Review n°78: Distractions de Tindersticks (2021)

Tindersticks vieillit comme le bon vin et j’ai pris le temps de savourer les différentes saveurs de ce treizième opus Distractions sorti en février avant de vous en partager les douces et intenses effluves. Le dernier opus No Treasure But Hope sorti en 2019 ne nous avait déjà pas déçus à Five-Minutes, porté entre autres par le sublime morceau inaugural For The Beauty dont j’avais brièvement parlé par ici. Toujours produit sur le label City Slang avec le duo Stuart Staples/ Dan McKinna à l’écriture, l’album est composé de 7 titres seulement dont 3 reprises mais 7 véritables petits bijoux qui pour certains surprendront les fans de la première heure.

En termes de surprise, le morceau d’ouverture Man Alone (Can’t Stop the Fadin’) remporte toutes les palmes de la gloire… D’une durée inhabituelle -11 minutes tout de même, soit le temps moyen pour voir planter un cours du CNED en ligne la semaine dernière, le morceau s’appuie sur une ligne de basse oppressante et la voix de baryton de Stuart Staples. Le chant sépulcral s’infiltre comme un mantra en nous, flirtant avec les frontières de l’audible à son paroxysme au bout de 4 minutes avec les bruits discordants en fond (belle litanie de klaxons). On se laisse cependant facilement envelopper par cette virée nocturne solitaire et cette pluie apaisante, comme si Tricky avait décidé de se mettre au chant… Voilà en tout cas un morceau aux saveurs électroniques particulièrement marquant dans la discographie de Tindersticks, morceau dont on ne sort pas indemnes. Il nous faudra bien le chuchotement du chant de I Imagine You pour se remettre de ce climat anxyogène, la douceur et la poésie du texte nous emportant vers l’évocation d’un fantôme désormais heureux après avoir fui notre monde si complexe, « I imagine reaching for you, touching you/ But not with tears / With the beauty of every day/ Over and over« 

Tindersticks va ensuite s’attaquer au Harvest de Neil Young en reprenant le sublime titre A Man Needs a Maid. Le piano et les cordes initiales laissent place à une version plus électronique où la voix de Stuart Staples évoque David Bowie. La chanteuse de Swing Out Sister, Gina Foster, apporte avec justesse la douceur de sa voix pour un résultat aux frontières de la pop sur la fin et d’un trip-hop à la Morcheeba. Après des débuts mitigés par rapport au titre de Neil Young, ce A Man Needs a Maid fait finalement ses preuves dans sa deuxième partie. Lady with the Braid prolonge le plaisir des covers en reprenant un titre aux influences country de Dory Previn, ce morceau est plus classique et attendu avec une utilisation subtile des cordes en fond.

C’est au morceau You’ll Have To Scream Louder que revient le mérite de refermer le trio de covers. Partant des origines post-punk de TV Personalities, le titre met en avant une guitare plus lumineuse tout en contraste avec des paroles très sombres en adéquation totale avec l’état de notre société actuelle, « I’ve got no respect for/ These people in power/ They make their decisions/ From their ivory towers / And I feel the hatred / It’s growing inside / And there’s nowhere to run to / ‘Cause there’s nowhere to hide ». Tindersticks vient ensuite prendre la langue de Molière à bras le corps avec Tue-moi, sobrement accompagné par un piano qui laisse les paroles pleines d’émotion prendre la lumière. Le résultat qui fait allusion aux attentats du Bataclan touche particulièrement par sa justesse et sa retenue. L’album se clot sur The Bough Bends, un nouveau titre riche en inventions, écho à Man Alone (Can’t Stop the Fadin’), d’une belle douceur. Après un départ bucolique avec des chants d’oiseaux, un mellotron champêtre et des paroles égrénées en spoken-word, cette voix d’or noir qui s’appuie sur un texte un brin mystérieux prend le pouvoir et permet au titre de gagner en intensité. Ce Distractions, sans forcément atteindre au sublime, réchauffe les coeurs et témoigne toujours de la puissance créatrice qui anime Tindersticks 28 ans après leur premier album, enjoy!

 

 
Sylphe

Review n°77 : Est-ce que tu sais ? (2021) de Gaëtan Roussel

unnamedSorti le 19 mars dernier, le quatrième album de Gaëtan Roussel Est-ce que tu sais ? impressionne par sa cohérence et sa force poétique. En dehors des aventures Louise Attaque, Tarmac et Lady Sir, les trois premiers opus solos avaient tranquillement installé des repères textuels comme musicaux chers à l’artiste. Après Ginger (2010) et Orpailleur (2013), son Trafic (2018) avait franchi un pas vers ce qu’on pourrait appeler la maturité. Plus d’harmonie musicale, un ensemble mieux équilibré et quelques titres très efficaces comme Hope, ou encore le duo Tu me manques (pourtant tu es là) avec Vanessa Paradis. Sans oublier Début, titre de clôture d’un album déjà très abouti, et dont nous avions dit le plus grand bien sur Five-Minutes. C’était il y a 3 ans, autant dire une presque éternité. Depuis maintenant près d’un mois, Est-ce que tu sais ? tourne régulièrement sur la platine. La question n’est pas vraiment de savoir s’il fait mieux que ses prédécesseurs, et ce qu’il fait de mieux, mais simplement de décortiquer ce qu’il fait. Point barre.

Est-ce que tu sais ? est un album dans la droite ligne du travail de Gaëtan Roussel. Avec cette nouvelle galette, le chanteur de Louise Attaque poursuit ce qu’il a entamé avec sa formation originelle, avant de décliner chez Tarmac, puis en solo et aux côtés de Rachida Brakni dans Lady Sir. Sous des aspects de ritournelles pop légères et parfois dansantes, sont abordées des thématiques bien plus profondes, voire plus sombres, qu’on ne pourrait l’imaginer. Lorsque sort en 1997 le premier opus de Louise Attaque, des titres festifs comme Les nuits parisiennes ou J’t’emmène au vent inondent les radios et nos oreilles, occultant des titres plus tourmentés comme Arrache-Moi ou Cracher nos souhaits. Même les hits les plus enjoués cachent en réalité une recherche de soi, d’évasion pour trouver à se sentir bien. Louise Attaque poursuivra dans ses albums suivants, avec des morceaux comme Tu dis rien, Comme on a dit, Si c’était hier, Depuis toujours, Avec le temps, tout en passant le relais à Tarmac. De cette formation, on pourra se pencher sur Dis-moi c’est quand, Je cherche, Cher oubli ou Longtemps. En écho, Lady Sir enfoncera le clou en 2017 avec Le temps passe, Son absence ou Je rêve d’ailleurs. Elément commun, toujours : Gaëtan Roussel, qui portera ces préoccupations aussi dans ses albums solos. Il est alors question de l’existence, de la mort, de l’amour, de la connaissance de soi et du choix des autres (ou pas). Lorsque l’on connaît le parcours artistique du garçon, Est-ce que tu sais ? apparaît comme une évidence, comme l’album tant attendu. Lorsqu’on connaît moins, ce nouvel album est une excellente porte d’entrée sur le travail d’un artiste qui a bien des choses à raconter.

Est-ce que tu sais ? est un album sur la vie. Composé de 11 titres, il balaie différentes facettes existentielles qui, parfois (souvent ?), nous empêchent de dormir la nuit. Tu ne savais pas ouvre le bal en listant nos ignorances en venant au monde : la naissance, l’apprentissage de la vie, les joies, les tristesses, la mort. Et, en filigrane, l’innocence qui se perd peu à peu au fil de nos années. Un peu plus loin, le titre éponyme Est-ce que tu sais ? sonne comme une variation du « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » de Socrate. Seule persiste la conscience d’être au monde, et la fragile perception de ce même monde qui nous entoure. Comme un prolongement, La photo (en duo avec Camélia Jordana) aborde l’avant/après d’un cliché photographique. Ce que raconte une image de tel ou tel moment de vie, c’est aussi ce qu’elle ne raconte pas de l’immédiat avant ou du juste après, ou ce qu’elle suggère par le hors-champ. Ou encore, tout ce qui ne donne pas lieu à photo et dont, malgré tout, on a pleinement conscience et mémoire. Comment ne pas penser, une fois encore, à l’exceptionnel ouvrage d’Annie Ernaux Les Années ? Bourré d’images mentales et d’autant de photos collectives qui nous renvoient à nos parcours individuels, ce livre raconte une vie, la vie, notre vie. L’autre duo de l’album Sans sommeil (avec Alain Souchon) regarde l’existence comme depuis l’extérieur, dépouillée de tout parasite. Telle une représentation minimaliste dans laquelle on ferait le vide pour ne conserver, finalement, que l’essentiel, à savoir la vie et ce que l’on en fait.

En effet, il ne suffit pas d’être au monde et d’avoir conscience de l’existence pour être en vie. Encore faut-il faire sa vie. Les matins difficiles revient sur les choix et les décisions, mais aussi ce qui les fonde. Notamment, comment on reste debout, comment on reste en vie face au temps qui passe et aux claques reçues, comment on avance. Qu’est-ce que nous mène ? Ce titre interroge sur la place ô combien fondamentale de l’envie et du désir. Deux choses que l’on ne peut suivre que si on les connaît. Et pour cela, il est incontournable de bien se connaître. Illustration dans Le tour du monde, ou l’idée d’explorer en soi-même ce que l’on souhaite, mais aussi ce dont on a besoin pour être et se sentir en vie. De l’amour, de l’espace, des hiers et des lendemains pour se construire et savoir, jour après jour, mieux fonctionner avec soi-même. Et notamment avec La colère, qui s’invite parfois bien plus souvent qu’on ne le voudrait. Ce morceau rappelle combien ce sentiment est une composante intrinsèque de l’existence, tout en interrogeant sur son origine, et sur ce que l’on en fait lorsqu’elle est là, bouillonnante en nous et tapie dans l’ombre de notre personne. Au risque parfois de « croire qu’elles sont plusieurs à nous grignoter le cœur ». Pourtant, la colère n’est qu’une, mais elle se montre parfois tenace et persistante.

Les claques de la vie, la résilience et les choix qui en découlent ont une autre conséquence fondamentale : si chaque épreuve nous atteint, elle nous permet aussi d’avancer, de nous construire, d’encaisser puis de nous relever pour continuer le chemin en se connaissant toujours un peu mieux, étape après étape. Si On ne meurt pas (en une seule fois), cela signifie aussi que l’on reste en vie, avec toujours une meilleure appréhension des choses (si toutefois on veut s’en donner la peine) pour trouver sa place en ce monde. La place qui me convient et qui correspond à ce que je suis vraiment, histoire d’être à l’aise dans mes baskets (quelle que soit la paire du jour). Ce titre aborde aussi une dernière grosse thématique existentielle : trouver sa place et être soi, dans une vie en solitaire, ou à deux.

Est-ce que tu sais ? ne s’attarde pas sur la façon de vivre avec l’autre. L’album met surtout en avant, au travers de plusieurs titres, ce qu’est l’autre. Un refuge. Une bulle. Je me jette à ton cou déroule tous ces moments de vie où l’on se réfugie en l’autre pour partager, pour supporter aussi. Et parfois simplement pour vivre : « C’est mon île d’être ensemble ». L’autre est un endroit qui n’appartient qu’à moi, et à nous deux. Un peu plus loin, Tout contre toi sonne comme un écho intimiste avec, plus encore, l’idée de cette bulle refuge. Un asile de complicité avec l’autre qui se révèle le plus serein et le plus vivifiant des endroits que l’on pourrait imaginer. Dans ce lieu immatériel auprès de l’autre se trouve l’énergie dont on a besoin pour poursuivre malgré tout, et contre tout. C’est aussi le point de départ rêvé pour faire Le tour du monde : une odyssée avec l’autre, quelque soit le monde envisagé. Le voyage peut se trouver à des milliers de kilomètres, ou juste à quelques centimètres quand je suis Tout contre toi. Je le fais sans hésiter, parce que tu es ma bulle.

Cet album très chargé émotionnellement se clôt avec Si par hasard, une immense bouffée poétique dont nous avons déjà parlé récemment ici. Très intelligemment, Gaëtan Roussel nous amène petit à petit à ce onzième titre, dont l’écriture recèle un twist assez imparable. Pour toute personne faite de force et de caractère, mais aussi de fragilités confinant parfois à l’hypersensibilité, voilà une très belle chanson pour conclure Est-ce que tu sais ? Ce disque affiche une rare cohérence textuelle au travers d’un fil rouge existentiel traité avec une grande poésie. Cohérence également présente dans l’unité musicale affichée. Sous des airs parfois enjoués et rythmés, Gaëtan Roussel livre un album très intimiste, donc les différentes mélodies s’enchainent comme par magie, passant d’une simple guitare effleurée à quelques programmations intelligentes qui soutiennent toujours les textes. Cette unité musicale et de propos font de Est-ce que tu sais ? le meilleur album de Gaëtan Roussel à ce jour, réitérant en solo la magnifique réussite que constituait Lady Sir. Le mélange parfait entre interrogations, poésie, introspection, énergie, lumière, vie. Et plaisir.

Est-ce que tu sais que, pour gérer La colère et Les matins difficiles après des nuits Sans sommeil, on pourrait faire Le tour du monde ? Je viendrais alors Tout contre toi, pour s’assurer qu’On ne meurt pas (en une seule fois). Si par hasardTu ne savais pas… C’est dit, et Je me jette à ton cou pour La photo. La première, avant toutes les autres à venir.

Raf Against The Machine

Review n°76: New Fragility de Clap Your Hands Say Yeah (2021)

Voilà un album marquant de ce premier tiers de l’année 2021 en approche… En 2005, vous avez dû être submergés, tout comme moi, par la vague de fraîcheur indie-rock d’un album autoproduit sans titre d’un groupe au nom à rallonge Clap Your Hands Say Yeah. Porté en particulier par la voix nasillarde et prenante du chanteur Alec Ounsworth ainsi qu’une instrumentation animée d’un souffle énergisant, des titres comme Over and over Again (Lost and Found) ou The Skin of My Yellow Country Teeth se sont irrémédiablement incrustés dans mon ADN musical. On était en droit d’imaginer pour ces Américains issus de New-York une carrière à la Arcade Fire tant les promesses initiales de ce premier opus laissaient augurer le meilleur… mais les opus suivants Some Loud Thunder en 2007 et Hysterical en 2011 ne retrouvèrent pas le souffle des débuts. En 2012, le groupe se sépara et seul le chanteur Alec Ounsworth fait désormais vivre le groupe CYHSY avec deux albums Only Run en 2014 et The Tourist en 2017 que j’ai littéralement ratés. Au moment d’écouter ce New Fragility, je suis donc animé par une simple curiosité polie teintée d’une douce nostalgie, peut-être le meilleur état d’esprit pour se faire cueillir… Le constat est d’une simplicité imparable, je bénis les Dieux de la musique qui ont donné envie à Alec Ounsworth de prolonger l’aventure CYHSY, tant ce New Fragility, produit par John Agnello (Dinosaur Jr, Kurt Vile) est un bijou introspectif loin des explosions colorées des débuts.

Dès le morceau d’ouverture Hesitating Nation qui fait un bilan amer des Etats-Unis post Trump, on comprend que le message va être plus engagé. Je retrouve avec plaisir la voix nasillarde d’Alec dans un chant uptempo séduisant avec cette tension sous-jacente qui ne va pas cesser de monter tout au long du morceau. Thousand Oaks, titre faisant référence à une fusillade en 2018 dans un « Bar & Grill » de Thousand Oaks en Californie, dresse ensuite un constat pessimiste sur la montée de la violence et la difficulté de la contrecarrer « And we’re reasoning with messengers/ Who try to pass for grown men »… La batterie donne une ambiance rock à l’ensemble et je me surprends à penser au dernier album de The Killers car j’y retrouve cette même intensité. La ballade plus dépouillée Dee, Forgiven, qui s’appuie sur un piano et un harmonica d’une grande justesse favorise l’introspection même si je trouve que le chant tombe un peu trop dans le pathos. Le morceau éponyme New Fragility (oui ça ressemble fort à un pléonasme) m’évoque l’univers de The Cure et brille par la force de son refrain. C’est au précieux Innocent Weight que revient la chance de clore cette première partie de l’album particulièrement belle, sublimé par un violon qu’on croirait tout droit sorti d’un album d’Owen Pallett pour un résultat d’une grande grâce.

La deuxième partie de l’album est plus homogène et tend davantage vers l’introspection comme l’illustre si bien la ballade piano/voix Mirror Song. CYHSY, 2005 et ses violons ainsi que If I Were More Like Jesus et son étonnante reverb continueront à creuser ce sillon, avec une originalité moindre. Je préfère retenir la guitare folk et l’univers digne de Ray Lamontagne de Where They Perform Miracles mais surtout le bijou Went Looking For Trouble… On a l’impression d’accéder au lyrisme d’un Thom Yorke à travers un univers instrumental très riche et insaisissable où les violons jouent un rôle central, le genre de morceau qui montre qu’Alec Ounsworth a encore beaucoup à nous offrir.

Tu es déprimé parce que tu viens de t’enfiler tout le chocolat offert pour Pâques alors qu’il te reste 3 semaines à tirer pour le sacrosaint confinement? J’ai ce qu’il te faut, enfin Clap Your Hands Say Yeah plutôt, enjoy!

 

Sylphe

Review n°75: Sand de Balthazar (2021)

Une solution face au blues du dimanche soir? J’ai ce qu’il vous faut avec le cinquième opus des Belges deBalthazar Sand Balthazar, Sand, sorti le 26 février dernier. J’avoue avec sincérité avoir découvert ce groupe formé autour du duo Maarten Devoldere / Jinte Deprez assez tardivement mais je reste sous le charme du dernier album Fever, chroniqué par ici. Deux ans plus tard, nous arrive donc cette créature pour le moins surprenante et mystérieuse, espèce d’Alf 2.0 ou personne déprimée car le couvre-feu vient de lui ruiner sa soirée déguisée? Bref, je vous laisse méditer sur cette pochette ouverte à tous les vents de l’interprétation. Je ne vais pas tourner autour du pot (belge… blague pour les cyclistes), cet album s’inscrit dans la droite lignée de Fever et fonctionne à merveille. Les ingrédients sont limpides: des voix rocailleuses et sensuelles à souhait qui te feraient virer ta cuti en deux temps trois mouvements, des lignes de basse d’un groove indéniable, des rythmiques qui se prélassent avec dépouillement et douceur même si les boîtes à rythme prennent avec justesse une place plus importante, un sens de la mélodie imparable qui pousse de plus en plus les Belges à aller explorer le pays plat de l’électro-pop. Si tu as 43 minutes devant toi (la même durée que le dernier Django Django, coïncidence ou complot, toutes les hypothèses demeurent…), installe toi une bière à la main et savoure la future défaite de ton blues dominical…

Le morceau d’ouverture Moment introduit avec classe et majestuosité dépouillée l’album à travers sa boîte à rythme et sa ligne de basse qui sentent bon la sueur. Les cuivres, les choeurs, on retrouve toute la richesse de l’univers de Balthazar. Ce Moment amène sur un plateau d’argent le bijou Losers qui brille par la puissance électro-pop de son refrain et de ses choeurs, sublime contraste avec le groove downtempo des couplets. On A Roll fonctionne ensuite sur la même recette, d’un côté cette ligne de basse toujours sur le fil et de l’autre ce refrain plus lumineux qui n’est pas sans m’évoquer le pouvoir pop de MGMT. I Want You avec sa boîte à rythme obsédante et sa litanie finale ainsi que You Won’t Come Around et sa douceur d’une grande sensualité qui sort l’atout caché des cordes sur la fin font parfaitement le job avant la nouvelle pépite Linger On d’inspiration plus électro qui brille par sa rythmique addictive. Ce morceau est imparable et réveille en moi ce déhanché démoniaque qui fait succomber toutes les femmes… dans mes rêves.

L’électro-pop et les choeurs féminins de Hourglass paraissent en comparaison un brin faciles par la suite et je préfère dans ce registre Passing Through qui est sublimée par les cordes finales si représentatives du son de Balthazar. Il faut reconnaître que la fin de l’album est plus classique et déclenche moins de soubresauts, les mauvaises langues y déceleront une certaine paresse en rapport avec cette créature sur la pochette. Le saxo et les cordes de Leaving Antwerp apportent cependant un supplément d’âme savoureux, Halfway n’est pas une valeur ajoutée évidente et Powerless mise sur un piano fragile qui se marie parfaitement à la douceur finale. Voilà 43 minutes qui devraient être déclarées d’utilité publique tout simplement, enjoy!

 

 

Sylphe

Review n°74: Glowing in the Dark de Django Django (2021)

Retour aux affaires blogesques aujourd’hui après deux semaines de vacances, coupé d’internet maisDjango Django pas de l’actualité musicale très riche du moment où des grands noms comme Tindersticks, Altin Gün ou Balthazar ont sorti des albums qui font chaud au coeur. Vous vous doutez bien que Django Django va venir enrichir cette belle litanie avec son quatrième album Glowing in the Dark sur le label très recommandable Because Music… Après un premier album éponyme  particulièrement enthousiasmant en 2012 dans sa volonté de proposer une pop hédoniste brisant les frontières et croisant avec succès le rock psyché et les sonorités électroniques, les Anglais de Django Django ont tranquillement tracé leur sillon au rythme d’un album tous les trois ans avec Born Under Saturn en 2015 et Marble Skies en 2018. C’est donc sans surprise, après trois nouvelles années bien longues (la dernière paraît s’écouler lentement non?) que ce Glowing in the Dark, composé dans son intégralité pendant le confinement, va venir nous apporter sa touche lumineuse. Si vous avez besoin d’un album qui vous imprime un sourire perpétuel sur le visage, cet album est fait pour vous tant il revient à  l’hédonisme des débuts!

Le morceau d’ouverture Spirals va nous offrir d’emblée 5 minutes très riches, comme la BO d’un western psychédélique. Une boucle électro qui s’accélère et fait monter une tension presque palpable, la batterie qui entre en jeu et la voix si caractéristique de Vincent Neff qui sublime un refrain pop addictif, font de ce titre une pépite qui fonctionne immédiatement. Les pisse-froid diront que la recette est un brin éculée mais elle est appliquée à la perfection! Right the Wrongs et Got Me Worried jouent ensuite la carte d’une pop solaire et sans retenue, nourrie à la fontaine du psychédélisme et lorgnant vers ses compères d’Hop Chip. J’aime bien les rythmiques uptempo mais ces deux titres restent un peu trop linéaires et classiques à mon goût pour me renverser totalement, même si le kitsch des applaudissements live sur la fin de Got Me Worried n’est pas pour me déplaire. Je me laisse plus facilement toucher par la voix mystérieuse de Charlotte Gainsbourg, leur compagne de label, sur Waking Up,qui prouve au passage que la pop lui va à merveille et la rythmique ralentie de Free from Gravity. Quelques sonorités spatiales et un refrain entêtant suffisent à mon plaisir car je suis un homme facile.

Headrush vient alors proposer un croisement original entre psychédélisme et expérimentation électronique. Une ligne de basse qui s’imprime en toi et fait vibrer ta colonne vertébrale, des choeurs un peu kitsch qui se marient à merveille avec l’instrumentation très riche, je n’arrive pas à me retirer de la tête en écoutant ce morceau que les Américains d’Animal Collective viennent de vriller et se mettent à composer de la pop accessible… Cet album regorge de vraies surprises comme ce surprenant The Ark inquiétant qui propose une revisite électro- SF (oui je trippe totalement sur ce nom) de krautrock. Bref, vous l’aurez compris, c’est joliment inclassable. Un Night of the Buffalo séduisant par son sentiment d’urgence sous-jacent et sa guitare en arrière-plan (et ce, malgré des violons improbables sur la fin qui montrent que le confinement n’a pas laissé de marbre nos amis Anglais) et la douceur de The World Will Turn où l’association voix/guitare sèche nous donne l’impression que Jean-Baptiste Soulard s’est mis à l’anglais une bonne fois pour toute nous amènent vers une fin d’album particulièrement réussie.

Kick the Devil Out tout d’abord et sa sonnette inaugurale surprenante prolonge la veine de la pop hédoniste  avant l’électro séduisante de Glowing in the Dark qui lorgne avec envie vers le dance-floor et les Anglais de Hot Chip et le bijou Hold Fast, superbe épopée électronique au pouvoir pop incontestable… La voix de Vincent Neff révèle amplement toutes ses qualités, je dois reconnaître que je suis sous le charme de ce morceau et regrette presque qu’Asking for More, morceau classique plus pop, vole à Hold Fast la place finale de cet album qui vous permettra d’aborder sereinement la dernière ligne droite de cet hiver, enjoy!

 

 

Sylphe

Review n°73 : As The Love Continues (2021) de Mogwai

TRR355_Mogwai_1500x1500Dans la short list des artistes qui ont vraiment transformé ma vie, il y en a peu dont j’attende encore la nouvelle livraison discographique avec une réelle impatience doublée d’angoisse : Mogwai en est, et nous voilà à écouter As The Love Continues, sorti il y a quelques jours, et déjà rejoué sur la platine à de nombreuses reprises, tant il offre une quintessence du groupe. Alors que d’autres acteurs essentiels de ma vie d’amateur de musiques amplifiées sortent des albums qu’on écoute distraitement, souvent parce qu’ils peinent à retrouver leur pertinence d’origine (Interpol) ou parce qu’ils ont renoncé à écrire et diffuser de nouvelles créations (The Cure, et au vu de leurs derniers albums, il est bien qu’ils continuent à n’être que la redoutable machine de live qu’ils sont devenus), les Ecossais de Mogwai n’ont cessé, depuis Young Team en 1997, de donner à nos oreilles des albums d’une qualité constante, en faisant évoluer leur post-rock baigné dans les vertiges de My Bloody Valentine vers un univers vraiment singulier où se rencontrent des murs du son, des plages ambient, des voyages électroniques, des mélodies rares et comme des guirlandes. Le tout en gardant cette « indie touch » qui ramène aux glorieuses années britanniques que furent les eighties et nineties (on entend encore dans leur son des réminiscences de Jesus and Mary Chain, leurs congénères – il faudra écrire un jour tout ce que l’Écosse a offert aux fans de rock sous toutes ses formes – par exemple ici sur Drive The Nail, et ce riff qui laboure un champ noisy de façon obsessionnelle à partir de 2’10).

L’album commence sur des notes de piano et une cymbale que le Brian Eno de Before and After Science n’auraient pas reniées, et vers 2’30 on retrouve le Mogwai downtempo qui livre des paysages où les guitares et les sons synthétiques dessinent des arcs lumineux. On est en territoire connu, avec cette densité sonore d’une pâte instrumentale malaxée et enrichie peu à peu de quelques ingrédients (des stridences distordues en fond de mix, des motifs répétitifs). On sait où l’on va, mais c’est un voyage dans lequel on s’engage avec toujours la même excitation.

Quelques secondes pour être pris au dépourvu par le beat  « dance » de Here We, Here We, Here We Go Forever, avant de ré-entendre ce traitement vocal métallique qui est devenu leur marque de fabrique : un instrument de plus, qui participe à complexifier la structure en mille-feuilles de la construction atmosphérique des morceaux.

Dès la troisième piste, une merveille, le premier single de l’album : Dry Fantasy, arpèges de synthé, rythmique en retenue, cymbales qui construisent la frustration, comme on entre dans un vestibule, avant que la caisse claire ne soit l’invitation à entrer plus loin dans un hall de reverb impressionniste. Étrangement, les titres de Mogwai, qui sont souvent choisis au hasard de la construction des albums, finissent souvent par trouver sens : ici, on est bien dans un onirisme sinon sec, du moins épuré, réconfortant, sans un seul son qui ne soit mis au service de l’évasion. Une des plus belles réussites de l’album.  

On ne redescend pas du ciel de volupté où l’on vient de monter : encore un single, Richie Sacramento est le morceau qui s’inscrit le plus dans la tradition indie, une vraie mélodie, une voix traitée à la reverb mais sans vocoder pour la dissimuler, le versant pop du groupe, qu’il n’exploite que rarement (c’est sans doute l’une des chansons les plus traditionnelles jamais chantées par le groupe depuis R U Still Into It sur le premier album, qui n’avait d’ailleurs même pas une mélodie aussi évidente). Dans un autre monde, un 45 tours parfait. Dans ce monde-ci, le morceau que l’on mettra en repeat sur nos playlists pour dévaler des rues à vélo ou pour fermer les yeux en se croyant immortel.

Il y a d’autres réussites sur As The Love Continues : ainsi, le presque Air Fuck Off Money, avec ses sons numériques veloutés, qui se métamorphosent finalement en autoroute céleste et totalement fidèle au son Mogwai, une « Milky Way Pop » qui élève le corps et l’âme, une autre forme possible de musique religieuse pour tout animiste contemporain qui sait son origine dans la poussière d’étoiles. On disait Kosmische Musik dans les seventies bercées par les expérimentateurs allemands à la Tangerine Dream ou Ash Ra Tempel,  mais ici est offerte une musique cosmique moins éthérée, moins bavarde, resserrée et qui sait ne pas perdre des yeux le but de son voyage malgré la beauté du trip.

Le groupe sait aussi revenir vers des sons plus rêches et plus bruitistes : le très bon Ceiling Granny, ici en version live depuis leur base de Glasgow, qui tourne un riff sur deux fois trois notes, libère la nuque, et ne s’éternise pas au-delà de raisonnables quatre minutes, le temps juste nécessaire  à la libération des énergies positives accumulées jusque là. La version donnée ici est plus acide, un peu moins chaleureuse que sur l’album, mais fidèle au son du groupe en concert, dont on ressort lessivé mais comblé de vibrations physiquement incomparables (n’oubliez pas de revenir en France, amis Glaswegians, vous y êtes attendus).

Si Midnight Flit et son final au faux semblant d’orchestration à cordes rappelle que Mogwai excelle dans la musique de film et de documentaire (regarder Zidane, a 21st century portrait, juste pour la bande son magnifique que le groupe a enregistrée pour l’occasion), Pat Stains qui lui succède revient aux débuts du groupe, quand la scène post-rock se nourrissait encore des innovations apportées par le Spiderland de Slint : notes de guitares détachées, qui tissent de micro-mélodies sur une rythmique pleine de décalages et de grooves en rupture, mais sans jamais basculer dans le math-rock stérile : Mogwai ne vise pas l’épate technicienne, mais l’architecture solide sur laquelle construire des façades sonores qui s’embellissent de fines couches d’or, de stuc et d’angelots baroques (guitares en multi-bande, synthétiseurs), avant de tout décaper pour revenir au bois brut.

L’album s’achève, après un Supposedly We Were Nightmares agréable mais moins marquant, par les 7 minutes et quelques de It’s What I Want To Do, Mum :  en synthèse de tout ce qui a précédé, c’est un morceau instrumental, un parti pris guère étonnant dans le contexte de ce disque, qui étend sa progression sur cet enchevêtrement de basse, de guitares claires et noisy, de contrepoint synthétique et cette batterie toujours régulière ; et l’on monte, et cela fait déjà plus de 5 minutes que c’est ainsi, et à peine au sommet on entame la fin du chemin, le même chemin mais apaisé, vers les deux accords finaux répétés, mi-arpégés, mi-grattés.

24 ans de carrière discographique, et Mogwai maîtrise pleinement son style, sans se trahir et sans lasser. Cela devrait suffire à les chérir. The Love Continues, et il n’est pas prêt de s’éteindre.

Nicolas

Review n°72: Collapsed In Sunbeams d’Arlo Parks (2021)

Voilà la belle découverte musicale qui a illuminé mes dernières semaines et m’a permis de garder leArlo Parks cap avant l’arrivée providentielle des vacances scolaires. Anaïs Oluwatoyin Estelle Marinho alias Arlo Parks vit à Londres et a vu sa carrière décoller dès le titre Cola en 2018. Ses deux EP produits par Gianluca Buccellati Super Sad Generation et Sophie ont confirmé en 2019 son potentiel et ce premier album était pour le moins attendu. On retrouve avec plaisir Gianluca Buccellati à la production, épaulé par Paul Epworth (Adele) sur les titres Too Good et Portra 400. L’album de 40 minutes s’apparente à un véritable journal intime qui relate toutes les expériences de l’adolescence en mettant l’accent sur la difficulté des relations amoureuses et l’homosexualité. La voix d’Arlo Parks paraît immédiatement familière par sa chaleur et sa douceur, m’évoquant quelquefois le grain de Skye Edwards. Ajoutons des textes ciselés, un univers musical entrelaçant la néo-soul et le trip-hop, quelques guitares volées à Thom Yorke et on obtient un superbe premier album riche de belles promesses et de beaux moments que je vous invite à découvrir.

Le morceau d’ouverture, l’éponyme Collapsed In Sunbeams (expression tirée du roman On Beauty de Zadie Smith), offre une petite minute de douceur à l’état pur où le spoken word d’Arlo Parks est humblement accompagné par une guitare sèche. On retrouve d’emblée cette volonté d’appréhender la souffrance pour s’ouvrir au monde et le savourer à sa juste mesure « We’re all learning to trust our bodies / Making peace with our own distortions / You shouldn’t be afraid to cry in front of me in moments ». L’introspection est le maître-mot de cet album et Hurt nous offre la première plongée dans l’intériorité avec un son entre Nneka et Morcheeba. Né sur les cendres du trip-hop, le refrain tente d’apporter une luminosité inespérée pour souligner la difficulté de ce Charlie à dompter sa souffrance et lâcher prise. Too Good aborde ensuite avec une pointe d’ironie le moment de la rupture dans une ambiance neo-soul qui ne demande qu’à aller jouer avec les codes du jazz. Hope et son piano jazzy vient alors traiter avec une légèreté pop en trompe l’oeil le thème de la solitude, un passage de spoken word et de belles trouvailles au niveau du texte illuminent ce morceau qui est mon préféré de l’album, « wearing suffering like a silk garment or a spot of blue ink ».

Caroline aborde ensuite le déchirement d’un couple dans une ambiance instrumentale qui m’évoque Alt-J, ce morceau démontre le potentiel incommensurable de la voix d’Arlo Parks. Un Black Dog qui traite pudiquement de la difficulté de soutenir un ami touché par la dépression, un Green Eyes biberonné au trip-hop qui souligne la difficulté d’affronter les regards lors d’une relation homosexuelle, un Just Go plus pop dans son approche avec des guitares lumineuses qui porte un regard amusé sur la volonté de l’autre de reprendre une relation après l’infidélité, les sujets abordés sont traités avec justesse et simplicité. For Violet vient alors avec son atmosphère plus sombre digne de Portishead, un relatif dépouillement et une rythmique downtempo permettent de mettre en valeur la voix d’Arlo Parks, ce titre forme un duo brillant avec Eugene dont les guitares sont estampillées Thom Yorke. Ce morceau traite avec humanité de la difficulté de voir son amie entamer une relation avec un autre homme, sur fond de jalousie et d’amour caché. Passé un Bluish traitant avec une fausse légèreté la sensation d’enfermement dans le couple, Portra 400 (nom d’un film négatif de Kodak) finit sur des notes plus électro-pop sur lesquelles le spoken word d’Arlo Parks se pose avec délectation. Pour reprendre une expression de ce titre « Making rainbows out of something painful », Arlo Parks sublime le maelstrom des émotions ressenties pendant l’adolescence pour créer un album profondément humain, marqué du sceau du talent. Il ne vous reste plus qu’à parcourir les pages de ce journal intime pour découvrir le monde d’Arlo, enjoy!

 

En cadeau, une sublime reprise de Creep de Radiohead…
Sylphe

Review n° 71 : Aurora (2021) de Marquis

Marquis-albumLe 5 février est sorti Aurora, l’album de Marquis, l’incarnation actuelle de Marquis de Sade, groupe français presque météorique du tournant 70-80s, mais dont la traîne de l’héritage est interminable, et qui a perdu son chanteur et parolier – et âme – Philippe Pascal juste avant de pouvoir mener à terme un projet discographique postérieur à leur reformation scénique de la fin des années 2010. Marquis se charge de reprendre le cours de l’histoire, mais avait-on vraiment à cœur d’écouter un album qui n’aurait dû exister qu’avec la formation originale désormais perdue pour toujours ?

Marquis a fait ça bien : les trois survivants historiques (Frank Darcel comme maître d’œuvre musical, Thierry Alexandre et Eric Morinière en section rythmique sûre et précise) ont convoqué, outre un nouveau frontman flamand (Simon Mahieu) bien plus jeune que ces maintenant sexagénaires, tout un pan de la scène musicale rennaise des eighties, parce qu’il fallait se mettre à plusieurs pour prendre la place d’un fantôme aussi imposant. Le vinyle posé, on part dans trois directions, toutes pertinentes, toutes réussies. Pas juste parce qu’elles existent et que l’on est heureux de savoir que les garçons ont su boucler le projet : les chansons tiennent la route, la production est impeccable, ancrée dans le son originel des Marquis de Sade sans jamais sonner nostalgique ou revival, c’est déjà un exploit. Et chacune des trois voies suivies se révèle pertinente et émouvante.

La première direction, c’est un son assez classique du Marquis de Sade tardif, comme sur le très “Rue de Siam“  European Psycho, et son pattern rythmique mariant une batterie qui invite presque à la danse à des guitares post punk. C’était cette direction funk (à la James Chance, avec qui il a d’ailleurs enregistré) que Frank Darcel souhaitait donner à Marquis de Sade au début des années 1980, là où Philippe Pascal était attiré par le romantisme lyrique de la new wave, dont il accoucherait avec son groupe Marc Seberg. Même ancrage dans le passé historique du groupe sur un des meilleurs morceaux de l’album, Flags Of Utopia, qui se serait parfaitement coulé dans Dantzig Twist, le premier Marquis de Sade de 1979.  

Enfin, c’est en partie vrai de Brave New World, le saxophone du compagnon marquisien Daniel Paboeuf ancrant le couplet dans le passé, alors que le refrain envoie le morceau au contraire dans une dimension bien plus actuelle (à laquelle, j’avoue, je suis moins réceptif).

C’est cela, la seconde direction, un rock plus contemporain, qui semble avoir rajeuni au contact de la relecture du post punk par la génération Interpol, qu’on devine apportée par le nouveau venu Simon Mathieu : c’est assez flagrant sur le très beau Um Immer Jung Zu Bleiben  (ironique pari pour ces plus tout jeunes hommes, mais l’album semble prouver qu’ils l’ont bellement remporté). 

Même veine pour un Zagreb très serein, qui apaise un peu un disque par ailleurs très tendu. Ici, on est sur une pop mélodique, arpèges de piano en contrepoint de la guitare, un autre beau moment, qui s’enrichit d’une saturation guitaristique de quelques secondes aux réminiscences presque frippiennes.

La troisième direction, c’est de laisser les amis rennais donner leur version de Marquis. Il y a Christian Dargelos des Nus (le Johnny Colère de Noir Désir, c’était les Nus) , pour un Holodomor qui rappelle que Marquis de Sade n’avait pas hésité à ancrer son rock dans l’histoire européenne dans sa beauté (les références à Gustav Klimt dans Conrad Veidt) et ses crimes (Nacht Und Nebel sur Rue de Siam). Ici, c’est donc la famine orchestrée par le régime stalinien en Ukraine dans les années 30 qui donne son titre au morceau, qui se veut un chant de résistance. Le morceau est réussi, mais le malaise est réel, pas sûr qu’on aura souvent envie de revivre l’expérience.

C’est qu’Aurora est un disque plein de vie, mais qui parle de la mort, et forcément aussi de celle de Philippe Pascal. C’est Étienne Daho qui se charge de chanter tout en nuance le départ de celui-ci, avant que Frank Darcel, qui compose la totalité de l’album, vienne asséner avec violence un terrible terrible « raptus », celui qui a poussé son acolyte à quitter son existence il y a plus d’un an maintenant. Je N’écrirai Plus Si Souvent est extrêmement émouvante, Daho y enveloppant la tristesse dans de pudiques euphémismes et sa voix si unique. C’est une des plus belles choses chantées par Daho ces dernières années, pendant lesquelles il n’a pourtant pas démérité.

Il y a un autre disparu, Dominic Sonic, autre figure du Rennes rock, mais qui lui a eu le temps de donner son chant à la magnifique, et fidèle, cover du Ocean velvetien, pour intégrer à cet album très breton une mer bien plus américaine. Sur la version vinyle, il faudra trouver cette reprise sur un disque 10 pouces joint au 33 tours.

Le disque s’achève sur une bulle électro-pop, instrumentale, le Voyage d’Andréa, qui laisse à qui vient d’écouter Aurora le temps de sortir de l’expérience tout en douceur. Non, il n’y aura plus jamais sur un album de Marquis (de Sade) la scansion si particulière de Philippe Pascal, et c’est tout à l’honneur de Simon Mahieu de ne jamais chercher à l’imiter. Mais il y a largement assez de beauté, d’inspiration et de bonnes chansons sur cet Aurora pour plaire autant  à celles et ceux qui n’ont pas renié ou oublié leur jeunesse marquée au fer par le groupe qu’à celles et ceux à la recherche d’une mélancolie tout européenne : outre le français et l’anglais, c’est le flamand,  l’allemand et le portugais qui jalonnent l’incontestable réussite qu’est Aurora.

Nicolas

(Une Review que l’on doit cette semaine à Nicolas, un invité qui nous emmène sur des terres musicales encore non visitées par Five-Minutes. Merci pour la contribution !)

Review n°70: Le Rayon vert de Lewis Evans (2021)

Aujourd’hui le hasard nous emmène dans la galaxie musicale de The Lanskies. Certains membres deLewis Evans ce groupe français fondé à Saint-Lô mènent en parallèle une carrière solo, nous avions déjà présenté le projet du guitariste/chanteur Florian von Künssberg sous le nom de Tropical Mannschaft avec son très bon EP To Be Continued (à relire par ici) et aujourd’hui nous allons nous intéresser à Lewis Ewans, le chanteur franco-britannique de The Lanskies avec son EP Le Rayon vert. Ce dernier n’en est pas à son coup d’essai en ayant déjà sorti deux albums solo Halfway to Paradise en 2015 et Man in a bubble en 2017. Si je vous dis qu’il a collaboré avec Tahiti Boy, Gaetan Roussel ou Keren Ann, vous devez sûrement partir avec des a priori bien positifs, et ma foi vous avez raison car cet EP, pour lequel a collaboré David Ivar du groupe Herman Dune, va brillamment confirmer tous les espoirs…

Le premier morceau Rock in the Sea nous rappelle que la Normandie n’est pas bien loin (Le Rayon vert est le nom d’un café situé à Saint-Pair-sur-Mer en Normandie) avec le bruit des vagues et des mouettes en fond. La voix chaude de Lewis Ewans qui s’avère un atout majeur de l’EP, la guitare qui accompagne en toute sobriété et les choeurs bien sentis nous offrent un très bel instant de folk intimiste qui ne tombe pas dans le piège d’une certaine monotonie. Hold On continue à tracer ce même sillon dans une production particulièrement soignée et précise, avec les cordes en fond qui enrichissent  l’univers instrumental et donnent encore plus d’émotions à l’ensemble.

Cocaine, le morceau que je préfère dans cet EP, me séduit par la voix poignante sobrement accompagnée d’une guitare sèche. Le refrain lumineux avec les choeurs donne une saveur pop assez savoureuse, le violon entre en jeu sur la deuxième partie du morceau et permet à ce titre de gagner en intensité. Ce titre justifie à lui tout seul d’aller écouter Le Rayon vertKing of the Jingle (qui vient de prendre place comme le choix de titre le plus original de ce début d’année) clot l’EP sur une atmosphère plus légère et plus pop. Le refrain ensoleillé n’est pas sans rappeler l’univers de Tahiti Boy qu’il me tarde d’aller réécouter au passage, après avoir jeté une oreille attentive aux deux premiers albums de Lewis Evans que je connais malheureusement pas. Si, tout comme moi, vous ressentez ce Rayon vert comme une très belle porte d’entrée pour découvrir Lewis Evans, votre journée au demeurant embellie par cette neige si poétique n’en deviendra que plus mémorable, enjoy!

Sylphe

Review n°69: Vertigo Days de The Notwist (2021)

Décidément ce début d’année musicale 2021 est particulièrement excitant! L’année dernière, lesThe Notwist 2 Allemands de The Notwist sortaient un EP Ship aussi beau que frustrant (comment est-il possible de tenir psychologiquement en n’écoutant que 3 titres?) dont nous vous avions à l’époque parlé par ici. Cet EP nous avait cependant mis du baume au coeur car il nous annonçait à coup sûr l’arrivée d’un onzième album studio pour illuminer notre début d’année 2021. Et voilà qui est chose faite avec ce Vertigo Days qui n’a pas fini de faire tourner la tête et de prendre rendez-vous avec les tops de fin d’année. Pour ce premier album signé sur le label berlinois Morr Music, les frères Markus et Micha Acher montrent qu’ils ont pleinement digéré le départ en 2015 du claviériste Martin Greschmann, l’homme qui, par son arrivée en 1997, avait insufflé un nouveau souffle électronique au groupe après trois albums sacrément énervés. On connaît tous le résultat et on est en droit de penser que tout mélomane qui se respecte frissonne en entendant parler de Shrink ( 1998), Neon Golden (2002) ou encore The Devil, You + Me (2008). Le dernier album studio Superheroes, Ghostvillains + Stuff en 2016 avait démontré que les Allemands avaient encore beaucoup à partager et ce Vertigo Days met brillamment fin à ce faux suspense: les frères Archer ont encore l’intention de sublimer nos années à venir.

Après la minute d’ouverture angoissante d’Al Norte avec ses drums et cette voix d’outre-tombe inquiétante, parfaitement en adéquation avec la pochette de l’album (qui au passage m’évoque la pochette de Both Ways Open Jaws de The Do, mais bon cette information est franchement dispensable…), Into Love / Stars nous ramène d’emblée en des contrées familières. Quelques notes de piano, des synthés dans la distorsion sonore, la douceur mélancolique imitable de la voix de Markus Acher, le sublime est à portée de main même si The Notwist aime à nous surprendre avec une deuxième partie du morceau laissant les machines prendre subtilement le pouvoir. La construction de ce morceau révèle toute la créativité du groupe… Exit Strategy To Myself se rappelle ensuite aux bons souvenirs des premiers albums, les machines et les guitares nous proposent un post-rock sépulcral qui saura satisfaire tous les fans de Mogwai et Archive. Passée cette sublime parenthèse d’une grande intensité, on retrouve la mélancolie pop de Where You Find Me dans la droite lignée du début d’Into Love / Stars, ce bijou d’émotion n’est pas sans rappeler les productions du side-project Lali Puna.

On retrouve ensuite l’électro hypnotisante de Ship, morceau central du dernier EP, porté par la litanie du chant de Saya (issue du duo japonais Tenniscoats) et une fausse impression de destructuration perpétuelle. Ce titre amène sur un plateau d’argent la pépite Loose Ends (déjà présente sur l’EP Ship) qui résume à elle seule la puissance émotionnelle de cette électronica mélancolique propre à The Notwist, on a envie de fermer les yeux et de se laisser guider par Markus Acher dans cette parenthèse enchantée… La guitare finale apporte ce supplément d’âme et refuse une linéarité trop prévisible. Les morceaux s’enchaînent avec brio: l’exploration free-jazz d’Into The Ice Age sublimée par Angel Bat Dawid et évoquant le travail de Radiohead, le groove fantomatique de Oh Sweet Fire porté par la voix trip-hop de Ben LaMar Gay, l’intermède candide de Ghost ou encore la pop plus classique de Sans Soleil.

La fin de l’album nous apporte encore de très beaux moments avec la pop mélancolique de Night’s Too Dark qui m’évoque le premier album Happiness de Sébastien Schuller, l’univers plus électronique de Al Sur où la voix modifiée de Juana Molina fait mouche ou encore le bijou de douceur final Into Love Again avec Zayaendo en featuring qui nous rappelle que la musique des Allemands de The Notwist reste un refuge dans lequel il fait bon se ressourcer. Cet album prend une place de choix au milieu d’une discographie d’une grande richesse, et vous quelle place allez-vous lui donner? Bonne écoute à tous, enjoy!

Sylphe