Ciné-musique n°3 : Joker (2019) de Hildur Guðnadóttir

JokerTout a déjà été dit, ou presque, sur Joker, le film de Todd Phillips : flamboyante réussite pour les uns, supercherie et surestimation pour d’autres, le long métrage flirte à ce jour (deux semaines après sa sortie) avec les 3 millions d’entrée sur le sol français. On a vu pire. Et l’on peut raisonnablement penser que cette pépite cinématographique (#vousavezcomprisdansquelcampjesuis) va poursuivre son chemin pendant encore bien des semaines. Rien d’étonnant, compte-tenu de la très haute tenue de ce film.

En premier lieu, il y a évidemment la performance ahurissante de Joaquin Phoenix. On le savait déjà un immense acteur, pour ses prestations en Commode (l’empereur romain, pas le meuble hein) dans Gladiator (2000), en Johnny Cash dans Walk the line (2005), chez James Gray dans La nuit nous appartient (2007), Two lovers (2008) ou The immigrant (2013), ou encore chez Paul Thomas Anderson dans Inherent Vice (2014). Cet homme est une bête d’écran, et Joker lui permet, une nouvelle fois, de déployer ses talents dans la peau d’un des pires méchants que la littérature et le cinéma ait porté. Une performance haut de gamme, qui surpasse et diffère de celle d’Heath Ledger dans The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan. Là ou Heath Ledger campe un Joker malsain et totalement barré, Joaquin Phoenix se métamorphose sous nos yeux en deux heures de temps : deux heures pour passer de l’insignifiant et presque attachant Arthur Fleck au monstre fou qu’est le Joker.

La métamorphose est d’autant plus perturbante et percutante qu’elle est portée par une réalisation et une photographie sans faille. Je ne cache pas avoir eu les pires craintes il y a quelques mois, en apprenant que Todd Phillips avait en mains ce projet. Oui, le Todd Phillips des Very Bad Trip, qui change ici totalement de registre et montre ce qu’il sait vraiment faire avec une caméra. Le film est d’une noirceur absolue, d’un désespoir sans faille, dans une société qui met à son ban les faibles, les ratés, les discrets, les marginaux, les asociaux. Une société qui violente ses oubliés et qui, de ce fait, crée ses propres monstres en exacerbant les violences et les déséquilibres psychotiques larvés. Un Taxi Driver de notre temps. Todd Phillips écrit son histoire à grands coups de plans rapprochés sur les visages, de plans plus larges d’une beauté saisissante, et aussi de travellings d’Arthur/Joker courant dans les rues comme autant de couloirs qui le conduiront vers sa propre folie. Un enfermement total, un monde sans issue. Le monde du Joker.

Ce film serait-il aussi percutant et efficace sans sa bande-son ? Rien de moins sûr. Il y a d’abord le son, hors de la bande originale. Fait de micro-bruits presque imperceptibles et du rire glaçant du Joker, il ponctue de bout en bout le long métrage. On n’y fait pas forcément attention du premier coup. Ensuite, c’est une autre histoire. Aussi et surtout, il y a la bande originale, composée par Hildur Guðnadóttir. Cette violoncelliste et compositrice islandaise (décidément, on n’en sort pas de l’Islande) est en activité depuis une quinzaine d’années. De formation classique, elle a collaboré avec des groupes tels que Pan Sonic, Múm ou Animal Collective. Cinq albums studio au compteur, des collaborations à ne plus les comptabiliser et une grosse poignée de bandes originales. A 37 ans, voilà déjà un brillant CV. Récemment, on a pu profiter du talent de Hildur Guðnadóttir sur la BO de l’excellente mini-série de HBO, Chernobyl (2019). Petite digression : si vous n’avez pas vu cette merveille télévisuelle, faite de réalisme, d’effroi et de maîtrise totale, jetez-vous dessus.

Jetez-vous aussi sur cette BO du Joker par Hildur Guðnadóttir. Les 17 morceaux qui la composent sont tous de petits bijoux. La musicienne a travaillé uniquement autour des cordes et des percussions, en mettant en avant le violoncelle et les tessitures les plus graves des instruments à cordes. On y retrouvera comme des clins d’œil à la BO du Dark Knight par Hans Zimmer, lorsque l’archet se fait râpeux et âpre. Les sons frottent et s’étirent, comme le corps désarticulé de Joaquin Phoenix/Arthur/Joker lorsqu’il se met à danser. Mais pas que. Le talent d’Hildur Guðnadóttir réside dans ce qu’elle crée des ambiances à couper au couteau avec pour simple base ses cordes et ses percussions. Ces dernières ponctuent en arrière-plan les mélodies, comme autant de tic-tacs qui sonnent le décompte jusqu’à la folie irréversible du Joker. Cette recette musicale avait déjà fait merveille sur Chernobyl. On atteint avec Joker une autre dimension qui épouse la noirceur de la réalisation de Todd Phillips.

Une dernière chose : les compositions d’Hildur Guðnadóttir pour Joker font partie de ces BO que l’on peut écouter pour elles-mêmes, sans le film sous les yeux. Et qui, à chaque note, vous renvoient des images, sensations et émotions vécues pendant le visionnage. La marque des plus grandes et belles BO. Chapeau bas à Hildur Guðnadóttir pour son travail, en particulier cette BO qui compte parmi les plus beaux enregistrements de musiques de films que je connaisse. A l’image de Joker, qui est un des plus grands films que j’ai vus cette année. Cette décennie. Depuis toujours.

Raf Against The Machine

Cinémusique n°2 : Requiem (2018) de Agar Agar vs. Stanley Kubrick/Wendy Carlos

Si tout s’était bien passé, j’aurais dû chroniquer cette semaine un album récemment sorti, marquant le retour plutôt très réussi d’un groupe anglo-saxon qu’on aime beaucoup chez Five-Minutes. Oui mais voilà… tout ne s’est pas bien passé, du moins tout ne s’est pas passé comme souhaité pour avoir le temps de décortiquer et d’écrire proprement sur ladite galette. Même si tout ce qui n’est pas sauvegardé sera perdu, je me rattrape très vite pour partager avec vous ce retour flamboyant, à écouter allongé sous des arbres aux feuilles rouges en croquant une tablette de chocolat Poulain (#jepeuxpasfairepluscôtéindices).

Malgré ce contre-temps, vous ne repartirez pas les mains ou les oreilles vides, puisque nous allons réécouter ensemble un morceau de Agar Agarduo français composé de Clara Cappagli et Armand Bultheel. Et si ce qui suit vous semble familier, rien d’étonnant : le copain Sylphe avait chroniqué jadis l’album The Dog and The Future (un Five Titles à retrouver d’un clic ici). Non, je n’innove pas, et oui je reprends sans hésitation un chemin tracé par ma moitié bloguesque.

Je vais même faire pire, en pillant honteusement ses quelques lignes lorsqu’il évoquait ce Requiem, morceau de presque clôture de The Dog and The Future : « Requiem est un morceau d’une douceur sépulcrale. L’impression d’une musique classique jouée par un orgue robotique qui démontre le potentiel pouvoir cinématographique du duo ». Tout ce que je peux ressentir à l’écoute obsessionnelle de ce titre est ici synthétisé. Et tout cela va un peu plus loin encore : impossible d’écouter ce Requiem sans penser immédiatement aux bandes originales d’Orange Mécanique et The Shining. Des BO que Stanley Kubrick voulait comme un lien entre la musique classique qu’il chérissait tant et les synthés et machines du moment. Vous voyez le lien avec les mots de Sylphe ?

Un récent et énième revisionnage de The Shining m’a remis en pleine tête le génie absolu de Kubrick dans l’exploitation de sa bande son. Sur ce film, comme sur Orange mécanique, le réalisateur s’est adjoint les talents de Wendy Carlos, une compositrice absolument géniale, créatrice de sons et de machines. Elle n’hésitera pas à interpréter des pièces classiques sur des instruments des années 60 et 70, parfois de sa fabrication, pour en faire quasiment des titres pop-électro d’une puissance émotionnelle qui confine à l’indécence. Une de ses reprises inoubliable restant l’Ode à la joie de Beethoven, entendue dans Orange Mécanique.

Un état d’esprit que l’on retrouvera dans la bande-son de Room 237, l’hallucinant documentaire référence sur les multiples interprétations possibles autour de The Shining, par des fans hardcores. Et qui est aussi très présent dans ce Requiem : impossible que nos deux Agar Agar n’aient pas pensé à Wendy Carlos et Stanley Kubrick en composant ce morceau absolument bouleversant qui se joue en deux étapes. Une première partie instrumentale, solennelle, qui permet d’entrer dans la composition comme on sortirait de la vie. Puis une seconde partie où surgit une voix venue de nulle part pour nous ramener partout où la vie existe et où l’émotion peut nous submerger.

C’est irrésistible de beauté. Je suis capable d’écouter en boucle des dizaines de fois ce Requiem. Et capable, tour à tour, d’en verser des larmes puis de sourire dans la lumière avant de relancer la platine. Je me dis que c’est un beau morceau pour accompagner qui quitterait ce monde, mais aussi et surtout que c’est un beau morceau pour y rester dans ce même monde. Dont acte. Je vais me réécouter une fois de plus le Requiem d’Agar Agar. Et pour les plus curieux, si vous avez un peu plus de 5 minutes devant vous, je vous ajoute des petits plaisirs bonus. Listen, enjoy, listen again. Et n’arrêtez jamais de revoir les films de Kubrick.

Raf Against The Machine

Cinémusique n°1: Leto de Kirill Serebrennikov (2018)

Faut toujours finir en beauté ! Avant de commencer l’année 2019 j’ai enfin trouvé leleto temps d’aller voir Leto  au cinéma, je peux vous dire que j’ai fini l’année sur un bouillonnement musical grâce à ce film. Alors je fais une légère incartade avec le dogme du blog consacré à la musique. Même si ce film parle bien de musique et transpire le rock, l’énergie, l’inventivité et le surréalisme.

De la musique vous en entendrez beaucoup, le film s’apparente parfois à une forme de comédie musicale, mais n’imaginez pas un truc façon Broadway, ou du très léché façon Lala land, à la rigueur pensez à du Rocky Horror Picture Show, mais il n’y a finalement pas grand-chose de comparable avec d’autres films.

C’est un film sur la révolte adolescente et s’il y a bien quelque chose qui me fascine, c’est cette période fondatrice pour tout un chacun. Leto témoigne d’un bouillonnement musical qui anticipe la Perestroïka, mais se voit aussi comme un hymne à l’amour et à la rebellion contre le conservatisme d’un pouvoir incapable de maîtriser les aspirations d’une jeunesse nourrie aux groupes anglo-saxon. Sex drugs et Rock n’roll en Russie alors que tout est interdit, une jeunesse en pleine révolte, une liberté bafouée.

Le film est basé sur des faits réels, l’ascension de Viktor Tsoi et de Mike Naumenko , de leur amitié naît un triangle amoureux qui sert de trame narrative au film. On est alors subjugués par la douceur et la beauté d’Irina Starchenbaum. Mais cette histoire sert avant tout à nous montrer l’éclat de la jeunesse et nous offrir des moments de grâce majestueux. On pense alors à une chorégraphie chamanique et on passe son temps à taper du pied en écoutant Perfect day de Lou Reed, The Passenger d’Iggy Pop….

J’aurais pu choisir plein d’extraits du film mais j’ai flashé sur la reprise de Psycho Killer des Talking Heads, morceau de 1977. Les Talking Heads n’était pas un vrai groupe de Punk, trop intellectuel, trop propre… pourtant on sent bien l’inspiration du punk dans la version d’origine et la magie de cette reprise est d’avoir subjugué l’original.

Alors oui ! J’ai fini l’année 2018 en beauté grâce à ce film et je souhaite une bonne année 2019 à tous ! Mais un petit rappel à la vie réelle, son réalisateur, Kirill Serebrennikov, est une critique acerbe du pouvoir russe et est assigné à résidence dans son pays. 30 ans après Leto la chape de plomb du régime russe existe toujours. Que fait la jeunesse ?

Rage