Review n°39: Obverse de Trentemøller (2019)

Les vers tirés du « Spleen » de Baudelaire « Quand le ciel bas et lourd pèse comme unTrentemoller couvercle/ Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,/ Et que de l’horizon embrassant tout le cercle/ Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits; » ont une résonnance toute particulière actuellement avec cette météo d’une tristesse monolithique où la luminosité semble avoir été bannie, sans aucun espoir de retour. Dans ces situations, la musique s’impose souvent comme un havre de paix et l’on ne s’étonnera pas que le nouvel album Obverse de Trentemøller soit sorti en cette période automnale qui colle parfaitement à son univers.

Depuis de nombreuses années, je suis totalement acquis à la cause de l’électronica esthétique teintée de krautrock du danois Trentemøller et c’est plutôt surprenant que je n’ai jamais été amené à illustrer la rubrique des pépites intemporelles par ses grandioses pièces. Au milieu de ses multiples lives, participations et playlists, je ne peux que vous recommander chaudement l’écoute de ses quatre opus, The Last Resort (2006), Into The  Great Wide Yonder (2010), Lost (2013) et Fixion (2016). Afin de parfaitement percevoir son univers, sa compilation pour Late Night Tales de 2011 est juste sublime…

Que ce soit à travers cette pochette digne d’un test de Rorschach ou les clips des singles déjà sortis illustrés par un noir et blanc très froid, Trentemøller ne cherche pas à nous illusionner et c’est bien le côté face (obverse en anglais) empreint de mélancolie qu’il cherche à nous montrer… Le morceau d’ouverture Cold Comfort et ses 8 minutes majestueuses va ainsi d’emblée nous plonger dans un univers sombre où la douce voix de Rachel Goswell (Slowdive) apporte sa grâce et semble vouloir lutter face à des sonorités noisy étouffantes. Ce morceau n’est pas sans me rappeler l’univers âpre du Third de Portishead pour un résultat d’un esthétisme chirurgical.

Trentemøller fait incontestablement la part belle à des voix féminines en featuring mais sait aussi proposer des morceaux plus arides et plus durs d’abord où les divers synthés et drones prennent le pouvoir. Church Of Trees célèbre le pouvoir des machines avec ses synthés répétitifs et hypnotiques, sorte de Rencontre du troisième type du XXIème siècle qui vers la fin ferait les yeux doux à Boards of Canada. Cet aspect de l’album n’est pas forcément celui qui me séduit le plus et je dois reconnaître que j’aime les voix qui contrebalancent ces atmosphères oppressantes et sans concession. Foggy Figures prolongera le sillon de Church Of Trees dans sa volonté de donner le pouvoir aux synthés même si la rythmique uptempo sur les 2 dernières minutes donne une saveur plus rock assez savoureuse. Le morceau final Giants restera dans cette volonté de peindre des tableaux sans lumière et sans concession.

Revenons à ces morceaux illuminés par des voix féminines avec In The Garden Lina Tullgren se déploie avec majestuosité sur une ligne de basse obsédante, pour un résultat oscillant entre Interpol et The Dø. Néanmoins, je dois reconnaître que ce sont les morceaux avec Lisbet Fritze au chant qui me séduisent le plus. Blue September et sa voix hantée tiraillée entre beauté angélique et mystère anxyogène est ainsi d’une beauté à couper le souffle qui devrait séduire tous les fans – dont je suis! – de Soap&Skin. One Last Kiss To Remember fonctionne à merveille, quant à lui, grâce à son contraste entre des sonorités noisy et cette voix sortie d’outre-tombe (#Lisbetveuxtumepouser). Le dernier featuring mettra à l’honneur la voix  de jennylee de Warpaint pour un résultat plus rock aussi surprenant que séduisant dont la ligne de basse vous évoquera probablement Joy Division.

Les deux extrêmes de l’album se résument finalement dans le duo restant. A ma gauche, les 8 minutes de Trnt et son krautrock extatique très sombre pour un résultat cinétique à vous filer des frissons et à ma droite le sommet de l’album Sleeper qui nous donne une véritable leçon d’électronica suave et éthérée. Voilà en tout cas un tableau de Trentemøller qui a parfaitement sa place au milieu d’une galerie déjà riche de chefs d’oeuvre intemporels, enjoy!

Sylphe

Five Titles n°7: Fun Hours de Naïve New Beaters (2019)

Je reconnais volontiers un attachement particulier pour le trio déluré des Naïve New Naive New BeatersBeaters depuis leur tout premier opus Wallace en 2009. Il faut dire que David Boring, Eurobelix et Martin Luther B.B. King m’ont toujours séduit par leur folie pure (leurs clips sont aussi barrés qu’hyper inventifs) et leur énergie débordante. Globalement le combo autodérision + hyperactivité artistique fonctionne à merveille avec moi et je vous mets au défi de ne pas savourer et chanter à tue tête des tubes comme Heal Tomorrow (en featuring avec mon artiste de la semaine Izïa), Words Hurt, Shit Happens, Jersey, Live Good ou encore La Onda…

Pour ce quatrième opus, trois ans après l’excellent A la folie, Naïve New Beaters a quelque peu levé le pied de la pédale folie douce pour privilégier un album avec un peu plus de groove. En toute sincérité, le résultat est plus mitigé et je dois avouer que nos trois farfelus semblent un peu tourner en rond. Heureusement, quelques jolies pépites viennent nous donner du baume au coeur et Five-Minutes vous les offre sur un plateau vinyle:

    1. Addicted To Joy impose son groove électronique séduisant avec le phrasé hip-hop habituel de David Boring. Ajoutons-y un refrain pop à la mélodie addictive et le résultat est imparable.
    2. Le single I See Fire avec Ana Zimmer en featuring déboîte sévère entre voix voccodée et ce featuring de très haut vol qui donne une saveur pop -dance assez inhabituelle. Voilà une pépite pop aussi classique que percutante.
    3. Dope séduit avec peu, une petite mélodie douce-amère qui s’imprime avec une facilité déconcertante. So naïf, so Naïve New Beaters (#jesors)
    4. Fireman joue davantage la carte électronique qui se marie parfaitement à une ligne de basse addictive. Un groove sans fioritures qui fonctionne à merveille!
    5. Keep Runnin’ reste dans une veine similaire à Fireman. Ca groove juste avec une touche de pop apportée par le refrain.

Enjoy!

Sylphe

Ciné-musique n°3 : Joker (2019) de Hildur Guðnadóttir

JokerTout a déjà été dit, ou presque, sur Joker, le film de Todd Phillips : flamboyante réussite pour les uns, supercherie et surestimation pour d’autres, le long métrage flirte à ce jour (deux semaines après sa sortie) avec les 3 millions d’entrée sur le sol français. On a vu pire. Et l’on peut raisonnablement penser que cette pépite cinématographique (#vousavezcomprisdansquelcampjesuis) va poursuivre son chemin pendant encore bien des semaines. Rien d’étonnant, compte-tenu de la très haute tenue de ce film.

En premier lieu, il y a évidemment la performance ahurissante de Joaquin Phoenix. On le savait déjà un immense acteur, pour ses prestations en Commode (l’empereur romain, pas le meuble hein) dans Gladiator (2000), en Johnny Cash dans Walk the line (2005), chez James Gray dans La nuit nous appartient (2007), Two lovers (2008) ou The immigrant (2013), ou encore chez Paul Thomas Anderson dans Inherent Vice (2014). Cet homme est une bête d’écran, et Joker lui permet, une nouvelle fois, de déployer ses talents dans la peau d’un des pires méchants que la littérature et le cinéma ait porté. Une performance haut de gamme, qui surpasse et diffère de celle d’Heath Ledger dans The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan. Là ou Heath Ledger campe un Joker malsain et totalement barré, Joaquin Phoenix se métamorphose sous nos yeux en deux heures de temps : deux heures pour passer de l’insignifiant et presque attachant Arthur Fleck au monstre fou qu’est le Joker.

La métamorphose est d’autant plus perturbante et percutante qu’elle est portée par une réalisation et une photographie sans faille. Je ne cache pas avoir eu les pires craintes il y a quelques mois, en apprenant que Todd Phillips avait en mains ce projet. Oui, le Todd Phillips des Very Bad Trip, qui change ici totalement de registre et montre ce qu’il sait vraiment faire avec une caméra. Le film est d’une noirceur absolue, d’un désespoir sans faille, dans une société qui met à son ban les faibles, les ratés, les discrets, les marginaux, les asociaux. Une société qui violente ses oubliés et qui, de ce fait, crée ses propres monstres en exacerbant les violences et les déséquilibres psychotiques larvés. Un Taxi Driver de notre temps. Todd Phillips écrit son histoire à grands coups de plans rapprochés sur les visages, de plans plus larges d’une beauté saisissante, et aussi de travellings d’Arthur/Joker courant dans les rues comme autant de couloirs qui le conduiront vers sa propre folie. Un enfermement total, un monde sans issue. Le monde du Joker.

Ce film serait-il aussi percutant et efficace sans sa bande-son ? Rien de moins sûr. Il y a d’abord le son, hors de la bande originale. Fait de micro-bruits presque imperceptibles et du rire glaçant du Joker, il ponctue de bout en bout le long métrage. On n’y fait pas forcément attention du premier coup. Ensuite, c’est une autre histoire. Aussi et surtout, il y a la bande originale, composée par Hildur Guðnadóttir. Cette violoncelliste et compositrice islandaise (décidément, on n’en sort pas de l’Islande) est en activité depuis une quinzaine d’années. De formation classique, elle a collaboré avec des groupes tels que Pan Sonic, Múm ou Animal Collective. Cinq albums studio au compteur, des collaborations à ne plus les comptabiliser et une grosse poignée de bandes originales. A 37 ans, voilà déjà un brillant CV. Récemment, on a pu profiter du talent de Hildur Guðnadóttir sur la BO de l’excellente mini-série de HBO, Chernobyl (2019). Petite digression : si vous n’avez pas vu cette merveille télévisuelle, faite de réalisme, d’effroi et de maîtrise totale, jetez-vous dessus.

Jetez-vous aussi sur cette BO du Joker par Hildur Guðnadóttir. Les 17 morceaux qui la composent sont tous de petits bijoux. La musicienne a travaillé uniquement autour des cordes et des percussions, en mettant en avant le violoncelle et les tessitures les plus graves des instruments à cordes. On y retrouvera comme des clins d’œil à la BO du Dark Knight par Hans Zimmer, lorsque l’archet se fait râpeux et âpre. Les sons frottent et s’étirent, comme le corps désarticulé de Joaquin Phoenix/Arthur/Joker lorsqu’il se met à danser. Mais pas que. Le talent d’Hildur Guðnadóttir réside dans ce qu’elle crée des ambiances à couper au couteau avec pour simple base ses cordes et ses percussions. Ces dernières ponctuent en arrière-plan les mélodies, comme autant de tic-tacs qui sonnent le décompte jusqu’à la folie irréversible du Joker. Cette recette musicale avait déjà fait merveille sur Chernobyl. On atteint avec Joker une autre dimension qui épouse la noirceur de la réalisation de Todd Phillips.

Une dernière chose : les compositions d’Hildur Guðnadóttir pour Joker font partie de ces BO que l’on peut écouter pour elles-mêmes, sans le film sous les yeux. Et qui, à chaque note, vous renvoient des images, sensations et émotions vécues pendant le visionnage. La marque des plus grandes et belles BO. Chapeau bas à Hildur Guðnadóttir pour son travail, en particulier cette BO qui compte parmi les plus beaux enregistrements de musiques de films que je connaisse. A l’image de Joker, qui est un des plus grands films que j’ai vus cette année. Cette décennie. Depuis toujours.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°50: Esseulés d’Izïa feat. Dominique A (2019)

Pour bien commencer ces vacances scolaires, rien ne vaut un duo sublime d’intensité etIzia d’émotion comme Izïa et Dominique A. A ma gauche, Izïa vient de sortir son quatrième opus Citadelle sur lequel figure ce magnifique Esseulés. Je reconnais volontiers m’être arrêté aux deux premiers opus débordants d’une énergie rock brute et je peux constater que le ton s’est davantage apaisé et qu’Izïa fait désormais honneur à notre belle langue française. En parlant de célébration de la langue française, Dominique A à ma droite s’impose depuis presque 30 ans comme un artiste et parolier prédominant. Il serait bien trop ambitieux de ma part de vouloir résumer sa carrière en quelques mots et je vous inviterai juste à aller (ré)écouter des titres comme Aurevoir mon amour ou La Poésie

Je ne vais pas vous cacher que j’ai été plutôt surpris de voir ces deux-là associés mais quel résultat… La musique a quelquefois ce pouvoir irrationnel et, à l’écoute de Citadelle, le coup de foudre pour Esseulés a été immédiat. La douceur d’Izïa qui n’est pas sans rappeler Emilie Simon dans l’émotion qui dialogue à merveille avec le grain de voix inimitable de Dominique A, la puissance des textes, la richesse instrumentale entre synthés et cordes et cette sublime montée d’une beauté désarmante… Voilà un titre qui s’impose comme un candidat sérieux pour le top des titres 2019, au minimum… Enjoy!

Sylphe

Review n°38 : Dyrhólaey (2019) de Thomas Méreur

Nous y sommes : presque un an jour pour jour après une pépite/preview publiée ici même, Thomas Méreur sort demain 18 octobre son premier album, sobrement intitulé Dyrhólaey. Projet personnel, invitation au voyage et réflexion introspective, découvrons ensemble ce magnifique album, en compagnie de Thomas qui s’est prêté au jeu de l’interview.

DyrholaeyN’y allons pas par quatre chemins : Dyrhólaey est une pépite absolue. Le choix musical est minimaliste, autour de compositions piano-voix (à l’exception de 3 titres piano solo sur lesquels nous reviendrons) parfois soutenues par quelques touches de Prophet V. D’aucuns pourraient y voir une recette éprouvée. Il n’en est rien. Cette formule faite d’un son naturel, brut et dépouillé fonctionne à merveille. Dès les premières notes d’Apex, titre d’ouverture, la magie opère. C’est à la fois une envolée vers des terres lointaines et un voyage introspectif en nous-mêmes. Le genre de son qu’on s’imagine écouter tout autant les yeux grands fermés dans de grands espaces qu’au coin du feu en solitaire.

Pour les grands espaces, ça tombe bien. Dyrhólaey est aussi le nom d’une petite péninsule sur la côte sud de l’Islande. Et ce titre n’est pas un hasard, comme l’explique Thomas :  « L’Islande, c’est un pays que je fantasme depuis que j’ai découvert Ágætis Byrjun de Sigur Rós fin 2000. Cet album, puis ( ), ça a eu un tel effet sur ma vie qu’il fallait que je comprenne comment on pouvait réussir à créer une musique pareille. Et puis, j’ai découvert Amiina, Múm, Emiliana Torrini, Ólafur Arnalds. Ils ont rejoint Björk, dont je considère Homogenic et Vespertine comme de petits chefs-d’œuvre. Tous ces artistes ont vraiment façonné une image d’un pays assez fantastique. J’y suis finalement allé pour la première fois en mars 2018, en plein pendant la composition de l’album. Ça a bien sûr eu une influence considérable dessus et lui donner un nom islandais, c’était pour moi complètement logique. »

Entre Islande, mélancolie et nature

Un album très marqué par l’Islande donc, identité dont on ne va pas se plaindre, loin de là. Les onze titres oscillent sans arrêt entre voyage et mélancolie, dans une ambiance aérienne et atmosphérique. En y plongeant, je m’y suis senti très seul, mais également très entouré et enveloppé. « Ce sentiment, à la limite de l’oxymore, de solitude réconfortante, précise Thomas, c’est ce que j’ai vécu quand j’étais en Islande. Tu te sens parfois complètement seul au monde, minuscule face à des paysages à couper le souffle où on ressent la puissance de tous les éléments, et en même temps, il s’en dégage une telle beauté que tu te sens vraiment bien. J’ai essayé de retranscrire ces sensations dans mes chansons. Parfois, pendant que je chantais ou que je composais les parties piano, je fermais les yeux et j’essayais de me projeter là-bas. Les textes évoquent aussi beaucoup ces paysages et ces sensations : From the Cliff ou For Centuries, par exemple. »

Autre élément omniprésent de ce LP au travers des images que créent les différents titres,  la nature, « quelque chose qui est devenu vital pour moi. J’ai quitté Paris il y a trois ans pour aller vivre dans une petite ville de province au milieu d’un grand jardin. Ce nouveau cadre de vie a aussi joué un rôle dans mon retour à la musique et à la composition. Ça fait vraiment partie de mon équilibre personnel à présent, et de mes préoccupations aussi, évidemment. » Un lien avec la nature qui se voit aussi dans le splendide cliché de la pochette du disque. Fermez les yeux et écoutez Light, comme une lumière musicale tamisée d’un jour qui ne finit jamais ou pourrait s’éteindre définitivement sur les paysages islandais.

Dyrhólaey c’est donc tout ça à la fois : voyage, mélancolie, nature. Apex, premier morceau, est la porte d’entrée du périple. Très aérien, des images mentales de grands espaces, une sensation de paix incroyable. Puis une variation se fait corps pour laisser la place à une légère mélancolie. The road that leads to our house pose quant à lui une ambiance plus triste, où la voix est par ailleurs plus explorée et exploitée. Une voix quasi-elfique, qui rappelle les chants entendus dans Le Seigneur des Anneaux, au cœur de la Lothlórien. Un peu plus loin, Mermaids sera cristallin et aquatique. Les notes de piano ne sont plus que gouttes d’eau, pour un titre hautement cinématographique qui rappelle les compositions de Niklas Paschburg ou Max Richter.

Une musique cinématographique et visuelle

Max Richter, musique cinématographique : il n’en faut pas plus pour évoquer A cold day in May, à mon sens le joyau absolu de cet album. Un titre piano solo bouleversant qui m’a instantanément fait penser à la série The Leftovers. Avec cette impression de voir partir quelqu’un, avec cette sensation de déchirement et de disparition, dans un bain de larmes impossibles à contenir. Avec l’incertitude de la revoir et l’espoir de la retrouver. Pour peut-être s’en aller ensemble arpenter l’Islande, histoire de concrétiser un projet inabouti. Regards introspectifs sur nos existences. Et mémoire persistante des absents.

La perte d’un être cher est d’ailleurs, avec l’Islande, l’autre thème avoué de l’album. The Leftovers (série précisément sur la perte des êtres chers), et les séries, une source d’inspiration ? « Je suis un très gros consommateur de séries. Pourtant, reconnaît Thomas, je ne reviens pas trop vers les musiques que je peux y entendre. Je ne saurais pas trop expliquer pourquoi. Peut-être que les musiques qui sortent du lot dans ces cas-là sont tellement bien écrites qu’elles collent trop aux images qu’elles accompagnent et que je n’ai plus trop de place pour m’y projeter et me les approprier du coup. »

Outre A cold day in May, deux autres titres piano solo ponctuent l’album. Trois respirations où « le piano se suffit à lui-même et la voix n’a pas sa place. Dans le cadre de l’album, laisser des parenthèses purement musicales avait du sens et permettait de créer des atmosphères un peu différentes qui ponctuaient bien l’ensemble. » Trois titres hantés par Erik Satie. Une influence clairement revendiquée par le musicien, parmi bien d’autres, à commencer par Sigur Rós et Radiohead. « C’est un groupe que j’écoute et adule depuis 25 ans, donc il ressort sans doute forcément d’une manière ou d’une autre dans ma musique. Pareil pour Sigur Rós, poursuit Thomas. Pour ce projet précis, je crois que Fiona Apple doit avoir une petite responsabilité aussi. Son Pale September, par exemple, est pour moi un modèle de poésie et de délicatesse. J’ai aussi beaucoup pensé à Yann Tiersen, et à L’Océan de Dominique A, où des paysages marins prennent vie par la musique. »

Nous aussi on a pensé à Tiersen et à son album EUSA (Ouessant en Breton). Du Radiohead, on en a trouvé dans Climb a moutain, et on a aussi entendu des traces de RY X dans la façon de poser la voix tout au long de Dyrhólaey. Le travail global autour de la voix est d’ailleurs bien plus subtil et complexe que ce qu’une écoute distraite laisserait penser, comme l’indique Thomas : « J’ai fait un gros travail sur les voix, en les superposant et les entremêlant, pour créer des polyphonies qui donnent vraiment du relief à la musique. Certaines chansons sont même composées comme de véritables duos. » On valide. C’est poignant et renversant, ça fonctionne parfaitement et fait de Dyrhólaey un album minutieusement concocté et immédiatement efficace.

Aux origines du projet

Dyrhólaey sera donc disponible demain, en version physique (vinyle, CD) et numérique. Cette petite merveille a été composée entre janvier et mai 2018, mais les racines sont bien plus anciennes, comme l’explique son créateur : « Ça a été vraiment vite, quasi naturellement et avec une évidence presque incompréhensible. C’est pour ça que je pense qu’il murissait au fond de moi dans un recoin caché depuis bien plus longtemps ! Plus j’y pense, et plus je me dis qu’il est inconsciemment en projet depuis toujours. »

Thomas écrit seul, au piano, en laissant « [ses] doigts se promener dessus et généralement il y a des notes, des accords, des sons qui finissent par provoquer quelque chose. Alors je rejoue ça un peu, je le triture et rapidement je pose une voix par-dessus et ça prend doucement vie. Je chantonne d’abord souvent des mots anglais qui sonnent bien et, très souvent, ces mots qui sont venus spontanément sont les bases des textes que j’écris ensuite. »

Cette vie en/de musique ne date pas d’hier. Thomas a fait ses premiers pas pianistiques à 8 ans « dans une école de musique très vieux jeu et coincée qui a fini par me dégoûter de tout ça, avec un enseignement ultra théorique du solfège (où je ne comprenais rien) et des choix musicaux d’un autre temps qui m’ennuyaient profondément. » La messe est dite. Ce n’est que plus tard, vers 16 ans, qu’il découvre la guitare en autodidacte. Exeunt, un groupe « influencé par Radiohead, Sigur Rós, Mogwai et Muse » voit le jour dans les années fac, avec deux EP et pas mal de concerts. Les vies d’adultes et professionnelles ont pris le dessus, et malgré « un projet solo electro-folk entre Syd Matters et Ben Christophers », Thomas n’est revenu sérieusement à la musique que depuis trois ans.

Au fil de ces années, des influences à la pelle depuis le jazz d’Erik Truffaz au rock psyché de King Gizzard & the Lizard Wizard, en passant par Neil Young, Syd Matters, Pink Floyd, Ben Christophers, Tame Impala, Foals, Sinkane, Siobhan Wilson« Il y a quand même une prédominance de musiques un peu mélancoliques ou planantes, mais je viens du rock à la base, donc j’aime bien quand ça secoue un peu. » Quand ça secoue et quand ça rassemble moult tendances, comme le OK Computer de Radiohead, qui serait l’album unique que Thomas conserverait, s’il devait (à contrecœur !) n’en choisir qu’un, car « c‘est un album essentiel. Il m’a porté, inspiré, aidé, bouleversé. Il y a tout dedans. Donc je sais que je ne pourrai jamais m’en lasser. » 

Et ces jours-ci, qu’est-ce qui tourne sur la platine par chez toi ? « J’écoute beaucoup l’artiste suisse Manon dont l’album sort une petite semaine après le mien et qui promet d’être magnifique (on y retrouve un peu d’Islande aussi, d’ailleurs). Sinon, le nouveau Angel Olsen est sorti, il s’appelle All Mirrors et il tourne en boucle ! Ainsi que l’album de Lucy Kruger & The Lost Boys« . Bref. Une palette d’expériences et d’influences qui font aujourd’hui de Thomas Méreur un musicien riche, généreux et pleins de projets.

Et après Dyrhólaey ?

L’enfant Dyrhólaey est désormais prêt à vivre son existence d’album bouclé et, vous l’aurez compris, je ne peux que vous conseiller de vous jeter dessus. C’est un putain d’album bourré de sensations et d’émotions, de légers et sereins sourires aux lèvres et de poils qui se dressent. Il y a aussi plein de lumière comme dans Moving on, le titre de clôture qui ferme la galette dans un moment de grâce, et aussi parfois des larmes incontrôlables quand A cold day in May vous attrapera.

Et après, il se passe quoi pour Thomas Méreur ? On lui connaît un projet électro, qui reste à ce jour une détente « pour [s]’amuser, même si j’y prends de plus en plus goût. J’ai dans un coin de la tête l’envie de mettre un jour en musique un jeu vidéo, mais on verra si l’opportunité se présente un jour. » On l’espère et on lui souhaite ! Mais surtout, Dyrhólaey devrait avoir une suite. « Je vais bientôt m’atteler aux finitions d’une suite à Dyrhólaey, confie Thomas, qui est déjà presque entièrement composée. Les premiers retours sur l’album sont tellement positifs que ça me motive vraiment à prolonger l’aventure. » Que voilà une bonne nouvelle pour nos oreilles.

Dernière question qui me brûle les lèvres… Entendra-t-on un prochain jour ces pépites sonores sur scène ? « Malheureusement, pour l’instant non. C’est un peu compliqué pour un tas de raisons. Je pense notamment que ça ne pourrait plus être un projet solo. J’aurais vraiment besoin de quelqu’un avec moi, en particulier pour essayer de retranscrire tout le travail sur les voix qui est vraiment essentiel sur beaucoup de morceaux. Vu la tessiture, il faudrait sans doute une femme, si possible pianiste… Mais c’est vrai que remonter sur scène, ce serait pour moi un rêve. » J’aurais bien une suggestion côté femme pianiste et chanteuse, mais je garde pour moi. Les fidèles de Five-Minutes devraient savoir !

Pour le moment, l’heure est à la découverte de Dyrhólaey. Sans aucune réserve. Parce que des albums touchants comme ça, il n’en tombe pas tous les jours. Parce que c’est un premier opus de très haute volée, une virée frissonnante et aussi un beau projet qui aboutit. Parce que Dyrhólaey est à ce jour le meilleur moyen d’espérer et de rêver pour ceux qui restent. Et tout simplement parce que c’est une musique qui fait du bien et qui propose un voyage total dont vous reviendrez changés à jamais.

Album disponible ici : https://preservedsound.bandcamp.com/album/dyrholaey

Merci infiniment à Thomas pour sa disponibilité

 

Raf Against The Machine

Clip du jour n°13 : Apex (2019) de Thomas Méreur by FKY

Si toutefois je ne vous avais pas suffisamment donné l’info, sachez que nous sommes à J-8 de la sortie du nouveau Foals (pépite single à relire ici), de Still Life de Maud Geffray (autre pépite à relire par là), ainsi que du premier album Dyrhólaey de Thomas Méreur. Et c’est précisément de ce dernier dont on va écouter quelques notes et regarder des images.

En préambule à l’arrivée de Dyrhólaey, nous avons pu découvrir cette semaine, via les réseaux sociaux, le clip qui accompagne Apex, titre d’ouverture de la galette. Thomas Méreur nous fait partager ces 4 minutes d’apesanteur, histoire de patienter et d’avoir un avant-goût de l’ensemble. Le titre Apex, que l’on avait déjà pu découvrir il y a quelques mois, est ici rehaussé et embelli par une bien belle mise en images.

Aux commandes de ce noir et blanc méchamment maîtrisé, on trouve FKY, qui se présente lui-même comme « Filmmaker / Editor / Graphic designer » sur son compte Instagram. Je vous conseille ardemment d’y faire un tour (@fky_pictures). Il y a de bien belles choses : qu’il s’agisse de photos de paysages ou incluant des personnes, je suis frappé par l’énorme travail sur les lumières. Les prises de vue sont saisissantes de clair-obscur et d’émotions.

C’est exactement ce que l’on retrouve dans ce clip concocté pour Thomas Méreur : sur un titre atmosphérique, FKY a posé des images très esthétiques, avec une recherche sur la symétrie. Ce qui nous entraîne tantôt dans des visions de voyage, tantôt dans des projections à la Rorschach comme autant de plongées introspectives au plus profond de nous. Une autre forme de voyage en quelque sorte.

Il est temps pour moi de me taire et de vous laisser apprécier ce bel objet sonore et visuel, d’autant que la livraison de la semaine prochaine devrait être assez bavarde. D’ici là, plongez, écoutez, savourez. Fermez les yeux… ou plutôt non, gardez les grands ouverts pour découvrir ce Apex version clip.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°49: All Mirrors d’Angel Olsen (2019)

Voilà une sublime découverte à classer dans ces personnalités féminines à l’aura et auAngel Olsen talent resplendissant que sont Karen O ou encore St. Vincent… Je dois reconnaître qu’avant ce très beau quatrième album All Mirrors je n’avais pas eu la chance de croiser la route d’Angel Olsen, que ce soit sur ses albums solo ou ses collaborations avec le très recommandable Bonnie « Prince » Billy. Fort heureusement, ce All Mirrors illumine depuis trois jours mes oreilles et je viens de signer un vrai CDI avec cette artiste dont je vais m’empresser d’aller écouter avidement la discographie.

Afin de vous persuader d’aller écouter ce bel opus, je partage avec plaisir le titre éponyme qui brille par l’intensité émotionnelle de son chant et la justesse de son orchestration entre synthés et cordes. Trois jours que je me surprends à fredonner ce titre dont la mélodie est imparable. Pour moi, un véritable chef d’oeuvre… Enjoy!

Sylphe