Pépite intemporelle n°75: Hollow Talk de Choir Of Young Believers (2008)

Pour fêter ces vacances scolaires (youhou, 10 kms, youhou…), je vous propose un nouveau titre qui entretient un rapport avec une série vue sur Arte. Après En Thérapie qui m’avait donné envie de me replonger dans la discographie de Yuksek, c’est la très recommandable série suédo-danoise The Bridge (qui sera plus tard adaptée dans une version franco-britannique The Tunnel) et son sublime générique qui m’ont amené à découvrir un groupe danois qui m’était totalement inconnu Choir Of Young Believers (non, non ce n’est pas du rock évangélique). Formé autour du compositeur/chanteur/guitariste Jannis Noya Makrigiannis (oui le gars doit avoir des origines grecques assez incontestablement), ce groupe a sorti 3 albums studio dont le dernier Grasque en 2016.  Ce soir, c’est leur premier album This Is for the White in Your Eyes sorti en 2008 qui m’intéresse et plus particulièrement le morceau d’ouverture Hollow Talk. Ce morceau colle à merveille avec l’univers anxyogène et nocturne de The Bridge et s’inscrit dans une belle lignée de génériques quasi-parfaits (je suis le seul à penser directement à Game of Thrones?). Morceau d’une grande douceur où le violoncelle accompagne avec grâce la voix pleine d’émotion de Makrigiannis, le titre nage avec humilité dans les eaux troubles. Il sait cependant se faire plus incisif sans renier ses émotions inaugurales avec cette batterie judicieuse, la montée est imparable et désarme les derniers récalcitrants. Après Agnes Obel et Trentemoller, Choir Of Young Believers vient en toute simplicité prendre sa place au milieu de mon panthéon des artistes danois, enjoy!

Une version studio et une version live avec une belle explosion finale vous attendent désormais parce qu’à Five-Minutes on est généreux!

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°74: Always On The Run de Yuksek (2011)

Et tout est parti d’un générique de série qui me déçoit…Je m’explique. J’ai depuis peu cédé à la tentation de regarder la série En thérapie qui est véritablement brillante, porté par la performance magistrale de Frédéric Pierrot (déjà touchant de sincérité dans Polisse) et de tous les autres comédiens, Mélanie Thierry en tête. Je ne peux que vous inviter à savourer le travail d’Eric Toledano et Olivier Nakache qui ne nous déçoivent jamais dans leur approche de l’humanité et ses fragilités. Le bémol minime, me concernant, c’est ce générique et la musique qui l’accompagne qui peinent à me convaincre, et ceci est un doux euphémisme. Je suis d’autant plus déçu que ce générique est l’oeuvre d’un artiste que j’apprécie particulièrement, Yuksek. Du coup, j’ai eu envie de contrebalancer cette « déception » en me replongeant dans les premiers albums du Rémois de naissance, Away From The Sea (2009) et Living on the Edge of  Time (2011)… De nombreuses pépites électro-pop jalonnent ces deux petits bijoux d’une grande instantanéité et le choix d’un titre n’a pas été aisé. J’espère que la pépite du jour, en l’occurrence le morceau d’ouverture de Living on the Edge of Time à savoir le susnommé (non, non, ce n’est pas une insulte) Always On The Run, vous donnera envie de parcourir les albums. Des synthés obsédants qui ne sont pas sans rappeler ceux de leurs potes rémois de The Shoes, un refrain addictif qui gicle littéralement, un intermède digne de Justice au niveau des voix, une électricité sous-jacente que ne renierait pas Birdy Nam Nam et ce clip brillant dont la chute est particulièrement inattendue suffisent à me donner le sourire. Et vous, si vous écoutiez les premiers albums de Yuksek ? Voilà une thérapie qui porte rapidement ses fruits, enjoy!

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°73 : When the levee breaks (1971) de Led Zeppelin

LEDCD004Nous sommes fin 1971, le 8 novembre très exactement. Tombe dans les bacs le quatrième album de Led Zeppelin, généralement nommé Led Zeppelin IV, en continuité des 3 précédents, bien que la pochette de ce nouvel opus soit totalement dénuée de toute inscription. Le groupe britannique, emmené par Jimmy Page à la guitare, Robert Plant au chant, John Paul Jones à la basse et John Bonham à la batterie, vient de pondre 3 albums incroyables entre 1969 et 1970 : Led Zeppelin (1969), Led Zeppelin II (1969) et Led Zeppelin III (1970). Trois galettes qui posent les bases d’un son nouveau en explorant des choses bien connues : le blues, le rock, le folk, mais tout ceci à la sauce Led Zeppelin. Autrement dit, un son fait d’une voix assez incroyables, de riffs et de solos de guitares ravageurs et démentiels, et d’une section rythmique apportant un groove assez inattendu, pour ce qui deviendra les origines du hard rock. La grande question avant de se plonger dans ce Led Zeppelin IV, c’est de savoir ce que le groupe peut apporter de plus et de mieux après 3 disques où il n’y a pas une seconde à jeter. La réponse ? Un quatrième album de nouveau parfait, une sorte de condensé de tout ce que le quatuor sait faire.

Led Zeppelin IV est construit autour de 8 titres, chacun plus efficace que le précédent et que le suivant. C’est bien simple : quelle que soit la porte d’entrée sur cet album, ça fonctionne. Que l’on commence avec les très rock Black dog ou Rock and roll, que l’on poursuive avec le folk celtique The battle of evermore ou que l’on plonge dans l’incontournable Stairway to heaven, la première face de l’ascension est ponctuée de frissons et d’une pêche assez folle. Seulement voilà, il reste l’autre face de l’aventure. Un second temps qui s’ouvre sur le groovy Misty mountain hop, pour enchaîner sur l’excellent blues folk incandescent Four sticks. En 7e position, Going to California la joue balade folk intimiste. Ne reste qu’un morceau pour boucler cet incroyable galette. Un dernier morceau de 7 minutes qui nous prend par surprise, tant on pensait finir en douceur.

When the levee breaks ne pardonne pas. Nos oreilles et nos corps sont arrivés exsangues et ravis à la fin de Going to California. Ravis de cette virée musicale multi-influences et pensant avoir tout entendu. Ce n’est évidemment pas le cas, avec cette reprise d’un vieux titre blues écrit en 1927 par Kansas Joe McCoy et Memphis Minnie. Le morceau, dont le titre signifie « Quand la digue se rompt », fait référence à la grande crue du Mississippi de 1927 qui ravagea l’Etat éponyme et les régions voisines. De nombreuses habitations furent détruites, tout comme l’économie agricole locale. Ces lourdes conséquences poussèrent des familles entières à partir chercher du travail dans les villes industrielles du Midwest, et contribuèrent à la grande migration des Afro-Américains en ce début de XXe siècle. Voilà pour l’acte de naissance, et voilà également, en pépite bis, la version originale.

Evidemment, la revisite de Led Zeppelin ne va pas laisser ce titre au rang de sympathique et tranquille blues acoustique. Le groupe retouchera les paroles, mais défenestrera surtout la partie musicale : une ouverture de bucheron à la batterie, vite rejointe par un chant d’harmonica vibrant et saturé, et une guitare entêtante. Pour une introduction démentielle de presque 1 minutes 30, avant que Robert Plant ne vienne planter sa voix stratosphérique au milieu de cette jungle bluesy. S’ensuit alors une virée hypnotique et vénéneuse dans laquelle sont injectés des sons à l’envers (harmonica et écho), du phasing (technique consistant à répéter un court motif musical en le décalant, tout en augmentant et diminuant ce décalage) et du flanging (effet sonore obtenu en ajoutant au signal d’origine ce même signal, légèrement retardé). When the levee breaks par Led Zeppelin, c’est tout autant une affaire d’interprétation que de techniques sonores nouvelles que le groupe explore pour notre plus grand bonheur.

Il en résulte un titre poisseux directement sorti du bayou, terriblement obsédant et sensuel et d’une efficacité assez rare, surtout lorsqu’il s’agit de refermer un album. Là où certains artistes négligent les fins de disques (et notamment à l’époque du tout vinyle où la face B pouvait se voir sacrifiée en contenant des B-sides et morceaux secondaires), Led Zeppelin soigne sa sortie. Comme pour récompenser les fans et les courageux qui se sont aventurés jusque là. Mais aussi pour montrer que, de la première à la dernière note, ce groupe de légende ne vole ni sa réputation ni son talent. When the levee breaks met un point final à quatre albums, eux aussi de légende. Led Zeppelin poursuivra ensuite sa carrière tout au long des années 70, avec encore de bien belles choses à venir. Pourtant, aucun album futur n’égalera ces quatre premiers. Et aucune fin d’aucun album de Led Zeppelin ne possède cette intensité et cette puissance qu’apporte When the levee breaks.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°72 : The lonesome death of Hattie Carroll (1963/1964) de Bob Dylan

Bob_Dylan_-_The_Times_They_Are_a-Changin'Poursuite de la balade dans les années 1960 : après Feeling Goodrelire/réécouter ici), remontons un peu plus loin dans le temps, plus précisément en 1963/1964 pour (re)découvrir une pépite absolue et intemporelle du répertoire de Bob Dylan. The lonesome death of Hattie Carroll fait partie de mes titres préférés, dont je ne me lasse jamais et que je peux écouter en boucle. Que ce soit pour ce que la chanson raconte ou pour la façon dont elle est écrite et la manière dont Dylan l’interprète, tout me renverse dans Hattie Carroll. Si vous avez quelques minutes devant vous, je vous explique tout ça.

Que raconte The lonesome death of Hattie Carroll ? Dylan écrit et enregistre ce titre en octobre 1963, suite à un fait de violence et la mort d’une femme, le 9 février de la même année à l’hôtel Emerson de Baltimore (Maryland). Hattie Carroll, serveuse de 51 ans, meurt suite à des coups portés par William Devereux Zantzinger, client et riche propriétaire terrien de 24 ans. La première est noire, le second est blanc. Tout ceci en 1963, dans des Etats-unis très marqués par la ségrégation raciale, et qui voient émerger le combat pour les droits civiques des Noirs américains que porteront des figures comme Martin Luther King, Medgar Evers, Malcolm X ou encore James Baldwin. William Zantzinger, passablement alcoolisé ce 9 février 1963, commande à Hattie Carroll un énième verre qui n’arrive pas assez vite à son goût. Il l’insulte de « négresse » et s’en prend à elle verbalement et à coups de canne, tout comme à deux autres personnes présentes. Hattie Carroll meurt le lendemain matin. Une mort causée par une hémorragie cérébrale liée à des problèmes de santé, et sans doute déclenchée par les injures et la brutalité de Zantzinger plus que par sa canne. Il n’empêche : le mal est fait. Un homme a tué une femme. Un homme blanc a tué une femme noire, dans le contexte sociétal tendu et explosif évoqué plus haut. Fin août 1963, après une requalification des faits de meurtre en homicide et coups et blessures, Zantzinger, qui admet avoir été tellement ivre qu’il ne se souvient de rien, est condamné à six mois de prison.

A peine deux mois plus tard, en octobre 1963, Dylan enregistre The lonesome death of Hattie Carroll. Et raconte cette histoire, avec quelques ajustements : William Devereux Zantzinger devient William Zanzinger, celui qui a battu à mort Hattie Carroll à coups de canne. Le titre ne dit jamais que l’une est noire et l’autre blanc, mais le talent d’écriture de Dylan est de nous le faire comprendre entre les lignes, si toutefois on ne connaît pas le fait. Ce que raconte aussi cette chanson, c’est l’incroyable bienveillance (pour ne pas dire privilège et favoritisme) dont Zantzinger a bénéficié de la part de la justice, à la fois de par sa classe sociale mais aussi de par sa couleur de peau. Six mois pour avoir causé la mort d’une femme, c’est dérisoire et révoltant. Surtout lorsque l’on sait que cette durée de détention permet à l’intéressé de purger sa peine dans la prison du comté et non la prison d’Etat, où sont alors détenus des prisonniers en majorité noirs, qui n’auraient pas manqué de s’en prendre à lui. Comble du cynisme ? Zantzinger versa 25 000 dollars à la famille d’Hattie Carroll, de sa propre initiative. 25 000 dollars, le coût d’une vie arrachée ? Les questions d’argent et de racisme poursuivront Zantzinger : en 1991, la justice découvrira qu’il loue des logements en violation de la loi du comté. Des logements qu’ils ne possède plus. A des locataires poursuivis en justice lorsqu’il étaient défaillants, et contre lesquels il a gagné ses procès. Des locataires noirs. Un portrait édifiant et abject de ce que l’humanité peut faire de plus crasse, au panthéon de la négation de l’Autre.

Comment Dylan raconte-t-il The lonesome death of Hattie Carroll ? D’une part, en écrivant sa chanson sans attendre, presque dans le feu des événements. Hattie Carroll meurt en février 1963, le procès de Zantzinger se tient en août de la même année, et il ne faut pas deux mois à Dylan pour écrire et enregistrer son titre. Cette réaction immédiate l’est pourtant moins qu’on pourrait le penser : le morceau ne débarque pas dès février, ou même au moment du procès. C’est le juste délai pour porter une révolte, des émotions et un engagement, tout en laissant mûrir un propos qui ne prend que plus de poids. Ici, rien d’explosif mais plutôt un engagement profond, extrêmement solide et hautement convaincant. D’autre part, les choix musicaux de Dylan sont parfaits : la trame musicale est dépouillée (guitare folk et quelques pointes d’harmonica). C’est sa marque de fabrique de l’époque. La chanson sortira en janvier 1964 sur The times they are a-Changin’, son 3e album studio. Ce n’est qu’en 1965 avec Bringing it all back home (5e album) qu’apparaitront des instruments électriques. Nous n’en sommes pas là : Dylan porte ses mélodies folk épurées, et The lonesome death of Hattie Carroll l’est encore plus. Par exemple, la piste précédente When the ship comes in sur The times they are a-Changin’ enchaine les accords avec un certain rythme. Pour Hattie Carroll, Dylan ne se sert de sa guitare que pour gratter quelques trames d’accord qui servent de support musical à son phrasé.

La voix de Dylan est la dernière pièce à cet édifice. Une voix nasillarde, reconnaissable entre toutes, qui raconte l’histoire et la mort de Hattie Carroll, plus qu’elle ne les chante. Dylan est observateur engagé de son temps et nous conte Hattie Carroll comme écrivaient et lisaient à l’époque les poètes de la Beat Generation. Allen Ginsberg, Jack Kérouac ou encore William Burroughs (pour ne citer qu’eux) ont toujours savamment mélangé musiques, rythmes et textes. Avec Hattie Carroll, Bob Dylan est dans cette droite lignée, en y ajoutant une dimension protest-song dont il est un des meilleurs représentants. Son texte prend rapidement le dessus sur la grille musicale, mais il n’aurait pas cette force et cette puissance sans le rythme apporté par ses cordes qu’il semble gratter à la cadence de son texte, et réciproquement.

The lonesome death of Hattie Carroll poursuivra son chemin au répertoire de Dylan, et trouvera son écho protest-song dans la décennie suivante avec Hurricane, parue sur l’album Desire (1976) : un titre qui revient sur la condamnation à perpétuité et l’emprisonnement du boxeur Rubin “Hurricane“ Carter pour un triple meurtre en 1966, dans lequel l’implication de ce dernier n’a jamais été prouvée. Carter sera libéré en 1985 après cassation du verdict et bénéficiera d’un non-lieu en 1988. Témoins peu fiables et approximations en tout genre : une controverse judiciaire de plus sur fond de racisme et d’inégalités sociales, qui sera l’occasion pour Dylan d’écrire une nouvelle petite merveille. The lonesome death of Hattie Carroll et Hurricane font d’ailleurs l’objet d’un judicieux segment dans l’excellent film Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan story (2019) qui suit la tournée du même nom entamée en 1975. Une passionnante virée dans l’univers dylannien par Martin Scorsese, qui avait déjà réalisé le très chouette No direction home (2005) sur les années 1961-1966 de Dylan. Rolling Thunder Revue est disponible sur Netflix : vous y entendrez Hattie Carroll et y trouverez plein d’autres bien belles choses, dans une “atmosphère douce, feutrée, intimiste, poétique“, teintée d’un “profond engagement“ (des guillemets car je n’ai pas trouvé mieux que ces jolis mots de la personne de très bon goût qui m’a emmené sur ce film). Des mots qui, pour boucler la boucle, qualifient parfaitement aussi la pépite qu’est The lonesome death of Hattie Carroll.

Source : la partie sur l’histoire de Hattie Carroll a été en grande partie écrite à l’aide de la page Wikipédia dédiée https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Lonesome_Death_of_Hattie_Carroll.

The lonesome death of Hattie Carroll : la version studio (1963/1964)
The lonesome death of Hattie Carroll : la version live « Rolling Thunder Revue » (1975)

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°71 : Tête en l’air (1979) de Jacques Higelin

MI0003774137En 1979, après plus de dix années déjà d’une carrière créative et riche de grands albums, Higelin (Jacques de son prénom) publie deux albums consécutifs : Champagne pour tout le monde, et Caviar pour les autres…. Qui deviendront au final un double album, mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est le nombre de pépites que contient ce double opus. Higelin explore tous les genres, avec des titres théâtraux comme Champagne, minimalistes comme Cayenne c’est fini, rock avec 3 tonnes de T.N.T., intimiste comme Je ne peux plus dire je t’aime, ou encore funky avec Le fil à la patte. Pour résumer, Champagne/Caviar est un album somme tout autant qu’un virage dans la discographie Higelin. Après ces albums, l’artiste (car c’en est un immense) continuera à nous trimballer dans son univers foisonnant et sans cesse renouvelé avec une orientation plus pop/chanson française que les expérimentations Areski/Fontaine passées, et que ses années 70 rock.

Tête en l’air est un chouette exemple de ce virage chanson/pop. Le titre parfait en ces temps actuels de froid, de morosité et de lassitude liés à ce fucking Covid. Vous en avez marre ? Moi aussi, mais cette petite ritournelle du grand Jacques va vous éclairer la fin de journée, ou tout autre moment où vous choisirez de l’écouter. Combinant à la fois une mélodie légère et sautillante et un propos printanier qui convoquent 24 images souriantes à la seconde, Higelin balance en 3 minutes 38 un véritable bain de joie. Renvoyant à leur bêtise et à leur tristesse tous les cons de la Terre par la magie d’un sifflotement, on se laisse glisser dans la légèreté contagieuse sans même y penser et sans le vouloir. « Et je crie, et je pleure et je ris au pied d’une fleur des champs (…) Sur la Terre, face au ciel, tête en l’air, amoureux » : c’est bien ce cocktail d’émotions positives sautillantes que l’on trouve dans Tête en l’air.

Ce qui fonctionne surtout à merveille, c’est la combinaison parfaite d’un texte sachant mixer tendresse et grain de folie (du Higelin pur jus) et d’une mélodie enlevée et portée par une guitare festive et une section rythmique savamment dosées. Rien de trop, rien de pas assez. Avec, en ingrédient indispensable, la voix éraillée/écorchée mais tellement humaine de ce grand bonhomme qu’est Jacques Higelin. Vous avez remarqué ? J’écris ça au présent, parce que même si cet inoubliable grand monsieur est parti depuis bientôt 3 ans, il nous a laissé à tous une œuvre profondément touchante par sa poésie, sa variété et son génie terriblement humain, et qui nous accompagne toujours. Je reviens toujours sur un album d’Higelin, parce que j’y trouve toujours un titre qui parle à mes émotions et à mon mood du moment. Actuellement, c’est ce Tête en l’air qui me convient le mieux. Pour toutes les raisons que j’ai déjà dites, et parce que « Y a des allumettes au fond de tes yeux / Des pianos à queue dans la boîte aux lettres / Des pots de yaourt dans la vinaigrette / Et des oubliettes au fond de la cour ».

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°70 : Groove Holmes (1992) des Beastie Boys

R-49894-1439668888-2529On ne fera ici l’affront à personne de présenter les Beastie Boys. Né dans la sueur du punk hardcore à la toute fin des années 1970, le groupe new-yorkais fera pendant 25 ans les belles heures du hip-hop, avant de s’éteindre en 2014, suite au décès d’Adam MCA Yauch survenu en 2012. Le premier album Licensed to Ill en 1986 pose les bases du son et de l’énergie Beastie Boys, avant que bien d’autres titres enrichissent le parcours d’un groupe qui a marqué à jamais l’histoire de la musique. Sure Shot (1994) sur Ill Communication ou Make some noise (2011) sur Hot sauce committee Part Two font partie de mes sons préférés, mais tout est bon chez les Beastie.

Y compris un album-compilation un peu ovni tombé dans les bacs en 1996. The In Sound from Way out ! est une galette qui regroupe uniquement des instrumentaux du trio. Toutefois, des instrumentaux pas vraiment hip-hop puisque les différents titres retenus lorgnent plutôt du côté du groove 70’s, à grands coups de pédale wah-wah sur les guitares, de ligne de basse rondes comme un son de Lalo Schifrin, et même ici et là de quelques pointes de didgeridoo et d’ambiances tibétaines. Bref, on ne s’ennuie pas un instant au long des 40 minutes de ce chouette album et de ses 13 pépites.

Au milieu de tout ça, il y a Groove Holmes (initialement paru sur Check your head en 1992) et ses caresses sonores, avec des riffs d’orgue jazz en ouverture, une rythmique hautement lumineuse et des réponses de guitare comme des olives marinées pour accompagner un bon verre de vin. C’est légèrement enivrant et suave sans jamais écœurer et ça réveille tout en donnant envie de se prélasser encore un peu sous la couette. Si un jour on est invités par Yann Barthès sur Quotidien (on peut rêver non ?), et que pour la playlist des invités il me faut choisir le morceau pour une nuit d’amour, je pourrais très bien répondre Groove Holmes. Et plein d’autres choses, parce que ce titre ne dure que 2 minutes 30. On peut aussi le laisser tourner en boucle, ou écouter le reste de l’album. Et déguster un verre en s’abandonnant dans le regard doux et complice qui veut bien nous accompagner.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°69: Prayer In C de Lilly Wood & The Prick (2010)

C’est avec plaisir la semaine dernière que Lilly Wood & The Prick s’est rappelé à ma connaissance, àLilly Wood and The Prick l’occasion de la parution du titre You Want My Money  -qui me laisse cependant un sentiment partagé, je dois le reconnaître – annonciateur vraisemblablement d’un futur nouvel album. Depuis leur troisième opus Shadows en 2015, nous étions sans nouvelles du duo composé de la chanteuse à la voix d’or Nili Hadida et du guitariste Benjamin Cotto. Impossible pour moi de ne pas aller réécouter leur premier album Invincible Friends qui avait véritablement tout raflé et même une Victoire de la musique dans la catégorie Révélation du public. Cet album que je vous recommande chaleureusement m’a surpris à la réécoute, 10 ans plus tard, par sa richesse et sa grande variété. Je ne résiste bien sûr pas à la tentation de partager avec vous le titre-phare Prayer In C, sublimé par la voix chaude éraillée de Nili Hadida et cette mélodie douce-amère à la guitare. Ce bijou à la croisée de la pop et de la folk vous ramènera instantanément en 2010, on était beaux, jeunes et on vivait dans l’insouciance comme l’illustre si bien le clip. Je vous propose deux versions, la version acoustique qui correspond à celle de l’album et celle que l’on a beaucoup entendue sur toutes les ondes, remixée par Robin Schulz, enjoy!

Sylphe

Pépite intemporelle n°68 : Wake up (2004) de Arcade Fire

img_4960-2Pour tous les amoureux du bon son, du sirop d’érable, du rock indé, des grands espaces et des accents chatoyants, Wake up d’Arcade Fire s’impose comme une pépite absolue. Mais pas que. Ce titre fait partie de Funeral (2004), premier album du groupe mené par Win Butler et Régine Chassagne. Premier album qui est lui-même une pépite absolue. Les puristes ne m’en voudront pas, puisque je laisse de côté Arcade Fire (2003), EP-mini album qui ne se classe donc pas dans la case albums, bien qu’il soit déjà très bon. La formation canadienne a depuis sorti plusieurs autres opus percutants et efficaces, mais rien à ce jour n’égale la claque absolue qu’est Funeral. A ce propos, un de ces jours, il ferait bon se pencher sur les premiers albums indépassables et jamais dépassés de bon nombre d’artistes qui nous tiennent à cœur chez Five-Minutes : Jeff Buckley et son Grace (1994), PJ Harvey et son Dry (1992), Oasis avec Definitely maybe (1994), Ben Harper et son Welcome to the cruel world (1994) ou encore Portishead avec Dummy (1994). Intéressant aussi de voir cette concentration mid-90’s d’albums parfaits. Je m’égare toutefois, mais je note cette piste pour le futur (s’il y en a un).

Revenons à Wake up, qui n’a rien à voir avec celui de Rage Against The Machine, à ceci près qu’il en partage le titre et la puissance. Le Wake up d’Arcade Fire fait partie de ces morceaux qui me donnent envie de sauter du haut de la falaise. Je vous rassure : pas avec l’objectif de s’écraser plus bas et de quitter ce monde en quelques secondes. Non. Juste sauter du haut de la falaise, bretonne de préférence (mais toute autre fera l’affaire), et rester en suspens, comme ça. Pour le plaisir de sentir l’air pur, la suspension, mais aussi un grand vide synonyme de champ des possibles en cette période qui nous en prive tant. Pour, aussi, la sensation d’être en vie et le super-pouvoir de se réveiller de ce putain de sommeil humain et sociétal qu’un pangolin (ou une chauve-souris, on n’est plus à ça près) nous impose depuis bientôt un an.

Il y a tout ça dans le Wake up d’Arcade Fire : l’ouverture sur un riff furieux, presque aussitôt illuminé de voix sorties de nulle part et projetées je ne sais où. Puis le texte en la voix de Win Butler, poussée à son presque point de rupture émotionnel entre grain rocailleux et tension à la limite de la chialade. Et toujours, en toile de fond, le riff qui revient, enrobé de nappes de synthés et de cordes. Le petit pont à 3 minutes 25, pour aller vers une sorte de ritournelle pépouze à partir de 4 minutes, se pose comme un signe que le meilleur est à venir. Le meilleur, c’est peut-être à partir de 4 minutes 40, cette reprise du thème initial, allégé musicalement, qui s’embellit d’un retour de tous les instruments du départ pour clore le titre dans un climax d’énergie assez imparable.

Ce titre est assez dantesque en lui-même, et s’inscrit dans une proposition musicale absolument vertigineuse. Lorsqu’on écoute Funeral en totalité, Wake up arrive en 7e position, après une première face d’album qui nous laisse déjà littéralement exsangue : les quatre Neighbourhood entrecoupés de Une année sans lumière (qui a parlé de 2020 ?). Face B, c’est tout aussi puissant avec donc notre Wake up, qui nous prépare au ravageur Rebellion (Lies) à venir. Tout est parfait dans cette galette, et si Wake up est une pépite dans la pépite, c’est qu’il tombe, comme chacun des 10 titres, à l’endroit parfait de l’écoute, en plus d’avoir toutes les qualités émotionnelles et de suggestion évoquées plus haut.

A toi qui est confiné-e dès 18 heures chaque soir et que je vais possiblement rejoindre sous peu par la magie de la conférence de presse gouvernementale du jeudi… A toi qui, comme moi, crève d’envie d’aller faire un ciné ou de boire une bière en écoutant un concert… A toi que je crève d’envie d’emmener pour un verre ou un resto, pour le plaisir de ta compagnie et d’un bon moment partagé sans contrainte… A toi qui, comme moi, regarde ce monde en espérant qu’il se réveille, et se dit que 2020 c’était vraiment une fucking year… A toi qui espère chaque minute que 2021 nous verra revivre et qui répète que le meilleur est à venir… Je t’envoie cette pépite intemporelle qu’est Wake up pour l’écouter et le partager, sentir l’air frais caresser la peau de nos visages et regarder au loin en y voyant enfin quelque chose. Puis, s’approcher du bord de la falaise, surtout sans regarder en bas parce que ce n’est pas là qu’on va. La destination c’est droit devant, en suspension, main dans la main. Parce que sauter de la falaise seul, c’est bien. Ensemble, c’est (évidemment) mieux. Tu sautes avec moi ? Chiche.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°67: Into the Galaxy de Midnight Juggernauts (2007)

La musique est une longue chaîne ininterrompue de correspondances… Après avoir chroniqué leMidnight Juggernauts dernier bijou de The Avalanches, le nom profondément enfoui depuis leur troisième et dernier album Uncanny Valley en 2013 des Midnight Juggernauts a retrouvé l’air libre à travers la production d’Andrew Szekeres. Il faut dire que ce groupe australien -et là on comprend que la connection australienne a pleinement fonctionné sur We Will Always Love You – m’a particulièrement marqué avec ses deux premiers opus Dystopia en 2007 et The Crystal Axis en 2010 (chroniqués sur l’ancienne version du blog, dans ce qui paraît être une autre vie, mais bon ceci doit être logiquement le cadet de vos soucis). Au rayon des souvenirs fondateurs trône aussi une très belle performance scénique au Printemps de Bourges, bref je ne résiste pas aujourd’hui à la tentation de nous ramener plus de 13 ans en arrière… Réécouter Dystopia relève presque du parcours du combattant car ce dernier est introuvable sur Spotify ou Deezer, ce qui demeure un mystère pour moi. Heureusement, à Five-Minutes, on a les dieux de Koh-Lanta dans les veines (en plus d’une melonite aiguë qui vient de me faire passer à ce fichu pronom impersonnel) et on a persévéré pour dénicher la perle devenue soudainement rare. Après deux-trois coups de téléphone en Australie financés par le lectorat de Five-Minutes, j’ai pu embarquer sur la navette spatiale menant vers Dystopia. La recette est assez claire pour faire voyager: des synthés omniprésents que je qualifie volontiers de spatiaux, une électro toute en ruptures de rythme et la voix de Vincent Vendetta qui semble avoir beaucoup écouté David Bowie. L’album a particulièrement bien fonctionné, profitant entre autres d’un parrainage marquant  avec Justice, et a raflé de nombreux prix en Australie.

Je ne vous cache pas qu’il m’a été particulièrement ardu de choisir un titre mais il a fallu se rendre à l’évidence et abandonner Shadows entre autres, pour plus facilement savourer Into the Galaxy. Une batterie omniprésente, des synthés intersidéraux et tournant en boucle, le grain rocailleux de Vincent Vendetta, des ruptures rock m’évoquant Poni Hoax, voilà le titre qui donne envie de fuir la Terre. Rarement une dystopie ne m’aura autant donné envie de m’exiler, enjoy!

Sylphe

Pépite intemporelle n°66 : Sphynx (2016) de La Femme

R-9021264-1526724107-2841A peine 2021 débutée et déjà un gros besoin d’évasion, qui ne date finalement pas de ces derniers jours. Heureusement, comme toujours, la musique est là. Du gros son pour se vider la tête, du plus intimiste pour plonger introspectivement en soi-même ou juste se reposer du monde, ou encore du son un peu fifou et psyché-tourbillonnant pour partir loin tout en restant confiné. Sphynx fait partie de cette dernière catégorie, et c’est presque sans prévenir que ce titre s’est invité dans ma tête au cours de la journée. Il ouvre en 2016 Mystère, le deuxième album de La Femme, groupe officiellement créé en 2010. Après un premier album Psycho Tropical Berlin (2013) qui avait enflammé la presse spécialisée (mais pas moi, en effet, je reconnais être totalement passé à côté de ce premier opus pourtant pas dénué de qualités), la formation revient sur le devant de la scène en mars 2016 avec Sphynx, premier single du nouveau LP prévu pour l’automne de la même année. Un second single Où va le monde ? suivra en juin, et me convaincra beaucoup moins. Ce qui ne nous empêchera pas, avec le poto Sylphe, de nous déplacer pour voir le phénomène La Femme sur scène. Si l’on garde une impression un peu confuse de la conclusion du set, l’ouverture (précisément sur Sphynx) et le premier quart d’heure de la prestation nous ont en revanche laissé un certain souvenir (voire un souvenir certain) assez impérissable.

Sphynx est une plongée électro de presque six minutes dans un univers sonore vaporeux et totalement répétitif jusqu’à l’obsession et au vertige. Jusqu’à l’obsession, parce que si vous lancez l’écoute ci-dessous, je vous souhaite bien du courage pour vous défaire dans les heures qui suivent de l’entêtante boucle de synthé qui lance le morceau. La rythmique juste derrière n’y est pas pour rien non plus. Avec Sphynx, le groupe affiche clairement ses influences 80’s en mixant intelligemment cold wave et pop. La voix de Clémence Quélennec, presque venue d’une autre dimension tant elle est aérienne et hypnotique, renforce le côté mystérieux et obsédant du titre. Jusqu’au vertige parce que, précisément, l’obsession contenue dans Sphynx nous plonge dans un état de transe sensuelle qui ferait oublier tout ce qui nous entoure pour nous mener jusqu’à un climax à donner le tournis. Et ce n’est pas le clip, réalisé par Marlon Magnée (un des membres de La Femme), qui va atténuer cette sensation. Difficile d’imaginer, en le visionnant, qu’on est à jeûn. Et pourtant !

Ces derniers mois, La Femme est de retour avec plusieurs singles dont Cool Colorado, en annonce d’un nouvel album à paraître en cette année 2021. Affaire à suivre donc, même si, sur l’ensemble de la production du groupe à ce jour, Sphynx reste pour moi le morceau au-dessus de tous. Il est temps de me taire et de vous laisser découvrir ou réécouter cette magique pépite obsessionnelle.

Raf Against The Machine