Review n°54: Earth d’EOB (2020)

On ne présente plus le grand groupe Radiohead dont les membres, depuis quelques EOBannées, se lancent dans des projets solos. Thom Yorke que ce soit en solo depuis Eraser en 2006 ou dans le groupe Atoms for Peace avec Flea, le bassiste des Red Hot Chili Peppers, continue à partager avec brio son sens de l’interprétation. Le batteur Phil Selway  a sorti deux albums, Jonny Greenwood s’épanouit en parallèle dans les musiques de film (There Will Be Blood en 2007  par exemple). Il ne manquait plus jusqu’à maintenant qu’à voir Colin Greenwood et Ed O’Brien sauter le pas… Vous aurez bien compris, subtils lecteurs que vous êtes, que derrière ce sobre et mystérieux EOB se cache donc le guitariste Ed O’Brien qui nous offre son premier opus tant attendu, Earth. Nous sommes bien sûr en droit de nous demander si cet album sera ou non dans la droite lignée des albums de Radiohead… Modeste tentative d’explication en approche…

Le morceau d’ouverture Shangri-La (du nom d’une cité imaginaire inventée par James Hilton dans son roman Lost Horizon en 1933) nous ramène en terrain connu. La voix douce est très convaincante, le morceau se déploie gracieusement avec une ritournelle quelquefois électrisée par les riffs de guitare bien sentis d’Adrian Utley de Portishead pour un résultat qui sonne comme du Radiohead. La comparaison n’a rien de négatif et on ne peut pas reprocher à Ed O’Brien de ne pas tourner le dos à son ADN musical. Les 8 bonnes minutes de Brasil rappellent que EOB a posé les bases de son album lorsqu’il est parti vivre quelques années avec sa famille au Brésil. Ce morceau d’une grande douceur voit EOB sobrement accompagné de sa guitare pour une belle complainte autour de la fin d’une relation amoureuse mais la basse de Colin Greenwood et les sonorités électroniques au bout de 3 minutes viennent donner une savoureuse envie de danser. La montée est séduisante et la construction de ce morceau d’une grande précision et d’une grande richesse.

Le trio suivant va ensuite mettre l’accent sur une douceur folk prédominante, Deep Days et sa guitare acoustique témoigne des qualités du chant d’EOB, Long Time Coming m’évoque un croisement entre Peter von Poehl et Devendra Banhart tout en rappelant à quel point EOB est un grand guitariste alors que Mass tente par quelques déflagrations sonores de briser la douceur pour un résultat tout en tensions. Banksters vient alors avec justesse redonner un supplément d’intensité, on savoure cet art de la réverb propre à Radiohead et la parenté s’avère incontestable. Le désincarné et dépouillé Sail On évoquant la mort de son cousin touche au sublime et nous amène avec délicatesse vers les 8 minutes d’Olympik qui donnent une furieuse envie de bouger son corps et évoquent Depeche Mode qui aurait rêvé de faire du Pink Floyd (#payetoncroisementfumeux). L’album se clot sur une note de douceur folk bien sentie avec Cloak of the Night en duo avec Laura Marling.

Fans ou non de Radiohead, je ne peux que vous inviter à savourer la subtilité de ce très beau Earth qui réchauffera les coeurs, enjoy!

Sylphe

Review n°53: The New Abnormal de The Strokes (2020)

A l’occasion d’ une playlist best of de The Strokes (à réécouter par ici ), je vous avais déjà fait The Strokes -The New Abnormalrapidement part de mon intérêt pour le sixième opus de Julian Casablancas and co, The New Abnormal. Explorons désormais ensemble ce qui se cache derrière ce Bird On Money de Jean-Michel Basquiat afin de confirmer qu’on a bien retrouvé The Strokes à un niveau qu’on ne lui avait pas connu depuis First Impressions of Earth en 2006 (par pudeur, on ne dira rien de Angles et Comedown Machine…).

Le début d’album est très bon et on retrouve cette subtile alliance du rock et de la pop chère à The Strokes  portée par, n’en déplaisent aux grincheux, la voix très convaincante de Julian Casablancas. Le morceau d’ouverture The Adults Are Talking nous ramène ainsi 15 ans en arrière avec son riff de guitare addictif, sa rythmique uptempo et la voix résolument pop de Casablancas (quelle belle capacité à encore monter dans les aigus), c’est une vraie cure de jouvence et de fraîcheur et on comprend rapidement que le versant pop va être davantage exploré sur ce début d’opus. Selfless explore les contrées d’une pop presque psychédélique à la MGMT pour traiter avec une certaine mélancolie la thématique de l’amour, les synthés jouant un rôle central. Brooklyn Bridge To Chorus prolonge la tentation des synthés, c’est léger et dansant (ça me fait penser aux premiers Mika c’est dire…) et clairement le morceau, sans être exceptionnel, fait bien le job. Bad Decisions apporte plus de caractère et me rappelle les premiers albums avec ce refrain obsédant et la puissance mélodique imparable, je me suis penché sur les paroles où Billy Idol en personne a mis la main à la pâte et je reste toujours dubitatif. Moscou 1972, le traité ABM sur la limitation des armes stratégiques signé par Nixon et Brejnev? Je suis preneur de toute interprétation mais bon ce serait mentir que de dire que les paroles sont l’intérêt premier d’un album de The Strokes

Eternal Summer reste dans une veine résolument optimiste et pop pour un résultat un brin lisse et un peu long (plus de 6 minutes) avant THE bijou At The Door. Un morceau très riche instrumentalement qui brille par la confrontation de sa douceur mélancolique et de ses sonorités plus sombres/électroniques, le tout illustré par un clip brillant à visionner en-dessous. Le plaisir est décuplé car je n’attendais pas The Strokes  sur un tel terrain torturé… Il faut reconnaître que Why Are Sundays So Depressing et Not The Same Anymore souffrent de la comparaison avec At The Door et peinent à déclencher un très grand intérêt face à la mélancolie de Julian Casablancas. Heureusement le morceau final Ode To The Mets clot assez brillamment l’album avec sa douceur nostalgique d’une grande justesse. 45 minutes plus tard, c’est un sourire sur le visage qui persiste et me fait prendre conscience que The Strokes a encore des choses justes à nous raconter en 2020, et cela suffit amplement pour mon plaisir, enjoy!

Sylphe

Review n°52: Cadavre exquis de Thérapie Taxi (2019)

Grand carton de 2018, Hit sale certifié disque de platine, avait marqué les esprits de la Thérapie Taxichanson française. Le disque contenait énormément de tubes, idéal pour le passage en radio. Mais on aurait tort de réduire le groupe à quelques morceaux « grand public » et juger ce groupe trop rapidement arrogant, nihiliste, punk, aux textes trop salaces. Bref tout un courant d’incompréhension alors que le succès public montre combien leur musique était attendue et combien ils renouvellent le genre. La chanson française s’était embourgeoisée, trop de délicatesse, trop de bonnes intentions. La jeunesse a besoin d’énergie et d’anticonformisme. Le monde est trop aseptisé, trop politiquement correct. Avec Thérapie Taxi Fuck les mots doux ! Fuck le système, vous allez entendre des mots crus mais arrêtons de nous voiler la face ! au fond nous ne sommes qu’un « vulgaire animal ».

Si dans l’ensemble l’album Cadavre exquis reprend les ingrédients du succès du précédent opus, on ne peut pas leur en vouloir. Ils savent porter des mélodies simples mais efficaces avec des textes qui disent les maux et les sentiments de la jeunesse actuelle. Leur sens de la provocation contrôlée, des histoires de cœurs, de la mélancolie, des troubles de l’amour, des soirées de lose trop arrosées… On pourra le ressentir dans Dominer le bruit ou encore Candide Crush.

Ils savent aussi jouer sur le duo au chant filles / garçons et aux timbres de voix qui alternent souvent deux histoires, deux manières de voir les choses.

On aimera aussi entendre ce morceau ultra efficace Madame Klaude, à l’énergie brute, aux paroles percutantes et à la production puissante. Oui, il y a bien quelques titres, quelques morceaux un peu « faciles » sur ce disque, le single choisi Ego Trip est finalement l’un des morceaux les moins réussis de cet album. Ne vous arrêtez pas sur ce titre où les paroles ne vont pas chercher bien loin. Ecoutez plutôt L’équilibre. Sa portée crépusculaire, sa critique de la société de consommation, des travers de nos modes de vie, Thérapie Taxi n’est pas qu’un groupe pour danser mais aussi un groupe pour réfléchir et changer le monde. C’est enfin un super groupe de scène, à l’énergie punk…

Un second disque parfait pour prolonger l’écoute du premier opus et qui contient encore beaucoup de singles en puissance.

Rage

Review n°51: ALTURA de Les Gordon (2020)

J’entretiens une relation toute particulière avec Marc Mifune alias Les Gordon, son liveLes Gordon II pendant un mardi de Plouescat en août 2018 est en quelque sorte l’élément déclencheur qui nous a poussés avec Raf Against The Machine à relancer le blog pour partager la découverte de tels artistes. Après un premier opus La savoureux par son électro fraîche et subtilement enfantine (chroniqué par ici ), ALTURA et ses 18 titres pour une bonne heure de plaisir sensoriel vient nous donner des nouvelles en cette période de confinement. Il faut croire que les orfèvres es sons se sont donnés rendez-vous, après Chapelier Fou Les Gordon nous prouve que le confinement peut avoir du bon…

Le morceau d’ouverture L.E.D. nous replonge deux ans en arrière avec ses synthés et ses choeurs enfantins, le son d’une fraîcheur sans nom nous donne envie de danser en plein soleil avec la mer en fond. Les sons sont reconnaissables dès les premières secondes (mes filles de 5 et 8 ans peuvent le confirmer, sans menace de torture de ma part…) et Triángulo continue à jouer la carte de la nostalgie avec ces boucles et ces ruptures si caractéristiques qui se marient parfaitement à de très belles paroles en français. Globalement le début de l’album est très classique dans son approche et prolonge le plaisir de La avec le plus oriental Red Lights ou encore Audición qui nous hypnotise et nous prend dans les filets de ses boucles. On notera simplement comme réelles prises de risque les saveurs d’Afrique apportées par Batuk sur un Lolita Lélé qui me touche un peu moins ou le bijou Patientia, créature hybride plus électro qui évoque un Thylacine qui aurait beaucoup écouté les disques de Gotan Project

Rassurez-vous ce ALTURA va explorer de nouvelles facettes et se montrer très novateur dans sa deuxième partie. Je ne vais pas me lancer dans un survol de tous les titres et plutôt vous dégager certaines pépites assez jouissives… Le Nord pour commencer est un subtil condensé des aspirations de Les Gordon entre la tentation d’une électro plus dansante et l’art de dépeindre par touches graciles des atmosphères et des paysages musicaux. Storm brille ensuite par sa grande originalité, ça part comme du Tame Impala avec une douce mélodie à la guitare pour se retrouver soudainement confronté à une électro saturée assez improbable. Le résultat s’avère finalement d’une grande douceur et les deux pôles se marient parfaitement. Parade est peut-être le meilleur morceau pour faire la transition avec La, les boucles laissant peu à peu la place à une électro-pop gourmande. Après un Astral qui aurait pleinement eu sa place sur le Roads volume 1 de Thylacine, je choisis de finir sur le bijou incontestable de l’album avec l’éponyme Altura. J’y retrouve une intensité folle, une électro hypnotisante portée par une mélodie addictive avec un subtil intermède au piano. Avec ce genre de titres, Les Gordon ouvre un champ de possibles vertigineux qui me donne, encore plus que jamais, l’envie de suivre cet artiste des sons, enjoy!

Sylphe

Review n°50: Méridiens de Chapelier Fou (2020)

Un orfèvre des sons se présente à nous ce soir en la personne de Louis Warynski, aliasChapelier fou Chapelier Fou afin de nous apporter grâce et poésie en cette période chaotique. Voilà déjà dix ans que l’électro fantasmagorique et ô combien personnelle de Chapelier Fou nous illumine… 5 EP et un sixième album, trois ans après Muance, dont le titre Méridiens nous invite au voyage. Un voyage que je vous propose de faire, les yeux fermés et le casque vissé sur les oreilles pour encore plus s’immerger dans cet univers où l’imagination est reine.

Le morceau d’ouverture L’austère nuit d’Uqbar met d’emblée à l’honneur l’instrument de prédilection de Chapelier Fou, le violon qui ici nous offre une complainte mélancolique. Le violon se suffit à lui-même et nous enveloppe de son émotion poignante, on se croirait dans un mariage juif où mélancolie et joie s’entrelacent amoureusement. Ce morceau intime tout en retenue laisse place à un sublime Constantinople qui s’appuie sur la complémentarité des percussions et du violon. On retrouve tout le pouvoir cinétique de Chapelier Fou qui me touche tant, ce morceau s’apparentant à la subtile rencontre entre l’intensité un brin urbaine d’Ez3kiel et la poésie trip-hop d’un Kid Loco. Chapelier Fou semble tiraillé dans cet album entre introspections empreintes de grâce et exutoires plus âpres comme dans Insane Realms et sa construction d’une grande complexité. Doux piano puis montée en puissance urbaine à la Amon Tobin avant que des boucles jazzy ne viennent marteler le morceau, un final d’une richesse incommensurable. Tous les codes, de la musique classique à l’abstract, viennent d’être brisés pour créer une créature indéfinissable et un brin inquiétante. Ce sentiment d’oppression se déploie abruptement dans Cattenom Drones qui me destabilise par sa rythmique house sans concession et sa fin saturée, hymne dangereux à la centrale nucléaire du village mosellan de Cattenom?

Le Triangle des Bermudes vient alors nous rassurer (#imageparadoxale) avec son electronica subtile, illuminée par cette palette de sons aériens… L’intermède L’état nain vient nous enivrer (#vousl’avez?) avec sa surprenante guitare avant que le bipolaire Chapelier Fou retombe dans ses angoisses avec Asteroid Refuge , électro affirmée à la Birdy Nam Nam  placée sous le signe de l’urgence. Les cinq derniers titres résument parfaitement cette impression de bipolarité tellement séduisante: d’un côté l’électronica estampillée Boards of Canada de Am Schlachtensee dont le violon me file de sacrés frissons et Everest trail, morceau final qui sublime le mariage entre la musique classique et les machines dans la droite lignée du InBach d’Arandel et de l’autre l’association oxymorique du feu et de la glace avec trois nouvelles pépites… La vie de Cocagne met à l’honneur le violon intimiste comme dans L’austère nuit d’Uqbar avant une deuxième partie surprenante où l’électro et les machines viennent prendre le pouvoir (#Ez3kielfiliation). Le méridien du péricarde  brille par ses contrastes mais que dire du bijou Le désert de Sonora? Ou comment brillamment faire le grand écart entre violons nostalgiques et rythmique house pour un résultat d’une grande unité…

Ce Méridiens confirme l’hédonisme de Chapelier Fou qui aime jouer avec les codes pour nous proposer une musique qui résiste à toute tentative de classement, et ça c’est la singularité de l’art tout simplement, enjoy!

Sylphe

Review n°49: Le Silence et l’eau de Jean-Baptiste Soulard (2020)

Voilà une bien belle découverte que j’avais précieusement mise de côté afin de prendre Soulardle temps d’en parler le plus justement possible et qui collera à merveille avec le climat actuel, à travers ce besoin de se recueillir humblement face à la nature si belle… Vous connaissez peut-être Jean-Baptiste Soulard comme le cofondateur de Palatine ou en tant que guitariste de Roni Alter mais de mon côté ce premier opus est une première rencontre, de celles qui marquent…

Cet album dans l’humilité de ses 30 minutes s’est créé autour du roman de Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie où le narrateur ressentait le besoin de fuir la société pour aller vivre dans une isba, au fin fond de la Sibérie. Les titres de nombreuses chansons sont des références directes à ce livre et on retrouvera encore plus explicitement dans Asile le comédien Raphaël Personnaz nous lire au coin du feu un extrait de ce superbe roman… Cet album est une véritable parenthèse enchantée, un recueillement subtil qui laisse place à une folk intelligente dont les références vont évidemment de Sufjan Stevens ou la BO d’Into The Wild par Eddie Vedder jusqu’à la grâce plus pop des Canadiens de Malajube.  Allez, on prend son sac à dos, son petit livre sur les plantes comestibles pour éviter une fin tragique et on part pour la Sibérie…

Le morceau d’ouverture Sois le dernier met en avant la douceur du duo formé avec Bessa, les voix sont sobrement accompagnées d’une guitare dans un climat intime et reposant. Bessa prolonge sa collaboration avec le très bon Grand Baïkal où les violons viennent faire une première apparition remarquée, des violons qui s’avèreront d’une justesse imparable pendant tout l’opus… Le morceau vient nous rappeler discrètement Malajube, époque Labyrinthes. Et que dire du bijou Isba? Je ne me suis pas encore remis de l’intensité émotionnelle du chant de Blick Bassy qui éclaire toute la fin du morceau, une intensité qui vous évoquera incontestablement Benjamin Clementine.

L’album est d’une très grande richesse et se permet de parcourir les plaines de la pop avec Omble Chevalier, sublimé par la voix de JP Nataf et ces cuivres qui viennent se marier avec les cordes à merveille. On retrouvera cette accointance pop dans Les vents contraires où la chanteuse Luciole apporte avec délices son timbre cristallin sur une rythmique uptempo. La douceur est omniprésente sur toute la fin de l’opus entre le chant inspiré de Fer rouge qui démontre la qualité du chant de Jean-Baptiste Soulard, l’intermède (pour une fois réussi!) au piano Débâcle, le duo avec Jacinthe sur le poétique Leur peau ou encore le beau titre final Respirer avec la belle voix féminine d’Achille. On notera la qualité de tous les invités venus apporter leur pierre à cet édifice de douceur salvatrice.

Vous avez besoin d’un petit cocon de 30 minutes pour vous ressourcer, Le Silence et l’eau vous attend désormais, enjoy!

Sylphe

Review n°48: Suddenly de Caribou (2020)

Dans la série « La musique aide à lutter contre le Coronavirus », l’acte II va nous permettreCaribou de découvrir ensemble le nouvel album Suddenly de Caribou qui s’impose pour moi comme le plus bel opus de 2020 tout simplement. Le dire est une chose, tenter de vous le prouver en est une autre, alors je vous propose de me suivre…

Dan Snaith est un artiste pour qui j’ai une véritable affection depuis de très nombreuses années. Après des débuts sous le nom de Manitoba, il oeuvre sous le pseudo de Caribou depuis son album The Milk of Human Kindness en 2005 et sa discographie reste illuminée par un Swimm en 2010, que je chroniquais dans une autre vie par ici et qui reste pour moi un de mes 20 meilleurs albums de tous les temps, et un très bon Our Love en 2014. On peut aussi noter un side-project house plus tourné vers les dance-floor Daphni qui nous donne des nouvelles régulièrement depuis le premier opus Jiaolong en 2012, en particulier avec le très bon EP Sizzling l’année dernière. Vous l’aurez très facilement compris, je pars avec des a priori très positifs au moment d’appuyer sur le bouton play de ce nouvel opus (#expressiondevieuxquineveutplusriendire)…

Le morceau d’ouverture Sister propose d’emblée une électro contemplative assez intimiste avec ses synthés à la Boards of Canada et la douceur de la voix de Dan Snaith, qui s’affirme véritablement au chant dans cet opus. Une porte d’entrée toute en sobriété qui va vite être renversée par la pépite gargantuesque You and I qui est parcourue par un vent de folie euphorisant. Vouloir résumer la structure de ce titre relèverait du défi, on enchaîne les ruptures, on fait copuler les synthés avec les guitares, du refrain au vocoder vient contrebalancer la voix centrale… tout est jouissif et d’une intensité mélodique hallucinante, révélant les possibilités électro-pop insoupçonnées de Caribou. Les boucles au piano répétitives de Sunny’s Time viennent ralentir la fréquence cardiaque dans un univers évoquant un autre orfèvre des machines Baths avant qu’un phrasé hip-hop étonnant à la Young Fathers vienne nous percuter frontalement. Les codes sont manipulés avec délices… Vous allez vite comprendre qu’il faut saisir ce Suddenly comme une véritable mixtape. On enchaîne ainsi un New Jade, électro-pop lumineuse qui croise la beauté éthérée d’un Four Tet au pouvoir mélodique inhérent à Hot Chip (la comparaison peut sembler surprenante mais j’ai vraiment cette impression…), et un improbable Home, joyau disco-funk sensuel au refrain addictif…

Les propositions musicales sont d’une très grande variété mais paradoxalement cet album garde une belle homogénéité. Un Lime en slow-funk où j’ai l’impression que Devendra Banhart vient de découvrir les machines, un Never Come Back qui rappelle par ses boucles répétitives et sa rythmique house que Daphni n’est jamais loin, un intermède Filtered Grand Piano qui confirme l’inutilité des intermèdes (#mamarottedumoment), un Like I Loved You d’une belle intensité pop où Dan Snaith se prendrait presque pour James Blake… Ce n’est finalement pas ces possibilités pop que je recherche chez Caribou mais il faut reconnaître que ce potentiel est une bien belle découverte.

Exceptée la nouvelle bombinette house Ravi dans la droite lignée de Never Come Back, la fin de l’album est plus douce et intimiste, refermant subtilement la boucle entamée par Sister. Magpie et sa douceur d’orfèvre ainsi que la folktronica du morceau final Cloud Song devraient finir de faire succomber les derniers récalcitrants, s’il en existe encore… Ce Suddenly est assez incontestablement un album brillant que je vous conseille d’écouter et réécouter en cette période chaotique, c’est un remède à toutes les angoisses, enjoy!

Sylphe

Review n°47: 33 000 FT. de Kazy Lambist (2018)

J’étais parti pour vous parler du dernier EP Sky Kiss de Kazy Lambist qui me séduit Kazy Lambisttotalement avec ses quatre titres bien sentis et puis j’ai été vaincu par la curiosité en écoutant le premier opus 33 000 FT. sorti en 2018… Derrière ce pseudo surprenant qui fait allusion à un alcool canadien se cache un petit français originaire de Montpellier, Arthur Dubreucq, qui avait remporté en 2015 le prix du public des Inrocks Lab et a pris tout son temps avant de nous proposer ce 33 000 FT. dont le titre évoque clairement son autre passion, l’aviation.

Définir le son de cet album est assez simple ma foi et c’est fort agréable de ne pas toujours avoir à se creuser la tête. Pour moi on est dans la famille large des Thylacine – Fakear- Petit Biscuit – Les Gordon, Kazy Lambist proposant une chill pop savoureuse nichée dans son cocon électronique et s’appuyant sur une voix de tête riche de promesses (j’ai souvent pensé au chanteur de Wild Beasts, ce qui n’est pas un mince compliment…).

L’album s’ouvre tout en douceur avec Glasses en featuring sur le titre Love Song qui séduit par sa basse funky (#bassealaMetronomy) et une voix résolument pop. Annecy prolonge cette atmosphère d’une grande coolitude en ouvrant sur des cris d’enfants à la Bibio, la mélodie suave ne tombe pas dans la monotonie et le rythme est assez plaisant. C’est véritablement Do You qui permet de percevoir l’éventail complet des possibilités de Kazy Lambist avec cette alliance parfaite entre une mélopée électronique imparable et la superbe voix de tête, le titre est très subtil dans son approche. Passé un interlude de 20 secondes dispensable comme les deux autres présents (je cherche encore l’intérêt des interludes en général…), Away reste dans la lignée de Do You avec son chant plus mélancolique et une rythmique plus downtempo qui contraste avec l’univers schizophrène de No Face. J’aime beaucoup la structure de ce dernier: on part sur une mélodie posée au piano qui laisse rapidement sa place à une atmosphère dansante et volontiers disco, l’esprit de Wild Beasts a veillé sur ce morceau…

La suite de l’album garde ce même niveau de production avec d’un côté des titres plus house comme le dansant Orion  (dont la rythmique me fait penser à Thylacine mais bon je le vois partout actuellement…#Thylacineaddicted) ou la belle montée de l’électro suave de Shutdown et de l’autre la chill pop aérienne, un brin moins originale mais tout de même séduisante, avec des titres comme The Essential ou le plein de classe Lights on Water Kazy Lambist se mue en un James Blake à la française. Deux cerises sur le gâteau pour clore l’album nous attendent: mon titre préféré, le bijou Once in a Lifetime et sa mélopée électronique obsédante, et la douceur pop de Rollercoaster. Envie de chiller auprès du feu? Tu sais ce qu’il te reste à écouter désormais, enjoy!

Sylphe

Review n°46: InBach d’Arandel (2020)

S’attaquer au XXIème siècle au « père de la musique » Jean-Sébastien Bach n’est pas choseArandel aisée, réussir à lui insuffler un souffle électronique vivifiant relève de la prouesse artistique. En 1968, Wendy Carlos avait déjà marqué les esprits avec son Switched-On Bach où elle jouait des titres de Bach avec le cultissime synthétiseur Moog. Le dernier croisement judicieux -pour moi- des musiques classique et électronique remonte à Aufgang avec en point d’orgue l’excellent album éponyme en 2009. Arandel, collectif anonyme ayant il y a peu levé son anonymat sur un certain Sylvain, propose depuis son concept album de 2010 In D (en hommage au In C de Terry Riley) une musique électronique racée faisant la part belle à une alliance subtile entre instruments électroniques et acoustiques. Je vous invite aussi à aller écouter les albums Solarispellis, Umbrapellis, Extrapellis (#titresmagnifiques) et Aleae qui démontrent toute la puissance mélancolique dégagée par la musique d’Arandel

Pour revenir à l’album du jour, Arandel qui a su s’entourer de nombreux artistes référencés dans leur domaine a réussi le tour de force de créer un superbe album électronique qui reste fidèle au son de Bach tout en lui apportant un souffle aussi novateur que respectueux du maestro. Je vous propose de me suivre pour une humble visite dans un univers brillant par sa précision de métronome.

Le morceau d’ouverture All Men Must Die (en référence au choral Alle Menschen müssen sterben de Bach) est une relecture ambient où les synthés spatiaux enveloppent avec douceur deux voix robotisées psalmodiant en allemand, avec le violoncelle en fond de Gaspar Claus. Cette ouverture assez mystérieuse laisse alors sa place au Prelude No.2 in C Minor qui s’impose comme le premier temps fort de l’album avec une palette de sons électroniques aériens qui ne sont pas sans rappeler l’univers de l’orfèvre électronique Four Tet et le chant de Petra Haden qui monte sans cesse au milieu des choeurs dans une rythmique uptempo savoureuse. Bodyline qui invite Ben Shemie, le chanteur de Suuns, ralentit ensuite le rythme cardiaque dans une alliance subtile entre le vocoder et le piano. Le morceau se développe langoureusement et m’évoque l’univers de Son Lux.

Passacaglia (la passacaille en français) et son ostinato répétitif marie ensuite parfaitement la musique de Bach aux sonorités électroniques pour un résultat plein de modernité et invitant au réveil des corps. L’intermède aquatique de Invention 2 nous amène avec douceur vers le brillant Bluette où le chant mélancolique de Barbara Carlotti démontre la puissance de la chanson à textes inhérente à Bach. La poésie se prolonge avec Aux vaisseaux et la voix d’Emmanuelle Parrenin qui se pose avec délices sur une musique électronique primesautière digne de Thylacine.

La deuxième partie de l’album recèle de pépites elle aussi avec un Hysope résolument tourné vers les dance-floors, un Homage To JS Bach qui s’apparente à une belle fresque épique qui voit les machines prendre inlassablement le pouvoir pour un résultat très intense, un Sonatina plein de grâce et sublimé par le piano à quatre mains de Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia, un Ces mains-là qui me touche tout particulièrement tant le timbre rocailleux de Areski Belkacem est émouvant et colle parfaitement à la musique de Bach et un Conclusio où le Cristal Baschet de Thomas Bloch résonne merveilleusement bien dans une église. Les dernières notes reviendront bien sûr à Bach après quelques minutes de silence où la douce voix d’une enfant vient se poser avec poésie sur le célébrissime Adagio BWV 564.

Incontestablement, Arandel prouve avec ce très bel hommage à Jean-Sébastien Bach que ce dernier n’est pas figé dans la glace (#desolejenaipaspuresister) et qu’il ne demande qu’à vivre intensément à travers la musique électronique du XXIème siècle, enjoy!

Sylphe

Review n°45: There Is No Year d’Algiers (2020)

Il y a deux semaines, je vous parlais de ma première pépite de l’année 2020 avec WeAlgiers Can’t Be Found d’Algiers (voir ici ) et je pressentais déjà que l’album mériterait amplement une chronique. Ce troisième opus, avec le duo Randall Dunn et Ben Greenberg à la production, confirme la tendance perçue lors du deuxième album The Underside of Power d’un son encore plus frontal et faisant la part belle aux percussions, ce qui n’est pas sans lien avec l’arrivée dans le groupe de l’ancien batteur de Bloc Party, Matt Tong.

Reprenant le titre d’un roman de Blake Butler publié en 2011, There Is No Year est un mélange subtil d’influences (soul, punk et rock) porté par le charisme de Franklin James Fisher. Le morceau éponyme ouvre l’album de manière plus que directe avec un sentiment d’urgence qui transpire par tous les pores à travers le chant engagé et la rythmique sombre aussi uptempo qu’étouffante. Dispossession reste ensuite dans la même atmosphère avec une rythmique moins intense mais des choeurs particulièrement oppressants. Les titres s’enchaînent et fonctionnent bien, la litanie électrique de Hour Of The Furnaces (en référence à un documentaire de Fernando Solanas sur l’Amérique du Sud en 1968, L’Heure des brasiers), la soul très Massive Attack de Losing Is Ours ou encore Unoccupied qui flirte cependant un peu trop avec les plaines plus lumineuses de la pop-rock.

Chaka vient ensuite nous surprendre avec toutes ses sonorités électroniques pour un résultat qui me laisse encore dans le doute, doute totalement absent à l’écoute de l’excellent Wait For The Sound dont j’aime l’ambiance dépouillée et la rythmique lente. Un Repeating Night qui s’est quelque peu perdu dans la reverb, le bijou We Can’t Be Found dont on a déjà parlé et un contraste final saisissant entre la belle intensité de Nothing Bloomed et le punk presque anachronique de Void démontrent la belle richesse de ce très bon There Is No Year, enjoy!

Sylphe