Review n°27: LP5 d’Apparat (2019)

Sascha Ring, alias Moderat, n’a pas, à mon humble avis, la carrière solo qu’il mériteApparat amplement… Cet explorateur électronique qui a oeuvré sur les terres de l’IDM et de l’ambient est souvent résumé à un titre (sublime au passage) Goodbye avec la chanteuse Anja Pschalg de Soap&Skin et à sa participation judicieuse au groupe Moderat avec Gernot Bronsert et Sebastian Szary de Modeselektor. Ce n’est malheureusement pas ce nouvel album, 8 ans après The Devil’s Walk et 6 ans après un projet pour l’adaptation au théâtre de Guerre et Paix (c’est l’histoire de la guerre et de la paix… #inconnusforever), qui devrait lui permettre une reconnaissance du grand public. En effet, à une époque où le besoin d’expliciter perpétuellement les choses prédomine, l’art de la suggestion impressionniste d’Apparat détone, et ce pour mon plus grand plaisir. Je vous propose en toute humilité de prendre le pouls de ce LP5 dont l’atmosphère est très difficile à retranscrire par les mots…

L’introduction VOI_DO nous propose d’emblée une ambiance atmosphérique tout en délicatesse, les sons paraissent disséminés avec parcimonie pour accompagner la voix de falsetto de Sascha Ring qui désormais chante sur la plupart de ses morceaux. Sur cet album, j’ai souvent l’impression d’un chant a capella tant les instruments savent se mettre en retrait. Cette ouverture est à l’image d’un album qui prône une intériorité intemporelle. DAWAN, malgré un beat de fond instaurant une rythmique techno plus affirmée, reste finalement dans la même dynamique avec le couple synthés cotonneux et voix de Sascha Ring. La montée de LAMINAR FLOW est tout en contrôle et démontre la volonté de résister à la tentation de l’extériorisation excessive, telle une frustration excitante (#amourducuir). HEROIST va ensuite nous rappeler à quel point la pop et l’électro se marient à merveille, l’univers évoque les albums solo de Thom Yorke pour un résultat extrêmement séduisant où la voix de Sascha Ring démontre de vrais progrès.

Passé l’intermède MEANS OF ENTRY, BRANDENBOURG instaure un sentiment d’inquiétude avec cette voix modifiée qui n’est pas sans nous ramener sur les landes nordiques dépouillées de The Knive ou Fever Ray avant que les cordes ne viennent adoucir le titre. Les cordes empreintes d’urgence de CARONTE viennent alors totalement me désarmer, tant elles tranchent avec la sérénité de la voix pour un résultat sublime de grâce et très subtil dans sa structure. L’ambient et dépouillé EQ_BREAK nous prépare pour le brillant duo final qui révèle toute la dichotomie d’Apparat: d’un côté l’aspect éthéré du piano-voix de OUTLIER et de l’autre le brillant IN GRAVITAS qui brille par sa fin uptempo qui libère le démon de la danse (#morceaucachédeCaribou?). Un feu d’artifice final qui met encore plus en valeur la force de l’intériorité qui a habité tout cet album dont la richesse ne cesse d’augmenter au fil des écoutes… Je ne peux que vous suggérer d’aller désormais l’écouter…

Sylphe

Review n°26 : Deal with it (2019) de Paillette

Elle s’appelle Marie Robert, mais aussi Paillette. Cette jeune auteure-compositrice lyonnaise a livré en février dernier son deuxième EP Deal with it, empli de bonnes ondes et de frissons. Un 5 titres découvert au (heureux) hasard des réseaux sociaux, qui fait du bien aux oreilles et au corps. Comme un plaisir ne vient pas seul, nous avons eu la chance d’être en contact avec Paillette durant la préparation de cette review, et d’échanger sur son travail, d’où un exercice un peu inhabituel et inédit sur Five-Minutes : une chronique mêlée de questions-réponses.

a2524734725_16Découvrir Deal with it, c’est entrer dans un monde musical tout à la fois familier et un peu mystérieux. Les 5 titres forment un ensemble cohérent tout en possédant chacun une coloration spécifique : Blunt fait penser à Tori Amos (notamment son album Boys for Pele), A better version of me sonne très diva jazz, Morning évoque New soul de Yaël Naïm, Something (mon titre préféré parmi les 5) rappelle Agnès Obel… pour finir sur un Rain a capella qui serait une synthèse minimaliste des influences de Paillette. On vise juste ? « A part Tori Amos, que je n’écoute jamais (mais je vais m’y mettre tiens !), tout ce que tu évoques fait partie de mes influences effectivement. Agnès Obel est une référence évidente, qui revient constamment. C’est flatteur, et en même temps je sais qu’il faut que j’arrive à m’en décoller, pour trouver un univers encore plus personnel. »

L’univers musical de Paillette est pourtant déjà bien affirmé, tant ces moments passés avec sa musique m’ont fait voyager dans le calme, la légèreté, la sensualité, la mélancolie aussi. Une sorte de virée au fin fond d’une petite salle de concert intimiste, très lumière tamisée, où l’on viendrait se réchauffer à la fois le corps et le cœur. Un moment d’apaisement, une bulle frissonnante dans ce monde insensé qui manque cruellement de sérénité et de lumières en tout genre, et que la musique de Paillette nous apporte. Le coton des compositions piano, parfois soutenu par la magie d’un violoncelle, sert d’écrin à sa voix assez incroyable et pénétrante. Quelle voix ! Un très haut potentiel émotionnel, à mes yeux du même calibre que celles d’Agnès Obel, ou de Jeanne Added dans un autre genre musical. Paillette sait surtout faire ce qui manque cruellement à une partie de la scène musicale actuelle :  utiliser sa voix comme un instrument à part entière, auquel elle offre des lignes mélodiques en adéquation avec ses trames musicales. 

Justement… comment naît un titre de Paillette ? « C’est aléatoire ! Pas de secret de fabrication sinon je pourrais faire des chansons à la chaîne ! Ce qui est loin d’être le cas, l’inspiration est volatile. » Autant dire qu’on est, fort heureusement, bien loin des productions standardisées, mécaniques et autotunées. « Parfois je me mets à mon piano, j’avance sur un thème, et quand ça me plait, ça a tendance à m’évoquer une ligne de chant et un sujet à aborder en même temps. Et d’autres fois, j’ai une phrase qui me vient en tête n’importe quand dans la journée, des mots qui tournent en boucle, un truc que j’ai envie ou besoin de dire, et de là nait une chanson. »

Un univers musical foisonnant

Et pour ce qui est de se construire un univers encore plus personnel, pas d’inquiétude, compte-tenu des influences multiples et diverses affichées, que ce soit à travers cet EP ou au-delà : « J’écoute de tout, vraiment. Au quotidien principalement des artistes folk, pop, mais aussi du R’n’B, du rap, du rock, du jazz… Assez peu de musique classique, ça m’arrive occasionnellement. Et je vais aussi énormément en concert, au moins une fois par semaine je dirais. » Une démarche musicophile (voire musicovore !) et mélomane à laquelle je ne peux qu’adhérer… surtout avec ces quelques exemples : « Dans mes favoris Deezer on navigue entre Little Dragons, Mary J. Blige, Camille, Alicia Keys, James Blake, Pomme, Ibeyi, Liane La Havas, The Do, Drake, Baloki, Dosseh, Sampha, Albin de la Simone, etc. Enfin il y a plein de choses différentes. » Plein de choses différentes pour nourrir la créativité.

Autre preuve, si besoin en était, de la richesse de la discothèque Paillette, son album de chevet actuel : « J’ai énormément écouté The Love Album, de Adam Naas, ces derniers temps et On Hold de Fenne Lily ». Et lorsqu’on l’interroge sur l’album à emporter sur une île déserte, ou au fin fond de la campagne : « J’adore la mer mais déjà je pense que ce serait au fin fond de la campagne. Et je prendrais un Best Of de Nougaro. » N’en jetez plus !

Goldfish, extrait du 1er EP To Hide (2018)

 

La musique depuis toujours

Bien que les deux EP soient récents, et malgré ses (seulement) 26 années au compteur, Paillette et la musique, c’est une longue histoire. Conservatoire en piano classique dès 5-6 ans à Saint-Etienne, tout en étant scolarisée en classes musicales à horaires aménagés à l’école primaire et au collège. « A mes 18 ans », poursuit-elle, « j’ai commencé mes études à Chambéry, et j’ai repris en cursus aménagé pour la musique. J’ai continué le conservatoire pendant 2 ans en piano classique, toujours à Chambéry, puis je me suis orientée sur une formation en chant musiques actuelles. » Et les premières compositions ? « J’ai commencé à écrire mes propres chansons vers 17 ans, en anglais et à la guitare (mais je jouais plutôt mal !). Une fois à Chambéry, j’ai fait évoluer ça en duo avec une violoncelliste. Puis nos chemins se sont séparés, j’ai poursuivi mes études à Arles pendant 2 ans et j’ai complètement arrêté la scène (par peur de me produire à nouveau toute seule !). J’ai continué à composer, mûri un peu et décidé de me lancer à nouveau dans un projet solo, puis j’ai déménagé à Lyon (toujours pour mes études, en dernière année de master), et c’est là qu’est né le projet Paillette, avec une quinzaine de concerts la première année. »

L’étape suivante sera l’envie d’aller au-delà des seules prestations scéniques, avec l’enregistrement de deux EP : « La première année de Paillette, je l’ai vécue sans vraiment avoir d’objectif je crois. En tout cas, pas d’autre objectif que celui de jouer devant un public. Je suis restée uniquement dans ma région, j’avais une démo, home made, qui n’est plus dispo mais qui donnait déjà le ton de mon univers. Puis j’ai eu envie d’aller un peu plus loin, d’avoir un son plus abouti, d’être dans une démarche plus globale de ”projet” musical et donc de sortir un premier EP, en janvier 2018. S’en est suivi un 2ème EP, sorti lui en février dernier. »

Le contenu et le contenant

L’univers de Paillette passe aussi par les pochettes de ses disques, qui intriguent l’œil et accompagnent le contenu par une jolie créativité dans le contenant. C’est important cea2696871283_2 lien contenu/contenant ? « Oui, j’ai travaillé avec Anne-Laure Etienne pour ces 2 pochettes, et elle a aussi coréalisé mon dernier clip, Blunt, avec Peter The Moon. Pour la première pochette, celle de To hide, on ne se connaissait pas du tout, j’étais venue avec des idées qu’on a finalement pas du tout utilisé, et la pochette est arrivée un peu au hasard, même si ça restait dans un esprit délicat, fin, que je souhaitais. Pour la deuxième, celle de Deal with it, on avait des idées un peu plus précises (travailler sur la matière, au départ on pensait à des collages, à des déchirures), et Anne-Laure est finalement partie sur de la broderie. Ça colle vraiment bien à ce que je souhaitais, ça montre une évolution sans trancher complètement avec l’esprit du premier. »

Reste une question qui me taraude depuis que j’ai découvert le son de Paillette : d’où peut bien venir l’idée de ce pseudo, tant sa musique et son univers sont délicats, fins, subtils, sans fioritures inutiles et aux antipodes de tout esprit strass et bling-bling ? « C’est parti d’une blague au départ… Et puis je me suis dit que je voulais quelque chose qui détonne un peu avec mon univers, effectivement loin des boules disco et des paillettes. Et en y repensant je me dis que dans un sens, ça colle. Car j’associe Paillette au fait de refléter la lumière, de pouvoir être visible si on l’éclaire. » Ce qui tombe très bien, puisqu’on avait envie (modestement) de rendre visible Paillette en orientant sur elle et son travail les projecteurs de Five-Minutes. Et ça fonctionne chez vous aussi : éclairez sa musique en la mettant dans vos oreilles, vous verrez qu’elle vous le rendra bien.

Blunt, extrait du 2e EP Deal with it (2019)

Ce deuxième EP étant sorti, quels sont les projets de Paillette pour 2019, et au-delà bien sûr ? « Quelques jolies dates en perspectives, je ne peux pas tout citer pour l’instant, mais il y a des belles choses à venir. Travailler avec un.e autre musicien.ne est aussi dans mes projets, mais ça demande du temps. J’espère quand même pouvoir présenter quelque chose dans ce sens à l’automne 2019. Et surtout prendre du temps pour moi, pour savoir ce dont j’ai envie, pour composer et pour aller plus loin artistiquement. J’aimerais sortir un album, mais ce ne sera pas pour 2019, car je veux faire les choses bien et être fière de ce prochain disque. »

Fière, Paillette peut déjà l’être de ce qu’elle nous a livré jusqu’à présent. Les deux EP sont disponibles à l’écoute sur les plateformes de streaming, mais aussi à l’achat en support CD sur Bandcamp. Foncez découvrir cette jeune artiste sensible, envoûtante et généreuse, à qui on souhaite le meilleur et que l’on va suivre de près. En forme de conclusion, j’ai envie de rebondir sur le deuxième titre, A better version of me : cette version actuelle de Paillette nous convient déjà très bien, mais si elle veut faire encore mieux, on est évidemment preneurs.

Un grand merci à Marie/Paillette pour sa disponibilité, et à Thomas Méreur pour la découverte

Raf Against The Machine

Review n°25: To Believe de The Cinematic Orchestra (2019)

Rarement un nom de groupe n’aura à ce point si parfaitement résumé mes aspirationsCinematic Orchestra musicales, The Cinematic Orchestra ou l’art orchestral de sublimer la musique pour en faire la vectrice d’images et d’émotions… J’attendais avec impatience des nouvelles de la troupe de Jason Swinscoe depuis leur dernier opus qui remonte  déjà à 12 ans Ma Fleur (porté par le sublime To Build A Home en featuring avec le prodige du piano Patrick Watson).

The Cinematic Orchestra a fait ses gammes depuis 20 ans en croisant le nu-jazz et l’ambient pour des résultats sublimes comme Motion en 1999 et mon petit favori Every Day en 2002. Je ne peux bien sûr que vous engager à déambuler paisiblement et en toute quiétude sur la discographie de ce groupe estampillé Ninja Tune dont le To Believe du jour ne dénaturera pas l’ensemble.

L’album commence brillamment sur le morceau éponyme porté par la douceur de la voix de Moses Rumney qui se marie avec délicatesse à une orchestration subtile où le piano dicte avec fragilité le tempo. Le morceau prend son envol tel un papillon porté par des violons judicieux qui font souffler un vent épique et pourtant tellement intimiste. Le résultat est délicat et contraste pleinement avec le titre suivant A Caged Bird/ Imitations of Life qui est porté par le flow de Roots Manuva qui flirte toujours avec le spoken-word. Le refrain donne une saveur pop suprenante et trompeuse car le morceau gourmand à souhait part dans toutes les directions. Le flow se fait plus percutant, les violons viennent apporter une touche de poésie finale inattendue. Incontestablement ce To Believe commence très fort…

Les 9 minutes instrumentales de Lessons viennent ensuite nous rappeler à quel point The Cinematic Orchestra produit une musique cinématographique alliant émotion et précision technique. Je ne peux pas m’empêcher de penser au dernier album de Thylacine tant leurs musiques se rapprochent dans leurs intentions. The Workers of Art, périphrase qui correspond tellement bien au groupe, et ses cordes creusera avec délices le même sillon de la capacité à dessiner musicalement des paysages envoûtants.

Entre temps Wait for Now/ Leave The World, porté par le chant de Tawiah, nous a offert un moment de plénitude rappelant les grandes heures de la douceur trip-hop. Le titre est d’une grande beauté mais peut-être un brin classique dans la construction, assez linéaire, pour me désarmer totalement. Zero One/This Fantasy et ses synthés qui m’évoquent les atsmosphères brumeuses de Zero7 -groupe qui au passage a vu les débuts de Sia (#digressioninutilepourbrillerensociété) – prolonge subtilement le plaisir avec la voix chaude et plus pop dans l’approche de Grey Reverend avant les 11 minutes du morceau final A Promise où la collaboratrice habituelle du groupe Heidi Vogel vient apporter les saveurs jazzy de sa voix au milieu d’un titre tiraillé sur la fin entre volonté épique et bidouillage électronique jouissif. Ces dernières minutes révèlent bien à quel point The Cinematic Orchestra est intarissable et a toujours autant à nous raconter pour le plus grand plaisir de nos oreilles pleines de gratitude. Espérons qu’il me faudra pas encore attendre 12 ans avant le prochain opus… (#finfacilemaistellementvraie)

En cadeau, To Build A Home et sa grâce éthérée…

Sylphe

Review n°24: Buoys de Panda Bear (2019)

Qui dit rush de boulot dit difficulté à appréhender un album dans sa totalité… Panda BearNéanmoins le besoin de chroniquer un album a pris le dessus et j’ai trouvé un parfait compromis avec le sixième opus de Panda Bear, Buoys, qui dure 31 petites minutes tout en douceur et intimité. Noah Lennox, alias Panda Bear, est avant tout connu pour être une des têtes pensantes du groupe Animal Collective, groupe sous acide mêlant psychédélisme et expérimentation électronique pour des résultats quelquefois hermétiques, quelquefois brillants comme l’inégalé Merriweather Post Pavilion en 2009. Noah Lennox n’est pas sans ressentir un certain essouflement artistique d’Animal Collective et n’a pas participé au dernier opus Tangerine Reef l’année dernière, préférant faire appel au producteur Busty Santos (Born Ruffians, l’orfèvre Owen Pallett) pour son sixième opus Buoys.

Pas de langue de bois entre nous, autant le dire d’emblée, je suis assez mitigé sur cet album qui me paraît bien inférieur au Tomboy de 2011… Certes l’ensemble est d’une grande douceur et la voix de Noah Lennox, quand elle n’est pas noyée dans le poison du moment que peut être l’autotune, a gagné en intensité et qualité, m’évoquant par moments Ed Droste. Certaines atmosphères instrumentales sont séduisantes comme la très aquatique Dolphin, d’autres plus surprenantes comme le morceau Token qui rappelle le Grizzly Bear de Veckatimest (#toutestquestiondebear) avec ses douces saveurs de pop psychédélique. Je sauverai bien le morceau final Home Free qui tente subtilement de nous sortir d’une certaine torpeur… parce que, finalement il faut bien se l’avouer, on s’ennuie  à l’écoute de ce Buoys.

Pas que l’ensemble soit mauvais, bien qu’un peu suranné et donnant l’impression d’une redite avec Animal Collective, mais parce que les titres semblent se répéter… Pas de réelle modulation (panne artistique?) et une recette usée jusqu’à la corde -guitare acoustique-palette de sons électroniques- voix entre reverb et autotune. Le titre symbolisant à mon sens cette boucle sans fin et agaçante c’est Master qui sonne comme du James Blake dénué d’inventivité. Bref, j’ai trop d’estime pour le talent de Noah Lennox pour m’appesantir sur cet album que je qualifierai poliment de mitigé et je vais plutôt aller me réécouter le To Believe de The Cinematic Orchestra sorti hier.

Sylphe

Review n°23: Gallipoli de Beirut (2019)

Pour la dernière review, James Blake ne m’avait pas franchement facilité la tâche maisBeirutZach Condon, alias Beirut, nous a offert un album sublime, dans la droite lignée de ses deux coups d’éclat des origines Gulag Orkestar en 2006 et The Flying Club Cup en 2007, qui s’avère un vrai bonheur à écouter et critiquer… le single Landslide (dont j’avais parlé ici ) laissait augurer de bien belles choses et il ne nous a clairement pas dupés.

Après un No No No un brin décevant en 2015, Zach Condon a quitté les Etats-Unis, le déclic ayant été une chute de skate pour l’anecdote, afin de vivre à Berlin. Il a composé ce nouvel album à Gallipoli, un petit village des Pouilles, dans une volonté pleinement assumée de retrouver les atmosphères empreintes d’une douce mélancolie de Gulag Orkestar, volonté symbolisée par le retour de cet orgue Farfisa qui avait fait les beaux jours de ses deux premiers albums. Gallipoli nous ramène donc 13 ans en arrière avec des titres nostalgiques à l’orchestration soignée rappelant les Balkans et j’ai toujours l’impression que Beirut serait la BO parfaite des films de Kusturica. Certes, on retrouve dans l’album quelques expérimentations mettant à l’honneur les influences électroniques et valorisant davantage les synthés, en particulier sur quelques morceaux instrumentaux, mais sincèrement il serait bien exagéré de parler de révolution musicale. Gulag Orkestar flottait déjà dans une atmosphère intemporelle, Gallipoli nous permettra de nager avec délectation dans cette même atmosphère. Les mauvaises langues diront que Beirut n’arrive pas à se renouveler mais je n’en fais pas partie et vous invite à savourer pleinement ce bien bel opus…

Le morceau d’ouverture When I Die nous ramène donc d’emblée en 2006 avec sa mélancolie exacerbée, la voix chaude de Zach Condon est brillamment accompagnée par la richesse de l’orchestration (ukulele et les cuivres qui sont devenus une référence incontestable). Gallipoli reste dans cette même veine et sort tout droit de Gulag Orkestar tant les cuivres sont le pivot central du morceau et rappellent que la tentation d’une pop baroque à la Get Well Soon n’est jamais bien loin… Après un Varieties of Exile plus intimiste et plus suggestif dans son orchestration, On Mainau Island nous surprend alors et me séduit pleinement, 2 minutes instrumentales très riches entre synthés discordants et palette de sonorités légères. Un superbe tableau se met subrepticement en place pour un résultat empreint de poésie… Corfu démontrera lui aussi cette volonté de bidouiller de Beirut pour deux minutes instrumentales s’appuyant sur une boucle tournant telle une ritournelle obsédante convoquant les souvenirs des bons Saint Germain et de The Cinematic Orchestra.

Un I Giardini que je vous trouve plutôt représentatif de l’album dans sa volonté d’allier le combo piano/voix et les synthés pour un résultat d’une grande douceur, un Gauze für Zah et ses 6 minutes d’une lenteur contemplative séduisante avec sa fin instrumentale, le single Landslide dont j’ai déjà parlé ici et tant d’autres titres que je vous laisserai découvrir pleinement font de ce Gallipoli un bijou qui mérite de trôner fièrement sur l’étagère des albums de pop intemporelle, au côté de Gulag Orkestar et The Flying Club Cup. Lorsque vous tenterez de prouver à une personne réfractaire que la musique est un art, économisez vos paroles et votre énergie, passez lui Gallipoli qui en est une superbe démonstration tout en humilité.

Sylphe

Review n°22: Assume Form de James Blake (2019)

Voilà bien un album qui m’aura donné du fil à retordre, tant il m’aura fallu d’écoutes James Blakeavant de me lancer dans cette review… Au moment d’écrire mes impressions sur le quatrième opus de James Blake, je ne sais pas forcément encore où ma plume va me mener tant cet album suscite chez moi foule d’interrogations et bien peu de certitudes. Paradoxalement, c’est justement parce que je suis rongé par la perplexité que je ressens le besoin d’écrire sur Assume Form… On ne présente plus James Blake depuis le coup de maître de son album éponyme en 2011, rencontre presque fantasmée entre une âme torturée experte en machines et les cendres d’un dubstep qui nous avait offert de beaux moments (#burialforever). Un Overgrown en 2013 confirmant le talent du garçon et The Colour in Anything en 2016 que nous qualifierons pudiquement de mou du genou nous amènent à ce Assume Form dont la pochette semble annoncer une volonté de se livrer pleinement et de se regarder en pleine lumière (#psychanalysedespochettespourlesnuls). Suivez-moi dans la découverte tortueuse d’une âme…

Le morceau d’ouverture éponyme est plutôt rassurant et ouvre brillamment l’album, on retrouve une voix chaude pas trop saturée par l’autotune qui m’évoque celle de Joe Newman, le chanteur d’Alt-J, des notes de piano fugaces, une atmosphère musicale richissime entre synthés et cordes et cette impression de distorsion inquiétante avec la litanie extatique d’un choeur enfantin. La richesse des propositions sur ce morceau est gargantuesque et va clairement contraster avec Mile High, qui met à l’honneur la trap avec Travis Scott en featuring. Le morceau n’est pas mauvais mais est-ce que j’ai vraiment envie de rap saturé d’autotune sur un album de James Blake? Pas vraiment… et même si le rap de Moses Sumney sur Tell Them est plus convaincant et réveille vaguement les fantômes du trip-hop j’ai clairement envie de vite passer à la suite…

La suite c’est un Into the Red pas foncièrement novateur mais dont la douceur cotonneuse est assez savoureuse et amène avec efficacité le très bon Barefoot in The Park qui est pour moi un des sommets de l’album. Un superbe duo de voix grâce à la voix sublime de ROSALIA et des gimmicks en arrière-front qui me rappellent l’univers atypique et candide des soeurs Cocorosie portent humblement le morceau pour un résultat épuré à souhait. Can’t Believe The Way We Flow vient ostensiblement bidouiller sur les plates-bandes de Baths pour un résultat un peu foutraque (#syndromeAnimalCollectivedupauvre), Are You in Love? aurait eu une place de choix sur le premier album et confirme les progrès au chant de James Blake mais bon l’ennui est en train de quelque peu venir pointer son nez…

Heureusement le flow d’André 3000 sur Where is the Catch? vient donner un coup de pied dans cette torpeur dangereuse pour un morceau plus subtil qu’il n’en a l’air avec ses boucles électroniques obsédantes, je préfère de loin cette incursion du rap dans la musique de Blake à Mile High et Tell Them. I’ll Come Too vient ensuite jouer la carte du grand écart artistique avec un morceau dépouillé et brillant, chanté quasiment a capella. James Blake crooner et oui… je vous avais prévenus que cet album aimait brouiller les genres. Finalement là où James Blake me touche le plus c’est lorsqu’il sature ses morceaux de propositions brinquebalantes qui semblent tenir par un sens de l’équilibre mystérieux comme l’illustre si bien Don’t Miss It avec son refrain falsetto inquiétant sorti des limbes, son piano raffiné et cette impression d’une mélancolie qui tourne en rond infiniment. Un moment de pure poésie que Lullaby For My Insomniac prolongera subtilement.

Ce Assume Form est résolument humain, d’une fragilité évidente, quelquefois brillant, quelquefois agaçant mais il confirme que James Blake foisonne encore et toujours de propositions artistiques que je prends plaisir à appréhender.

Sylphe

Review n°21: Fever de Balthazar (2019)

Fin novembre, je m’extasiais sur le groove hédoniste du titre Fever (voir ici ) de

balthazar
Balthazar qui me donnait une envie quasi irrépressible d’écouter l’album dont était tirée cette pépite incandescente. Ce 25 janvier, le duo composé de Maarten Devoldere et Jinte Deprez a offert pour nos oreilles averties son quatrième opus Fever et le moins que l’on puisse dire c’est que ça valait franchement le coup d’attendre. La Belgique possède désormais un nouvel ambassadeur de choix pour l’exportation du rock de qualité avec Balthazar. Allez, je vous propose de venir avec moi vous mêler à ces lycaons car à Five-Minutes on aime vivre dangereusement!

Le morceau d’ouverture Fever que nous connaissons bien ouvre majestueusement l’album. Il est toujours intéressant de redécouvrir un titre que nous avions savouré il y a quelque temps pour voir si nous y trouvons toujours le même plaisir. Le test est passé haut la main tant cette basse groovy et sexy imprime une rythmique sentant le stupre qui se marie parfaitement à la voix caverneuse. Nous avons bien un grand cru qui gagne en intensité en vieillissant et je suis dans une situation optimale pour savourer l’album (ce qui s’explique aussi par le fait que je viens de récupérer des places pour la tournée des 25 ans d’Archive… #jem’égaresévèrelà). Changes vient alors poser les fondations de l’opus et les deux tendances se dégagent de manière limpide: cette voix rocailleuse d’un côté qui suinte bon le groove faussement dépouillé et de l’autre une tendance à vouloir laisser infuser un sachet de pop pour relever le tout. Le gimmick lumineux du refrain et les choeurs nous emportent facilement sur Changes alors que le morceau est globalement joué sur une rythmique presque down-tempo. Wrong Faces reprend cette impression d’un rock dépouillé à la The Kills, la basse et les claquements de doigts auxquels viennent se joindre des cuivres surprenants jouent la carte de la sobriété esthétiquement recherchée. Peu à peu les choeurs réveillent le démon d’une pop faussement candide avec des violons venus de nulle part. J’aime la richesse et la construction de ce Wrong Faces sexy en diable.

Whatchu Doin’ et Phone Number fonctionnent ensuite sur la même recette avec un rock sensuel et dépouillé joué sur un rythme de sénateur (sans rien de péjoratif) porté par la sensibilité exacerbée de la voix. Entertainment va ensuite parfaitement porter son nom en jouant la carte d’une pop rythmée et survitaminée à l’orchestration riche avec ses cuivres et ses cordes. Le refrain fait mouche et on se surprendrait presque à penser aux Stones sur ce morceau… Passé I’m Never Gonna Let You Down Again et sa ligne de basse incandescente qui me rappelle l’ambiance de The English Riviera de Metronomy, Grapefruit démontre que nos amis belges ont du talent plein les mains avec un morceau plus sombre et électro. L’ambiance gagne en intensité avec les cordes anxyogènes à souhait… La fin de l’album est efficace et peut-être moins suprenante, Wrong Vibration jouant la carte de la pop et Roller Coaster celle d’un groove ascétique avant que You’re So Real ne finisse sur une subtile touche de douceur avec un improbable saxophone (#rehabilitationdusaxoen2019).

Cet album devrait donc incontestablement marquer l’année rock 2019 et j’ai trouvé en Balthazar des concurrents sérieux à mes favoris de Ghinzu. Et ça si ce n’est pas un gage de qualité je me fais moine… (#aimezsvpcarjaimepaslabure)

Sylphe