

Raf Against The Machine