Review n°49: Le Silence et l’eau de Jean-Baptiste Soulard (2020)

Voilà une bien belle découverte que j’avais précieusement mise de côté afin de prendre Soulardle temps d’en parler le plus justement possible et qui collera à merveille avec le climat actuel, à travers ce besoin de se recueillir humblement face à la nature si belle… Vous connaissez peut-être Jean-Baptiste Soulard comme le cofondateur de Palatine ou en tant que guitariste de Roni Alter mais de mon côté ce premier opus est une première rencontre, de celles qui marquent…

Cet album dans l’humilité de ses 30 minutes s’est créé autour du roman de Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie où le narrateur ressentait le besoin de fuir la société pour aller vivre dans une isba, au fin fond de la Sibérie. Les titres de nombreuses chansons sont des références directes à ce livre et on retrouvera encore plus explicitement dans Asile le comédien Raphaël Personnaz nous lire au coin du feu un extrait de ce superbe roman… Cet album est une véritable parenthèse enchantée, un recueillement subtil qui laisse place à une folk intelligente dont les références vont évidemment de Sufjan Stevens ou la BO d’Into The Wild par Eddie Vedder jusqu’à la grâce plus pop des Canadiens de Malajube.  Allez, on prend son sac à dos, son petit livre sur les plantes comestibles pour éviter une fin tragique et on part pour la Sibérie…

Le morceau d’ouverture Sois le dernier met en avant la douceur du duo formé avec Bessa, les voix sont sobrement accompagnées d’une guitare dans un climat intime et reposant. Bessa prolonge sa collaboration avec le très bon Grand Baïkal où les violons viennent faire une première apparition remarquée, des violons qui s’avèreront d’une justesse imparable pendant tout l’opus… Le morceau vient nous rappeler discrètement Malajube, époque Labyrinthes. Et que dire du bijou Isba? Je ne me suis pas encore remis de l’intensité émotionnelle du chant de Blick Bassy qui éclaire toute la fin du morceau, une intensité qui vous évoquera incontestablement Benjamin Clementine.

L’album est d’une très grande richesse et se permet de parcourir les plaines de la pop avec Omble Chevalier, sublimé par la voix de JP Nataf et ces cuivres qui viennent se marier avec les cordes à merveille. On retrouvera cette accointance pop dans Les vents contraires où la chanteuse Luciole apporte avec délices son timbre cristallin sur une rythmique uptempo. La douceur est omniprésente sur toute la fin de l’opus entre le chant inspiré de Fer rouge qui démontre la qualité du chant de Jean-Baptiste Soulard, l’intermède (pour une fois réussi!) au piano Débâcle, le duo avec Jacinthe sur le poétique Leur peau ou encore le beau titre final Respirer avec la belle voix féminine d’Achille. On notera la qualité de tous les invités venus apporter leur pierre à cet édifice de douceur salvatrice.

Vous avez besoin d’un petit cocon de 30 minutes pour vous ressourcer, Le Silence et l’eau vous attend désormais, enjoy!

Sylphe

Review n°48: Suddenly de Caribou (2020)

Dans la série « La musique aide à lutter contre le Coronavirus », l’acte II va nous permettreCaribou de découvrir ensemble le nouvel album Suddenly de Caribou qui s’impose pour moi comme le plus bel opus de 2020 tout simplement. Le dire est une chose, tenter de vous le prouver en est une autre, alors je vous propose de me suivre…

Dan Snaith est un artiste pour qui j’ai une véritable affection depuis de très nombreuses années. Après des débuts sous le nom de Manitoba, il oeuvre sous le pseudo de Caribou depuis son album The Milk of Human Kindness en 2005 et sa discographie reste illuminée par un Swimm en 2010, que je chroniquais dans une autre vie par ici et qui reste pour moi un de mes 20 meilleurs albums de tous les temps, et un très bon Our Love en 2014. On peut aussi noter un side-project house plus tourné vers les dance-floor Daphni qui nous donne des nouvelles régulièrement depuis le premier opus Jiaolong en 2012, en particulier avec le très bon EP Sizzling l’année dernière. Vous l’aurez très facilement compris, je pars avec des a priori très positifs au moment d’appuyer sur le bouton play de ce nouvel opus (#expressiondevieuxquineveutplusriendire)…

Le morceau d’ouverture Sister propose d’emblée une électro contemplative assez intimiste avec ses synthés à la Boards of Canada et la douceur de la voix de Dan Snaith, qui s’affirme véritablement au chant dans cet opus. Une porte d’entrée toute en sobriété qui va vite être renversée par la pépite gargantuesque You and I qui est parcourue par un vent de folie euphorisant. Vouloir résumer la structure de ce titre relèverait du défi, on enchaîne les ruptures, on fait copuler les synthés avec les guitares, du refrain au vocoder vient contrebalancer la voix centrale… tout est jouissif et d’une intensité mélodique hallucinante, révélant les possibilités électro-pop insoupçonnées de Caribou. Les boucles au piano répétitives de Sunny’s Time viennent ralentir la fréquence cardiaque dans un univers évoquant un autre orfèvre des machines Baths avant qu’un phrasé hip-hop étonnant à la Young Fathers vienne nous percuter frontalement. Les codes sont manipulés avec délices… Vous allez vite comprendre qu’il faut saisir ce Suddenly comme une véritable mixtape. On enchaîne ainsi un New Jade, électro-pop lumineuse qui croise la beauté éthérée d’un Four Tet au pouvoir mélodique inhérent à Hot Chip (la comparaison peut sembler surprenante mais j’ai vraiment cette impression…), et un improbable Home, joyau disco-funk sensuel au refrain addictif…

Les propositions musicales sont d’une très grande variété mais paradoxalement cet album garde une belle homogénéité. Un Lime en slow-funk où j’ai l’impression que Devendra Banhart vient de découvrir les machines, un Never Come Back qui rappelle par ses boucles répétitives et sa rythmique house que Daphni n’est jamais loin, un intermède Filtered Grand Piano qui confirme l’inutilité des intermèdes (#mamarottedumoment), un Like I Loved You d’une belle intensité pop où Dan Snaith se prendrait presque pour James Blake… Ce n’est finalement pas ces possibilités pop que je recherche chez Caribou mais il faut reconnaître que ce potentiel est une bien belle découverte.

Exceptée la nouvelle bombinette house Ravi dans la droite lignée de Never Come Back, la fin de l’album est plus douce et intimiste, refermant subtilement la boucle entamée par Sister. Magpie et sa douceur d’orfèvre ainsi que la folktronica du morceau final Cloud Song devraient finir de faire succomber les derniers récalcitrants, s’il en existe encore… Ce Suddenly est assez incontestablement un album brillant que je vous conseille d’écouter et réécouter en cette période chaotique, c’est un remède à toutes les angoisses, enjoy!

Sylphe

Review n°47: 33 000 FT. de Kazy Lambist (2018)

J’étais parti pour vous parler du dernier EP Sky Kiss de Kazy Lambist qui me séduit Kazy Lambisttotalement avec ses quatre titres bien sentis et puis j’ai été vaincu par la curiosité en écoutant le premier opus 33 000 FT. sorti en 2018… Derrière ce pseudo surprenant qui fait allusion à un alcool canadien se cache un petit français originaire de Montpellier, Arthur Dubreucq, qui avait remporté en 2015 le prix du public des Inrocks Lab et a pris tout son temps avant de nous proposer ce 33 000 FT. dont le titre évoque clairement son autre passion, l’aviation.

Définir le son de cet album est assez simple ma foi et c’est fort agréable de ne pas toujours avoir à se creuser la tête. Pour moi on est dans la famille large des Thylacine – Fakear- Petit Biscuit – Les Gordon, Kazy Lambist proposant une chill pop savoureuse nichée dans son cocon électronique et s’appuyant sur une voix de tête riche de promesses (j’ai souvent pensé au chanteur de Wild Beasts, ce qui n’est pas un mince compliment…).

L’album s’ouvre tout en douceur avec Glasses en featuring sur le titre Love Song qui séduit par sa basse funky (#bassealaMetronomy) et une voix résolument pop. Annecy prolonge cette atmosphère d’une grande coolitude en ouvrant sur des cris d’enfants à la Bibio, la mélodie suave ne tombe pas dans la monotonie et le rythme est assez plaisant. C’est véritablement Do You qui permet de percevoir l’éventail complet des possibilités de Kazy Lambist avec cette alliance parfaite entre une mélopée électronique imparable et la superbe voix de tête, le titre est très subtil dans son approche. Passé un interlude de 20 secondes dispensable comme les deux autres présents (je cherche encore l’intérêt des interludes en général…), Away reste dans la lignée de Do You avec son chant plus mélancolique et une rythmique plus downtempo qui contraste avec l’univers schizophrène de No Face. J’aime beaucoup la structure de ce dernier: on part sur une mélodie posée au piano qui laisse rapidement sa place à une atmosphère dansante et volontiers disco, l’esprit de Wild Beasts a veillé sur ce morceau…

La suite de l’album garde ce même niveau de production avec d’un côté des titres plus house comme le dansant Orion  (dont la rythmique me fait penser à Thylacine mais bon je le vois partout actuellement…#Thylacineaddicted) ou la belle montée de l’électro suave de Shutdown et de l’autre la chill pop aérienne, un brin moins originale mais tout de même séduisante, avec des titres comme The Essential ou le plein de classe Lights on Water Kazy Lambist se mue en un James Blake à la française. Deux cerises sur le gâteau pour clore l’album nous attendent: mon titre préféré, le bijou Once in a Lifetime et sa mélopée électronique obsédante, et la douceur pop de Rollercoaster. Envie de chiller auprès du feu? Tu sais ce qu’il te reste à écouter désormais, enjoy!

Sylphe

Review n°46: InBach d’Arandel (2020)

S’attaquer au XXIème siècle au « père de la musique » Jean-Sébastien Bach n’est pas choseArandel aisée, réussir à lui insuffler un souffle électronique vivifiant relève de la prouesse artistique. En 1968, Wendy Carlos avait déjà marqué les esprits avec son Switched-On Bach où elle jouait des titres de Bach avec le cultissime synthétiseur Moog. Le dernier croisement judicieux -pour moi- des musiques classique et électronique remonte à Aufgang avec en point d’orgue l’excellent album éponyme en 2009. Arandel, collectif anonyme ayant il y a peu levé son anonymat sur un certain Sylvain, propose depuis son concept album de 2010 In D (en hommage au In C de Terry Riley) une musique électronique racée faisant la part belle à une alliance subtile entre instruments électroniques et acoustiques. Je vous invite aussi à aller écouter les albums Solarispellis, Umbrapellis, Extrapellis (#titresmagnifiques) et Aleae qui démontrent toute la puissance mélancolique dégagée par la musique d’Arandel

Pour revenir à l’album du jour, Arandel qui a su s’entourer de nombreux artistes référencés dans leur domaine a réussi le tour de force de créer un superbe album électronique qui reste fidèle au son de Bach tout en lui apportant un souffle aussi novateur que respectueux du maestro. Je vous propose de me suivre pour une humble visite dans un univers brillant par sa précision de métronome.

Le morceau d’ouverture All Men Must Die (en référence au choral Alle Menschen müssen sterben de Bach) est une relecture ambient où les synthés spatiaux enveloppent avec douceur deux voix robotisées psalmodiant en allemand, avec le violoncelle en fond de Gaspar Claus. Cette ouverture assez mystérieuse laisse alors sa place au Prelude No.2 in C Minor qui s’impose comme le premier temps fort de l’album avec une palette de sons électroniques aériens qui ne sont pas sans rappeler l’univers de l’orfèvre électronique Four Tet et le chant de Petra Haden qui monte sans cesse au milieu des choeurs dans une rythmique uptempo savoureuse. Bodyline qui invite Ben Shemie, le chanteur de Suuns, ralentit ensuite le rythme cardiaque dans une alliance subtile entre le vocoder et le piano. Le morceau se développe langoureusement et m’évoque l’univers de Son Lux.

Passacaglia (la passacaille en français) et son ostinato répétitif marie ensuite parfaitement la musique de Bach aux sonorités électroniques pour un résultat plein de modernité et invitant au réveil des corps. L’intermède aquatique de Invention 2 nous amène avec douceur vers le brillant Bluette où le chant mélancolique de Barbara Carlotti démontre la puissance de la chanson à textes inhérente à Bach. La poésie se prolonge avec Aux vaisseaux et la voix d’Emmanuelle Parrenin qui se pose avec délices sur une musique électronique primesautière digne de Thylacine.

La deuxième partie de l’album recèle de pépites elle aussi avec un Hysope résolument tourné vers les dance-floors, un Homage To JS Bach qui s’apparente à une belle fresque épique qui voit les machines prendre inlassablement le pouvoir pour un résultat très intense, un Sonatina plein de grâce et sublimé par le piano à quatre mains de Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia, un Ces mains-là qui me touche tout particulièrement tant le timbre rocailleux de Areski Belkacem est émouvant et colle parfaitement à la musique de Bach et un Conclusio où le Cristal Baschet de Thomas Bloch résonne merveilleusement bien dans une église. Les dernières notes reviendront bien sûr à Bach après quelques minutes de silence où la douce voix d’une enfant vient se poser avec poésie sur le célébrissime Adagio BWV 564.

Incontestablement, Arandel prouve avec ce très bel hommage à Jean-Sébastien Bach que ce dernier n’est pas figé dans la glace (#desolejenaipaspuresister) et qu’il ne demande qu’à vivre intensément à travers la musique électronique du XXIème siècle, enjoy!

Sylphe

Review n°45: There Is No Year d’Algiers (2020)

Il y a deux semaines, je vous parlais de ma première pépite de l’année 2020 avec WeAlgiers Can’t Be Found d’Algiers (voir ici ) et je pressentais déjà que l’album mériterait amplement une chronique. Ce troisième opus, avec le duo Randall Dunn et Ben Greenberg à la production, confirme la tendance perçue lors du deuxième album The Underside of Power d’un son encore plus frontal et faisant la part belle aux percussions, ce qui n’est pas sans lien avec l’arrivée dans le groupe de l’ancien batteur de Bloc Party, Matt Tong.

Reprenant le titre d’un roman de Blake Butler publié en 2011, There Is No Year est un mélange subtil d’influences (soul, punk et rock) porté par le charisme de Franklin James Fisher. Le morceau éponyme ouvre l’album de manière plus que directe avec un sentiment d’urgence qui transpire par tous les pores à travers le chant engagé et la rythmique sombre aussi uptempo qu’étouffante. Dispossession reste ensuite dans la même atmosphère avec une rythmique moins intense mais des choeurs particulièrement oppressants. Les titres s’enchaînent et fonctionnent bien, la litanie électrique de Hour Of The Furnaces (en référence à un documentaire de Fernando Solanas sur l’Amérique du Sud en 1968, L’Heure des brasiers), la soul très Massive Attack de Losing Is Ours ou encore Unoccupied qui flirte cependant un peu trop avec les plaines plus lumineuses de la pop-rock.

Chaka vient ensuite nous surprendre avec toutes ses sonorités électroniques pour un résultat qui me laisse encore dans le doute, doute totalement absent à l’écoute de l’excellent Wait For The Sound dont j’aime l’ambiance dépouillée et la rythmique lente. Un Repeating Night qui s’est quelque peu perdu dans la reverb, le bijou We Can’t Be Found dont on a déjà parlé et un contraste final saisissant entre la belle intensité de Nothing Bloomed et le punk presque anachronique de Void démontrent la belle richesse de ce très bon There Is No Year, enjoy!

Sylphe

Review n°44: Seeking Thrills de Georgia (2020)

Ce début d’année et cette première chronique d’un album estampillé 2020 seront placésGeorgia sous le signe de la sueur et des souffles haletants du dance-floor avec le deuxième opus de Georgia Rose Harriet Barnes alias Georgia (on valide le pseudo qui nous fera gagner du temps, #paresse), intitulé Seeking Thrills qu’on pourra traduire par « en quête de sensations fortes ». Je suis d’une innocence sans limite, tel une vaste plaine enneigée sur laquelle les hommes n’ont pas encore posé le pied, et ne connais pas le premier album Georgia sorti en 2015. J’ai juste lu qu’on avait eu la tendance à la reprocher de M.I.A., on avisera si cette comparaison tient encore la route pour ce deuxième album qui nous offre 54 minutes denses, un peu inégales quelquefois il faut bien le reconnaître, mais globalement sacrément séduisantes. Allez, on enfile son body à paillettes, on sort sa boule à facettes et on vient danser pour éliminer les souvenirs tenaces des fêtes de fin d’année…

C’est bille en tête que l’on rentre dans cet album qui va nous offrir 4 premiers titres résolument tournés vers le dance-floor. Certes, certains avanceront que cette électro/dance est un brin putassière mais elle fonctionne à merveille. Du coup, on bougera son corps sans aucune retenue sur la dance très groovy de Started Out où les synthés sentent bon les eighties (finalement pas une mauvaise idée d’avoir ressorti le body à paillettes), sur la brillante électro dance de About Work The Dancefloor qui est pour moi le meilleur titre de l’album dans ce registre frontal, sur un Never Let You Go taillé pour les radios qui fait souffler les vents sensuels de l’électro uptempo et de la pop et sur 24 Hours où les lumières se tamisent pour un résultat plus sombre et plus en contrastes. Voilà en tout cas un quatuor qui te fait cracher tes poumons et te rappelle l’existence de muscles inusités depuis trop longtemps (bon j’en rajoute un max et ne doutez pas de la condition physique hors-pair de votre serviteur…)

Mellow avec la rappeuse Shygirl en featuring vient alors abruptement briser la spirale dansante et euphorisante, l’univers est plus urbain et plus sombre, la rythmique dépouillée et anxyogène. Le morceau est très froid et peut rappeler The Knive, il a le mérite de nous rappeler que ce Seeking Thrills ne sera pas taillé d’un bloc et s’avèrera plus subtil qu’il n’en a l’air pendant les premières écoutes. Le voyage musical se poursuit avec le classique Till I Own It beaucoup plus linéaire dans sa structure et démontrant le potentiel pop de la voix de Georgia, en toute franchise ce n’est pas foncièrement ce qui me séduit le plus dans cet album. I Can’t Wait reste dans la même veine au niveau de la voix mais m’intéresse davantage par ses nombreuses ruptures de rythme mais c’est bien Feel It qui va véritablement relancer l’album, comme s’il avait fallu trois titres pour se remettre de la déflagration des quatre morceaux liminaires.

Ce Feel It nous oppresse d’emblée avec ses sonorités bruitistes et sa rythmique dubstep, le résultat est très intelligent et me rappelle Crystal Castles (les fous furieux des sons 8 bits) ou le dernier album de 2019 chroniqué, Brutal de Camilla Sparkss. Nouveau grand écart artistique avec Ultimate Sailor, un de mes morceaux préférés… Imaginez la douceur électronique des grands espaces de Boards of Canada sur laquelle viendrait se poser un chant contemplatif d’une grande émotion qui, de manière assez surprenante car la comparaison paraît à première vue déplacée, me rappelle Jonsi… Séduisant… Nouvelle petite parenthèse qui me laisse de marbre avec le hip-hop de Ray Guns (elle se situe là la tendance à rapprocher Georgia de M.I.A.) et l’électro/house de The Thrill avec Maurice qui pousse le bouchon un peu trop loin (#lesravagesdelapublicité).

Heureusement il nous reste un dernier moment de magie pure avec le brillant Honey Dripping Sky. On danse langoureusement en se tartinant le corps de miel dans une ambiance trip-hop où j’ai l’impression d’écouter Lamb avant que le refrain plein d’émotions et de réverb n’évoque une des chouchous officielles du blog Jeanne Added (ressemblance soulignée par ma fille de 5 ans, ouf j’ai réussi quelque chose…). Georgia ne résiste ensuite pas à la tentation de nous proposer une version alternative de Never Let You Go et deux autres versions de About Work The Dancefloor et 24 Hours. Pas forcément inintéressant mais pas non plus totalement nécessaire, bref l’essentiel se trouvait bien avant avec un album séduisant, entre pépites pour faire fumer la piste et morceaux plus subtils pleins de belles promesses. J’attends déjà avec impatience le prochain opus qui, je l’espère, continuera à approfondir ces deux tendances, enjoy!

Sylphe

Review n°43 : Débranché (2020) de Noir Désir

NDVoilà une galette qu’on n’attendait pas et qui tombera dans les bacs dès demain 24 janvier. Annoncé il y a à peine quelques jours, Débranché est l’inespéré live unplugged de Noir Désir. Coup de bol, j’ai reçu l’opus dès ce matin, je m’y suis plongé avec une certaine excitation et une triple interrogation : peut-on encore écouter Noir Désir en 2020 ? Que contient cet album ? Et surtout est-il bon et présente-t-il un quelconque intérêt ?

Peut-on encore écouter Noir Désir aujourd’hui ? Simple question prétexte pour lancer cette review, car je n’en ai en fait pas grand chose à foutre, et parce que je n’ai jamais arrêté d’écouter Noir Désir. C’est le groupe français phare de mes années ados-lycée-fac, et une des formations rock qui a gravé dans le marbre plusieurs souvenirs musicaux (et autres) inaltérables. En 6 albums studios et 2 lives, des prestations scéniques incandescentes et une parole poétique et politique, ces garçons-là m’ont emmené très loin et leurs disques sont rangés chez moi en bonne place et tournent encore régulièrement sur la platine.

Deux lives, qui deviennent trois aujourd’hui (enfin demain ^^) avec ce Débranché. Petit aperçu de l’objet avant la découverte sonore. Première chose qui saute aux yeux : le double vinyle est d’une sobriété absolue. Précisons d’ailleurs que cet album ne sortira que sur ce support et nullement en CD. Sobriété absolue donc, en associant une pochette gatefold blanche bardée de néons blancs et deux galettes noires, sauf à se procurer l’édition limitée vinyle blanc de chez Vinylcollector. Je préfère largement l’édition classique, comme une sorte de ying et yang testamentaire. Aucune illustration, aucune photo d’aucun membre du groupe. Objet sobre et épuré on vous a dit. Un habillage discret et bienvenu, pour se concentrer sur le contenu.

Que contient ce Débranché ? Onze titres, sur deux galettes. La première regroupe 7 titres issus d’une session radio à Milan en 2002, au cœur de la tournée Des visages, des figures. La seconde galette ne contient que 4 titres, et tourne pour l’occasion en 45 tours. Quatre morceaux interprétés en 1997 à Buenos Aires pour l’émission TV Much Electric, cette fois pendant la tournée 666.667 Club. Drôle de paradoxe d’ailleurs que de réarranger des morceaux en acoustique pour une émission qui s’appelle Much Electric ! Si je connaissais (comme beaucoup de fans je pense) la session Buenos Aires, je n’avais en revanche jamais entendu la session milanaise. Alors, c’est bien ou on passe notre chemin ?

Côté Milan 2002, j’avoue que c’est du très lourd. Le groupe revisite 7 titres en couvrant la quasi-totalité de ses opus. Ouverture des hostilités avec Si rien ne bouge, un de mes titres préférés notamment à cause de ces paroles qui comptent énormément pour moi : « Mon petit feu / J’t’embrasse sur les yeux / Je quitte l’enveloppe / J’t’aime plus qu’un peu ». La revisite est intimiste, mais ne tranche pas réellement avec l’original, déjà contenue. Même sensation avec Le vent nous portera, déjà très acoustique au départ. Ces deux premiers titres n’en sont pas moins efficaces. La première grosse relecture vient avec L’homme pressé, qui fut un brûlot chargé de rythmes électros et guitares. Cette version acoustique lui donne une puissance plus âpre et plus sèche, et met en valeur le texte et l’énergie qu’il contient.

On retourne la galette pour une face B incroyable qui s’ouvre avec Des visages des figures, sans doute un autre de mes titres préférés du groupe. Pour sa construction musicale déconstruite, et là encore pour ces mots répétés en boucle : « J’ai douté des détails / Jamais du don des nues ». Putain ce que j’ai pu faire tourner ce morceau jusqu’à l’ivresse. On enchaîne sur Les écorchés, sorte de carte d’identité du groupe reprise dans une version rageuse et débridée, péchue à souhait, avant de se diriger vers la conclusion du set. A l’envers, à l’endroit rapporte un peu de calme, malgré une colère qui reste très à fleur de peau. Fermeture du show avec Song for JLP dans une interprétation des plus désespérée et crépusculaire, mais magnifique, que j’ai pu entendre.

La partie Milan 2002 est éblouissante de maîtrise tout autant qu’émouvante (on y reviendra), et se livre dans une captation sonore de toute beauté. Le son est propre, équilibré et met en valeur les choix acoustiques du groupe. Une qualité sonore qui tranche avec celle du Buenos Aires 1997 : le son est bien plus lointain, moins plein. Il est loin d’exploiter la palette graves-aigus. Pour dire les choses clairement, ça crachote parfois et ça ressemble beaucoup aux enregistrements qu’on connaissait déjà de cette session. Cette seconde galette a plutôt valeur de pièce rare enfin officialisée et de témoignage historique pour le groupe.

En 1997, la tournée 666.667 Club bat son plein, sur la base de l’album éponyme. C’est le 5e du groupe, et aussi le successeur de Tostaky. Deux opus qui font la part belle à l’électricité (à tout les sens du terme), aux guitares en avant, aux sons qui décollent les tympans. Noir Désir est alors la pièce maîtresse et la clé de voûte d’un rock français qui n’hésite pas à faire du gros son. Comme un pied de nez, le groupe réarrange quelques titres en acoustique : on débranche tout et on reprend, histoire de montrer qu’on sait faire aussi plus calme. La captation Buenos Aires regroupe ainsi Un jour en France, Fin de siècle, Song for JLP et Back to you. Même si, on l’a dit, la qualité sonore est moyennement au rendez-vous, cet enregistrement permet de mesurer la capacité musicale du groupe et sa faculté à se revisiter. C’est d’ailleurs quelques mois plus tard que se construira l’inventif album de remix One Trip/One Noise (1998).

Il est temps de répondre à la troisième double question : cet album est-il bon ? Oui. Je ne reviens pas sur la qualité et la revisite des morceaux. Si on excepte la qualité sonore moindre de la partie Buenos Aires, toutes les versions proposées sont de haute qualité musicale pour une double raison : le matériau de base (Noir Désir c’est du putain de son et des textes de ouf) et le talent des musicos qui se réinventent en débranchant le bouzin. J’avoue avoir même eu l’impression d’entendre un inédit en arrivant sur L’homme pressé ou Des visages des figures.

Cet album présente-t-il un quelconque intérêt ? Oh que oui. Au-delà de l’objet que tout fan de Noir Désir et de rock glissera dans sa discothèque, Débranché est une sorte de machine à voyager dans le temps. Bien plus qu’une madeleine de Proust, ce disque (un peu surprise rappelons-le) ramène d’entre les morts un groupe débranché depuis bien longtemps. On notera au passage l’ironie de clore sur Back to you, alors qu’il n’y a aucun retour possible. Débranché ressuscite aussi une époque. Où l’on mélangeait insouciance, engagements politiques et sociétaux, refus des idées nauséabondes, soirées interminables et nuits blanches à refaire le monde en éclusant des bières jusqu’au matin. Où on s’imaginait finir un jour rock star ou poète, ou les deux. Où on se croyait immortels, tout comme les gens qu’on aime, tout comme nos illusions. Où on était capables de tout envoyer chier pour supporter la vie. Tout ça à la fois, et bien plus.

Ce temps-là est révolu. Il a disparu avec Noir Désir et tant d’autres choses fondatrices. Alors retrouver tout ça au détour de 4 faces de vinyles, ça a un côté particulièrement émouvant. De cette époque, on avait bien gardé de doux souvenirs et aussi pas mal d’écorchures, jamais réellement cicatrisées. Réentendre les musicos du groupe dans une configuration inédite, c’est se souvenir. Réentendre cette voix chargée de mille colères et de poésie, cette voix qui était un peu la nôtre, expulser une énergie qui nous a tant nourris, c’est un peu comme tomber par hasard, au coin d’une rue, sur l’autre que l’on sait parti(e) et/ou disparu(e) à jamais. C’est un peu comme la possibilité de réentendre la tienne de voix, au bout du téléphone, pour dire qu’on pourrait, au minimum, prendre le temps de se revoir avant que cette putain de vie ne s’achève. Ça n’arrivera vraisemblablement pas, et pourtant c’est un espoir qui ne s’éteint pas, malgré la conscience et la réalité des choses. C’est un rêve écorché. Une douce illusion. Une sorte d’intense et noir désir. Back to you.

Raf Against The Machine