Review n°103: MORE D4TA de Moderat (2022)

Des nouvelles aujourd’hui d’un groupe de musique électronique qui ne m’a jamais déçu, Moderat MORE D4TAModerat. Quand Sascha Ring (Apparat) et le duo Gernot Bronsert/ Sebastian Szary (Modeselektor) oeuvrent ensemble, le résultat est souvent bluffant. Après trois albums de haut vol –Moderat en 2003, II en 2013 et III en 2016 – et la décision après une longue tournée en 2017 de mettre en parenthèses leur collaboration pour privilégier leurs projets personnels, Moderat revient aux affaires avec MORE D4TA, anagramme évident du groupe qui met avant le thème principal de ce nouvel opus, l’isolement paradoxal de nos sociétés face à la surcharge d’informations. Thème forcément central après les diverses périodes de confinement vécues dernièrement… Sans faux suspense, cet album est une bien belle réussite qui, sans révolutionner la recette du groupe, a cette capacité à m’emporter. M’emporter loin de cette canicule inquiétante qui ne laisse pas augurer un avenir réjouissant… Allez, on met son casque et c’est parti.

Le titre d’ouverture FAST LAND et ses synthés inquiétants frappe fort d’emblée. Très inspiré dans ses premières minutes par Boards of Canada, le son se densifie peu à peu et s’alourdit pour une ouverture pachydermique comme on les aime. L’ambiance est sombre et esthétique à souhait. EASY PREY va ensuite placer le curseur très haut en s’appuyant sur la toujours aussi séduisante voix de tête de Sascha Ring qui se marie parfaitement à des synthés plus aériens. Le résultat est un subtil condensé des aspirations du groupe qui n’est pas sans rappeler certaines atmosphères propres à Bonobo. DRUM GLOW, qui commence sur les bruits d’une forêt la nuit avec les hurlements de loup, va ensuite nous ramener sur les cendres du dubstep et de son plus grand représentant, Burial. Le titre très sombre s’avance subrepticement avec mélancolie.

Un intermède SOFT EDIT d’un peu plus d’1 minute qui propose une débauche de synthés spatiaux (Baths?) nous amène vers un excellent duo: d’un côté UNDO REDO (Défaire-refaire en japonais) qui aurait pleinement sa place dans la discographie de Radiohead en proposant un univers intemporel qui nous met mal à l’aise avec délices et de l’autre NEON RATS, morceau d’électro pure qui se propose comme une créature hybride entre Trentemoller et Bonobo. La montée finale est jouissive à souhait !

La fin de l’album est plus homogène et propose moins de moments très puissants. MORE LOVE joue la carte d’une électro-pop qui fonctionne pas mal mais manque un brin de subtilité par son choix d’un son saturé. NUMB BELL est une débauche de sons âpres dans la droite lignée de l’ouverture FAST LAND alors que DOOM HYPE est à rapprocher de DRUM GLOW. Cependant la voix de Sascha Ring et les choeurs en arrière-fond sur la fin du titre rappelleraient presque un groupe qui nous est cher, Archive. COPY COPY clôt enfin l’album sur une créature pop hybride qui me désarme par sa structure. Voilà en tout cas un bien bel album à savourer au casque avec un cocktail bien frais, enjoy !

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 2. EASY PREY – 6. NEON RATS – 5. UNDO REDO – 1. FAST LAND

 

Sylphe

Review n°102: WE d’Arcade Fire (2022)

Ecrire un article quand l’inspiration te fuit et que le plaisir d’écrire te coule entre les doigts alorsArcade Fire WE que le plaisir de partager demeure intact… S’attaquer à une review sur un album d’Arcade Fire, un groupe sacré pour toi qu’il devient de bon ton de mépriser dans la sphère indé comme l’ont été d’autres avant eux tels que U2, Muse ou encore Coldplay… Jalousie face au succès, regret de ne pas garder pour soi un groupe qu’on a pris plaisir à découvrir aux portes du succès (le syndrome du « le meilleur album c’était le premier »), difficulté à se voir vieillir et donc idéalisation des premiers albums ? J’enfonce bien évidemment des portes ouvertes et m’en excuse mais j’ai tout lu sur ce sixième album WE et certaines chroniques m’ont laissé quelque peu sur ma faim. C’est le jeu des chroniques musicales et il faut savoir accepter toute subjectivité….

J’ai toujours perçu Arcade Fire comme ma porte d’entrée dans la sphère musicale indé -même si bien sûr cette perception est un brin caricaturale – et j’ai pris de plein fouet un Funeral auquel je n’étais pas du tout préparé. Un concert en plein après-midi à Rock en Seine en 2005, une autre soirée orageuse quelques années plus tard au même endroit, des albums brillants et très différents les uns des autres sur lesquels je n’ai jamais osé poser mes mots maladroits, un coup de mou ô combien compréhensible avec Everything Now en 2017. Arcade Fire mérite amplement cette étiquette facile de « groupe majeur des années 2000 ».

C’est vrai que la production de Nigel Godrich a tendance à prendre trop de place, que les 40 minutes passent trop vite, que la structure binaire des titres (première partie intimiste laissant place à une explosion épique, la symbolique du passage du I au WE qui sont les deux parties de l’album) est répétitive, que le featuring de Peter Gabriel sur Unconditionnal II (Race and Religion) est assez dispensable et ressemble à un coup de pub ou que le Prelude de 30 secondes en troisième titre ressemble à une blague pas drôle mais… tout le reste.

Mais les deux sublimes Age of Anxiety… La douceur du piano et cette voix de Win Butler qui me hérisse les poils comme toujours laissent la place à des explosions électroniques savoureuses. Sur Age of Anxiety je vous mets au défi de ne pas succomber à la rythmique électro et à la batterie alors que  je retrouve avec plaisir Regine Chassagne sur Age of Anxiety II (Rabbit Hole) pour une fin toute en tension sublimée par les cordes finales.

Mais End of the Empire et sa mélancolie désabusée d’une justesse imparable.

Mais l’explosion rock certes attendue mais jouissive de The Lightning II qui vient trôner avec délices au milieu de ces morceaux d’Arcade Fire qui te font perdre contact avec la réalité.

Mais Unconditionnal I (Lookout Kid) qui est un bijou de pop lumineuse qui te ramène dans le vent d’optimisme qui soufflait sur Funeral, espèce de No Cars Go presque 20 ans plus tard.

Il y aurait tant à dire sur ce très bel album d’Arcade Fire mais les mots sont trop faibles, enjoy !

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 8. Unconditionnal I (Lookout Kid) – 7. The Lightning II – 1. Age of Anxiety I – 4. End of the Empire I-III

 

 

Sylphe

Review n°101: Wet Leg de Wet Leg (2022)

Quand tu prends le nom de Wet Leg et que ton premier titre -au passage un énorme carton-Wet Leg s’appelle Chaise Longue c’est que vraisemblablement tu as décidé de ne pas trop te prendre au sérieux et d’aborder l’aventure musicale avec légèreté. Rhian Teasdale, la voix principale, et Hester Chambers, la blonde plus introvertie, sont toutes les deux originaires de l’île de Wight -que nous plaçons tous les yeux fermés sur un planisphère bien sûr…- et viennent de faire une vraie entrée par effraction dans le monde de la musique indépendante. Tout commence donc en juillet 2021 avec la sortie de ce single punk jouissif Chaise Longue, la voix lancinante de Rhian Teasdale dont le charme anglais est imparable laisse place à un refrain jouissif porté par un riff de guitare aussi simple qu’évident. La litanie hypnotique autour de la chaise longue sur la fin témoigne de ce goût prononcé pour le second degré et il n’en faut guère plus pour que la toile se prenne de passion pour ce duo improbable.

Au moment d’enclencher la lecture de ce premier album éponyme, je n’ai pas d’attente particulière et presque plutôt la curiosité de voir où l’humour so british de Wet Leg a tenté de nous emmener… Le morceau d’ouverture Being In Love va nous donner des réponses rapides. En à peine deux minutes, sur la thématique ressassée de la souffrance en amour, le duo nous offre une belle leçon de pop débridée où le refrain tout en guitares contraste à merveille avec la nonchalance de la voix. Chaise Longue nous surprend ensuite toujours autant par son instantanéité presqu’un an après sa sortie initiale.

Angelica va alors jouer la carte de la surf music et de la coolitude assumée avec un refrain soyeux à souhait, j’ai l’impression d’entendre une version solaire et reposée de MGMT et je commence à me dire que les deux demoiselles ont décidément plus d’une corde à leur arc musical. Voilà en tout cas un tryptique initial assez excitant ! I Don’t Wanna Go Out creuse le sillon de cette surf music en se permettant de ralentir les rythmiques comme Air le faisait si bien dans la BO de Virgin Suicides entre autres pour une deuxième partie plus planante.

Wet Dream et ses connotations mutines pleinement assumées sous le voile du flegme britannique s’impose comme le deuxième single jouissif de l’album. Un sens inné de la mélodie et de ce genre de refrain addictif, l’humour décalé teinté d’une certaine provocation, tout fonctionne à merveille ! Après un Convincing qui m’évoque la sensualité de Goldfrapp et Loving You qui, sous des airs angéliques, exécute l’ancien amoureux en lui refusant une amitié factice, Ur Mom s’impose comme une version débridée de The XX qui aurait débauché Alison Goldfrapp au chant.

Une fois passée la rythmique plus saccadée et un brin agaçante de Oh No qui, pour moi, est le titre le plus faible de l’album dans cette envie punk un peu caricaturale, Piece of Shit introduit des sonorités électroniques judicieuses pour un résultat qui n’est pas sans rappeler l’univers de The Pixies auquel se serait greffé le démon de la pop. L’album tient la longueur de ses 36 minutes haut la main avec deux derniers titres séduisants : Supermarket flirte avec la tentation de la britpop et Too Late Now nous assène une belle montée rock finale digne de Clap Your Hands Say Yeah et ouvre un champ de possibilités infinies.

Voilà en tout cas un premier album de très grande qualité qui confirme que le buzz autour de Wet Leg est amplement mérité, ce Wet Leg a pris possession de mes futures playlists estivales et j’espère que nos deux Anglaises vont vite nous concocter une suite, enjoy !

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 2. Chaise Longue – 5. Wet Dream – 12. Too Late Now – 3. Angelica

 

Sylphe

Review n° 100 : Call to Arms & Angels (2022) de Archive

call_to_arms_angelsDéjà une semaine qu’il est sorti, et huit journées d’écoutes en boucle : Call to Arms & Angels, douzième album studio canonique d’Archive, est enfin disponible après une longue année d’attente et de communication ultra maîtrisée. Album canonique, car depuis 2016 et The False Foundation, rien à se mettre sous la dent, malgré le coffret et la tournée 25, ou encore Rarities et Versions. Vous me direz que ça fait tout de même de quoi faire. Certes. Je vous rétorquerai qu’après le triple tir Axiom (2014), Restriction (2015) et donc The False Foundation, le collectif britannique Archive avait vogué vers son quart de siècle d’existence en alternant tournée anniversaire et revisites de leur répertoire. En somme, du toujours très qualitatif, mais rien de très innovant. Au cœur du printemps 2021, le groupe commence à teaser sur un nouvel album, nom de travail #archive12. Par une savante distillation d’indices, notamment sur internet et les réseaux sociaux, Archive a su faire monter l’attente comme jamais. Le résultat est-il à la hauteur ? Que vaut ce Call to Arms & Angels ? Parcourons ensemble les 17 titres de ce triple vinyle/double CD, pour comprendre en quoi on tient là, très possiblement, le disque de l’année 2022 et sans doute un des meilleurs opus du groupe, mais aussi un album majeur pour la musique.

Call to Arms & Angels est le fruit d’un long travail débuté fin 2019, juste après la conclusion de la tournée 25. Archive s’apprête alors à replonger en mode écriture/création. Sauf que, quelques semaines plus tard, une inattendue pandémie fait son apparition, et provoque confinement et isolement de chacun. Les membres du groupe n’y échappent pas. Suivent deux années pourries (disons les choses clairement) pendant lesquelles Darius Keeler et sa bande vont littéralement bouillonner d’idées et de créativité. Comme si le COVID, dans son empêchement à être ensemble, avait par ailleurs décuplé le potentiel de chacun. Call to Arms & Angels est un album sombre et profondément covidesque, à la fois dans ce qu’il raconte, mais aussi comme un témoignage de ce que furent nos vies et la créativité artistique pendant ces deux longues années.

L’album du retour et des retrouvailles

Comme un clin d’œil, les premières secondes de l’album laissent entendre une tonalité d’appel visio, qui perdurera en fond durant tout le premier titre. Ces fameux appels visios qui, pendant des mois, ont symbolisé à la fois notre isolement, et la possibilité de rester en contact. C’est à cela que nous invite Archive : se retrouver. Avec un premier titre, Surrounded by ghosts (Entouré de fantômes), qui permet de faire connaissance sans attendre avec Lisa Mottram, la nouvelle et renversante recrue voix du groupe. C’est bien ce qu’on a tous vécu : des semaines à être entourés de personnes fantomatiques qui nous ont manqué, mais aussi des journées et des journées à voir partir, par centaines, des êtres humains vers le monde des fantômes. Un titre faussement paisible, puisque si le son est aérien et posé, le propos est sec et violent. Peut-être est-ce pour ça que la transition vers Mr. Daisy se fait si naturellement. Voilà un deuxième morceau rock et tendu, guitares en avant pour porter la voix, toujours incroyable, de Pollard Berrier. Ce même Pollard qui enchaîne avec Fear there and everywhere, dont nous avions déjà parlé par ici lors de sa sortie en single. La plongée dans le mauvais rêve se poursuit, et ce n’est pas Numbers qui nous fera mentir. De deux titres très rock, on passe à un autre plus speed, bien plus électro aussi, dans la droite ligne de ce que l’on a pu trouver sur Restriction et The False Foundation. En seulement quatre morceaux, Archive a déjà balayé quatre styles et mis tout le monde d’accord. La puissance de ces premières minutes dévastatrices nous remémore le cauchemar covidesque dont on peine à sortir encore aujourd’hui.

C’est Holly Martin qui apporte le baume nécessaire avec Shouting within (précédemment chroniqué par ici), comme une première bulle respiratoire. Une simple illusion, pour un titre de nouveau faussement apaisé, qui relate en réalité les hurlements intérieurs d’un esprit troublé. Qui n’a pas ressenti ça un jour ? Qui n’a pas hurlé intérieurement d’ennui, de peur, de colère, pendant son confinement ? Shouting within raconte ces moments. Avant de passer la main à une première pièce maîtresse de l’album, Daytime coma. Premier extrait rendu public et déjà chroniqué ici également, il permet à Archive de renouer avec des morceaux longs, alambiqués et construits sur de multiples variations. Ce coma diurne a été inspiré à Dave Pen par ses sorties dans la ville déserte, les gens aux fenêtres, fantômes dans la cité éteinte. Un monde post-apocalyptique qui ne dit pas son nom, mais qui nourrit les quatre mouvements de ce quart d’heure torturé, éprouvant, mais hypnotique et magistral.

Vient ensuite Head heavy (Tête lourde), parfait prolongement de Daytime coma. Un titre très Pink Floyd qui rappellera par exemple un Shine on you crazy diamond, avec des nappes de synthés très travaillées et empilées soigneusement pour accueillir la voix de Maria Q. A ce stade de l’album, j’étais déjà conquis, mais c’était sans compter sur Enemy, autre pièce maîtresse du disque, et probablement son climax. Le titre est divisé en deux, pour une sorte de longue intro de quatre minutes où se superposent piano et violon mélancoliques, corne de brume en guise d’alerte, nappes de synthés aériennes, et la voix de Pollard qui inlassablement répète un « Come on enemy I see you / Come on enemy I feel you ». Et la menace, sournoise et omniprésente, qui monte. Pour se densifier et se violenter à mi-chemin, par une entrée de la section rythmique, amenée par des sons de plus en plus distordus, et des voix inquiétantes. La seconde partie est une folie absolue de tensions, faite d’innombrables superpositions sonores et d’un jeu vocal sur « Come on enemy / Come on into me ». A l’image de Bullets (sur Controlling crowds en 2009) où se mélangeaient « Personal responsability / insanity ». La bataille a eu lieu, on en sort épuisé et exsangue en y ayant laissé beaucoup d’énergie, mais aussi en transe de tant de créativité. Métaphore d’Archive traversant la pandémie.

Comme un nouveau répit, Every single day se pare d’arrangements pop-rock entre Lennon et Bowie, avant de replonger dans Freedom, un nouveau titre à l’improbable construction. D’abord un long couplet quasi hip-hop et scandé, qui nous rappelle que jadis Rosko John officia dans Archive. Avant un refrain qui rappelle le Free as a bird de Lennon, tout en se mélangeant avec des nappes de synthés et collages sonores en tout genre. Mais la vraie audace arrive au bout de quatre minutes, lorsque Archive colle une deuxième chanson dans la chanson, en mode piano-voix. Un mouvement musical d’une beauté transperçante, à peine ponctué de quelques notes de synthés complémentaires. Peut-être pour nous préparer à All that I have, un autre six minutes voix-piano-programmations d’un intimisme bouleversant, parfois aggravé de quelques sombres nappes. La palette de l’album s’élargit encore. Il pourrait presque s’arrêter là tant on est déjà comblés. Sauf que, chers Five-minuteurs, il reste six titres, et pas des moindres.

Un album profondément humain

Frying paint reprend la main de l’électro, avec là encore une construction audacieuse. Longue intro faite de collages sonores avant l’arrivée du chant de Pollard pour un titre bluesy dans ses couplets, et plus pop dans le refrain. Un titre furieusement groovy, avant de se laisser totalement hypnotiser par We are the same, dernier extrait publié voici quelques semaines. Qui sommes-nous après cette expérience de pandémie ? Qui avons-nous été pendant ? Sommes-nous si différents les uns des autres dans les temps sombres ? Magistrale chanson sur la différence et nos similitudes, sur ce qui fonde notre communauté humaine et nos aspirations, au-delà de nos peurs les plus viscérales. Et finalement, à la sortie de tout ce grand bazar, nous voilà vivants. Alive, comme un chœur de ressuscités ou jamais vraiment disparus. A moins que ce ne soit les Archive qui nous fassent entendre, voix unies, leur existence au-delà de tous les empêchements rencontrés. Oui, le groupe est bel et bien en vie, et Everything’s alright : encore un titre d’accalmie sonore autour de Pollard et de boucles vocales. On monte haut, très haut, on prend de la distance, là où, enfin, tout va bien. Disons mieux. Et, une fois encore, l’album pourrait s’arrêter là.

Pourtant, il lui reste deux temps majeurs à nous livrer. The Crown expose plus de huit minutes d’explorations électros et de samples. « Can you hear me now ? / Can you see me now ?”, comme si Archive avait besoin de nous crier que ce putain de bijou d’album est enfin sorti. Avant de nous laisser sur Gold, une dernière pépite (ok, elle était facile). De nouveau construit autour de collages, le morceau évolue lentement vers une sorte de Dark Side of The Moon, et surtout vers une émotion créative à fleur de peau, portée par les voix de Dave Pen et Maria Q. Une fois encore, près de huit minutes pour dérouler seconde après seconde, l’inattendu. Et pour quatre dernières minutes denses, aériennes, envoûtantes, construites sur une interminable boucle d’arpèges qui semblent ne jamais vouloir s’arrêter.

Et qui s’arrête pourtant en suspendant son vol, après une heure et quarante cinq minutes d’un voyage absolument incroyable. Call to Arms & Angels est un album majeur dans la discographie d’Archive, mais aussi pour la musique. Il ne cède jamais à la facilité et réussit la prouesse de nous surprendre en n’étant jamais là où on l’attend. Un son, un rythme qui change, un second titre dans le même titre : tout est fait pour nous surprendre à la première écoute, mais aussi après. L’album ne s’épuise jamais, malgré sa longueur et sa densité. Archive aligne les pépites comme autant de créations imparables, pour une ensemble d’une folle cohérence qui se découvre petit à petit, à chaque minute, mais aussi à chaque écoute. N’allez pas croire que vous ferez rapidement le tour de ce disque. J’en suis facilement à la vingtième écoute, et je continue à découvrir des sons, des variations, des émotions nichées là où elles ne se révèlent pas toutes en même temps.

Audace, créativité et document historique

Est-ce pour autant le meilleur Archive ? Depuis Controlling Crowds assurément. Treize années après ce double album puissant, cohérent et d’une rare intensité, le collectif frappe extrêmement fort. With us until you’re dead (2012) était brillant, mais n’était qu’une prolongation de Controlling Crowds. Axiom (2014) est un énorme album, mais restreint à une des branches musicales d’Archive. Enfin, Restriction et The False Foundation manquaient peut-être d’une pincée de cohérence et de variété. Et avant ? Avant, il y a Londinium (1996), album originel et hors-normes avec son univers trip-hop bristolien. Tellement hors-normes qu’il est pour moi à part dans la discographie d’Archive. Comparable à aucun autre, parce qu’ils basculeront dès Take My Head dans le rock électro/progressif. Les suivants sont de vraies claques à chaque fois et restent des disques fabuleux. Toute la discographie d’Archive est une référence absolue pour moi, mais Call to Arms & Angels surprend par son audace. Archive se permet un triple album avec dix-sept titres, dont plusieurs dépassent les huit minutes et sont construits hors de toute structure classique couplets/refrains. Archive ose expérimenter et nous embarquer dans une expérience sonore et sensitive, porté notamment par le travail du discret mais toujours efficace Danny Griffiths. A l’heure du formatage et des créations cloisonnées et sages, voilà qui fait un bien fou.

Call to Arms & Angels surprend aussi par la diversité de ses ambiances, d’un morceau à l’autre. Grâce à cette variété, chacun des titres de Call to Arms & Angels décrit musicalement une des facettes de cette trouble période pandémique. L’album alterne l’intimisme le plus strict, nous mettant face à nous-mêmes à espérer les autres, et des ambiances déchirées et violentées à en devenir complètement dingue. A l’écoute du disque surgissent des images mentales et sensorielles de ce que l’on a traversé, et de ce que l’on traverse encore. Call to Arms & Angels raconte deux années de ce siècle, aussi inattendues que bouleversantes, au sens où elles auront chamboulé nos vies comme jamais. L’enfermement, la solitude, l’isolement et l’exacerbation des travers de ce monde sont venus exploser tous nos repères. Archive raconte la vie sous pandémie. Ce que l’on croyait ne voir que dans les meilleurs récits de SF post-apocalyptique nous est finalement tombé dessus sous une forme que l’on ne soupçonnait pas. Combien d’entre nous sont restés des semaines, voire des mois, face à eux-mêmes, coupés de toute relation sociale ? Combien d’entre nous n’en sont jamais réellement sortis ? Combien d’entre nous y sont encore enfermés et n’ont toujours pas renoué avec une vie sociale du monde d’avant ? Combien d’entre nous n’ont pas encore retrouvé le frisson et la chaleur d’un contact corporel ?

Album après album, Archive raconte notre monde et archive ainsi une forme de mémoire de notre époque. Dans plusieurs siècles, lorsque nos descendants (pour peu qu’ils existent) voudront entendre des visions musicales du monde fin 90’s/début 21e siècle, ils pourront réécouter la discographie de ce groupe. Et lorsque les historiens seront en recherche d’objets historiques pour étudier les années pandémiques 2020-2022, ils auront avec Call to Arms & Angels une trace inattendue et inhabituelle mais ô combien cruciale de deux années qui ont changé le monde à jamais.

Un parfait chef-d’œuvre instantané

Cette année 2022 restera comme une année hors-normes, avec une guerre en Europe, un dérèglement climatique au bord du gouffre, ou encore une élection présidentielle à la fois tendue et usante. Hors-normes aussi, parce qu’on n’attendait pas non plus un Elden Ring aussi incroyable, un The Batman aussi puissant, un Horizon Forbidden West aussi dépaysant. Et un Archive aussi brillant. Malgré toute ma fanitude archivienne, je n’attendais pas le groupe à ce niveau. Call to Arms & Angels est un parfait et pur chef-d’œuvre par lequel Archive réussit à se réinventer et à offrir un album dense, intense, diversifié et mémorable. Les Beatles avaient leur White album, Radiohead leur OK Computer (oui, ils ont aussi leur KID AMNESIA), Pink Floyd leur Dark Side of the Moon. Archive a son Call to Arms & Angels. Même la durée est parfaite. Les 17 titres suffisent, en formant un ensemble complet, cohérent et achevé.

Un petit plus quand même ? Ça tombe bien, la Deluxe Edition est accompagnée d’une quatrième galette contenant le soundtrack du documentaire Super8 : A Call to Arms & Angels, qui retrace le parcours créatif du groupe. Un documentaire génial à voir absolument. Et dix titres instrumentaux supplémentaires pour prolonger le voyage. On en reparlera très vite, lorsque j’aurai reçu mon exemplaire et pu écouter cette quatrième partie. L’étape suivante, ce sera la déclinaison scénique de ce grand album, avec le Call to Arms & Angels Tour, qui passe nécessairement par chez vous : pas moins de quatorze dates françaises, et au moins autant en Europe (dont deux à Bruxelles). Inratable. Tout comme cet album incroyable et incontournable qui prend une option évidente pour (au minimum) le titre de disque de l’année 2022.

Raf Against The Machine

Review n°99: Amen de Get Well Soon (2022)

Il est temps aujourd’hui de prendre des nouvelles d’un artiste qui me tient particulièrement àGet Well Soon Amen coeur, Konstantin Gropper, qui est la tête pensante des Allemands de Get Well Soon. Je ne reviendrai pas sur leur très riche carrière qui redonne ses lettres de noblesse à une pop baroque mâtinée de tendances électro assez romantiques mais leur premier album Rest Now, Weary Head! You Will Get Well Soon possède une place de choix dans mon panthéon musical. Leur dernier album The Horror sorti en 2018 (et chroniqué par ici pour les curieux) jouait la carte de la sobriété pour un résultat assez grave qui m’avait moins séduit que l’excellent LOVE qui l’avait précédé. Alors qu’en est-il de ce sixième album studio?

A première vue la pochette semble mettre l’accent sur une ambiance plutôt pesante avec ce Amen apposé sur une tombe -peut-on raisonnablement parler d’une borne kilométrique? Le vinyle amène à s’interroger avec la présence d’un personnage mystérieux, un Mickey Mouse possédant trois yeux et des dents de vampire qui se montre souriant en prononçant Amen. Vous avez 4h pour analyser cet univers extrêmement coloré où le rose du costume de Konstantin Gropper a pris le pouvoir. Le morceau d’ouverture A Song For Myself va nous ramener d’emblée en terrain conquis avec une pop orchestrée de haut vol qui se marie à merveille avec la voix caverneuse, les cuivres sont omniprésents même si les synthés pointent le bout de leurs touches et les choeurs féminins donnent encore plus d’ampleur au titre. Voilà une ouverture classique mais bien inspirée. Une ouverture qui va contraster avec My Home Is My Heart qui affiche avec clarté un autre objectif principal de l’album: s’adresser aux corps et faire danser. La rythmique uptempo est jouissive et pop jusqu’au bout des ongles, les synthés prennent le pouvoir pour un résultat hybride entre la tension d’un Depeche Mode et l’intensité d’un Arcade Fire. Les références sont élevées mais le résultat est aussi surprenant -quand on connaît la gravité de Get Well Soon depuis les débuts – qu’enthousiasmant. Cette tendance à allier deux pôles opposés, la mélancolie de la pop baroque et le besoin de laisser s’exprimer les corps à travers des sonorités plus électroniques, est la clé de voûte de cet album. Même si cette dichotomie peut à juste titre déstabiliser, le résultat est assez brillant.

I Love Humans -on retrouve beaucoup de considérations philosophiques dans cet album composé pendant le confinement – prolonge l’intensité mélancolique de A Song For Myself dans un dialogue touchant entre le chanteur et les choeurs féminins, sublimé par ces cuivres toujours aussi désarmants. A peine le temps de contrôler les picotements au coin des yeux que This Is Your Life nous tire par la manche pour nous lancer dans une danse échevelée avec sa rythmique âpre obsédante. Ce morceau démontre la capacité de Konstantin Gropper à faire ce qu’il veut de sa voix en utilisant à bon escient ici sa sublime voix de tête. Le duo Our Best Hope / One For Your Workout résume finalement assez bien l’album: d’un côté le lyrisme assez épique qui fait mouche tant le talent d’interprétation de Konstantin Gropper est incontestable et de l’autre cette envie inédite de créer une bombinette électro imparable. La rythmique de One For Your Workout est juste jouissive et le morceau ouvre un champ de possibilités infini.

La première moitié de ce Amen est particulièrement aboutie et donnerait presque envie en ce 1er mai de filer poser un cierge de remerciement à l’église -euh non finalement, je vais me contenter d’acheter un brin de muguet. La deuxième partie prolonge le plaisir mais je dois reconnaître qu’il y a moins de moments très marquants. La pop ambient aquatique de Mantra, le funk de Chant & Disenchant ou la mélancolie dépouillée de Richard, Jeff And Elon nous amènent vers Us vs Evil qui illumine la deuxième partie de l’album. Morceau plus sombre porté par les percussions et des sonorités plus discordantes, son refrain n’est pas sans évoquer la puissance rock des Belges de Balthazar. Ce titre est en tout cas inclassable dans la discographie de Get Well Soon et c’est ce qui le rend encore plus jouissif. La pop baroque de Golden Days et le vent d’optimisme qui transporte le morceau final Accept Cookies permettent à ce Amen de finir de manière plus (trop?) classique.

Ce Amen nous permet de croire encore et toujours dans le talent de Get Well Soon qui a pris le risque de faire évoluer son univers pour déserter ponctuellement la pop baroque. Le résultat est brillant et donne envie de réécouter la discographie brillante d’un groupe qui mériterait une plus grande reconnaissance encore, enjoy!

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 6. One For Your Workout – 2. My Home Is My Heart – 10. Us vs Evil – 3. I Love Humans – 4. This Is Your Life

 

 

Sylphe

Review n°98: If Words Were Flowers de Curtis Harding (2021)

Au lendemain d’une soirée électorale quelque peu difficile qui confirme l’inéluctable montée enCurtis Harding If Words Were Flowers puissance des extrêmes et de ce spectre de la peur qui alimente le racisme, le besoin de la musique-refuge se fait profondément ressentir… Cela fait plusieurs mois que je suis obsédé par un titre rencontré au gré du hasard des playlists, Can’t Hide It pour ne pas le citer, single de power-pop imparable mâtinée de soul qui me file une sacrée patate digne de l’explosion positive qui m’anime à écouter un Crazy de Gnarls Barkley. Je ne connais pas du tout son interprète originaire d’Atlanta, Curtis Harding, un ancien choriste de CeeLo Green, qui a déjà sorti deux albums, Soul Power en 2014 et Face Your Fear en 2017. La soul n’est pas mon domaine d’écoute et encore moins d’écriture (si tant est que je possèderai vraiment un domaine d’écriture) mais je ne peux pas laisser passer ce troisième opus sorti en novembre dernier If Words Were Flowers tant il me fait chaud au coeur, et la chaleur humaine fait clairement défaut quand on voit les résultats de l’extrême-droite… Oublions cette politique pour le moins nauséabonde et saisissons la main tendue pleine d’espoir de Curtis Harding qui continue à donner toutes ses lettres de noblesses à la soul-music en 2022.

Le morceau d’ouverture If Words Were Flowers met d’emblée en avant les cuivres qui se verront utilisés toujours à juste titre dans l’album. La mélodie de la trompette, la rythmique soul et les choeurs dignes d’Harlem nous offrent un premier instant de poésie apaisée, pour le seul morceau de l’opus où Curtis Harding ne chante pas. Hopeful nous ramène alors davantage sur les traces de la Motown avec son chant engagé à la Curtis Mayfield, les choeurs ne cessant de nous inviter à l’optimisme et les cordes qui viennent s’inviter avec justesse avant la guitare électrique finale. Ce morceau réussit le tour de passe-passe de reprendre les codes de la soul-music des années 60/70 tout en restant résolument moderne. Passée l’incandescente déclaration d’amour Can’t Hide It qui mérite de trôner dans toutes les meilleures playlists, With You nous ramène vers la douceur downtempo avec une véritable ode à la sensualité sublimée par la voix de Sasami Ashworth.

Explore démontre l’amplitude vocale hallucinante de Curtis Harding et lance une deuxième partie d’album très puissante. Entre le phrasé plus hip-hop de Where’s The Love qui contraste à merveille avec le refrain cuivré, la sensualité soul de The One qui semble ressusciter le Curtis qu’on ne présente plus et le bijou So low qui sublime le topos du chagrin d’amour en se permettant d’utiliser avec brio l’auto-tune, je ne sais plus à quel saint me vouer et j’ai envie de me réécouter en boucle la BO de Shaft et d’enfiler un cuir de justicier. La soul mid-tempo de Forever More qui montre la facilité de Curtis Harding à tutoyer les sommets vocaux et l’intemporel  It’s A Wonder qui donne l’impression que Balthazar a momentanément déposé les guitares électriques nous amènent vers le brillant morceau final I Won’t Let You Down, ode célèbrant la puissance de l’amour tout en dessinant les contours de la soul du XXIème siècle. Curtis Harding vient de faire une entrée tonitruante dans mon ADN musical avec ce sublime If Words Were Flowers, j’aurais bien été égoïste de garder cela pour moi, enjoy !

 

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 3. Can’t Hide It – 8. So Low – 11. I Won’t Let You Down – 4. With You

 

Sylphe

Review n°97 : Leather Terror (2022) de Carpenter Brut

Carpenter-BrutAlbum-1Voici quelques jours, ma moitié bloguesque Sylphe vous a parlé du nouvel album de Kavinsky (pour les distraits, c’est à lire en suivant ce lien), tout en évoquant Carpenter Brut. Simple hasard ? Absolument pas. D’une part, parce que le hasard n’existe pas. Rien n’arrive sans raison. D’autre part, parce que nous avions minutieusement préparé notre coup en conférence de rédaction hebdomadaire. Il savait sur quoi j’écrirai aujourd’hui et en a fait mention. Voilà donc une semaine placée sous le signe de deux musiciens fortement influencés par les années 1980 et adeptes des synthés en tout genre. Pas que des synthés en ce qui concerne Carpenter Brut, et nous allons voir tout cela sans tarder.

Leather Terror est sorti la semaine dernière, très exactement vendredi 1er avril. Tuons le suspense tout de suite, en parlant opportunément de bonne pêche musicale. Ce nouvel opus de Franck Hueso (tête tellement pensante de Carpenter Brut qu’il l’incarne à lui seul, du moins dans l’esprit artistique) envoie du lourd, et même du très très lourd. Attendait-on le garçon à ce niveau ? Oui et non. Oui, parce qu’avec Carpenter Brut dans les oreilles, on n’est jamais déçus. Non, parce que le précédent opus Leather Teeth (2018) m’avait un peu laissé sur ma faim. Pour ne contenir que huit titres, et parce que je l’avais trouvé un poil en deçà de l’exceptionnelle trilogie originelle et séminale EP I (2012), EP II (2013), EP III (2015), regroupée dans Trilogy (2015). Leather Teeth inaugurait d’ailleurs une nouvelle trilogie, avec un nouveau parti pris : narrer musicalement les aventures de Bret Halford, lycéen tout droit sorti de la fin des 80’s, au travers de trois vraies-fausses BO de trois vrais-faux films de série Z inspirés des slashers de bon goût. Faisant ce choix, Carpenter Brut avait accentué ses inspirations cinématographiques, pour livrer un album entre pop-rock et glam-metal.

L’histoire globale prend place en 1987. Bret Halford est un lycéen un peu timide, sorte de Arnie Cunningham du film Christine, réalisé par John Carpenter (qui , au passage, n’a pas donné son nom au groupe, mais dont l’influence musicale est réelle). Notre Bret est (évidemment) total in love de Kendra, la cheerleader du bahut, qui ne veut (évidemment) pas de lui et l’éconduit (évidemment) sans trop de ménagement. Histoire de la séduire malgré tout, il se lance dans une carrière musicale, en devenant le chanteur du groupe Leather Patrol. Ce qui n’aura aucun effet sur la belle. En revanche, il fera l’objet de multiples brimades et humiliations, qu’il compte bien faire payer à ses auteurs. Avec Leather Terror, nous sommes quatre années plus tard. Bret Halford est devenu une grande star du glam-rock, mais aussi un psycho-killer en puissance qui va déchaîner sa vengeance en douze titres et une quarantaine de minutes.

L’album affiche une réelle évolution par rapport à son prédécesseur. Sur sa construction et sa narration tout d’abord, en profitant d’une autre galette sortie entre les deux Leather : la BO (réelle celle-là) de Blood Machines (film tout aussi réel) de Seth Ickerman. Un opus sorti en 2020 et dont nous avions parlé dans ces colonnes (à relire par ici pour les curieux), qui faisait la part belle à une intelligente progression dans le propos et les images qu’il accompagnait. On a vraiment cette sensation que, en passant par la case BO réelle, Carpenter Brut a appris beaucoup quant à la fabrication d’une soundtrack. L’ouverture martiale sur Opening title puis Straight outta hell est un générique évident qui plante le décor sans délai. Viennent ensuite dix autres morceaux plus diversifiés que dans Leather Teeth, offrant ainsi plus de scènes différentes tout en donnant à entendre une cohérence assez fascinante.

Leather Terror nous balade toujours sur le terrain hyper maîtrisé de la dark synthwave. Toutefois, les élans pop et glam-rock du précédent disque font place à d’autres influences très début 90’s : normal, l’action se situe en 1991. C’est l’occasion de retrouver du rock metal industriel rappelant furieusement Nine Inch Nails ou Rammstein. Du gros son qui tabasse ? Assurément, et ce ne sont pas des Imaginary fire ou Leather Terror (le titre, en clôture de l’album) qui me feront mentir. Vous allez en prendre plein la tronche. Tout comme vous ne sortirez pas indemnes de l’excellent Color me blood, titre malsain et torturé qui renvoie immanquablement à The Perv, ou encore de la presque dernière ligne droite Stabat Mater puis Paradisi Gloria, sorte de dernier mouvement lyrique apocalyptique à la sauce Carpenter Brut. Seuls deux moments d’accalmie sur ce disque : « … Good night, Goodbye » qui joue sur une ambiance inquiétante piano/nappes de synthés/glitches sonores puis voix, et plus loin Lipstick masquerade, sorte de bonbon pop/dance façon Madonna des 90’s éclairé aux néons fluos.

L’ensemble est puissant, porté par une pierre angulaire située en plein milieu de l’album. Le diptyque Day Stalker / Night Howler (littéralement Harceleur de jour / Rôdeur de nuit) résume à lui seul, par ces deux titres enchaînés, toute l’énergie de Leather Terror. Tel le climax de l’album, ce moment d’anthologie musicale débute comme un Giorgio Moroder façon thème principal de Midnight Express (encore une BO…) pour monter en intensité. Une forme d’excitation intérieure chez Bret Halford, qui doit autant à ses envies de carnage sanglant que de sexe sauvage et passionné (mais non assouvi) avec la pom-pom girl de son cœur. Cette tension intense incroyablement retranscrite en deux titres ne trouve sa délivrance et son soulagement que dans Lipstick masquerade, le morceau pop/dance déjà évoqué qui dégouline à la fois de sucre, de sueur et d’un rouge à lèvres sensuel et sanguinolent.

Leather Terror permet à Carpenter Brut de poursuivre l’histoire de Bret Halford au son de sa BO imaginaire, en étant un album intense, riche, varié et implacable. En mode slasher crade et malsain mâtiné d’une évidente charge sexuelle, on plonge avec ce disque dans une série Z fantasmée et fantasmagorique qui ne laisse aucun répit. Leather Terror réussit même un tour de force remarquable : alors qu’il est énergivore à souhait de par son intensité, on en redemande dès le disque terminé, en relançant la galette pour une nouvelle écoute. Carpenter Brut est de retour et vous n’êtes pas prêts, mais foncez quand même. Ce serait une monumentale erreur que de passer à côté de Leather Terror.

Raf Against The Machine

Review n°96: Reborn de Kavinsky (2022)

9 ans, il aura bien fallu attendre 9 longues années pour que Vincent Belorgey, alias Kavinsky, Kavinsky Rebornarrive à donner un successeur à son premier opus, OutRun. Comme beaucoup, je me suis fait happer par la BO de Drive et son titre-phare si emblématique du film Nightcall (dont j’ai déjà parlé par ici pour les curieux) qui a apporté un succès aussi intense qu’annihilant pour la suite de la carrière de Kavinsky. Il aura fallu attendre 3 ans après la sortie de Drive pour le premier opus OutRun qui, à l’époque, m’avait certes séduit mais pas complètement retourné (même si un bon Roadgame me donne toujours autant envie de mordre la vie à pleines dents avec son souffle épique purement jouissif). 9 ans en musique c’est sacrément long -espérons que nous n’attendrons pas 27 ans pour le prochain – et j’ai de plus en plus l’impression que Kavinsky a malheureusement raté le coche pour décrocher la lune. Passé derrière les intouchables Daft Punk, grillé sur la ligne d’arrivée par le succès instantané du duo Justice et pillé par le plus mainstream The Weeknd, il s’adresse désormais à un public plus restreint et nostalgique du son des années 80 qui aime sa patte électronique, tout comme il savoure le son plus brut de Carpenter Brut. Je suis ce public et ce Reborn est une excellente nouvelle pour moi !

Autant se dire les choses en toute franchise, le début de l’album est plutôt laborieux. Pulsar et ses pulsations cardiaques en fond ne brille pas par son inventivité, sa débauche de synthés rappelle certes le potentiel cinétique de Kavinsky mais j’ai l’impression d’écouter une face D de Daft Punk. La production de Gaspard Augé et de Victor Le Masne (Housse de Racket) se fait davantage ressentir sur Reborn qui, pour le clin d’oeil, fait appel à Romuald Lauverjon qui chantait déjà sur Woman de Justice. Très axé électro-pop -marque de fabrique de l’album – le titre peine à décoller. Renegade avec Cautious Clay au chant fonctionne davantage dans cette veine électro-pop avec un refrain qui fonctionne à merveille pour un résultat hybride entre The Shoes et The Weeknd.

Heureusement le duo Trigger/ Goodbye va entrer en scène de manière magistrale. A ma gauche Trigger et ce son électro percutant anxyogène tout droit sorti d’Escapades de Gaspard Augé qui me hérisse le poil, à ma droite le bijou de douceur électronique mélancolique Goodbye sublimé par le chant de l’inusable Sébastien Tellier, époque La Ritournelle. Ce Goodbye me désarme littéralement par sa simplicité et sa pureté… Plasma nous ramène ensuite de nouveau sur les terres de l’électro-pop et Morgan Phalen, le chanteur de Diamond Nights, n’a franchement rien à envier à The Weeknd et démontre une belle énergie communicative. On le retrouvera sur le plus oppressant Vigilante et sa rythmique angoissante pour un morceau qui m’évoque le souffre d’Algiers ainsi que sur l’excellent Zenith où sa voix se marie à merveille avec la voix vocodée à mort de Prudence (ex moitié de The Dø) dans un morceau qui prend le risque de balancer du saxo.

Vous rajoutez l’électro-pop de Cameo et la voix convaincante de Kareen Lomax (déjà entendue dans ses collaborations avec Diplo), le son plus sombre de Zombie (en même temps tu n’imagines pas un titre de pop solaire s’appeler Zombie…), la douceur estampillée Air d’Outsider qui fait écho à Goodbye et l’inclassable Horizon final (ce serait vraisemblablement la voix de Thomas Mars de Phoenix passée à la moulinette du vocoder) et vous obtenez un album qui tient assez bien la route. Kavinsky restera un outsider que je prendrai plaisir à réécouter régulièrement, ce Reborn sans être transcendant regorge de beaux moments, enjoy !

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 5. Goodbye – 4. Trigger – 8. Zenith – 6. Plasma

 

Sylphe

Review n°95: As I Try Not To Fall Apart de White Lies (2022)

Au moment d’écouter ce sixième opus des Anglais de White Lies, ce serait vous mentir que White Lies As I Try Not To Fall Apartd’insister sur mes grandes attentes. Après un premier opus brillant que je vous recommande chaudement, To Lose My Life… en 2009, nos chemins ne se sont presque plus croisés et c’est par le plus pur des hasards que je suis tombé sur ce As I Try Not To Fall Apart dont la pochette m’a fait penser à un vieil album de Coldplay. Oui, lecteur perdu en cette contrée, tu te soucies assez peu de toutes ces considérations et te doutes bien de la venue du célèbre dicton : Pas de vraie attente, mais de fortes chances que tu y plantes ta tente. (#desoleLaFontaine)

Nous retrouvons Ed Buller à la production, la voix sombre et puissante de Harry McVeigh, ce rock entêtant qui est né sur les plaines venteuses de Joy Division pour évoquer désormais davantage Depeche Mode ou Poni Hoax, si on cherche une référence française. Cet album, et en particulier la première partie, file une belle claque salvatrice et jouissive. Le morceau d’ouverture Am I Really Going To Die? qui aborde le thème central de l’album la mort, frappe fort avec ses synthés, ses sonorités urbaines et la déflagration électrique qui parcourt le titre. L’impression que Nicolas Ker aurait abandonné les étoiles pour un dernier baroud d’honneur. As I Try Not To Fall Apart prolonge le plaisir dans une version un peu plus pop-rock et plus lisse avant le tourmenté Breathe. J’aime le contraste entre une instrumentation presque contemplative et volontiers apaisée avant ce refrain rock qui donne du caractère au titre. Le rock puissant digne d’Editors de I Don’t Want To Go To Mars et les synthés omniprésents de Step Outside soulignent toute la palette de White Lies qui réalise une première partie d’album de très haut vol.

La deuxième partie de l’album reste cohérente et garde sa ligne directrice d’un son qui se veut frontal, même si je peux regretter la présence d’un titre imparable. Roll December fait preuve d’une belle intensité et surprend par sa montée finale extatique, le début de The End lorgnerait presque sur l’electronica alors que There Is No Cure For It clot avec beauté l’album , le thème de la mort fermant la boucle. Ce sixième album de White Lies est en tout cas une bien belle réussite et je ne vous mens pas, enjoy !

 

 

Sylphe

Review n°94: Black Cherry de Goldfrapp (2003)

Je vous propose aujourd’hui de poursuivre la plongée dans la discographie de Goldfrapp. AprèsGoldfrapp Black Cherry un premier opus Felt Mountain brillant (chroniqué par ici), le duo anglais revient trois ans plus tard avec un Black Cherry assez déroutant pour les fans de la première heure. Qu’on se le dise d’emblée, je voue une véritable addiction à cet album, ce qui ne m’empêche pas de comprendre les reproches faits. En effet, l’univers soyeux entre trip-hop et tendances jazzy de Felt Mountain est battu en brèche par les machines qui viennent apporter une âpreté et une tension palpable. Goldfrapp dépassera malheureusement dans la suite de sa carrière les frontières du bon goût avec un son électro-disco un brin vulgaire mais ce Black Cherry réussit le tour de force de naviguer sur un fil sans jamais tomber. S’adresser aux dance-floors tout en continuant à garder sa fragilité, se montrer incandescente et sensuelle tout en montrant ses failles, la réussite est totale.

Crystalline Green met d’emblée en avant les machines avec une rythmique extatique et jouissive qui se marie à merveille avec la voix irréelle d’Alison Goldfrapp. Train pousse la provocation sonore encore plus loin avec des sonorités mécaniques qui vrillent les tympans, le titre semble faire table rase du passé et fait preuve d’une vitalité folle. Black Cherry nous ramène en des contrées plus apaisées et plus irréelles dans la lignée de Felt Mountain pour un moment de mélancolie pure digne de la BO de Virgin Suicides. Le quatuor initial qui frôle la perfection est achevé par Tiptoe qui, à l’instar de Train, associe avec brio l’âpreté des machines à la voix lumineuse d’Alison.

A part Twist qui me fait penser à du Karen O. qui aurait perdu toute trace de subtilité, tout l’album est brillant: la mélancolie et les cordes de Deep Honey, le tableau impressionniste aussi champêtre qu’aquatique de Hairy Trees, le rock sensuel de Strict Machine et l’instru finale de Slippage. Ce Black Cherry est incontestablement le sommet de la carrière de Goldfrapp et son superbe vinyle violet n’a pas fini de tourner chez moi, enjoy !

 

Sylphe