Ciné-musique n°12 : Space Oddity (1969) de David Bowie in Westworld (2020) par The Classic Rock String Quartet (2004)

Westworld_Season_3_Music_from_the_HBO_Series_Bande_OriginaleUn jour, je vous parlerai en détail de la BO de la série TV Westworld, et de comment elle dessine tout le propos et accompagne merveilleusement les trois saisons actuellement disponibles. Tout comme je prendrai le temps de revenir sur The Leftovers et sa BO concoctée par Max Richter. Tout ça, c’est comme la BO de NieR: Automata : des œuvres tellement puissantes, qui m’ont bouleversé et me bouleversent encore aujourd’hui que je ne sais pas vraiment comment en parler comme il faut, et comment ne pas trahir la somme d’émotions qu’il y a dans tout ça. Comme disait Jack Kérouac, « Un jour, je trouverai les mots justes. Et ils seront simples ». Nous n’en sommes pas encore là, et il va vous falloir patienter, le temps que j’écrive des chroniques satisfaisantes à mes yeux. Promis, j’y travaille ! Cela n’empêche pas de tout de même jeter une oreille du côté de Westworld et notamment de sa saison 3 qui recèle de bien beaux morceaux.

Pour resituer rapidement, et sans déflorer, cette grande série de SF, la saison 1 se déroule dans Westworld, un parc d’attractions pour adultes très friqués. Moyennant un ticket d’entrée bien relevé, ces derniers peuvent se plonger dans un Far-West où il est possible de vivre ses plus profondes pulsions et ses plus bas instincts, sans aucune limite. Envie de flinguer à tout va ? C’est possible. De se bourrer la gueule avant de se tabasser allègrement ? C’est possible aussi. De baiser à n’en plus pouvoir, éventuellement des putes ? De jouer un immonde salopard qui baise avec des putes avant de les tabasser, voir de les flinguer ? Tout ça à la fois ? Tout est possible à Westworld, puisque tous les hôtes du parc (qui seraient des PNJ dans un jeu vidéo) sont des robots, ce qui débarrasse le friqué visiteur de tout éventuel scrupule. Des androïdes ultra perfectionnés et si proches de l’humain qu’on fait difficilement la différence. Evidemment, ce joyeux bordel à rupins va se mettre à déconner, et les androïdes se révolter. Rêvent-ils de moutons électriques ? L’histoire ne le dit pas, mais ils aspirent en revanche à une vie humaine, peut-être même à la place des humains dans le monde réel. La saison 2 prolonge ces thématiques en donnant à voir d’autres parcs à thème basés sur le même principe. Quant à la saison 3…

La saison 3 déjoue tous les plans et tout ce qu’on pouvait attendre de la série. Saison déconcertante pour certains, fascinante pour d’autres. Je suis de la deuxième team, tellement j’ai trouvé intelligent le virage pris. Une série menée par Jonathan Nolan (frère de) et Lisa Joy (femme du précédent et donc belle-sœur de) et produite par le J. J. Abrams. Ce dernier et Jonathan Nolan avait déjà sévi avec Person of Interest, série plus profonde qu’il n’y paraît, bien qu’on pût la voir sur TF1. Comme quoi. Westworld enfonce le clou bien plus loin sur la question de l’intelligence artificielle et de ce qui fait de l’Homme un Homme. Thématiques SF classiques mais parfaitement traitées, et à ce jour 28 épisodes portés par une BO de furieux, composée par Ramin Djawadi.

Le garçon a déjà une palanquée de BO à son actif, au cinéma comme pour la TV. Citons en vrac Pacific Rim (le premier, le seul et l’unique, pas la daube qui suit), Iron Man, Uncharted, ou encore Game of Thrones, Person of interest et The Strain. Pour Westworld, il a intelligemment mêlé des compositions originales (le générique est une pure merveille) et des reprises de titres archi connus, dans des arrangements souvent inattendus. Dès la saison 1, on entendra ainsi du Radiohead, les Stones, Nirvana ou encore Amy Winehouse revus et corrigés. En saison 3, ça continue à déboîter sec et à toucher en plein cœur, avec en plus des titres par leur propres interprètes, ou relus par d’autres. En témoigne cette version piano-cordes de Space Oddity. Peut-être un des plus beaux morceaux de David Bowie, et à mon goût dans le Top 5 (voire 3) de ce très grand artiste. Je suis dingue de cette chanson qui me transperce à chaque écoute. La version cordes est à mettre au crédit de The Classic Rock String Quartet, qui s’est fait une spécialité de reprendre des grands artistes rock en formation musique de chambre. Cette interprétation, disponible sur The Bowie Chambre Suite (2004), apporte une dose supplémentaire d’émotions par son minimalisme intimiste. J’en ai déjà trop dit, car cette petite merveille se passe presque de tout commentaire. Il faut juste l’écouter et se laisser emporter. Et comme on aime nos lecteurs (oui vous !) sur Five-Minutes, on vous rajoute la version originale par Bowie himself (à écouter au casque pour bien capter le mixage multipiste de malade). Les poils et la chialade, puissance 2.

Raf Against The Machine

Live n°2 : VeryDub – 26 mars 2022

IMG_5590La musique sur disques, c’est bien. La musique en live dans une salle de concert, c’est encore mieux. Disons même que ça n’a rien à voir. Deux salles, deux ambiances. Deux expériences différentes et complémentaires, foi de musico-dépendant. C’est dans cet esprit que nous avions ouvert la rubrique Live sur Five-Minutes, afin de faire partager des moments scéniques et, si possibles, orgasmiques. Seulement voilà : un bref retour dans les archives vous rappellera que la rubrique a vu le jour en 2019, pour une mémorable soirée en direct du Printemps de Bourges. A peine un an plus tard, nous avons été rattrapés (et les artistes les premiers) par un covido-chômage technique d’une tristesse sans nom. Aujourd’hui que les masques tombent et que les salles de concert retrouvent leur ambiance du monde d’avant, il est grand temps de redonner du souffle à nos chroniques Live. Et quelle meilleure occasion pour se relancer de dire quelques mots de l’excellent concert du VeryDub ce samedi 26 mars 2022 ? Nous y étions, à Saran (Orléans) précisément. Si vous avez préféré une niaiserie télévisuelle, voire un Columbo (non niais en revanche, et toujours efficace), libre à vous, mais vous êtes passés à côté d’une grosse prestation electro-jazz.

VeryDub est un quintet constitué autour de Baptiste Dubreuil. Ce dernier est loin d’être un inconnu sur la scène jazz. Fin connaisseur et interprète de Keith Jarrett, à peu près aussi à l’aise au piano que derrière ses synthés et capable de brillantes compositions, le garçon s’était également fait remarquer en 2011 avec Nicolas Larmignat et Benoît Lavollée. Le trio avait enregistré Le symptôme, un huit titres marqué par des ambiances oniriques tirées au cordeau. Le VeryDub, c’est la même veine mais en version démultipliée et explosive. Baptiste Dubreuil s’est entouré de Nicolas Larmignat à la batterie, Stéphane Decolly à la basse, David Sevestre aux saxophones et DJ Need aux platines. Ce dernier nom vous parle ? Normal, et en plus vous avez bon goût. DJ Need est une des quatre paires de mains de feu Birdy Nam Nam, quatuor de DJ à la créativité et l’énergie débordantes.

Et de l’énergie débordante, on en a eu lors de ce concert. Au fil des titres, chacun y va de sa présence dans une musique enracinée dans l’electro-jazz, mais qui se plaît à faire voler en éclat les barrières et catégories. Les compositions sont fournies et variées, enchaînant plusieurs thèmes dans un seul morceau. Ce qui pourrait passer pour un bordel désorganisé est en réalité soigneusement élaboré, rappelant ainsi les logiques créatives d’un Pharaoh’s dance de Miles Davis (album Bitches Brew), ou même du Echoes de Pink Floyd (album Meddle). Au cœur du dispositif, Baptiste Dubreuil installé derrière ses machines, et à l’origine de toutes les compositions. Un Fender Rhodes, un Moog, un Prophet et des boîtes à sons partout : en d’autres termes, un créateur d’ambiances incroyables, appuyées par le jeu généreux et habité de Nicolas Larmignat, lui-même soutenu en section rythmique par les lignes de basse denses de Stéphane Decolly. Posées sur cette base, les lignes saxophoniques de David Sevestre, et les platines de DJ Need. La musique du VeryDub est avant tout hautement cinématographique. Combien de fois pendant ce concert ai-je vu des scènes de films ? Combien d’images mentales se sont créées, notamment pendant La fin du monde ? Peut-être le titre le plus marquant parmi les six interprétés, avec également Kind of punaise. De bidouillages sonores en explosions de rythmes entrecroisés, VeryDub nous emmène dans des mondes post-apocalyptiques, dans des polars, ou encore dans l’agitation de nos cerveaux bousculés par un monde incertain. Plus d’une fois, j’ai eu cette sensation d’entendre se matérialiser ce qui se joue parfois au fond de moi-même lorsque je suis tiraillé entre des moments paisibles, en suspension, et de violents rappels à la réalité.

J’ai souvent dit ici que les meilleures bandes originales de films/jeux vidéo sont celles qui existent par elles-mêmes, et que l’on peut écouter sans images. Avec le VeryDub, on prend la question dans l’autre sens : les compositions de Baptiste Dubreuil ne sont pas des BO, mais elles font émerger des images qui n’existent nulle part sur un écran. Tout cela se passe au creux de nos cerveaux, et aussi au fin fond de nos corps : le son du VeryDub est éminemment organique, viscéral, physique. Une musique qui prend aux tripes, qui parle à la chair, qui fait vibrer, qui tabasse dans tout le corps et grâce à laquelle on se sent en vie. Pleinement. Une musique forte, dotée d’une vraie identité, d’une personnalité pleine et entière, loin de toute mièvrerie ou soupe à la guimauve. Le VeryDub ne laisse pas indemne, mais c’est pour notre plus grand bien. Une musique qui secoue, qui émeut, qui transporte, qui bouscule, qui réveille et qui donne une putain d’énergie et d’envie de se lever. Un mélange de sourires et de larmes d’émotions, une combinaison subtile entre tensions et frissons. Quand un musicien ou un groupe atteint cette double sensation, il peut se dire qu’il a réussi son coup, et avec brio : nous sortir un temps des affres du quotidien pour nous balader très loin en traversant une foultitude de sensations toujours solidement accrochées plusieurs heures après le concert. Quand on connaît une pareille expérience, on se dit qu’on a bien fait de délaisser toute niaiserie télévisuelle, et même un bon Columbo, pour venir vivre le VeryDub en live. Une seule hâte : reprendre très vite une dose de cette bonne came de très haute volée.

Un plaisir en annonce un autre : le groupe, via Baptiste Dubreuil himself, précise qu’un disque est en construction pour une sortie en septembre 2022. On surveille ça et on en reparle au plus vite. Le VeryDub sur scène ET sur disque. La boucle de cette chronique est bouclée.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°112 : May the funk be with you (2022) de Ezra Collective

artworks-utmkk3aTViij-0-t500x500Internet, les réseaux sociaux et Twitter peuvent être le déversoir d’une immonde bêtise et de moult stupidités. Néanmoins, si l’on prend le temps de trier et de bien chercher, c’est aussi l’endroit où l’on peut croiser des gens très bien, des personnes normalement constituées qui proposent des contenus au minimum intéressants, quand ils ne sont pas passionnants. Des lectures, des films, des jeux, ou encore des sons, dont celui d’aujourd’hui découvert au détour d’une passionnante discussion virtuelle. May the funk be with you est le dernier titre en date de Ezra Collective. Ce quintet londonien officie depuis maintenant quelques années dans le domaine du jazz, et se donne régulièrement en live (ils seront d’ailleurs au Hasard Ludique à Paris demain 25 mars, mais ne cherchez pas de place, c’est complet). Constitué autour de Femi Koleoso à la batterie, il regroupe TJ Koleoso à la basse, Joe Armon-Jones aux claviers, Ife Ogunjobi à la trompette et James Mollison au sax ténor. Un quintet tout ce qu’il y a de plus classique dans sa composition, mais qui a le bon goût de mélanger allègrement les genres. Loin de se cantonner à un jazz standard, Ezra Collective envoie une dose d’afro-beat, une louche de hip-hop, une pincée de soul et de musique latines et une cuillerée de funk pour des sons qui groovent et balancent bien comme il faut.

Ezra Collective brille ainsi sur ce que l’on appelle la nouvelle scène jazz britannique, mais il ne s’agit là que de mots et de tiroirs pour tenter de ranger et de classer les choses. Or, la musique n’est jamais plus belle que lorsqu’elle s’affranchit des catégories, dépasse les styles pour mieux les mixer et se réinventer, à l’instar de ce que peut proposer A State of Mind, formation très efficace dont on pourrait parler des heures. Le groupe de Femi Koleoso n’invente rien en soi, mais les ingrédients et influences sont subtilement dosés pour obtenir une musique qui fonctionne. En fin de compte, est-ce du jazz, du funk, de la soul ? J’avoue que je n’en ai vraiment rien à faire. Toute cela n’a aucune espèce d’importance, tant que j’ai dans les oreilles de la musique qui me fait de l’effet. Et ce May the funk be with you joue parfaitement son rôle sur moi. Doté d’un titre dont la référence StarWarsienne ne peut pas m’échapper, ce son fonctionne dès les premières secondes. Que le groupe soit bâti autour de sa section rythmique ne fait aucun doute, tant le groove est présent d’entrée de jeu, confirmé par l’arrivée trompette/sax à la 20e seconde. Exposition du thème, avant de passer au chorus de trompette, pour retomber sur le thème principal. Structure jazz pur jus, mais interprétation sincère et chaleureuse qui fonctionne toujours.

May the funk be with you est un savoureux bonbon jazzy qui se déguste sans réserve, et qui est une chouette porte d’entrée aux deux albums d’Ezra Collective Juan Pablo: The Philosopher (2017) et You can’t steal my joy (2019), que je découvre à peine mais que je vous conseille déjà fortement. May the funk be with you est le son smooth et sucré dont on a besoin par ces temps troubles et incertains. Entre un conflit mondial larvé, une planète au bord de l’asphyxie, et quelques autres joyeusetés sinistres, on peut se laisser complètement submerger et sombrer. On peut aussi chercher de la lumière, de l’énergie, du cœur, de l’apaisement et de la vie qui palpite. Suis-je en train de finir l’écriture de cette chronique au soleil en terrasse, avec un grand café fumant et une poignée de M&M’s ? Vous n’avez aucune preuve.

Rendons à César… Evidemment, un grand merci à toi avec qui j’ai discuté musique autour notamment d’Archive, Pink Floyd ou encore John Coltrane (trio de maîtres), et qui m’a fait découvrir Ezra Collective et quelques autres chouettes sons. Tu te reconnaitras aisément. Cette chronique est, de fait, un peu la tienne.

Raf Against The Machine

Review n°95: As I Try Not To Fall Apart de White Lies (2022)

Au moment d’écouter ce sixième opus des Anglais de White Lies, ce serait vous mentir que White Lies As I Try Not To Fall Apartd’insister sur mes grandes attentes. Après un premier opus brillant que je vous recommande chaudement, To Lose My Life… en 2009, nos chemins ne se sont presque plus croisés et c’est par le plus pur des hasards que je suis tombé sur ce As I Try Not To Fall Apart dont la pochette m’a fait penser à un vieil album de Coldplay. Oui, lecteur perdu en cette contrée, tu te soucies assez peu de toutes ces considérations et te doutes bien de la venue du célèbre dicton : Pas de vraie attente, mais de fortes chances que tu y plantes ta tente. (#desoleLaFontaine)

Nous retrouvons Ed Buller à la production, la voix sombre et puissante de Harry McVeigh, ce rock entêtant qui est né sur les plaines venteuses de Joy Division pour évoquer désormais davantage Depeche Mode ou Poni Hoax, si on cherche une référence française. Cet album, et en particulier la première partie, file une belle claque salvatrice et jouissive. Le morceau d’ouverture Am I Really Going To Die? qui aborde le thème central de l’album la mort, frappe fort avec ses synthés, ses sonorités urbaines et la déflagration électrique qui parcourt le titre. L’impression que Nicolas Ker aurait abandonné les étoiles pour un dernier baroud d’honneur. As I Try Not To Fall Apart prolonge le plaisir dans une version un peu plus pop-rock et plus lisse avant le tourmenté Breathe. J’aime le contraste entre une instrumentation presque contemplative et volontiers apaisée avant ce refrain rock qui donne du caractère au titre. Le rock puissant digne d’Editors de I Don’t Want To Go To Mars et les synthés omniprésents de Step Outside soulignent toute la palette de White Lies qui réalise une première partie d’album de très haut vol.

La deuxième partie de l’album reste cohérente et garde sa ligne directrice d’un son qui se veut frontal, même si je peux regretter la présence d’un titre imparable. Roll December fait preuve d’une belle intensité et surprend par sa montée finale extatique, le début de The End lorgnerait presque sur l’electronica alors que There Is No Cure For It clot avec beauté l’album , le thème de la mort fermant la boucle. Ce sixième album de White Lies est en tout cas une bien belle réussite et je ne vous mens pas, enjoy !

 

 

Sylphe

Pépite du moment n°111: The Lightning I, II d’Arcade Fire (2022)

Une année où est prévu un nouvel album d’Arcade Fire, à savoir WE qui sortira dans les bacs le 6Arcade Fire WE mai prochain, est forcément une belle année musicale. La troupe formée autour de Win Butler et Régine Chassagne trône au sommet de mon panthéon, même s’il faut reconnaître que le dernier album Everything Now (4 ans déjà) montrait quelques signes d’essoufflement… La formation canadienne semble être à un tournant de sa carrière, le frère Will Butler qui s’épanouit dans sa carrière solo (relire par ici la chronique de son sublime dernier album Generations) vient tout juste d’annoncer qu’il arrêtait l’aventure Arcade Fire. Ce premier extrait The Lightning I, II ne demande bien sûr qu’à être scruté à la loupe pour percevoir les grandes lignes de WE. Le morceau se compose de deux parties claires et distinctes : une entame pop assez posée où on retrouve avec plaisir la voix envoûtante de Will Butler qui, s’il semble se revisiter capillairement parlant, n’a rien perdu de sa superbe vocale et une deuxième partie enlevée où le souffle épique (au propre comme au figuré à la vue du clip) vient traverser avec brio le morceau. Plus qu’à attendre le 6 mai désormais, et ça va être long, enjoy !

 

Sylphe

Ciné-Musique n°11 : I’m shipping up to Boston (2005) des Dropkick Murphys in Les Infiltrés (2006) de Martin Scorsese

Capture d’écran 2022-03-17 à 18.15.35Alors que l’on redécouvre au cinéma la trilogie Infernal Affairs vingt ans après sa sortie, à la faveur d’une ressortie en version restaurée 4k, on peut aussi se replonger dans deux enfants spirituels des films de Alan Mak et Andrew Law. Les trois longs métrages hong-kongais suivent l’existence de deux infiltrés sur une dizaine d’années : l’un au sein de la police, l’autre dans les triades de Hong Kong. Si le genre vous tente un tant soit peu, foncez sur ce triptyque qui a marqué non seulement le début des années 2000, mais aussi l’univers vidéoludique et le cinéma occidental. Infernal Affairs a en effet largement semé dans Sleeping Dogs, jeu vidéo très efficace sorti en 2012 sur PS3, puis en version polishée et définitive en 2014 sur PS4. On y incarne Wei Shen, policier infiltré dans les triades, pour un GTA-like dense et captivant de par l’environnement où l’on évolue. Entre la nécessité de sans arrêt jouer sur un fil et divers retournements de scénario, voilà bien un titre qui ne peut nier sa filiation avec Infernal Affairs.

Du côté du cinéma occidental, Martin Scorsese s’empare du sujet dès 2006 pour réaliser Les infiltrés. Un film policier de haute volée, qui oppose la mafia irlandaise et la police dans la ville de Boston. On retrouve Matt Damon en flic mais issu du milieu mafieux et qui n’a pas réellement coupé les ponts, et Leonardo DiCaprio en flic infiltré issu d’un milieu assez huppé tout en ayant dans son arbre généalogique quelques spécimens de truands. Autant dire qu’il n’y a rien de manichéen dans Les infiltrés, et qu va rapidement s’engager un jeu de dupes dont personne ne sortira indemne. No spoil évidemment, je vous laisse découvrir cette petite merveille si vous ne la connaissez pas. Outre son scénario diablement ficelé et ses interprètes au sommet de leur forme (oui, même Matt Damon) sous la caméra du maître Scorsese, c’est une énorme énergie rock qui se dégage du film. Si le réalisateur a choisi Howard Shore pour la BO de son film, il est aussi allé chercher son thème principal chez les Dropkick Murphys.

En activité depuis 1996, la formation américaine de punk rock celtique déverse une énergie qu’on a connu jadis dans de folles et interminables soirées lycéennes/étudiantes au fin fond d’un pub enfumé et chargé de houblon. Un son qui rappelle parfois celui de The Pogues, dans son côté foutoir festif rock. Dix albums studio au compteur pour les Dropkick Murphys, et notamment The Warrior’s Code en 2005, qui leur apportera le succès commercial. Pas seulement commercial puisque Scorsese, en fin mélomane et grand connaisseur rock, saura repérer le titre I’m shipping up to Boston pour mettre le feu à ses Infiltrés. Sans ce thème énergique, rageux et inoubliable, le film de Scorsese aurait-il été le même ? Dans sa qualité et sa globalité, oui sans doute. Toutefois, le rock incendiaire des Dropkick Murphys apporte sa dose de tabasco dans une sangria déjà bien relevée. Voilà une nouvelle preuve de la fusion Scorsese/Rock, que l’on retrouve depuis des décennies au fil de films aussi géniaux que Les Affranchis, Casino, ou encore de projets autour de Bob Dylan. Prêts à mettre un peu le bordel et à prolonger la St Patrick ?

Raf Against The Machine

Review n°94: Black Cherry de Goldfrapp (2003)

Je vous propose aujourd’hui de poursuivre la plongée dans la discographie de Goldfrapp. AprèsGoldfrapp Black Cherry un premier opus Felt Mountain brillant (chroniqué par ici), le duo anglais revient trois ans plus tard avec un Black Cherry assez déroutant pour les fans de la première heure. Qu’on se le dise d’emblée, je voue une véritable addiction à cet album, ce qui ne m’empêche pas de comprendre les reproches faits. En effet, l’univers soyeux entre trip-hop et tendances jazzy de Felt Mountain est battu en brèche par les machines qui viennent apporter une âpreté et une tension palpable. Goldfrapp dépassera malheureusement dans la suite de sa carrière les frontières du bon goût avec un son électro-disco un brin vulgaire mais ce Black Cherry réussit le tour de force de naviguer sur un fil sans jamais tomber. S’adresser aux dance-floors tout en continuant à garder sa fragilité, se montrer incandescente et sensuelle tout en montrant ses failles, la réussite est totale.

Crystalline Green met d’emblée en avant les machines avec une rythmique extatique et jouissive qui se marie à merveille avec la voix irréelle d’Alison Goldfrapp. Train pousse la provocation sonore encore plus loin avec des sonorités mécaniques qui vrillent les tympans, le titre semble faire table rase du passé et fait preuve d’une vitalité folle. Black Cherry nous ramène en des contrées plus apaisées et plus irréelles dans la lignée de Felt Mountain pour un moment de mélancolie pure digne de la BO de Virgin Suicides. Le quatuor initial qui frôle la perfection est achevé par Tiptoe qui, à l’instar de Train, associe avec brio l’âpreté des machines à la voix lumineuse d’Alison.

A part Twist qui me fait penser à du Karen O. qui aurait perdu toute trace de subtilité, tout l’album est brillant: la mélancolie et les cordes de Deep Honey, le tableau impressionniste aussi champêtre qu’aquatique de Hairy Trees, le rock sensuel de Strict Machine et l’instru finale de Slippage. Ce Black Cherry est incontestablement le sommet de la carrière de Goldfrapp et son superbe vinyle violet n’a pas fini de tourner chez moi, enjoy !

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°92 : J’ai vu (1990) de Niagara

81Yng7R4xML._SL1400_Voici presque 32 ans sortait Religion, le troisième album studio du groupe Niagara. Si ce nom ne dit rien à certains, nul doute que les plus boomers d’entre nous/vous se souviennent de Muriel Moreno et Daniel Chenevez, pour avoir éclairé de leur pop acidulée la seconde moitié des années 1980. Tchiki boum, L’amour à la plage et autre Je dois m’en aller : autant de bonbons musicaux décalés mais savoureux qui reflètent à la fois la liberté créative et une forme d’insouciance de ces années. Une période qui allait conduire à une détente internationale et géopolitique dont on rêve aujourd’hui. Religion marque pourtant un tournant dans le son Niagara, avec l’arrivée de guitares rock et d’une ambiance bien plus sombre que les précédentes compositions.

En témoigne la pépite retenue aujourd’hui. J’ai vu débute sur un riff de guitare bien vénère, et ce n’est pas le texte qui va apaiser l’ambiance. La chanson parle globalement des conflits armés, des guerres, de la mort, et de leur traitement médiatique, notamment via les images. Comment ça je me trompe de 30 ans ? Absolument pas chers lecteurs. On parle bien ici d’un titre sorti en 1990, et qui d’ailleurs ne cible aucune guerre en particulier. Un réquisitoire pacifiste et anti-connerie humaine comme jamais, et derrière la couche de rock, une vraie réflexion sociétale, à l’image de celle qu’on retrouvera par exemple dans Da Vinci Claude (2007) par MC Solaar autour du complotisme et des récits conspirationnistes. J’ai vu a eu le malheur calendaire de sortir en même temps que se déclenchait la première guerre du Golfe (août 1990-février 1991). Conséquence directe : bien que n’ayant aucun rapport avec le conflit en cours, le titre est interdit de radio, ses paroles étant considérées comme angoissantes compte-tenu du contexte. Le clip est également interdit de diffusion, au motif qu’il contient des images de guerre plus violentes que celles de l’Irak. Une sorte de comble lorsqu’on remet les choses à leur place. Ce qui était angoissant et anxiogène à l’époque, c’était l’existence du conflit en lui-même, et la diffusion H24 qu’en faisaient les chaines TV, notamment la défunte La5.

Un autre titre de l’album Religion a connu le même sort à la même période. Pendant que les champs brûlent se voit également claquée au placard, alors que c’est pourtant une des plus belles chansons du groupe, qui plus est avec encore moins de lien direct à cette guerre du Golfe. Pépite intemporelle donc pour J’ai vu, autant dans son énergie rock absolument intacte que dans son propos cruellement d’actualité, qui n’a pas pris une ride. Ecoutons donc ce J’ai vu, très fort de préférence, et autant de fois que vous le voudrez. Parce que, soyons clairs, lorsque plus rien ou plus grand-chose ne va, il nous reste la musique. Et le rock. En prime, juste derrière, on écoutera aussi Pendant que les champs brûlent. Juste pour le plaisir. Et parce qu’on en a besoin.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°110: Polar de Thylacine (2022)

Difficile d’écrire en ce moment, entre le manque lancinant de temps et la difficulté à parler musique en cette période géopolitique pour le moins anxiogène…Lorsque les libertés les plus fondamentales sont battues en brèche, la liberté d’écouter de la musique et de pouvoir écrire dessus paraît bien dérisoire… Néanmoins, la musique a ce pouvoir assez incontestable de soigner les maux et il me fallait ce soir une parenthèse enchantée, une plage de douceur. Si vous êtes lecteur de ce blog, vous connaissez tout le bien que je pense de Thylacine avec en point d’orgue le joyau ROADS Vol.1 (à relire par ici pour les curieux). L’esthétisme de ses clips qui mettent en avant la beauté des espaces naturels (oui, oui, j’envie cette vie ponctuée de voyages musicaux que mène William Rezé), cette musique électronique aux confins de l’ambient aussi inventive qu’apaisante, voilà ce qu’il me (vous?) fallait… Ce Polar nous donne à voir le Pôle Nord sous son aspect le plus majestueux et le plus fragile (je vous conseille à ce sujet le roman Climax de Thomas B. Reverdy) avec une musique envoûtante à souhait. Merci Thylacine d’exister…

 

Sylphe

Ciné-Musique n°10 : The Batman (2022) de Matt Reeves/Michael Giacchino

news_13642Enfin sorti hier 2 mars après des mois d’attente et d’impatience, The Batman de Matt Reeves a déjà mis presque tout le monde d’accord. Affichant à ce jour un 8,9/10 chez IMDb (plus de 21 000 avis), 86% chez Rotten Tomatoes et un double 4,3/5 spectateurs et 3,9/5 presse du côté d’Allociné, les dernières aventures cinématographiques du Dark Knight font presque l’unanimité. Il faut dire que le film est une immense réussite artistique, doublée d’une adaptation franchement convaincante. Tout spectateur qui s’attendra à une histoire de super-héros ponctuée de blagounettes lourdingues sera bien déçu. En effet, The Batman joue la carte du retour aux sources du personnage : un détective impulsif et de haute volée, qui se plonge dans une enquête d’une grande noirceur, tant dans son propos que dans l’esthétique. Une série de crimes violents et énigmatiques frappe la ville de Gotham, déjà submergée par la violence. La police est dépassée, bientôt rejointe par un Batman/Bruce Wayne encore jeune, mais surtout névrosé et dépressif au plus haut point. Robert Pattinson (totalement bluffant et excellent dans le rôle) campe un Bruce Wayne enfermé dans le choc jamais surmonté de la perte de ses parents, et dans un désespoir existentiel qui l’amène à tout donner pour Gotham.

Esthétiquement, The Batman mélange les influences et les clins d’œil, empruntant notamment au Se7en de David Fincher sous bien des aspects et se jouant dans une ville détrempée de pluie. La direction photo est quasi irréprochable, avec bon nombre de plans incroyables qu’on croirait tirés de comics. La nuit est omniprésente : sur trois heures de film, on doit voir le jours dix minutes en cumulé (et encore je suis large). Batman est une créature de la nuit, et Matt Reeves la replace dans son élément. Pour qui a envie de se plonger dans un thriller dark très 90’s assez magnifiquement réalisé et interprété, aucune hésitation à avoir : The Batman est le film qu’il vous faut. Les esprits chagrins qui doutaient de Robert Pattinson en seront pour leurs frais. Ce dernier déploie une qualité de jeu qui se rapproche bien plus de Cosmopolis ou Tenet que de Twilight. Les secondes rôles sont parfaits. Quant à l’ambiance globale noire, inquiétante et désespérée dont on a déjà parlée, elle est aussi soutenue par une bande son à couper le souffle.

Pour la bande originale de The Batman, Matt Reeves a fait appel à Michael Giacchino. Un nom qu’on ne présente plus, tant il a composé de thèmes mémorables pour le cinéma et la télévision depuis une vingtaine d’années. Lost, Fringe, Les Indestructibles, Mission Impossible 3, Jurassic World, Star Trek, Rogue One… c’est lui, et la liste est loin d’être exhaustive. On pourrait toutefois y ajouter ses précédentes collaborations avec Matt Reeves, notamment pour le très efficace Cloverfield, et les excellents La planète des singes : l’affrontement et La planète des singes : Suprémacie. Les deux compères se retrouvent pour un score qui laissera des traces. Basées sur des sons, des bruitages, des boucles minimalistes, des cordes grinçantes, les compositions de Michael Giacchino contribuent à la noirceur et l’inquiétante ambiance de The Batman, tout en sachant exploser et se faire plus intenses et fournies lorsque le film s’emballe. A aucun moment on ne se rend compte que la musique est là, tout simplement parce qu’elle s’insinue sans prévenir et fait totalement corps avec les images. Déjà en grande réussite sur leurs collaborations précédentes, les deux artistes atteignent ici une osmose naturelle et d’une foudroyante efficacité. Je défie quiconque de se débarrasser rapidement du thème principal en sortant du film.

Au-delà du score de Michael Giacchino, la plus grande trouvaille de Matt Reeves est peut-être d’injecter dans la BO de son film des morceaux déjà existants que l’on attendait pas. Je ne prendrais que deux exemples, sans spoiler quoique ce soit, et surtout pour ne pas vous en dévoiler trop. D’un côté, un Ave Maria qui ouvre notamment le film, pour une scène inaugurale d’une rare efficacité. De l’autre, Something in the way de Nirvana, pour éclairer à plusieurs reprises le désespoir ambiant. Pouvait-on mieux choisir, lorsqu’en plus on a droit à un Robert Pattinson se confondant parfois avec un Kurt Cobain revenu d’entre les morts qui incarnerait un Bruce Wayne totalement habité par ses angoisses névrotiques ?

The Batman est un vrai film réfléchi, construit, réussi, brillant, ultra-fidèle au matériau comics de base, et follement addictif. Après trois heures passées dans la salle (qui d’ailleurs ne se voient pas passer), l’envie de replonger est quasi-immédiate. La cohérence artistique du film est renversante, et la BO tient largement sa place dans cette réussite. Et dire que The Batman n’est que le premier d’une trilogie annoncée.

Raf Against The Machine