Pépite intemporelle n°58 : Gimme Shelter (1969) de The Rolling Stones

A trop regarder dans le rétroviseur musical, j’y reste parfois pour un moment. Cette semaine, ce sera même le gros rétroviseur, la DeLorean mega turbo, la plongée dans un temps que les moins de 20 ans… bref. Cette semaine, on remonte fin 1969 avec ce qui est, sans aucun doute, mon titre préféré des Rolling Stones.

Gimme Shelter est gravée dans l’album Let it bleed. Jamais sortie en single, ça ne l’empêche pas de jouir d’une belle célébrité en figurant à la 38e place (sur 500) au classement des 500 meilleures chansons de tous les temps établi par le magazine Rolling Stone. Sans doute parce que ce morceau suinte la quintessence de ce que les Stones sont capables de produire : du Chicago blues-rock un peu lourd et gras, rehaussé par la guitare de Keith Richards, les saillies vocales de Mick Jagger et un harmonica pleurant la fin d’une époque.

Oui, parce que Gimme Shelter c’est aussi et surtout ça : l’incarnation musicale parfaite de cette année 1969, à la fois érotique et capable de mettre le monde tête-bêche. L’année 1968 est déjà passée par là : loin de se limiter au mois de mai français, ces 12 mois ont porté de lourds événements tels que l’assassinat de Martin Luther King en avril, celui de Robert Kennedy en juin, le Printemps de Prague, ou encore l’enlisement américain au Viet-Nam. La petite sœur 1969 continue de dérouler les conséquences de tous les tête-à-queue sociaux et politiques, en ouvrant déjà la porte aux années 70 avec par exemple les arrivées au pouvoir de Nixon aux Etats-Unis et Pompidou en France. Même si l’Homme pose le pied sur la Lune pour la première fois, et que cet été 1969 est aussi marqué par la partouze musicale géante de Woodstock, Times they are a changing comme disait Bob. L’insouciance et l’optimisme des 60’s, le mouvement hippie et le flower power sont déjà relégués aux livres d’histoire.

Les temps changent aussi pour les Stones eux-mêmes lors de cette année cul par-dessus tête qu’est 1969. Gimme Shelter est enregistrée entre février et mars 1969, bien que différentes parties de la galette Let it bleed soient travaillées tout au long de l’année. Le titre sort en même temps que l’album le 5 décembre 1969, et les Stones ont changé. Du moins dans leur composition, puisque Brian Jones a cassé sa pipe début juillet. Il n’aura d’ailleurs été que très peu présent sur cet opus, ce qui en fait le premier réellement sans lui. Mais l’autre choc de 1969 pour les Rolling Stones, c’est le festival d’Altamont où, hasard du calendrier, ils se produisent le 6 décembre, soit le lendemain de la sortie de Let it bleed.

Tout a été dit ou presque sur Altamont : un festival rock engendré dans la douleur et la précipitation, une sorte de réponse côte Ouest à l’arrache à Woodstock avec autant (sinon plus) d’alcools et de drogues en tout genre. Plus de 100 000 festivaliers qui se pointent sur le site dès le 5 décembre, entre lesquels les tensions ne feront que monter au fil des heures. Le service d’ordre est assuré par les Hells Angels, recrutés par le manager des Stones himself, et payés en bières. Tout ça ne pouvait que mal se terminer, avec des spectateurs et un service d’ordre chauds bouillants et tous plus défoncés les uns que les autres. Le 6 décembre, les Rolling Stones entament leur prestation, qui sera tristement marquée par la mort de Meredith Hunter, poignardé à quelques mètres de la scène. Trois autres morts au cours du festival : un noyé dans un canal d’irrigation et deux mômes écrasés dans leur sac de couchage par un conducteur sous acide.

Symboliquement, Altamont marque la fin du mouvement hippie et d’une époque insouciante et positive. Même si, en regardant bien l’histoire dans les 24 mois précédents, la désillusion et la marche en avant vers un monde de violences étaient déjà largement engagées. Dans ce contexte, Gimme shelter (littéralement Offre-moi Asile / Donne-moi un abri) résonne étrangement, à la fois comme un titre prophétique (enregistré rappelons-le début 1969) mais aussi comme un cri-témoignage direct de sa période de sortie. Quant à dire que, de nos jours, il fonctionne toujours aussi fort, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement. Les Stones ne se doutaient peut-être pas qu’ils lançaient là leur titre sans doute le plus durable et le plus intemporel. Par sa qualité musicale, mais aussi par ce putain de cri maintes fois repris au fil des décennies, conférant ainsi une aura éternelle à un des plus grands morceaux rock de l’histoire.

En bonus et pour le plaisir, une version de Gimme Shelter qui déboîte, par Stereophonics en 2007 sur le plateau de Taratata.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°57 : Like a king (1994) de Ben Harper

Nouveau coup d’œil dans le rétro cette semaine, avec un titre âgé de 26 ans déjà. Like a king est le premier single de Ben Harper, extrait de son faux premier album Welcome to the cruel world : le premier vrai LP de Ben Harper s’intitule Pleasure and Pain (1992) et fut pressé à seulement 1 500 exemplaires. Toutefois, c’est bien Welcome to the cruel world qui sera largement diffusé et qui fera connaître sa musique dans le monde entier, porté donc par notre pépite d’aujourd’hui Like a King.

En presque 30 années, je n’ai cessé d’écouter Ben Harper, de le laisser de côté et d’y revenir, au gré d’albums plus ou moins efficaces à mon goût, et d’une carrière qui force malgré tout le respect. Alors pourquoi ressortir maintenant cette magnifique première galette, et précisément ce titre ? Tout cela est évidemment et tristement lié à l’actualité, rien de bien original dans mon choix. En 1994, j’écoutais Like a king en boucle, en me disant que, depuis 26 ans et l’assassinat de Martin Luther King en 1968, rien n’avait particulièrement changé en matière de racisme, d’égalité entre les hommes et de droits civiques.

Like a king fait référence, notamment, au tabassage policier subi par Rodney King en 1991. Un an plus tard, en 1992, l’acquittement des quatre policiers impliqués déclenchera plusieurs journées d’émeutes à Los Angeles. La fin de l’histoire ? Un nouveau procès en 1993, qui verra deux policiers condamnés, deux autres acquittés. Et la mort accidentelle par noyade de Rodney King en 2012.

Quelle triste et douloureuse ironie du calendrier d’avoir l’impression, 26 ans plus tard à nouveau, de revivre sans arrêt le même cauchemar sociétal. Comme beaucoup, j’ai vu ces derniers jours les images du meurtre de George Floyd. Ces images, d’une violence inouïe, j’aurais aimé ne jamais les voir. J’en suis tellement sous le choc et sans mots que mon seul refuge, c’est la musique et ce Like a king que je vous propose de partager ensemble. Tous ensemble, comme un seul Homme.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°56 : Sache (2006) de David Delabrosse

A la suite du copain Rage et de son Hygiaphone d’il y a quelques jours, retour dans mon rétroviseur musical pour déterrer une pépite que je n’ai en fait jamais réellement enterré. Normal, c’est une pépite. Et les pépites, ça se conserve précieusement sous la main pour y revenir dès que l’envie s’en fait sentir.

C’est bien de ça dont il s’agit avec Sache, titre de clôture du premier album de David Delabrosse sobrement intitulé 13m2 (2006). David Delabrosse est musicien. Il écrit des chansons souvent jolies et qui racontent encore plus souvent des choses. J’ai découvert son travail au milieu des années 2000, lorsqu’il assurait la première partie des concerts de Yann Tiersen sur la tournée Les retrouvailles. Avant de plonger dans la magie Tiersen, David Delabrosse m’a baladé dans son univers doux-amer, entre tendresse et ironie, fragilité et humour, réalité et imaginaire. Il n’en fallait pas moins pour que j’investisse ce 13m2, réalisé (et ce n’est pas un hasard) par Yann Tiersen lui-même. Depuis, David Delabrosse a publié un 2e album Le son de l’hallali (2011), avant de s’offrir une longue parenthèse d’albums pour enfants mais pas que : Ego le Cachalot (2013) puis Ego le Cachalot et les Bulots (2016). Puis de revenir cette année avec Le modèle réduit de nos pensées (album déjà dispo en numérique et le 5 juin dans les bacs).

C’est pourtant dans ce 13m2 que je suis toujours resté un peu bloqué. Il contient de bien belles choses, comme ce duo L’étoile du Nord avec Françoiz Breut, ou bien Venus, ou encore Le gyrophare, un titre chargé d’émotions et d’absence. Et c’est précisément ce Gyrophare qui introduit, en toute fin d’album, Sache. Un exemple supplémentaire (s’il en faut) pour préférer l’album à la compilation : un artiste ne place jamais ses chansons dans un ordre aléatoire. Tout est lié et tout a un sens, d’un titre à l’autre. C’est un voyage que l’on fait tout au long d’une galette. Le 13m2 de David Delabrosse n’échappe pas à la règle, et nous amène au titre final.

Sache dure 2 minutes 26. C’est court, trop diront certains. C’est pourtant la durée parfaite pour une chanson qui démarre comme un procès d’intention et de reproches, pour se révéler rapidement être tout autre chose. Sache est un message adressé à l’autre qui n’est plus là. Un message qui dit le manque, le regard sur nous deux, les bons moments et ceux qui ne seront pas, et qui a l’élégance de ne pas aller sur le terrain du retour demandé/espéré/supplié. Une adresse qui emmène vers une des plus belles phrases que je connaisse : « Sache que même quand le ciel s’abat / Il y a encore de l’air au-dessus ».

Sache est plus que joliment écrit, et encore plus brillamment mis en musique. La Tiersen touch est évidente, en ce qu’on y retrouve tout ce qui a fait le grain de son album Les Retrouvailles, publié en 2005 soit quelques mois avant 13m2. Sans doute un de mes Tiersen préférés. Ceci explique possiblement cela. Et enfin, s’il fallait encore vous convaincre d’écouter Sache, la chanson se termine sur une ultime touche d’intelligence. L’autre, celle dont l’absence démange chaque jour, n’est pas si loin puisque sa voix revient en écho, puis en chœur, pour répéter en boucle la maxime finale. Une étrange et jouissive sensation, le retour que l’on n’attend pas et qui n’est peut-être qu’imaginaire. Ou pas. Dans un certain sens, des retrouvailles. CQFD.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°55: Hygiaphone de Téléphone (1977)

Partout des gens marchent dans la rue avec des masques, font des écarts de deux mètresTéléphone pour t’éviter, passent leur temps à se frictionner les mains avec du gel hydroalcoolique, on entre dans un magasin de première nécessité et là derrière un hygiaphone, on s’adresse à un vendeur. Nous sommes confinés, sans pouvoir aller et sortir, sans remplir la moindre autorisation, sans pouvoir échanger, retrouver des amis dans un bar, drôle d’époque… je suis sûr que cette période sera très créative, fera naître d’autres musiques, d’autres sensations. En attendant on prend son mal en patiente et on écoute de vieux disques.

J’étais à peine né en 1977, quand sort Anna, le premier disque du groupe Téléphone. Téléphone (Les Insus maintenant) ce n’est pas vraiment ma génération. J’ai toujours vu ça comme la musique de mes parents et donc avec une certaine retenue, mais j’avoue que, comme tout le monde, je peux fredonner la plupart des tubes de Téléphone.

Alors voilà, se replonger dans la musique qui agitait l’année 1977 est toujours instructif 43 ans après…Les paroles nous en disent beaucoup sur la torpeur de l’époque, la crise économique, les galères d’argent, les besoins de liberté, « Laisse-moi vivre ma vie ! » crie Jean Louis Aubert sur Dans ton lit. « Metro c’est trop » dans l’un des morceaux les plus connus de l’album.

Enfin, il y a  Hygiaphone . J’ai connu ça à la fin des années 80, début 90. Pour acheter un timbre à la poste, ou un ticket à la Sncf… on s’approchait d’un comptoir et on parlait dans l’hygiaphone. Disons que dans les années 90, on a commencé à retirer les hygiaphones. On a sûrement  considéré l’objet un peu inutile, pas très commercial. Fallait-il une nouvelle relation client ? Vendre plus ? Mettre l’acheteur en proximité avec le vendeur… bref, je ne sais pas, aujourd’hui, après des semaines de confinement, je repense aux paroles de la chanson :

« Comme ça à s’regarder, chacun de chaque côté, on a l’air de mérous coincés dans l’aquarium. Mais faudra qu’entre nous je casse le plexiglas ».

 

Rage

Pépite intemporelle n°54 : Maybe you are (2008) d’Asaf Avidan & The Mojos

Poursuite cette semaine de la virée dans les fondamentaux avec un œil dans le rétroviseur. Mon gars sûr Sylphe nous a aussi fait le coup hier avec un Arcade Fire bienvenu, non sans avoir fait un crochet par le dernier Les Gordon, une chouette galette qui fait du bien. De mon côté donc, je continue les retrouvailles avec des morceaux qui ont compté et comptent toujours. Parce que ce sont souvent des titres très bien faits et interprétés, ou tout du moins parce qu’ils me touchent énormément en me ramenant à des moments de vie.

C’est bien entendu le cas avec ce Maybe you are d’Asaf Avidan & The Mojos. Ce déchirant morceau ouvre The Reckoning, premier album du garçon, ou plus exactement de son groupe de l’époque. Nous sommes en 2008 : Asaf Avidan est à l’époque lui-même, augmenté de The Mojos. Le groupe de folk-rock-blues s’est formé fin 2006 et a écumé en long, en large et en travers Israël (dont Asaf est natif, tout comme ses copains de route), mais aussi donné quelques concerts aux Etats-Unis. Enregistré courant 2007, l’album sort dans les bacs en mars 2008. Un an plus tard, la galette est disque d’or, puis disque de platine en 2010. Pas très étonnant pour un album excellent, tant dans sa construction musicale que dans sa diversité. Les 15 titres jouent sur les genres de façon distincte : le blues dans Her lies ou A Phœnix is born, le rock plus énergique avec Hangwoman ou Growing tall, ou le folk le plus intimiste à travers The Reckoning (dont on oubliera l’affreux Wankelmut Remix dance de 2012, pourtant multi-diffusé) ou encore notre Maybe you are.

Pour ouvrir un album de folk-rock-blues avec un titre si minimaliste (guitare folk/voix) et si puissant, il faut soit être totalement inconscient, soit accoucher d’une merveille. Dans le premier cas, pour peu que le morceau présente la moindre faille, c’est des coups à stopper net l’écoute et à regretter amèrement son achat. Heureusement, Asaf Avidan est dans la seconde catégorie. Lorsque j’ai découvert ce titre, je suis resté littéralement tétanisé de bonheur et d’émotions. Une grosse touche de Bob Dylan, une mélodie qui n’a rien à envier à sa référence, et la voix d’Asaf Avidan, stratosphérique et pénétrante comme bien peu. D’entrée de jeu, cette chanson m’a bouleversé par sa puissance, sa fragilité, et son inscription directe dans le marbre de mon cerveau musical et émotionnel.

A l’image d’un Cornerstone de Benjamin Clementine, d’un Apex de Thomas Méreur ou d’un Long way down de Tom Odell, Maybe you are fait indéniablement partie de ma liste de chansons parfaites, qui me retournent à chaque écoute. Il n’y a rien à redire sur aucun aspect du titre, tout est maîtrisé de bout en bout. Il n’y a qu’à se laisser porter, et écouter ce que corps et tête nous disent de ce qu’ils reçoivent. Au-delà du texte et de ce qu’il peut raconter (et dans cette chanson, autant dire que c’est pas la grosse joie). Ça n’est, à ce stade, plus qu’une question de sensations et d’images. Au-delà de la perfection musicale et émotionnelle, tout comme ces autres morceaux, Maybe you are fait également partie de mon jardin secret. Un jardin où je me sens bien et apaisé. Un refuge où je peux me blottir. Si tu me lis, tu te souviendras. Tu en sais quelque chose.

Raf Against The Machine

 

Pépite intemporelle n°53: My Body Is a Cage d’Arcade Fire (2007)

Pour ce soir je vous propose de toucher au sublime en toute partialité. J’ai plus ou moins Arcade Fire Neon Biblebien résisté à la tentation de vous parler en long et en large de mon groupe préféré Arcade Fire jusque maintenant, excepté un petit saut du côté du titre No Cars Go (voir par ici ), hymne au bonheur extrêmement communicatif. Revenons en 2007 avec le second opus Neon Bible qui fait suite, trois ans plus tard, au coup de maître Funeral. La transition est très abrupte et parfaitement représentée par la pochette de l’album, on est loin du souffle printanier et sémillant de Funeral avec des atmosphères plus graves et des textes plus sombres. L’album, en grande partie enregistré dans une église, est animé d’une grandiloquence déconcertante et d’un véritable souffle épique. No Cars Go, dans une version retravaillée par rapport à sa première apparition sur l’EP Arcade Fire, se trouve en avant-dernière place mais c’est bien au titre My Body Is a Cage que revient le mérite de clore l’album.  Win Butler porte le morceau avec l’intensité de son chant, les paroles un brin mystérieuses apportant un net sentiment d’enfermement et d’oppression. L’orgue en impose et nous impressionne avant une explosion plus rock qui permet de laisser exploser la richesse instrumentale, les cuivres pointent le nez, Régine Chassagne martyrise ses drums et les cordes subliment l’ensemble. L’intensité ne cesse de monter, donnant définitivement une teinte noire comme l’encre à ce Neon Bible qui ne cesse de s’enrichir au fil des écoutes, même encore 13 ans plus tard…

Ce morceau sublime brille par sa très belle postérité, que ce soit  la douceur angélique de Sara Lov sur son EP The Young Eyes en 2009 ou le dépouillement quasi spectral de Peter Gabriel sur Scratch My Back en 2010 (à écouter aussi sur la BO de l’excellente série Dark)… La beauté d’un titre se perçoit elle aussi à travers la qualité de ses reprises, enjoy!

Sylphe

Pépite intemporelle n°52: The End Has No End de The Strokes (2003)

Hier, The Strokes a sorti son sixième album The New Abnormal dont je vous parlerai trèsThe Strokes rapidement, tant les deux premières écoutes m’ont séduit. On ne présente plus le groupe formé autour de Julian Casablancas depuis leur émergence au tout début des années 2000 avec leur premier opus Is This It (2001). Un groupe qui a surfé avec talent sur la vague du retour du garage rock des 00’s au milieu d’autres noms qui auront eux aussi connu des belles carrières (Bloc Party, The Killers, Franz Ferdinand entre autres)… Une voix reconnaissable entre toutes et un sens de la mélodie imparable, vous vous retrouvez dès lors avec de la pépite à foison. Aujourd’hui, je vous propose de revenir en 2003 avec l’album Room on Fire et en particulier le single The End Has No End qui brille par son énergie rock, sa petite mélodie de fond qui s’incruste de manière indélébile en vous et ses ruptures de rythme savoureuses. A écouter bien fort sur sa terrasse ensoleillée en applaudissant à 20h, enjoy!

Sylphe

Pépite intemporelle n°51 : La chanson de Satie (2005) d’Arthur H

Retour aux fondamentaux cette semaine, et possiblement les suivantes. D’une, la période est peu propice aux sorties. On a bien notre Sylphe qui a creusé du côté des nouveaux opus de Cocorosie et Chapelier Fou pour en sortir de bien belles choses, mais de mon côté j’avoue rester sec sur les nouveautés. De deux, ces semaines d’isolement m’amènent à l’introspection et au retour sur moi-même. Assez logiquement, j’accompagne ça de retrouvailles avec des albums et morceaux qui ont compté, comptent toujours et me ramènent parfois à de beaux moments du monde d’avant.

Je n’ai pas été gâté ces derniers jours : une recrudescence de pieds de fraises a monopolisé toute mon énergie et j’ai eu bien du mal à me relever de cette cueillette longue et éprouvante pour fouiller dans mes disques. Oui, dans mes disques, et pas dans mes fichiers ou playlists. En plus de frôler la misanthropie, je continue à accumuler des disques, tout comme j’empile les DVD/Blu-ray, me permettant ainsi de m’adonner à mes vices même en cas de coupure de l’internet.

Il y a quelques minutes, j’ai ressorti une galette d’Arthur H, son très beau Adieu tristesse de 2005, fourré à la pépite (comme à peu près tous ses LP d’ailleurs). Ce très beau disque succède à Négresse blanche (2003), déjà une bien belle réussite. Dans Adieu Tristesse, il y a le titre éponyme, qui ouvre l’album. Il y a aussi Le chercheur d’or, Ma dernière nuit à New-York City, ou encore Le baiser de la lune. On y trouve également 3 duos, un exercice dont le garçon raffole : un western burlesque et surréaliste avec M dans Est-ce que tu aimes ?, d’émouvantes retrouvailles père-fils avec Jacques H dans Le destin du voyageur, et notre Chanson de Satie du jour avec la toujours troublante Feist.

A la manière d’un Gainsbourg qui avait utilisé du Chopin pour construire son Lemon incest, Arthur H sample ici la Gnossienne no.1 d’Erik Satie, et y dépose un texte d’une sensualité sèche pétrie de propos sans ambiguïté. Les arrangements musicaux qui relisent Satie donnent une coloration orientale à des volutes sonores venant envelopper ces deux voix qu’on s’imagine intensément liées. Ça tombe bien, c’est de ça dont parle la chanson.

En presque ouverture de ce Adieu Tristesse dont le titre est tout un programme, surtout ces temps-ci, La chanson de Satie m’a littéralement soulagé de quelques heures pénibles. Je me suis aussi souvenu qu’il s’agit là, selon moi, d’une des plus belles déclarations. D’amour ? Pas que. Ou pas exactement. Plutôt d’un sentiment d’avoir dans l’autre sa correspondance parfaite, et de trouver avec l’autre un équilibre simple, naturel, évident et entier. C’était il y a un an. Où que tu sois, si tu me lis, tu te reconnaîtras et tu comprendras.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°50 : Baudelaire (2017) de Angus & Julia Stone

Journée intense, chargée, un peu usante aussi : pas toujours facile de ramasser des fraises en télétravail (#spécialedédicace). Et donc assez peu de temps pour cogiter à la proposition bloguesque du jour, à ce que j’allais pouvoir vous en dire.

Savoir prendre le problème à l’envers pour éviter de se retourner la tête : après un jeudi aussi accaparant, qu’est-ce que j’aurais envie d’écouter ? Quel morceau me ferait du bien et me ressourcerait ? Un certain nombre en fait, dont j’ai déjà parlé ici, dont je parlerai, puisque la période va nous demander de déployer des trésors de bien-être que seule la musique sait m’apporter.

Sans même y penser, ce sont Angus & Julia Stone qui sont sortis du chapeau. Angus & Julia Stone, ou le frangin et la frangine australiens, nés du côté de Sidney,  qui décident un jour de bosser ensemble pour former un duo folk (et parfois folk-rock). Quatre albums au compteur, dont l’excellent Down The Way (2010) qui contenait le tube Big Jet Plane ou encore And the Boys, déjà chroniqué rapidement ici-bas ici-même. Je ne peux que vous recommander ce LP, mais aussi les 3 autres galettes, dont la dernière en date, Snow (2017).

Une sorte d’album magique qui enchaîne les bijoux en tout genre. Et qui se (presque) conclut avec notre pépite du jour, sobrement intitulé Baudelaire. Rien à voir avec le poète, si ce n’est que cette chanson est un concentré de poésie à elle seule. Ça parle d’une sorte de recherche de l’apaisement, d’une quête d’un moment avec un(e) autre, d’une envie de partager un moment autour d’une bouteille. Une forme de bien-être en quelque sorte.

La musique n’est pas en reste : un écrin de douceur, des arrangements fins et délicats, pour porter la voix des deux Stone. Difficile d’expliquer comment ce morceau m’enveloppe, me protège, me transporte et me fait basculer en quelques minutes dans un ailleurs où je ne peux plus avoir ni mal, ni peur, ni fatigue. Pour tout ça, et parce que je kiffe Angus & Julia Stone bien au-delà du raisonnable, j’ai instinctivement choisi ce titre aujourd’hui. En espérant qu’il vous fera autant de bien qu’à moi.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°49 : Atmosphere (1980) de Joy Division

Il y a quelques chroniques et quelques semaines, on se souvenait ensemble de la disparition de Kurt Cobain (à relire par ici). Aujourd’hui, au cœur de mars 2020, ce sera un retour de 40 ans en arrière pour se rappeler que, en mars 1980, sortait Atmosphere de Joy Division. A l’époque, on ne le sait pas encore mais on est en train de vivre les derniers mois du quatuor fondé quatre années plus tôt. Récapitulons.

Courant 1976, le punk britannique fleurit et s’en donne à cœur joie autour des Sex Pistols, fondés en 1975 et emmenés par Johnny Rotten. Au cours d’un de leur concert sont semées les premières graines de Joy Division avec la rencontre de Bernard Sumner (guitariste), Peter Hook (bassiste) et Terry Mason (batteur). La formation from Manchester évoluera dans son nom et sa composition musicos, avec plusieurs changements de batteurs, mais surtout avec l’arrivée de LA voix du groupe, Ian Curtis.

Le premier concert de Joy Division sous ce nom et dans sa composition définitive date de janvier 1978. Si les garçons se sont trouvés lors d’un concert punk (on rappelle que les Pistols c’était pas tout à fait de la variétoche), début 1978 le punk a déjà vécu ses heures de gloire. Ce sont d’autres courants musicaux qui prennent la suite, dont le post-punk et la cold-wave à venir. Et la fine équipe de Ian Curtis s’inscrit complètement dans cette double mouvance, en mélangeant intelligemment l’énergie punk et des prestations scéniques incendiaires et agressives à un son studio plus léché annonciateur de la cold-wave.

Illustration de ce savant mix, Atmosphere déroule en 4 minutes une ambiance ambivalente et paradoxale. Comme une superposition de noirceur désespérée et de lumière froide. Rien que l’intro du morceau est un bijou : association basse/batterie qui pose d’entrée une rythmique inquiétante tout autant que minimaliste, brute et sèche. La bouffée d’air vient seulement quelques secondes plus tard avec le synthé, instrument totalement absent du courant punk, qui apporte un horizon. Mais un horizon bien indéfini et incertain, vers lequel on se demande franchement si on a envie d’aller. C’est l’hésitation totale, tiraillés que l’on est entre l’envie d’avancer et la conviction qu’il n’y a rien au bout.

En fait, il n’y a presque rien, si ce n’est la voix sortie de nulle part de Ian Curtis. Enveloppante, mystérieuse, sépulcrale, hypnotique : les qualificatifs sont nombreux mais réussissent à manquer pour définir cette voix-là et ce qu’elle a apporté à la musique ainsi qu’à tous ceux qui, un jour, sont tombés dans Joy Division. Comme une prémonition, Ian Curtis chante l’enfermement mais aussi la libération et l’envie de respirer ailleurs, enfin, sans plus rendre de compte à personne, à commencer par lui-même. Comme une prémonition parce que, pour nos lecteurs-trices qui l’ignoreraient, ce grand garçon de 23 ans choisira en mai 1980 de quitter ce monde, à la veille d’une tournée américaine pour le groupe.

Quelques semaines plus tard, sortiront le single Love will tear us apart, puis Closer, second album du groupe qui porte en lui les germes du rock gothique, comme Atmosphere le fait déjà. Cette pépite âgée d’aujourd’hui 40 ans a poursuivi son existence, y compris en dehors des sillons musicaux. On l’entend notamment en générique de fin de l’excellent biopic de Ian Curtis Control (2007), réalisé dans un splendide noir et blanc par Anton Corbijn. On retrouve aussi Atmosphere dans des séries TV comme Misfits ou Peaky Blinders. Ce qui, dans ces deux cas, est complètement logique : en les visionnant, il revient cette sensation de noirceur désespérée et de lumière froide au bout d’un tunnel qu’on n’a pas choisi, mais dans lequel on entre quand même, comme hypnotisés, en sachant qu’il n’y a pas grand-chose au bout. Une allégorie de l’existence en somme.

Ci-dessous le clip, réalisé par Anton Corbijn en 1988 pour la réédition du titre.

Raf Against The Machine