Pépite intemporelle n°102 : Je rêve de toi (1990/2002) de Arthur H

71NFjSDnCaL._SL1400_A presque l’heure de filer se coucher comme une pauvre loque tellement les journées sont harassantes et n’ont plus aucun sens, il m’a pris l’envie de ressortir quelques sons d’Arthur H. Histoire de faire couler en douceur cette soirée… et de me rendre compte que nous sommes jeudi et qu’il est grand temps d’apporter ma contribution hebdomadaire au blog. Le hasard faisant bien les choses, ma petite playlist aléatoire est allée piocher dans Piano solo, album live piano solo (comme l’indique son titre) sorti en 2002 et retraçant la tournée solo dudit Arthur H. Pour moi qui ait eu la chance de le voir deux fois sur ce tour, je peux vous dire que ce furent deux bien belles soirées, dont l’enregistrement restitue assez fidèlement l’ambiance feutrée et tout en proximité avec le public. Le hasard faisant encore mieux que bien les choses, est sortie du chapeau Je rêve de toi, titre initialement présent sur Arthur H (1990), premier album du garçon

Je rêve de toi fait partie des plus belles déclarations qui ne disent pas leur nom. Déjà magnifiquement interprétée dans sa version d’origine, la reprise piano solo se pare d’un intimisme qui confine à l’indécence. Le titre exprime des sentiments et une sensualité à fleur de peau dont le souvenir du simple frôlement de ma main contre ton bras donne un aperçu. Le texte est d’une beauté transperçante, et peut-être encore plus mis en valeur par le seul piano ajouté à la voix. Et, puisque c’est donc mon jour de contribution à Five-Minutes, le son partagé est tout trouvé. Je drope ces presque quatre minutes dans vos oreilles, et même deux fois quatre minutes puisque je vous dépose aussi la version originale, tout aussi envoûtante. Quant à moi, je m’en retourne écouter une énième fois cette pépite. En fermant les yeux. En laissant filer mes pensées vers toi, « suspendue au plafond ».

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°101 : Basket case (1994) de Green Day

91YyfXFsTtL._SL1425_Le son idéal pour ce week-end de trois jours c’est bien évidemment Chaise longue de Wet Leg, dont le copain Sylphe a parlé dans sa review de l’album (à relire par ici). Toutefois, s’il vous faut un peu plus qu’une langoureuse session de jambes mouillées sur chaise longue, voici un autre son qui invite à se vider cette fois la tête. Basket case est possiblement le single le plus connu de Green Day, groupe de punk rock américan formé en 1987 sous le nom de Sweet Children autour de son chanteur Billie Joe Armstrong. Devenu Green Day dès 1989, le trio guitare-basse-batterie sort deux albums en 1990 et 1992 sur le label indépendant Lookout! Records, avant de rejoindre Reprise, un label musical appartenant à Warner. Certains fans crieront à la trahison. Peu nous importe, vu les bons albums à suivre. A commencer par Dookie en 1994, qui contient les singles Longview, When I come around, et notre Basket case du jour.

Que raconte Basket case ? Les problèmes d’attaques de panique dont souffre alors le chanteur. Et dont souffrent bon nombre de personnes et d’adolescents. Plutôt que d’en faire un titre dépressif et de tomber dans le pathos, Billie Joe Armstrong pond une chanson de trois minutes de pure énergie, de bordel musical qui reflète le bordel sous le crâne. Il y raconte les médecins rencontrés, les diagnostics foireux, et aussi les auto-interrogations : « Sometimes I give myself the creeps / Sometimes my mind plays tricks on me / It all keeps adding up / I think I’m craking up / Am I just paranoid / Or am I just stoned ? » Ça vous parle ? Moi aussi. Ça me renvoie aussi à quelques poignées d’années en arrière, où on écoutait Green Day et des groupes jumeaux tels que The Offspring, insouciants et pourtant soucieux, en sirotant une bière les pieds glissés dans nos Docs. On glandait, entre un Nirvana et un Pearl Jam, avant de se lever pour danser comme des cons sur Basket case, parfois en renversant ladite bière sur une fille qui nous disait « C’est pas grave, t’inquiète, t’es pardonné si tu m’en roules une ». Une clope le plus souvent, mais parfois plus si affinités.

Basket case c’est tout ça à la fois, et bien plus, avec en appui un clip total barré très 90’s comme on n’en fait plus. L’insouciance tout autant que les tourments de l’adolescence concentrés en trois minutes de feu qui ne cherchent rien d’autre que l’efficacité. Suis-je nostalgique ? Non, sauf peut-être de l’insouciance de l’époque. Ai-je évolué ? Oui nécessairement, et non incontestablement. Est-ce un samedi #regressivemood ? Assurément, puisqu’après avoir publié ces lignes, je vais me remettre sur un vieux Zelda que je n’interromprai que pour avaler en vitesse une pizza ou un grand bol de céréales.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°100 : Olé (1961) de John Coltrane

100878705_oPour fêter la 100e pépite intemporelle de Five-Minutes, il nous fallait bien un titre d’anthologie. C’est le cas avec Olé de John Coltrane, sorti en 1961 sur l’album éponyme. D’une durée de plus de dix-huit minutes, ce morceau incroyable à bien des égards est, possiblement, ma composition préférée de Coltrane. Pas ma première porte d’entrée dans le monde de ce jazzman hors normes, mais le son qui m’a empêché de dormir des nuits entières, et qui m’a donné envie d’attraper un jour un saxophone pour essayer d’en faire quelque chose. Peine perdue, et pourtant Olé reste un incontournable absolu dans ma discothèque, et une des compositions de jazz vers laquelle je reviens plus que régulièrement.

Le début des années 1960 est une charnière dans la carrière de John Coltrane. Bien qu’il joue dès 1945, sa carrière discographique, courte mais intense et dense, se déroule de 1955 à sa mort en 1967. Douze années pendant lesquelles il va révolutionner et réinventer le jazz. Après des collaborations multiples, dont celle au sein du quintet, puis du sextet de Miles Davis (on entend notamment Coltrane sur Milestones en 1958 et Kind of blue en 1959), Coltrane monte ses propres formations et offre, sous le label Atlantic, quelques unes des partitions de jazz les plus vertigineuses. Olé se situe à la toute fin de cette période, en étant le dernier album chez Atlantic, avant le passage chez Impulse! pour un jazz toujours plus inventif, toujours plus moderne, toujours plus free.

Album de clôture des années Atlantic, tout autant que clin d’œil/réponse au Sketches of Spain (1960) de Miles Davis, Olé s’ouvre sur dix-huit minutes fiévreuses, envoûtantes, hypnotiques, vénéneuses. Construit sur une rythmique piano/basse en syncope permanente, le morceau propose un thème sorti de nulle part, interprété au saxophone soprano que Coltrane a découvert quelques mois plus tôt. Ensuite… ensuite, on va enchaîner les chorus de folie. D’abord à la flûte avec Eric Dolphy, puis à la trumpette avec Freddie Hubbard, avant de laisser la place à McCoy Tyner au piano, et enfin la contrebasse d’Art Davis. Chacun a la parole durant les deux tiers du morceau. Le dernier tiers est une folie absolue, un délire musical qui explose toutes les frontières. Plus rien ne compte, si ce n’est la musique et la transe.

On ne tient pas encore ici le futur classic quartet de Coltrane, qui verra l’année suivante Jimmy Garrison s’emparer de la basse et Elvin Jones de la batterie. Toutefois, Olé est un incontournable de la discographie de Coltrane, et pour tout amateur de jazz. Viendront ensuite les années Impulse! avec des albums comme Ballads (1962), Impressions (1963) et surtout A love supreme (1964), considéré à la fois comme un chef-d’œuvre total et album majeur du jazz, mais aussi comme un des disques de Coltrane les plus accessibles. Mais ça, c’est une autre histoire. Pour le moment, Olé de Coltrane, suite à quoi vous pouvez écouter la suite de l’album pour découvrir les autres pépites qui le composent, à commencer par Dahomey Dance et Aisha.

PS : puisqu’on parle jazz… le VeryDub, formation electro-jazz dont nous avions parlé en rubrique Live il y a quelques semaines, lance un crowdfunding pour soutenir la sortie de l’album à l’automne prochain. Un chouette projet musical ! Si le cœur vous en dit, ça se passe par ici : https://www.helloasso.com/associations/serres%20chaudes/collectes/verydub-le-disque-2

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°99 : Solo gigolo (2002/2021) de Arno

4764f37856fc727f70b666b8d0c4ab7a-1616509770La meilleure façon de rendre hommage à un musicien qu’on a aimé, c’est de continuer à l’écouter. Longtemps. Toujours. Arno fait partie de ceux-là, du moins dans ma musicographie personnelle. Découvert au gré de ses différents albums, ce grand bonhomme n’a cessé de faire vivre mes oreilles et de m’émouvoir tout en me donnant la patate. Ses créations originales, mais aussi ses reprises diverses et variées, m’ont toujours transporté là où je ne m’attendais pas à aller. C’est bien ce qu’on attend des artistes : s’évader. Le 23 avril dernier, alors que nous étions suspendus à un duel électoral aussi lassant que flippant, la nouvelle de la disparition d’Arno m’a bouleversé. Bien sûr nous le savions malade. Néanmoins, je fais partie de ceux qui ont toujours espéré une reprogrammation de sa dernière tournée annulée (et même deux fois annulée, entre Covid et Crabe). Pour l’avoir vu sur scène lors de la tournée Future Vintage en 2014, j’étais impatient de retrouver ce mélange de poésie et de rock brut.

Ces retrouvailles ne viendront jamais. Toutefois, il nous reste les disques d’Arno. Et quels disques ! Treize albums studios solo, entourés de lives et autres projets musicaux, à commencer par TC Matic. Et à finir par la dernière galette de ce grand monsieur : Vivre, un magnifique piano-voix avec Sofiane Pamart, pour revisiter en toute intimisme quatorze titres de son répertoire. Sorti au printemps 2021, cet opus apparaît aujourd’hui comme un testament crépusculaire. Mais, il sonne aussi comme un des plus beaux disques de ces dernières années, chargé de vie et de l’énergie de rester là, au mépris des pronostics les plus pessimistes. Sensibilité à fleur de peau, voix présente comme jamais, Arno offre de bouleversantes interprétations de chansons dont on croyait tout connaître, et qui revivent ici comme jamais.

L’album Vivre est un tourbillon d’émotions imparables, à commencer par son ouverture. Solo gigolo, initialement disponible sur l’excellent album Charles Ernest (2002) qu’il refermait, sonne originellement comme une chanson de fin de bal. De celles que le groupe entonne à cinq heures du matin, lorsque les derniers présents finissent le dernier verre, en réalisant qu’ils rentreront aussi seuls qu’ils le sont au quotidien. Dans la version piano-voix 2021, la solitude est encore plus marquée, par le dépouillement musical qui ne laisse presque que la voix d’Arno faisant le bilan de la soirée, d’une carrière, d’une vie. « In your head the moon is crying / In my head the sun is shining » : quelle poésie déchirante, quels frissons, quelle chialade… bordel. Tout est là : la poésie mélancolique rock et punk d’Arno, en un titre. Par chance, il y en a treize autres, pour finir sur Putain Putain, comme un ultime pied de nez. Par chance, il y a aussi tous les autres albums, à réécouter sans exception.

A l’écoute ci-dessous, la version piano-voix de Solo gigolo, suivie de la version initiale de 2002. Histoire de comparer, histoire d’un double plaisir, et de mesurer (si ce n’est déjà fait) le grand vide que laisse ce sacré personnage, cet immense artiste, cette personnalité hors normes. A l’heure où je finis ces lignes et où je publie, ses cendres sont dispersées dans la Mer du Nord, au large d’Ostende. Un dernier au revoir à toi Arno, qui disait dans ta dernière interview à la RTBF voici quelques semaines : « J’ai eu de la chance… J’ai eu une belle vie ». Nous aussi avons eu de la chance de t’avoir. Toi qui a rendu nos vies plus belles. Tu voulais qu’une fois parti, on se souvienne de ta musique. Aucune inquiétude, on n’oubliera jamais tout ça. Merci. Infiniment.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°98 : Le grand amour (2017) de Albin de la Simone

130_g_515Effet rebond de notre voyage dans le Baiser de Miossec la semaine dernière, ou bien encore mood/divagation du moment ? A moins que ce ne soit un coup d’œil dans le rétroviseur musical et personnel : il est temps de réécouter Albin de la Simone, et plus précisément son album L’un de nous (2017), et encore plus précisément son titre d’ouverture Le grand amour. On tient là ce qui est peut-être mon opus préféré de ce digne représentant de la pop française élégante et raffinée. Dans L’un de nous, il y a Ma barbe pousse, Embrasse ma femme, Pourquoi on pleure, des titres finement écrits et interprétés, chargés de poésie. On y trouve aussi Une femme, chanson par laquelle je découvris l’album un jour de 2018 au gré d’une promenade pleine de rires, de regards et désormais de souvenirs.

Comme un programme, une profession de foi, un condensé des titres qui suivent, Le grand amour nous fait entrer dans L’un de nous. Une douce intro au piano dans laquelle on perçoit, si l’on tend bien l’oreille, le léger frottement des marteaux et mécanismes sur les cordes. Puis le texte qui s’installe comme un court-métrage, assez vite soutenu par des arrangements subtils et jamais envahissants. Le texte, particulièrement mis en avant, dresse par petites touches un tableau délicat et passionné : la vie, des moments partagés à deux dans une sorte de passion qui ne dit jamais son nom. « On ne parlait pas d’amour / L’amour, c’est quoi ? / On en parlait jamais d’amour / Le grand amour / Ça n’existait pas » : cinq lignes d’un refrain résumant la complicité amoureuse qui plane entre l’homme et la femme. Hautement visuelle, cette chanson dépeint l’évidence d’un amour qui se passe de grands discours, de commentaires enflammés et de recherche effrénée de toute preuve.

La chute, puisque chute il y a dans le morceau comme dans l’histoire, n’en sera que plus douloureuse et incompréhensible. A ne pas savoir se rendre compte, à refuser de s’avouer qu’on a possiblement trouvé la perle rare (ou du moins une perle rare), à prendre peur à l’idée d’un peu de bonheur trouvé dans ce monde, on peut laisser tourner le vent et s’effondrer les moments les plus prometteurs. Et laisser s’échapper la possibilité d’une vie moins ordinaire et plus vivante. On peut être partisan de l’idée qu’il ne faut rien regretter, que tout cela nous forge, y compris nos erreurs. Il n’empêche que, dans les faits, c’est un peu plus compliqué. En se laissant aller à jeter un œil dans le rétroviseur (oui, celui du début de l’article), on a bien le droit à quelques pincées de regrets, et à imaginer ce que l’histoire serait devenue si on n’avait pas laissé partir l’autre. Trois morceaux plus loin, Une femme enfonce un peu plus le clou et nous l’écouterons également. Deux pépites pour le prix d’une, histoire de profiter d’Albin de la Simone comme il se doit, et de refaire pour quelques minutes la promenade de 2018 (oui, celle du début de l’article aussi), cheveux au vent et soleil dans les yeux.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°97 : Baiser (1997) de Miossec

baiserLe 21 avril est une date marquante à double titre. En l’an 2002, ce funeste jour a vu, pour la première fois, l’accès de l’extrême droite au second tour d’une élection présidentielle française. Choc politique, et choc tout court, la déflagration se fait encore ressentir aujourd’hui à gauche, avec la disparition totale de toute vision fédératrice. Personne à ce jour n’a réussi à reconstruire un mouvement autour d’un pack d’idées qui fait envie et qui regroupe. Le deuxième tour Chirac-Le Pen (père) avait mis à peu près tout le monde dans la rue pour dire non à l’extrémisme, et encore plus tout le monde dans les bureaux de vote pour un puissant 82% versus 18%. Une double réaction qui laisse songeur quand on voit où on en est vingt ans plus tard. Grosse digression (quoique…) totalement hors musique, pour mieux revenir à l’autre 21 avril. En 1997 celui-là, avec la sortie de Baiser, deuxième album studio de Miossec. Précision : selon les diverses infos récoltées, la sortie de la galette est datée soit au 17 avril, soit au 21. N’ayant pas la réponse exacte et la mémoire défaillante, et par facilité pour servir cette chronique, on gardera le 21 avril : je vous mets le tout au même prix, c’est offert par la maison, pour célébrer quoiqu’il en soit les 25 ans de cet opus.

Baiser arrive presque tout pile deux ans après Boire (sorti lui le 10 avril 1995). A la sécheresse du rock acoustique de ce premier opus, succède un album beaucoup plus électrique. A l’image d’un Dylan qui branche sa guitare au milieu des années 1960, perd-on au change, et Miossec perd-il de son efficacité ? Non non non non (#référencefacile). Boire parcourait les errances alcoolisées, nocturnes et (déjà un peu) amoureuses. Baiser est clairement plus tourné sur la relation de couple, l’amour qui dure (ou pas), l’usure des sentiments et de la passion. Faut-il souffler sur les braises éternellement, ou allumer des feux à plusieurs endroits ? L’album est organisé autour de deux titres placés en miroir : La fidélité ouvre la galette, L’infidélité nous tombe dessus à mi-parcours. D’un côté, la quasi-rage à peine contenue (soutenue par une guitare vénère et pleine de tension) de ne pouvoir assouvir un désir amoureux et physique par fidélité. Fidélité à celui/celle qui partage notre vie du moment, mais fidélité aussi de l’objet du désir à celle/celui qui partage sa vie. Et une réflexion sur la possibilité d’une infidélité. Qui trouvera sa réponse plus loin avec le titre miroir. Maintenant que c’est fait, « tu ne crois pas qu’il faudrait quand même passer l’éponge ? ». Et un refrain qui est peut-être pire que toute recherche d’excuses et de réparation de la casse : « Elle n’était même pas belle, elle était même un peu conne / Et d’ailleurs je n’ai plus le moindre souvenir de sa personne / Elle n’était même pas belle, elle n’était même pas bonne / Et d’ailleurs je n’ai plus la moindre idée de sa personne ».

Autour de ces deux piliers de l’album, gravitent bien d’autres pistes sur l’humain, ses tentations, ses errances, ses remords, ses regrets, ses erreurs. Ça sent le brûlé et Je plaisante s’enchaînent pour décortiquer la fin des sentiments. La routine qui s’insinue partout dans la première chanson, puis quand l’un n’aime plus, et que l’autre s’imagine que c’est encore rattrapable dans la seconde. Un titre qui mélange d’ailleurs une grande tendresse et un cynisme absolu avec ce « Même si tu ne vois plus / Ce qui te fait rester chez moi / C’est peut-être le cul / Je plaisante mais j’y crois pas ». Un peu plus loin, et dans la même veine, Le mors aux dents et Juste après qu’il ait plu enfoncent le clou. Le « Je t’aime bien, mais je ne t’aime plus » qui ouvre cette dernière est absolument fatal en quelques mots seulement.

Si La fidélité et L’infidélité sont posées en miroir dans cet album, ce sont aussi deux groupes de titres qui se font face. D’un côté ceux évoqués dans les lignes précédentes, qui balaient l’usure des sentiments, du désir et de la passion. De l’autre, les morceaux qui se rapprochent le plus du titre de l’album et d’une certain frénésie de sexe. Le célibat en tête avec son « N’être là que pour la baise, et surtout pas pour les mots tendres », ou encore Tant d’hommes (et quelques femmes au fond de moi) avec son « J’aimerais bien me baiser moi-même / Me dire des cochonneries tout bas ». Ce qui pourrait passer pour une solution n’en est pas une, et c’est même posé dès Une bonne carcasse : « Et l’on nage et l’on nage, et l’on hèle des navires / Et l’on rage, et l’on rage, et on en pousse des soupirs ». Pas une solution parce que « Aujourd’hui se dire, je me retrouve chez une sombre connasse / Toi au moins tu me faisais rire, c’est ça qui me tracasse ». Une idée que l’on retrouvera, quelques albums plus tard, dans l’excellente Chanson pour un homme couvert de femmes (2011).

On peut baiser et se faire baiser dans bien des positions, mais aussi de bien des façons. La guerre que l’on n’a pas choisie est un dramatique théâtre qui baise toutes celles et ceux qui y sont pris, et qui y perdent toute perspective de baiser(s). La politique est un beau terrain de chasse aussi pour se faire baiser. On était tellement de gauche, et aujourd’hui, on est devenus quoi ? (vous voyez que je ne digressais pas tant que ça dans mon introduction). Le panorama est quasiment complet. Dès lors, Baiser ne pouvait pas se terminer autrement que sur la géniale reprise de Salut les amoureux, sorte de comptine aigre-douce enregistrée initialement en anglais par Steve Goodman et popularisée en français par Joe Dassin. Miossec y apporte sa voix grave et éraillée et son phrasé désabusé, pour une reprise d’anthologie.

Reste tout de même une question : cet album fait-il le constat en boucle de l’usure des sentiments et de l’impossibilité d’entretenir la passion versus l’insatisfaction sentimentale et humaine à ne se contenter que du plaisir physique ? A première approche oui, mais ce serait oublier un point fondamental. Le critérium contient une première clé de réponse : « Remporter le critérium, c’est pas rien crois moi / Mais t’embrasser sur le podium, là c’est tout pour moi ». Le titre de la galette est la seconde clé, avec son double sens. Faisant suite à Boire, et précédant A prendre (1998), on a trop souvent lu Baiser comme un verbe, formant ainsi une trilogie. Verbe qui, dans un sens familier, revient à avoir des relations sexuelles. Verbe qui veut aussi dire donner un baiser, et qui amène pour le coup au nom commun. Une piste à explorer sans doute, celle de baiser en n’oubliant pas les baisers.

En deux albums dans la deuxième moitié des années 1990, Miossec s’implante durablement dans le rock et la chanson française. Bien d’autres albums suivront Boire et Baiser, mais ces deux-là reviennent souvent sur la platine. Baiser notamment, pour toutes les raisons dont on vient de parler, pour son intemporalité, et pour son énergie. Histoire de se retrousser les manches et de reprendre la main, pour baiser ou déposer des baisers (l’un n’excluant pas l’autre), et surtout ne plus jamais se faire baiser. « A essayer de vivre comme si de rien n’était / On se fait un beau jour rattraper par la marée ».

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°96 : Mon bistrot préféré (2002) de Renaud

81MkWqGb9sL._SX466_Deux salles deux ambiances. Après le feu AC/DC, on change radicalement de direction musicale avec une petite pépite française, logée au fin fond de Boucan d’enfer (2002), treizième album studio de Renaud. A l’époque, c’est le grand retour du chanteur après quelques errances alcoolisées, et surtout douze albums magnifiques dont A la Belle de Mai (1995). Ce dernier exprime plus explicitement ce qui se profilait déjà depuis Putain de camion (1987) : le temps qui passe, les amis qui sont là et ceux qui s’en vont, la nostalgie d’une certaine tranche de la vie, plutôt que d’une époque précise. A la Belle de Mai contient lui-même des perles absolues de poésie mélancolique, telles que C’est quand qu’on va où ?, Le sirop de la rue, ou encore Son bleu. Suivront plusieurs années silencieuses de Renaud, envahi par plusieurs démons, dont le « démon anisé » comme il l’a lui-même confessé. Une période marquée par, notamment, une transperçante interprétation de Mistral Gagnant aux Victoires de la Musiques 2001, à l’occasion de la remise d’une Victoire d’honneur.

En 2002 arrive dans les bacs Boucan d’enfer, l’album du retour, l’album de Docteur Renaud / Mister Renard. Alors qu’on ne croyait plus vraiment à un nouveau disque du bonhomme, c’est le plaisir autant que la surprise de retrouver quatorze nouvelles chansons. Bien que toutes ne soient pas exceptionnelles, beaucoup de très jolies choses dans cette galette. A commencer par Mon bistrot préféré, qui clôt l’affaire (d’où l’inconvenance du terme « A commencer », mais que voulez-vous, on écrit comme on peut et comme ça vient). Pour tout dire, je me suis réveillé hier avec cette chanson en tête. Comme un lendemain de gueule de bois, qui n’est rien en comparaison du réveil qui nous attend lundi prochain. Oui, je reviens à l’instant du futur et, croyez moi, il est moche. Ou cauchemardesque. Je digresse (quoique).

Mon bistrot préféré, c’est le refuge quand rien ne va, quand on a besoin de réconfort et d’être bien entouré par des têtes pensantes, des esprits brillants et des personnages qui nous font du bien. Alors que la médiocrité du débat public semble régner, un Desproges, un Brassens, un Coluche, un Prévert ou un Franquin nous manquent terriblement. Pour moi qui ai coutume de me plonger dans mes mondes cinématographiques, musicaux, livresques ou vidéoludiques, afin de supporter ce monde, cette bien jolie chanson de Renaud est l’illustration parfaite de l’évasion mentale dont on a parfois besoin. On se crée l’univers dont on a besoin pour surmonter les jours de moins bien, les coups de mou, « Les jours de vague à l’âme / Ou les soirs de déprime ».

Manque-t-il des noms ? Forcément, selon les goûts. Chacun prendra dans le bistrot de Renaud ceux qu’il souhaite mettre dans son bistrot préféré personnel. Chacun y ajoutera les noms des absents. Certains ne figurent pas au panthéon renaldien, d’autres sont encore de ce monde. Serais-je tenté d’y ajouter un Higelin ou un Bashung ? Assurément. Est-ce que j’y croise parfois un Miossec, un Thiéfaine, un Arthur H, histoire de mélanger monde des vivants et des disparus, pour de passionnantes rencontres imaginaires ? Evidemment. Et, assis dans un coin, Renaud échangeant avec « Des poètes le prince / Tirant sur sa bouffarde / L’ami Georges Brassens ».

Commandez ce qui vous plait, avec qui vous voulez à votre table, « Et surtout des copains / Qui font la vie plus belle / Le désespoir plus loin » : c’est la tournée Five-Minutes pour quelques minutes d’évasion, et plus si affinités.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°95 : Hells Bells (1980) de AC/DC

R-5302097-1390037754-2441A l’heure où certains coursent les lapins et œufs dans les jardins, d’autres rematent pour la énième fois l’éclosion alienesque de Ridley Scott. On a les œufs qu’on mérite, et celui de 1979 a marqué à jamais tout cinéphile qui s’est un jour risqué à accompagner Ellen Ripley et ses compagnons d’infortune sur le Nostromo. Le facehugger (Manumala Noxhydria de son petit nom scientifique) n’est pas exactement la surprise qu’on s’attend à trouver au creux de n’importe quelle coquille, pas plus qu’une salmonelle d’ailleurs. D’autres encore attendent les cloches en ce weekend prolongé, alors que nous n’avons pas besoin de cette occasion particulière pour les entendre sonner. De tous horizons et sur n’importe quel sujet, le règne d’une époque où tout le monde a un avis sur tout sans connaître grand-chose est là et bien installé. Au milieu de cet océan de carillons, écoutons donc les vrais experts dans leur domaine : cela nous évitera bien des déconvenues et des crises d’angoisse.

Revenons donc à nos spécialistes en cloches, avec une pépite musicale intemporelle de AC/DC qui date de (déjà) 1980. A l’époque, le groupe de rock australo-britannique est en plein choc. Bon Scott, son emblématique chanteur qui a remplacé en 1974 Dave Evans (éphémère voix originelle de la formation), meurt en février 1980. Officiellement étouffé dans son vomi bien que la cause initiale n’ait jamais été déterminée. Le rock se pare tristement d’une nouvelle légende, mais plus prosaïquement, AC/DC se retrouve sans voix, alors même que les lascars sont à l’œuvre sur un nouvel album. Le précédent Highway to Hell (1979) a consacré le groupe dans le monde rock et auprès du grand public, notamment grâce à son titre éponyme en ouverture et son célèbre riff de guitare. Deux possibilités s’offrent alors à AC/DC : tout arrêter et entrer au panthéon du rock avant de se reformer plus tard (c’est la version alternative dans une dimension parallèle), ou continuer à exister en trouvant un nouveau lead singer.

Vous connaissez l’histoire : c’est la deuxième solution qui s’impose presque naturellement, avec l’arrivée de Brian Johnson. Le britannique prend le micro pour ne plus le lâcher, en dehors de la période 2016-2020 où des problèmes d’audition le tiennent éloigné de la musique. Période pendant laquelle Axl Rose (oui, le Axl de Guns N’ Roses) assurera l’intérim. Digression dites-vous ? Tout à fait. En 1980 donc, AC/DC planche sur le successeur de Highway to Hell. Et puisque durant cette galette 1979 on a pris l’autoroute de l’enfer, il est plus que cohérent de débarquer dans la suivante au son des cloches du royaume d’Hadès. Back in Black sort en juillet 1980, et débute donc fort logiquement avec Hells Bells (littéralement les cloches des enfers). Tout un programme.

Le titre s’ouvre sur les coups d’une cloche en bronze de plus de 900 kilos, spécialement coulée pour l’occasion. Non, je ne ferai pas la blague archi attendue et éculée que vous voyez poindre, en disant que c’est là un bien beau bronze que les rockers nous ont coulé (et bien si, finalement, je l’ai faite). Hells Bells devient le titre d’ouverture des tournées Back in Black en 1981 et For those about to rock en 1982, avant d’intégrer de façon permanente la tracklist des prestations scéniques d’AC/DC. Il faut dire que sa structure musicale et son efficacité en font instantanément un classique indémodable. Les coups de cloche, les arpèges guitare d’Angus Young bientôt rejoints par le reste de la troupe deuxième guitare/basse/batterie posent le cadre d’un rock lent, lourd, gras mais jamais indigeste. La touche finale est apportée par Brian Johnson et sa voix à la fois haut perché et rocailleuse. Le tout servi avec l’énergie rock et le frisson qui va bien, pour cinq minutes de bon son qui défoncent et sont à jamais gravées dans l’esprit de tout musicos qui a, un jour, posé ses oreilles sur cette pépite, et ce disque sur sa platine.

Hells Bells sonne à la fois le glas de Bon Scott, et la consécration définitive d’un des plus grands groupes rock du monde. Et si « L’enfer même a ses lois » (Goethe, in Faust), AC/DC en écrit là une page majeure.

Ci-dessous deux versions de Hells Bells : la version studio de 1980, et une version live captée à River Plate en 2009 (quel putain d’incroyable live !), peut-être une des plus habitées avec un public chaud bouillant et en transe totale. C’est ça qu’on veut : du live, du gros son, de la sueur, de l’énergie, de la vie. Choisissez votre version (ou pas, écoutez les deux), et ne vous privez pas de monter le son 🤘

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°94: 100 Other Lovers de DeVotchKa (2011)

Voilà un album qui m’aura marqué et un groupe qui, à mon sens, n’a pas eu le succès qu’il auraitDeVotchKa 100 Lovers mérité. Comme son nom l’indique de manière si évidente, DeVotchKa (« jeune fille » en russe) est un groupe indé américain construit autour du chanteur Nick Urata… Leur quatrième album How It Ends reçoit un joli accueil critique et leur permettra de créer la BO de Little Miss Sunshine, road-movie émouvant et plein d’humanité qui dénonce avec subtilité la mode des concours de beauté pour les enfants aux Etats-Unis. Si vous avez envie de voir Paul Dano en adolescent torturé proche de l’autisme ou Toni Colette en mère prête à tout pour sa fille, vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire. J’aurais pu choisir pour cette chronique le titre How It Ends  qui est le sublime thème principal du film (sous le titre The Winner Is), titre qui aura été aussi choisi pour la publicité du jeu vidéo Gears of War 2 (oui, on est sur un tout autre registre je vous l’accorde) mais c’est bien le septième album 100 Lovers qui me désarme littéralement à chaque écoute…

Entre le morceau d’ouverture The Alley dont les premières minutes semblent tout droit sorties de la discographie de Sigur Ros, All the Sand in all the Sea dont les violons ne sont pas sans évoquer les premiers opus d’Arcade Fire et le rock balkanique The Common Good se trouve la pépite intemporelle du jour, 100 Other Lovers. Dans un univers plus fantasque à la Yeasayer, le morceau déroule son charme slave et la justesse de son orchestration tout en cordes. Un bijou parfait pour aborder la discographie de DeVotchKa, enjoy !

 

Sylphe