Review n°46: InBach d’Arandel (2020)

S’attaquer au XXIème siècle au « père de la musique » Jean-Sébastien Bach n’est pas choseArandel aisée, réussir à lui insuffler un souffle électronique vivifiant relève de la prouesse artistique. En 1968, Wendy Carlos avait déjà marqué les esprits avec son Switched-On Bach où elle jouait des titres de Bach avec le cultissime synthétiseur Moog. Le dernier croisement judicieux -pour moi- des musiques classique et électronique remonte à Aufgang avec en point d’orgue l’excellent album éponyme en 2009. Arandel, collectif anonyme ayant il y a peu levé son anonymat sur un certain Sylvain, propose depuis son concept album de 2010 In D (en hommage au In C de Terry Riley) une musique électronique racée faisant la part belle à une alliance subtile entre instruments électroniques et acoustiques. Je vous invite aussi à aller écouter les albums Solarispellis, Umbrapellis, Extrapellis (#titresmagnifiques) et Aleae qui démontrent toute la puissance mélancolique dégagée par la musique d’Arandel

Pour revenir à l’album du jour, Arandel qui a su s’entourer de nombreux artistes référencés dans leur domaine a réussi le tour de force de créer un superbe album électronique qui reste fidèle au son de Bach tout en lui apportant un souffle aussi novateur que respectueux du maestro. Je vous propose de me suivre pour une humble visite dans un univers brillant par sa précision de métronome.

Le morceau d’ouverture All Men Must Die (en référence au choral Alle Menschen müssen sterben de Bach) est une relecture ambient où les synthés spatiaux enveloppent avec douceur deux voix robotisées psalmodiant en allemand, avec le violoncelle en fond de Gaspar Claus. Cette ouverture assez mystérieuse laisse alors sa place au Prelude No.2 in C Minor qui s’impose comme le premier temps fort de l’album avec une palette de sons électroniques aériens qui ne sont pas sans rappeler l’univers de l’orfèvre électronique Four Tet et le chant de Petra Haden qui monte sans cesse au milieu des choeurs dans une rythmique uptempo savoureuse. Bodyline qui invite Ben Shemie, le chanteur de Suuns, ralentit ensuite le rythme cardiaque dans une alliance subtile entre le vocoder et le piano. Le morceau se développe langoureusement et m’évoque l’univers de Son Lux.

Passacaglia (la passacaille en français) et son ostinato répétitif marie ensuite parfaitement la musique de Bach aux sonorités électroniques pour un résultat plein de modernité et invitant au réveil des corps. L’intermède aquatique de Invention 2 nous amène avec douceur vers le brillant Bluette où le chant mélancolique de Barbara Carlotti démontre la puissance de la chanson à textes inhérente à Bach. La poésie se prolonge avec Aux vaisseaux et la voix d’Emmanuelle Parrenin qui se pose avec délices sur une musique électronique primesautière digne de Thylacine.

La deuxième partie de l’album recèle de pépites elle aussi avec un Hysope résolument tourné vers les dance-floors, un Homage To JS Bach qui s’apparente à une belle fresque épique qui voit les machines prendre inlassablement le pouvoir pour un résultat très intense, un Sonatina plein de grâce et sublimé par le piano à quatre mains de Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia, un Ces mains-là qui me touche tout particulièrement tant le timbre rocailleux de Areski Belkacem est émouvant et colle parfaitement à la musique de Bach et un Conclusio où le Cristal Baschet de Thomas Bloch résonne merveilleusement bien dans une église. Les dernières notes reviendront bien sûr à Bach après quelques minutes de silence où la douce voix d’une enfant vient se poser avec poésie sur le célébrissime Adagio BWV 564.

Incontestablement, Arandel prouve avec ce très bel hommage à Jean-Sébastien Bach que ce dernier n’est pas figé dans la glace (#desolejenaipaspuresister) et qu’il ne demande qu’à vivre intensément à travers la musique électronique du XXIème siècle, enjoy!

Sylphe

Review n°45: There Is No Year d’Algiers (2020)

Il y a deux semaines, je vous parlais de ma première pépite de l’année 2020 avec WeAlgiers Can’t Be Found d’Algiers (voir ici ) et je pressentais déjà que l’album mériterait amplement une chronique. Ce troisième opus, avec le duo Randall Dunn et Ben Greenberg à la production, confirme la tendance perçue lors du deuxième album The Underside of Power d’un son encore plus frontal et faisant la part belle aux percussions, ce qui n’est pas sans lien avec l’arrivée dans le groupe de l’ancien batteur de Bloc Party, Matt Tong.

Reprenant le titre d’un roman de Blake Butler publié en 2011, There Is No Year est un mélange subtil d’influences (soul, punk et rock) porté par le charisme de Franklin James Fisher. Le morceau éponyme ouvre l’album de manière plus que directe avec un sentiment d’urgence qui transpire par tous les pores à travers le chant engagé et la rythmique sombre aussi uptempo qu’étouffante. Dispossession reste ensuite dans la même atmosphère avec une rythmique moins intense mais des choeurs particulièrement oppressants. Les titres s’enchaînent et fonctionnent bien, la litanie électrique de Hour Of The Furnaces (en référence à un documentaire de Fernando Solanas sur l’Amérique du Sud en 1968, L’Heure des brasiers), la soul très Massive Attack de Losing Is Ours ou encore Unoccupied qui flirte cependant un peu trop avec les plaines plus lumineuses de la pop-rock.

Chaka vient ensuite nous surprendre avec toutes ses sonorités électroniques pour un résultat qui me laisse encore dans le doute, doute totalement absent à l’écoute de l’excellent Wait For The Sound dont j’aime l’ambiance dépouillée et la rythmique lente. Un Repeating Night qui s’est quelque peu perdu dans la reverb, le bijou We Can’t Be Found dont on a déjà parlé et un contraste final saisissant entre la belle intensité de Nothing Bloomed et le punk presque anachronique de Void démontrent la belle richesse de ce très bon There Is No Year, enjoy!

Sylphe

Review n°44: Seeking Thrills de Georgia (2020)

Ce début d’année et cette première chronique d’un album estampillé 2020 seront placésGeorgia sous le signe de la sueur et des souffles haletants du dance-floor avec le deuxième opus de Georgia Rose Harriet Barnes alias Georgia (on valide le pseudo qui nous fera gagner du temps, #paresse), intitulé Seeking Thrills qu’on pourra traduire par « en quête de sensations fortes ». Je suis d’une innocence sans limite, tel une vaste plaine enneigée sur laquelle les hommes n’ont pas encore posé le pied, et ne connais pas le premier album Georgia sorti en 2015. J’ai juste lu qu’on avait eu la tendance à la reprocher de M.I.A., on avisera si cette comparaison tient encore la route pour ce deuxième album qui nous offre 54 minutes denses, un peu inégales quelquefois il faut bien le reconnaître, mais globalement sacrément séduisantes. Allez, on enfile son body à paillettes, on sort sa boule à facettes et on vient danser pour éliminer les souvenirs tenaces des fêtes de fin d’année…

C’est bille en tête que l’on rentre dans cet album qui va nous offrir 4 premiers titres résolument tournés vers le dance-floor. Certes, certains avanceront que cette électro/dance est un brin putassière mais elle fonctionne à merveille. Du coup, on bougera son corps sans aucune retenue sur la dance très groovy de Started Out où les synthés sentent bon les eighties (finalement pas une mauvaise idée d’avoir ressorti le body à paillettes), sur la brillante électro dance de About Work The Dancefloor qui est pour moi le meilleur titre de l’album dans ce registre frontal, sur un Never Let You Go taillé pour les radios qui fait souffler les vents sensuels de l’électro uptempo et de la pop et sur 24 Hours où les lumières se tamisent pour un résultat plus sombre et plus en contrastes. Voilà en tout cas un quatuor qui te fait cracher tes poumons et te rappelle l’existence de muscles inusités depuis trop longtemps (bon j’en rajoute un max et ne doutez pas de la condition physique hors-pair de votre serviteur…)

Mellow avec la rappeuse Shygirl en featuring vient alors abruptement briser la spirale dansante et euphorisante, l’univers est plus urbain et plus sombre, la rythmique dépouillée et anxyogène. Le morceau est très froid et peut rappeler The Knive, il a le mérite de nous rappeler que ce Seeking Thrills ne sera pas taillé d’un bloc et s’avèrera plus subtil qu’il n’en a l’air pendant les premières écoutes. Le voyage musical se poursuit avec le classique Till I Own It beaucoup plus linéaire dans sa structure et démontrant le potentiel pop de la voix de Georgia, en toute franchise ce n’est pas foncièrement ce qui me séduit le plus dans cet album. I Can’t Wait reste dans la même veine au niveau de la voix mais m’intéresse davantage par ses nombreuses ruptures de rythme mais c’est bien Feel It qui va véritablement relancer l’album, comme s’il avait fallu trois titres pour se remettre de la déflagration des quatre morceaux liminaires.

Ce Feel It nous oppresse d’emblée avec ses sonorités bruitistes et sa rythmique dubstep, le résultat est très intelligent et me rappelle Crystal Castles (les fous furieux des sons 8 bits) ou le dernier album de 2019 chroniqué, Brutal de Camilla Sparkss. Nouveau grand écart artistique avec Ultimate Sailor, un de mes morceaux préférés… Imaginez la douceur électronique des grands espaces de Boards of Canada sur laquelle viendrait se poser un chant contemplatif d’une grande émotion qui, de manière assez surprenante car la comparaison paraît à première vue déplacée, me rappelle Jonsi… Séduisant… Nouvelle petite parenthèse qui me laisse de marbre avec le hip-hop de Ray Guns (elle se situe là la tendance à rapprocher Georgia de M.I.A.) et l’électro/house de The Thrill avec Maurice qui pousse le bouchon un peu trop loin (#lesravagesdelapublicité).

Heureusement il nous reste un dernier moment de magie pure avec le brillant Honey Dripping Sky. On danse langoureusement en se tartinant le corps de miel dans une ambiance trip-hop où j’ai l’impression d’écouter Lamb avant que le refrain plein d’émotions et de réverb n’évoque une des chouchous officielles du blog Jeanne Added (ressemblance soulignée par ma fille de 5 ans, ouf j’ai réussi quelque chose…). Georgia ne résiste ensuite pas à la tentation de nous proposer une version alternative de Never Let You Go et deux autres versions de About Work The Dancefloor et 24 Hours. Pas forcément inintéressant mais pas non plus totalement nécessaire, bref l’essentiel se trouvait bien avant avec un album séduisant, entre pépites pour faire fumer la piste et morceaux plus subtils pleins de belles promesses. J’attends déjà avec impatience le prochain opus qui, je l’espère, continuera à approfondir ces deux tendances, enjoy!

Sylphe

Review n°43 : Débranché (2020) de Noir Désir

NDVoilà une galette qu’on n’attendait pas et qui tombera dans les bacs dès demain 24 janvier. Annoncé il y a à peine quelques jours, Débranché est l’inespéré live unplugged de Noir Désir. Coup de bol, j’ai reçu l’opus dès ce matin, je m’y suis plongé avec une certaine excitation et une triple interrogation : peut-on encore écouter Noir Désir en 2020 ? Que contient cet album ? Et surtout est-il bon et présente-t-il un quelconque intérêt ?

Peut-on encore écouter Noir Désir aujourd’hui ? Simple question prétexte pour lancer cette review, car je n’en ai en fait pas grand chose à foutre, et parce que je n’ai jamais arrêté d’écouter Noir Désir. C’est le groupe français phare de mes années ados-lycée-fac, et une des formations rock qui a gravé dans le marbre plusieurs souvenirs musicaux (et autres) inaltérables. En 6 albums studios et 2 lives, des prestations scéniques incandescentes et une parole poétique et politique, ces garçons-là m’ont emmené très loin et leurs disques sont rangés chez moi en bonne place et tournent encore régulièrement sur la platine.

Deux lives, qui deviennent trois aujourd’hui (enfin demain ^^) avec ce Débranché. Petit aperçu de l’objet avant la découverte sonore. Première chose qui saute aux yeux : le double vinyle est d’une sobriété absolue. Précisons d’ailleurs que cet album ne sortira que sur ce support et nullement en CD. Sobriété absolue donc, en associant une pochette gatefold blanche bardée de néons blancs et deux galettes noires, sauf à se procurer l’édition limitée vinyle blanc de chez Vinylcollector. Je préfère largement l’édition classique, comme une sorte de ying et yang testamentaire. Aucune illustration, aucune photo d’aucun membre du groupe. Objet sobre et épuré on vous a dit. Un habillage discret et bienvenu, pour se concentrer sur le contenu.

Que contient ce Débranché ? Onze titres, sur deux galettes. La première regroupe 7 titres issus d’une session radio à Milan en 2002, au cœur de la tournée Des visages, des figures. La seconde galette ne contient que 4 titres, et tourne pour l’occasion en 45 tours. Quatre morceaux interprétés en 1997 à Buenos Aires pour l’émission TV Much Electric, cette fois pendant la tournée 666.667 Club. Drôle de paradoxe d’ailleurs que de réarranger des morceaux en acoustique pour une émission qui s’appelle Much Electric ! Si je connaissais (comme beaucoup de fans je pense) la session Buenos Aires, je n’avais en revanche jamais entendu la session milanaise. Alors, c’est bien ou on passe notre chemin ?

Côté Milan 2002, j’avoue que c’est du très lourd. Le groupe revisite 7 titres en couvrant la quasi-totalité de ses opus. Ouverture des hostilités avec Si rien ne bouge, un de mes titres préférés notamment à cause de ces paroles qui comptent énormément pour moi : « Mon petit feu / J’t’embrasse sur les yeux / Je quitte l’enveloppe / J’t’aime plus qu’un peu ». La revisite est intimiste, mais ne tranche pas réellement avec l’original, déjà contenue. Même sensation avec Le vent nous portera, déjà très acoustique au départ. Ces deux premiers titres n’en sont pas moins efficaces. La première grosse relecture vient avec L’homme pressé, qui fut un brûlot chargé de rythmes électros et guitares. Cette version acoustique lui donne une puissance plus âpre et plus sèche, et met en valeur le texte et l’énergie qu’il contient.

On retourne la galette pour une face B incroyable qui s’ouvre avec Des visages des figures, sans doute un autre de mes titres préférés du groupe. Pour sa construction musicale déconstruite, et là encore pour ces mots répétés en boucle : « J’ai douté des détails / Jamais du don des nues ». Putain ce que j’ai pu faire tourner ce morceau jusqu’à l’ivresse. On enchaîne sur Les écorchés, sorte de carte d’identité du groupe reprise dans une version rageuse et débridée, péchue à souhait, avant de se diriger vers la conclusion du set. A l’envers, à l’endroit rapporte un peu de calme, malgré une colère qui reste très à fleur de peau. Fermeture du show avec Song for JLP dans une interprétation des plus désespérée et crépusculaire, mais magnifique, que j’ai pu entendre.

La partie Milan 2002 est éblouissante de maîtrise tout autant qu’émouvante (on y reviendra), et se livre dans une captation sonore de toute beauté. Le son est propre, équilibré et met en valeur les choix acoustiques du groupe. Une qualité sonore qui tranche avec celle du Buenos Aires 1997 : le son est bien plus lointain, moins plein. Il est loin d’exploiter la palette graves-aigus. Pour dire les choses clairement, ça crachote parfois et ça ressemble beaucoup aux enregistrements qu’on connaissait déjà de cette session. Cette seconde galette a plutôt valeur de pièce rare enfin officialisée et de témoignage historique pour le groupe.

En 1997, la tournée 666.667 Club bat son plein, sur la base de l’album éponyme. C’est le 5e du groupe, et aussi le successeur de Tostaky. Deux opus qui font la part belle à l’électricité (à tout les sens du terme), aux guitares en avant, aux sons qui décollent les tympans. Noir Désir est alors la pièce maîtresse et la clé de voûte d’un rock français qui n’hésite pas à faire du gros son. Comme un pied de nez, le groupe réarrange quelques titres en acoustique : on débranche tout et on reprend, histoire de montrer qu’on sait faire aussi plus calme. La captation Buenos Aires regroupe ainsi Un jour en France, Fin de siècle, Song for JLP et Back to you. Même si, on l’a dit, la qualité sonore est moyennement au rendez-vous, cet enregistrement permet de mesurer la capacité musicale du groupe et sa faculté à se revisiter. C’est d’ailleurs quelques mois plus tard que se construira l’inventif album de remix One Trip/One Noise (1998).

Il est temps de répondre à la troisième double question : cet album est-il bon ? Oui. Je ne reviens pas sur la qualité et la revisite des morceaux. Si on excepte la qualité sonore moindre de la partie Buenos Aires, toutes les versions proposées sont de haute qualité musicale pour une double raison : le matériau de base (Noir Désir c’est du putain de son et des textes de ouf) et le talent des musicos qui se réinventent en débranchant le bouzin. J’avoue avoir même eu l’impression d’entendre un inédit en arrivant sur L’homme pressé ou Des visages des figures.

Cet album présente-t-il un quelconque intérêt ? Oh que oui. Au-delà de l’objet que tout fan de Noir Désir et de rock glissera dans sa discothèque, Débranché est une sorte de machine à voyager dans le temps. Bien plus qu’une madeleine de Proust, ce disque (un peu surprise rappelons-le) ramène d’entre les morts un groupe débranché depuis bien longtemps. On notera au passage l’ironie de clore sur Back to you, alors qu’il n’y a aucun retour possible. Débranché ressuscite aussi une époque. Où l’on mélangeait insouciance, engagements politiques et sociétaux, refus des idées nauséabondes, soirées interminables et nuits blanches à refaire le monde en éclusant des bières jusqu’au matin. Où on s’imaginait finir un jour rock star ou poète, ou les deux. Où on se croyait immortels, tout comme les gens qu’on aime, tout comme nos illusions. Où on était capables de tout envoyer chier pour supporter la vie. Tout ça à la fois, et bien plus.

Ce temps-là est révolu. Il a disparu avec Noir Désir et tant d’autres choses fondatrices. Alors retrouver tout ça au détour de 4 faces de vinyles, ça a un côté particulièrement émouvant. De cette époque, on avait bien gardé de doux souvenirs et aussi pas mal d’écorchures, jamais réellement cicatrisées. Réentendre les musicos du groupe dans une configuration inédite, c’est se souvenir. Réentendre cette voix chargée de mille colères et de poésie, cette voix qui était un peu la nôtre, expulser une énergie qui nous a tant nourris, c’est un peu comme tomber par hasard, au coin d’une rue, sur l’autre que l’on sait parti(e) et/ou disparu(e) à jamais. C’est un peu comme la possibilité de réentendre la tienne de voix, au bout du téléphone, pour dire qu’on pourrait, au minimum, prendre le temps de se revoir avant que cette putain de vie ne s’achève. Ça n’arrivera vraisemblablement pas, et pourtant c’est un espoir qui ne s’éteint pas, malgré la conscience et la réalité des choses. C’est un rêve écorché. Une douce illusion. Une sorte d’intense et noir désir. Back to you.

Raf Against The Machine

Review n°42: Brutal de Camilla Sparksss (2019)

Voilà deux semaines qui viennent de s’écouler au rythme des tops de fin d’année ou l’artCamilla Sparksss de vouloir courir après le temps… Au milieu des belles découvertes se dresse fièrement un album qui était totalement passé sous mon radar, un album qui m’obsède littéralement par son absence totale de concession et dont le titre est plus que révélateur, Brutal de Camilla Sparksss. Je ne connaissais clairement pas le projet solo de la canadienne Barbara Lehnoff, étant passé à côté de son premier opus For You The Wild en 2014, mais par contre je savoure depuis plusieurs années le duo punk qu’elle forme avec Aris Bassetti, Peter Kernel. Peter Kernel n’est jamais très loin car c’est bien Aris qui est à la production de ce deuxième album.

Ne pas se fier à la silhouette gracile et fragile de la pochette, Camilla Sparksss dégage une puissance charismatique et une féminité exacerbée d’une sensualité folle. Ce Brutal frappe fort, aussi frontalement que subtilement, et s’impose comme un exercice cathartique savoureux en ces temps mouvementés. 9 morceaux, 35 minutes sans concession où sont évoqués Xiu Xiu, Crystal Castles ou encore The Knife et l’impression d’un brûlot post-punk majeur que je vous invite modestement à découvrir.

Le morceau d’ouverture Forget part sur un univers indus très sombre avec une voix bien affirmée qui s’insinue dangereusement en nous. Les machines veulent prendre le dessus et les ruptures de rythme sont savoureuses. Camilla Sparksss laisse alors son talent exploser littéralement avec le dyptique suivant qui me sidère: d’un côté Are You Ok?, version dark de Fever Ray (oui, oui c’est possible) dont la douceur quasi angélique du chant au rythme lancinant des darboukas se densifie pour une montée en tension jouissive, de l’autre côté le single brillant Womanized qui brille par son urgence punk digne de Crystal Castles pour un résultat qui est tourné vers les dance-floors.

La tension reste incontestablement le maître-mot de cet album dont les premières écoutes peuvent même être quelque peu éprouvantes. Pas vraiment l’album que tu veux te mettre en fond au moment de servir le thé à ta belle-mère, bien que… La sensualité et les sonorités discordantes de So What (#BOdeMatrixSpirit), l’univers foisonnant de She’s a Dream qui revisite les musiques de western à base de rythmiques hip-hop et de décharges bruitistes (oui, oui je vais loin mais franchement il y a un peu de tout cela dans le titre…), le très électrique Psycho Lover font facilement mouche. Messing with You me fait ensuite penser à du Lana del Rey qui serait passée du côté obscur de la force avec cette voix angoissante finale, le titre Walt Deathney (quel choix de titre!) s’impose comme un brûlot punk aussi bruitiste qu’exigeant avant que Sorry finisse sur une relative sensation d’apaisement. Voilà en tout cas 35 minutes âpres de très haut vol qui ne devraient pas vous laisser indemnes, enjoy!

Sylphe

Review n°41: MAGDALENE de FKA twigs (2019)

En 2014, Tahliah Debrett Barnett alias FKA twigs, tel un papillon sortant de saFKA twigs chrysalide, se révèle au grand public avec son premier album sobrement intitulé LP1. Portée par la production léchée d’Arca, elle propose un r&b tout en émotions et s’impose comme une icone urbaine en puissance. Il aura fallu patienter cinq ans pour que FKA twigs retrouve le chemin du studio et nous offre son deuxième opus, MAGDALENE. Une volonté évidente de se renouveler apparaît, Arca ayant cédé sa place à la production à Nicolas Jaar (dont l’album Space Is Only Noise est brillant au passage) et le résultat gagne ostensiblement en émotion et subtilité.

Le morceau d’ouverture thousand eyes offre une plage de douceur initiale savoureuse avec le chant quasi incantatoire de FKA twigs au milieu d’une orchestration dépouillée et relativement sombre. Tel un cygne, le titre se déploie avec majestuosité, la voix cristalline monte dans les aigus et révèle sa puissance alors que l’instrumentation s’enrichit de multiples petits sons divers. En 5 minutes, la mue s’est brillamment opérée et je finis ce titre en pensant aux trop rares soeurs de Cocorosie. Home with you joue ensuite avec son auditeur en aimant brouiller les pistes, ce piano/voix met en scène l’affrontement entre la voix voccodée de FKA twigs et sa voix juste sublime qui ne cessera de m’évoquer dans tout l’album St Vincent. De l’autre côté le piano lutte contre les drums et diverses sonorités dubstep pour un résultat aussi beau qu’inclassable… Moment de pure magie. Sad day va faire perdurer cet ascenseur émotionnel pour un morceau plein d’émotions, tiraillé entre la voix angélique et le piano d’un côté et de l’autre ces ruptures dubstep où les drums brisent les codes. C’est jouissif et inclassable mais FKA twigs n’est pas seulement dans une démarche arty où elle cherche à briser à l’excès les codes… Ainsi holy terrain avec Future en featuring nous rappelle-t-il que cette dernière ne tourne pas le dos à ses inspirations urbaines en rendant honneur à la trap pour un résultat solide mais qui correspond moins à mes envies suscitées par les premiers morceaux.

Mary magdalene et son orchestration tout en subtilités nous recentre ensuite autour de cette voix capable d’alterner avec brio la douceur et la puissance pour un résultat aussi classique que beau. Mais que dire ensuite de ce fallen alien tombé du ciel? FKA twigs révèle des choses insoupçonnées en elle pour un morceau brillant qui rappelera à beaucoup la folie de Björk et la puissance émotionnelle de St Vincent. Voilà un des titres marquants de cette riche année 2019 (#topdefindanneeenapproche). Pour le coup, mirrored heart paraît ensuite très classique, dans la droite lignée de mary magdalene, en soulignant la beauté incommensurable de la voix de FKA twigs. Finalement la fin de l’album est juste sublime d’émotions en jouant moins la carte des contrastes, comme si FKA twigs assumait pleinement sa mue en une diva arty qui aurait délaissé ses oripeaux urbains. Daybed joue la carte de la sobriété avant le sommet Cellophane, ballade piano/voix à faire pleurer les pierres.

Ce MAGDALENE se sera fait attendre mais la direction choisie par FKA twigs pour sa carrière est enthousiasmante et je dois reconnaître -mea culpa- que je ne m’attendais pas du tout à tant d’émotions d’une artiste dont on avait davantage entendu parler dernièrement de sa relation avec Robert Pattinson que de son envie de composer. Mea culpa et enjoy!

Sylphe

Review n°40: The Rare Birds de Kid Loco (2019)

Jean-Yves Prieur, alias Kid Loco, est incontestablement un des artistes-phares de laKid Loco french touch… malheureusement sa discrétion ne lui a pas offert la place médiatique qu’il aurait méritée, le duo Air nageant dans les mêmes eaux profondes et attirant davantage vers lui la lumière. L’année 1997 symbolise pleinement cette impression, on retient tous le coup de maître initial de Jean-Benoit Dunckel et Nicolas Godin avec le bijou Moon Safari mais on oublie trop rapidement A Grand Love Story de Kid Loco qui, à mon sens, est la BO parfaite du trip-hop. Un album au pouvoir cinétique infini que je réécoute régulièrement, ovni intemporel qui résiste à toutes les modes. Kid Loco s’est montré très avare en albums par la suite et malgré un très bon Party Animals & Disco Biscuits en 2008 n’a pas surpassé le sommet initial. 8 ans après Confessions Of A Belladonna Eater, il nous revient avec un très beau The Rare Birds qui s’impose pour moi comme un véritable refuge me ramenant à la fin des années 90…

Le morceau d’ouverture Claire et son utilisation des cordes qui n’est pas sans me rappeler le dernier opus de Thylacine nous offre une plage de douceur infinie par sa mélopée lancinante et la psalmodie de Claude Rochard. Le sourire béat se dessine déjà sur mon visage… Soft Landing on Grass part ensuite sur des landes plus désertiques balayées par un vent glacial, l’atmosphère est plus sombre et la voix de Tim Keegan se révèle d’une amplitude désarmante entre spoken word caverneux et montées cristallines. La première grosse claque ce sont les 8 minutes de The Boat Song qui vont me l’affliger, tout en douceur…Une première partie portée par une rythmique downtempo minimaliste et le chant quasi incantatoire de Crayola Lectern avec les cuivres qui ont fait le succès de A Grand Love Story et la rupture au bout de 4 minutes avec ce souffle rock qui vient distiller un sentiment d’urgence surprenant. Les deux ambiances, se mêlent à merveille pour une fausse cacophonie teintée de free-jazz d’une belle intensité.

Après un Venus Alice in Dub plus classique dans son approche downtempo et rappelant les sonorités indiennes de Big Calm de Morcheeba, Unfair Game et la voix mystique d’Olga Kouklaki obscurcit le paysage pour un résultat qui aurait pleinement eu sa place sur le dernier Trentemøller et qui brille par sa grâce. Olga Kouklaki est une belle découverte que je prendrai plaisir à retrouver dans le morceau final The Bond et son atmosphère angoissante. Passé un Yes Please, No Lord! dont l’ambiance free-jaz et les cuivres omniprésents me séduisent moins et me paraissent un peu datés, Aquarium Lovers brille par sa capacité à mettre en place un superbe tableau sonore évoquant les fonds marins, entre attraction et inquiétude. La deuxième partie du titre est particulièrement touchante avec une intensité grandissante digne des moments d’apaisement de Mogwai.

Globalement la fin de l’album me séduit un peu moins, la voix trop limpide et trop pop de Thomas Richet sur No Tether ne fonctionne pas pour moi et Blind Me n’est pas d’un intérêt vital. Heureusement, Motherspliff Connection vient distiller ses influences hip-hop pour un résultat d’une grande coolitude et me rappeler les sous-estimés Troublemakers (vite aller écouter leur album Doubts & Convictions) et Bob’s Ur Unkle aurait pleinement eu sa place sur A Grand Love Story par son pouvoir cinétique et son ambiance inquiétante.

Vous avez aimé A Grand Love Story et les différents albums de Kid Loco ? Vous pouvez foncer les yeux fermés. Pour les autres, ce The Rare Birds est une porte d’entrée de qualité pour découvrir la discographie d’un orfèvre des sons, enjoy!

Sylphe