Top/Rétrospective de fin d’année 2021 par Raf Against The Machine

Visuel Top 2021Nous y voilà : à la porte de sortie de 2021, pour un passage en 2022. Avant de laisser derrière nous ces douze derniers mois, passons par le marronnier de chaque fin d’année, à savoir le bilan top/flop. Côté flop, je ne m’attarderai pas, puisque l’idée de Five-Minutes est de vous faire partager des coups de cœur, non de dégommer telle ou telle production. Je préfère me concentrer sur ce qui a étayé et marqué, en musique et parfois à la marge, mon année 2021. Sans plus attendre, balayons ensemble ces mois passés, et ce qu’il m’en reste musicalement à l’heure de la fermeture. Dix minutes de lecture, accompagnées d’une soixantaine de minutes d’écoute. D’un bloc ou en picorant, c’est à votre appréciation. Let’s go.

Il est de tradition de faire un top, un petit jeu auquel le copain Sylphe excelle. Il adore faire des classements, et vous en aurez la preuve cette année encore avec son top à lui. Pour ma part, je vous propose un podium albums qui a la particularité de compter quatre places. Selon la phrase convenue, la quatrième place est toujours la pire, la plus rageante, celle de la médaille en chocolat (cela dit de loin la meilleure des médailles). Voici donc, pour éviter cette maudite quatrième place, un podium avec une première place, assortie d’une marche intermédiaire pour une première place bis, puis de deux deuxièmes places. Un podium bien peu commun, dominé assez largement par Thomas Méreur avec The Dystopian Thing, son deuxième album, qui est clairement mon album de l’année 2021. Plein de finesse et de sensibilité, bouillonnant d’émotions et de lumière malgré les temps sombres qu’il décrit, voilà bien un disque que j’attendais et qui a dépassé mes attentes (chronique à relire ici), en clôturant 2021 de la plus belle des façons. Pas très loin derrière, et donc sur cette fameuse place numéro 1 et demi, Low skies de Nebno. Un album musicalement dans l’esprit de The Dystopian Thing : de l’ambient mâtiné d’une créativité sans nom, pour des ambiances toujours plus envoûtantes et un voyage dans des univers dont on ne ressort pas indemne, tout en affichant une unité artistique évidente (chronique à relire par là). Marvel cherche désespérément son multivers au cinéma. Dans le monde musical, Nebno propose un autre multivers qui, lui, fonctionne : il est dans Low skies.

A long way home de Thomas Méreur, sur The Dystopian Thing
Maze de Nebno, sur Low skies

Reste la double deuxième place du podium. Les lauréats ne surprendront aucun habitué de Five-Minutes. D’une part, The shadow of their suns. Le cinquième album studio de Wax Tailor (sixième si on compte By any remixes necessary, album de relectures de By any means necessary) a claqué très fort dès le moins de janvier, et à ouvert les hostilités en plaçant la barre très haut. Disque sombre mais optimiste (comme je l’écrivais dans un Five reasons à relire ici), aussi brillant qu’élégant et obsédant, The shadow of their suns n’a pas faibli en intensité, loin de là. Il reste un très grand album de Wax Tailor, et un gros pavé musical de 2021. D’autre part, et dans un tout autre genre, Est-ce que tu sais ? de Gaëtan Roussel. J’ai toujours été très client du garçon et de ses différents projets Louise Attaque, Tarmac, Lady Sir, et bien sûr ses albums solo. Toutefois, ce dernier opus en date occupe une place particulière pour moi. Il est arrivé à un moment où chaque titre m’a raconté un bout de moi, où chaque mélodie et chaque texte ont résonné d’une façon très personnelle. J’en avais déjà dit beaucoup de bien (à relire par ici), et je pourrais me répéter puissance dix. Album pop intimiste et poétique, chaque seconde qu’il égrène me ramène à toi. Inévitablement, inlassablement, et toujours avec la même force. Sache le, où que tu sois et si tu me lis.

The light de Wax Tailor, sur The shadow of their suns
Tout contre toi de Gaëtan Roussel, sur Est-ce que tu sais ?

Sorti de ce podium à quatre places, bien d’autres sons ont occupé mon année. Il faut pourtant faire un tri, faute de quoi je vous embarque pour plusieurs heures de lecture et d’écoute. Un tri facilité en retenant deux albums découverts en 2021, mais ne contenant pas du matériel de 2021. Subtil. The Rolling Thunder Revue de Bob Dylan est une belle découverte, appuyée par le visionnage du film éponyme de Martin Scorsese disponible sur Netflix. Ce dernier retrace le retour sur scène de Bob Dylan en 1975, après presque dix années d’absence live. Documentaire et album se complètent magnifiquement : l’émotion magnétique des images de Dylan et de sa troupe en tournée se retrouve dans les enregistrements, et réciproquement. Il en résulte un témoignage musical à la fois bouleversant et de haute qualité, dont j’avais déjà dit le plus grand bien voici quelques mois (à relire ici). Avec, au cœur de tout ça, une version habitée de The lonesome death of Hattie Carroll, mais aussi un échange puissant et humain (dans le documentaire) entre Bob Dylan et Joan Baez sur eux-mêmes et leur histoire commune. L’évidence mise à nu d’un lien profond, dans sa plus simple expression et son plus simple appareil. Je ne m’en suis toujours pas remis.

The lonesome death of Hattie Carroll de Bob Dylan, sur The Rolling Thunder Revue

Autre album de 2021 qui rassemble des sons du passé, At the BBC de Amy Winehouse (chronique à retrouver ici). Ou la sortie officielle, propre et parfaitement masterisée, d’enregistrements entre 2003 et 2009, soit la période la plus puissante d’Amy Winehouse. On y retrouve des versions live de titres connus, d’autres moins, et quelques reprises comme celle de I heard it through the grapevine avec Paul Weller. Si l’on connaissait déjà bon nombre de ces versions, l’album sorti cette année est l’occasion de tout rassembler en un seul endroit, et de se faire une plongée dans les traces des meilleures prestations scéniques d’une immense artiste partie bien trop tôt.

I heard it through the grapevine par Amy Winehouse feat. Paul Weller sur At the BBC

Autres temps, autres lieux : 2021 a aussi été l’année du retour annoncé d’Archive pour l’année prochaine. Là encore, aucune surprise pour les lecteurs assidus du blog, tant ce groupe est pour moi une référence absolue et indéboulonnable. Si le douzième album studio Call to Arms & Angels ne sortira qu’en avril 2022, il a été précédé par deux singles d’une rare efficacité. Daytime coma est une plongée de plus de dix minutes dans l’état d’esprit et les déchirements sociétaux covidesques (pépite à relire par ici), tandis que Shouting within est un modèle de rage et de colère intérieures, sous couvert d’intimisme (pépite à relire par là). Ajoutons à cela Super 8, premier extrait de la BO qui accompagne le documentaire en lien avec ce nouvel album, et la hype est absolument totale. Je trépigne chaque jour de hâte d’être au 8 avril 2022, et donc je me gave d’Archive pour patienter (qui a dit « comme d’habitude » ? J’ai entendu, ne vous cachez pas 😉 ).

Super 8 de Archive

Gaming, cinéma et au-delà

Au-delà des albums, il s’est aussi passé bien des choses en 2021. Dans le domaine numérique/vidéoludique, je retiendrai trois moments très marquants. Tout d’abord, l’expo virtuelle/en ligne proposée par Radiohead, à l’occasion des vingt ans du dyptique Kid A/Mnesiac, devenue KID A MNESIA (chronique disponible ici). Elle se visite comme un jeu vidéo en vue à la première personne. La plongée visuelle, sonore et musicale dans cette KID A MNESIA EXHIBITION (disponible gratuitement rappelons-le) est une vraie expérience de folie pour tout fan du groupe, mais aussi pour tout amateur de musique et de création multimédia. A voir absolument, tout comme il est indispensable de réécouter KID A MNESIA pour mesurer le potentiel créatif de Thom Yorke et de ses compères.

Trailer de la KID A MNESIA EXHIBITION de Radiohead

Ensuite, du côté jeux vidéo, comment ne pas parler de Death Stranding et de sa double BO à couper le souffle ? Oui, j’ai enfin pris le temps de faire et de terminer le dernier jeu d’Hideo Kojima, à la faveur de la Director’s cut sortie à l’automne 2021. Quelle claque côté jeu ! Une aventure qui ne serait pas ce qu’elle est sans le score original de Ludvig Forssell, ni sans les chansons de Low Roar, Silent Poets ou encore Woodkid. L’ambiance est prenante et totalement envoûtante. Cette double BO y joue un rôle majeur et peut s’écouter indépendamment. La marque des grandes. Enfin, autre BO de jeu vidéo, celle de NieR Replicant, dont le remake est sorti en 2021, pour un jeu initialement paru en 2010 : l’occasion de réenregistrer et de redécouvrir de magnifiques compositions. NieR: Automata avait déjà frappé très très fort en 2017, tant sur le plan du jeu en lui-même que de la BO. NieR Replicant (qui est sorti et se passe chronologiquement avant Automata) confirme que la franchise NieR est, à mes yeux et mes oreilles, au-dessus de tout ce qui se fait en matière de jeux vidéo et d’OST, et de très loin. Par le maître Keiichi Okabe.

Once there was an explosion de Ludvig Forssell, sur l’OST de Death Stranding
I’ll keep coming de Low Roar, tiré de l’OST de Death Stranding
Snow in summer, tiré de l’OST de NieR Replicant

Petite cerise vidéoludique musicale (oui, ça fait finalement quatre moments marquants et non plus trois, ne boudons pas notre plaisir) : la BO de Deathloop, dont on a parlé pas plus tard que la semaine dernière. Si le titre Déjà vu par Sencit feat. Fjøra est un petit plaisir assez jouissif, le jeu en lui-même et le reste de l’OST le sont tout autant. On reparle sans doute en 2022 de cette BO rock/jazz 60’s/70’s. En termes de cohérence jeu/musique, ça se pose là bien comme il faut. A l’image de Space Invader de Tom Salta, une composition qui n’a rien à envier à Lalo Schifrin.

Déjà Vu de Sencit feat. Fjøra, tiré de l’OST de Deathloop
Space Invader de Tom Salta, tiré de l’OST de Deathloop

Enfin, je ne peux pas terminer cette subjective et non exhaustive rétrospective 2021 sans faire un crochet par le monde du cinéma. Si ce dernier a payé cher (comme bien d’autres secteurs) le prix d’une épidémie qui n’en finit plus, je retiens tout de même deux moments qui m’ont marqué. D’un côté, le retour de l’univers Matrix avec Matrix Resurrections, qui est le quatrième volet de la saga sans l’être vraiment. Aucun spoil à craindre ici. Je ne dévoilerai rien de ce film que j’ai beaucoup aimé, mais qui risque d’en dérouter plus d’un. Si j’en parle, c’est pour son générique de fin qui reprend habilement le Wake up de Rage Against The Machine (entendu à la fin du premier Matrix), mais dans une version revue par Brass Against et Sophia Urista. Oui, Sophia Urista, celle-là même qui a défrayé la chronique voici quelques semaines, après avoir uriné sur un fan lors d’un concert. Toujours est-il que, la chanteuse s’étant platement excusée depuis, pendant que le fan en question se disait sur les réseaux sociaux ravi de l’expérience, on se concentrera sur le titre musical, à la fois reprise fidèle et référence tout en n’étant pas vraiment le titre de base. Comme un clin d’œil méta à ce qu’est possiblement le film. Mais toujours une putain de boule d’énergie. Rage Against The Machine forever, Brass Against & Sophia Urista enfoncent le clou avec brio et un flow qui n’a pas à rougir de la comparaison avec celui de Zach de la Rocha.

Wake up de Rage Against The Machine par Brass Against feat. Sophia Urista

De l’autre, c’est avec une grande tristesse que j’ai appris voici quelques jours la disparition du réalisateur canadien/québécois Jean-Marc Vallée. Si ce nom ne vous dit rien, sachez que c’est l’homme derrière C.R.A.Z.Y. (2005), Dallas Buyers Club (2013), Wild (2014), ou encore les séries Big Little Lies (2017) et Sharp Objects (2018). Autant de réalisations brillantes et touchantes, toujours assorties d’une bande son incroyable. Jean-Marc Vallée était un cinéaste féru de musiques, qui se définissait ainsi : « Je crois que je suis un DJ frustré qui fait des films ». Cette frustration a eu du bon, et nous a permis de vivre des films et séries toutes plus humaines et touchantes les unes que les autres, grâce à un sens pointu des images soutenu par une pertinence musicale toujours impressionnante. En témoigne Demolition (2015), son dernier long métrage en date, avant qu’il ne se tourne vers les séries TV. A mes yeux son film le plus bouleversant, tant dans ce qu’il raconte que dans la façon de le dire, de le mettre en images et en musiques. Sans doute parce que, comme plus récemment l’album de Gaëtan Roussel, Demolition est arrivé à un moment clé de ma vie où il a résonné puissamment. Au point d’être un film majeur à mes yeux, pour m’avoir fait prendre conscience de multiples choses, et très possiblement pour m’avoir sauvé la vie. Tout simplement. La chialade et la lumière en même temps. Merci infiniment pour tout ça, et si vous n’avez jamais vu/écouté Demolition, foncez (comme sur toute l’œuvre de Jean-Marc Vallée).

Bruises de Dusted, tiré de la BO de Demolition

Impossible de conclure sans un mot sur le blog lui-même. L’année 2021 a été pour Five-Minutes l’année de tous les chiffres. Nous avons multiplié par trois depuis l’an dernier le nombre de vues mais aussi le nombre de visiteurs sur le blog. Avec le copain Sylphe, on ne court pas après les chiffres et les statistiques. Chaque semaine, on écrit avant tout pour mettre en avant et partager un son qui nous plaît, nous touche. Ne nous mentons pas, on écrit aussi pour être lus. Alors, découvrir en cette fin d’année que la fréquentation de notre modeste et humble Five-Minutes a triplé, c’est une sacrée récompense et sans doute la meilleure motivation pour continuer cette chouette aventure. Merci à toi mon ami Sylphe. Merci infiniment à vous toutes et tous, de passage ou lectrices et lecteurs plus réguliers. Merci de venir partager quelques minutes de bon son de temps en temps avec nous. Likez, commentez, et n’hésitez pas à nous faire connaître autour de vous. Rendez-vous en 2022 pour bien d’autres sons. Ce sera avec un immense plaisir. Merci à vous, du fond du cœur.

Raf Against The Machine

Five reasons n°34 : Low skies (2021) de Nebno

a3121430303_16Les plus attentifs d’entre vous auront relevé, dans la review de The Dystopian Thing la semaine dernière, une allusion-référence de Thomas Méreur à Nebno. L’envie nous a pris de retourner écouter un peu plus attentivement le travail musical de cette artiste suisse. Low skies, sorti en octobre dernier, est le deuxième album de Nebno, précédemment connu sous le nom de Manon (puisque Manon Schlittler elle s’appelle). Son premier opus Streams était sorti voici deux ans, à quelques jours de distance de Dyrhólaey, premier album de Thomas Méreur. A se plonger dans Low skies, on y retrouve des liens artistiques avec The Dystopian Thing, notamment dans les ambiances sonores. Il y a parfois des coïncidences de calendrier. Il y a aussi et surtout des musiciens qui savent faire du son, et du beau son. Nebno en fait partie, et nous allons voir sans plus tarder cinq bonnes raisons d’écouter ce deuxième album envoûtant.

  1. Low skies est au moins aussi beau que Streams. Cela veut dire quoi ? Si vous connaissez le premier album de Nebno, vous allez retrouver la magie sonore qui l’illuminait. Si vous ne connaissez pas, il est grand temps de prendre un moment pour découvrir les deux disques de cette artiste. Et de plonger dans des ambiances très aériennes, oniriques et vaporeuses. Low skies est un pur voyage sonore, sensitif et sensuel. Il suffit de lancer l’album, de fermer les yeux et de se laisser porter par le piano, les nappes de synthés et les mélodies.
  2. Le sens de la mélodie, voilà précisément une des forces de Nebno et de ce Low skies. Oubliez les mélodies attendues et faciles sur le classique schéma intro/couplets/refrain. Nebno construit chacune de ses compositions comme une petite épopée qui part d’un point A pour aller à un point B, mais en prenant des chemins que l’on imagine même pas. Aucune ligne droite, aucune facilité, pour une musique pourtant hyper abordable et qui fascine directement. On se laisse porter par chacun des sept titres de l’album, chacun avec son ambiance, et l’on arrive au terme des 35 minutes sans s’en apercevoir tout en ayant la sensation d’avoir visité mille paysages.
  3. La variété des ambiances : sans doute l’autre force de la musique de Nebno. Aucune lassitude, aucune répétition. One to one débute comme un pur son 80’s new-wave avant de s’envoler, et Distance m’a baladé au cœur d’une forêt elfique. Quant à Maze (le bien nommé), il m’a égaré dans un dédale sans fin, mais terriblement excitant au point d’en rechercher la sortie sans la souhaiter pour rester profiter encore un peu du mystère. Je ne vous raconte pas tout et ne dévoile pas toutes les images mentales qui me sont venues, car chacun se fera son décor et son périple. Disons simplement que Low skies offre en un peu plus d’une demi-heure bien plus de rêve(s) que certaines longues, pénibles et prétentieuses propositions artistiques. Dans un sens, Low skies me rappelle le magnifique Air de Jeanne Added sorti au début de l’été 2020.
  4. Il vous faut d’autres raisons ? Soit. Non contente de proposer des mélodies joliment écrites, composées et mises en images mentales, Nebno ponctue sa musique de mille et un petits bruits, cliquetis, sonorités qui enrichissent et densifient ses morceaux. A ce titre, j’ai particulièrement aimé Eyote, ou encore Maze. On y retrouve tous les petits artefacts et glitches sonores qui m’avait fait adorer ISAM (2011) d’Amon Tobin. Toutefois, si ce dernier livrait un album assez sombre et parfois inquiétant, Nebno renverse la tendance avec un disque lumineux et dense. Et, pour profiter pleinement de ce jeu de sonorités qui rehaussent les morceaux, je vous conseille fortement d’écouter Low skies au casque.
  5. Enfin, ce Five Reasons ne serait pas complet sans évoquer la voix de Nebno. En cela, son travail se rapproche de celui de Thomas Méreur pour l’omniprésence et la mise en avant de la voix. Une voix saisissante, captivante et d’une pureté incroyable que Nebno exploite sous tous les angles. Mélodie principale, collages vocaux, murmures, chuchotements : rien n’est laissé au hasard, pour un résultat de toute beauté. On est loin des chanteuses à voix puissante qui envoient du volume. Nebno est bien plus subtile, tout en manipulant de la plus intelligente des façons une voix qui rappelle parfois Tori Amos, mais exploitée sous bien plus de facettes. Il en résulte des morceaux dans lesquels le vocal s’inscrit au cœur de la musique, comme un instrument supplémentaire qui apporte sa propre couleur mélodique.

Low skies est un très bel album, totalement happant. Je ne peux que vous conseiller de faire le voyage, tant la (dé)charge émotionnelle qui se dégage de ses 35 minutes fait du bien. Et si cela ne vous suffit pas, dites vous qu’il y a aussi Streams, le premier album de Nebno. Ce serait moche de passer à côté de si beaux moments musicaux, et d’aller s’égarer dans les daubes infâmes qui irriguent parfois les bacs des disquaires. En un mot comme en cent : écoutez Nebno, bon sang !

Low skies est disponible à l’écoute sur les plateformes de streaming, et en vente numérique sur Bandcamp : https://nebno.bandcamp.com/album/low-skies

Raf Against The Machine

Review n°90 : The Dystopian Thing (2021) de Thomas Méreur

a4171817291_10Presque tout pile deux années après Dyrhólaey, sorti en octobre 2019, Thomas Méreur est de retour avec son deuxième album The Dystopian Thing. Pour tout lecteur régulier de Five-Minutes, aucune surprise si je dis que c’est un des albums que j’attendais le plus cette année. Disons même que c’est l’album que j’attendais le plus. Dyrhólaey m’avait envoûté et embarqué par sa somme d’émotions et son intimisme (pour les retardataires, la review est toujours dispo par ici), au point de se hisser quasi instantanément et durablement à la place n°1 de mon année musicale 2019. Comme si cela ne suffisait pas, c’est un disque qui s’est bonifié avec le temps et qui m’accompagne depuis. Au point d’avoir joué un rôle majeur dans la survie de mon moral pendant le printemps et l’été 2020, au cours de longs mois de confinement forcé. Au-delà de ces circonstances particulières, j’ai tissé des liens et un rapport très particuliers à la musique de Thomas Méreur. The Dystopian Thing sort aujourd’hui 10 décembre. L’heure est venue de savoir si le garçon évite le piège du deuxième album, et si sa musique reste sur le haut du panier. Interrogation réthorique : harder, better, faster, stronger, The Dystopian Thing est une pure merveille qui prolonge et confirme le talent aussi insolent qu’incontournable de son auteur. Balade au cœur de l’album, éclairée par Thomas Méreur himself.

Par son titre, Dyrhólaey nous embarquait au bout des terres islandaises, sur une petite péninsule qui porte ce nom. The Dystopian Thing (littéralement « Le truc dystopique ») propose un autre type de voyage qui pourrait séduire les fans de science-fiction (dont je fais partie), mais l’explication est plus terre à terre, tout en recélant une référence qu’on valide sans réserve : « En fait, nous explique Thomas, c’est un vilain clin d’œil à Thom Yorke qui est, évidemment, ma référence absolue. Quelques mois avant la sortie de son album solo Anima, il y a eu quelques articles dans la presse anglaise où son disque, alors annoncé mais mystérieux, était appelé “the dystopian thing” ainsi qu’il avait sans doute dû y faire référence quand on l’interrogeait dessus. J’ai adoré ce working title et, en clin d’œil/blague, c’est comme ça que j’ai appelé le répertoire où je sauvegardais mes chansons sur mon iMac. Et c’est resté collé à l’album car je trouvais que ça décrivait très bien l’ambiance et l’esprit des paroles, notamment. J’étais très heureux quand j’ai découvert que l’album de Thom Yorke s’appelait Anima au final ! » Et l’on va vite s’apercevoir que la qualité de The Dystopian Thing n’a pas à rougir de ce clin d’œil appuyé à Thom Yorke/Radiohead.

The Dystopian Thing est une digne suite de Dyrhólaey. Ni meilleur, ni plus audacieux, ni plus ambitieux. Il est juste un logique prolongement, autant que l’enrichissement de compositions déjà existantes : « Dyrhólaey avait pris forme très vite au printemps 2018, en deux ou trois mois. Il s’est ensuite écoulé pas mal de temps avant sa sortie officielle. Du coup, j’ai commencé à composer d’autres chansons alors même que le premier disque n’était pas sorti. La plupart des chansons existaient même plus ou moins dès fin 2019. En revanche, contrairement au premier album, j’ai donc un peu plus pris le temps de réfléchir aux morceaux, de les retravailler, d’imaginer de nouvelles choses, d’ajouter des arrangements différents ; de les enrichir, en somme. C’était une approche assez différente de Dyrhólaey que je voulais vraiment brut et épuré. The Dystopian Thing s’est aussi étoffé de différentes expérimentations que j’ai pu mener avec des projets que je mène à côté. » Voilà pourquoi on retrouve dans ce nouvel album un titre d’ouverture tel que By the sea, dont la coloration musicale le rapproche d’un Apex sur Dyrhólaey. Mêmes frissons et mêmes promesses intenses dès les premières notes. En revanche, d’autres morceaux comme Jericho ou Lost in time proposent une exploration musicale nouvelle, avec la présence délicate de synthés qui décuplent la puissance mélodique de l’ensemble. Ce qui frappe dans The Dystopian Thing, c’est l’évidente parenté avec le premier opus, teintée de nouveauté. Autrement dit, Thomas Méreur réalise le tour de magie de nous emmener en terrain connu, tout en proposant de nouveaux paysages sonores. Mais je tourne en rond, et c’est bien lui qui parle le mieux de ce processus créatif : « Dyrhólaey est né d’une petite crise créative où je m’étais englué. J’avais alors besoin et envie de composer avec le strict minimum pour ne pas me perdre dans les méandres des arrangements. Avec cette base musicale forte et bien établie – un piano et des voix -, j’ai pu m’autoriser à ouvrir un peu les possibilités de ce point de vue. Mais je me suis quand même mis des limites : guitare, basse, nappes de violons et piano, pas plus. Du coup, ça m’a permis d’enrichir le son tout en restant dans la lignée du premier album sans m’éparpiller et risquer de me perdre. J’avais notamment très envie d’y mettre de la guitare car c’est mon premier instrument de cœur, avec lequel j’ai appris à composer. »

De nouvelles ambiances sonores

Cet enrichissement des compositions et des arrangements se retrouve par exemple dans Out of the dirt. Le titre apporte une dose de mystère à la limite de l’inquiétant que l’on ne connaissait pas avant, soutenue par des murmures qui s’infiltrent un peu partout. On y retrouve une grosse influence Erik Satie au travers de boucles de piano, mais aussi celle de la bande de Thom Yorke : « Avec Out of the dirt, j’avais envie de “salir” un peu ma musique avec un côté mystérieux, limite oppressant, comme dans Climbing up the wall de Radiohead notamment. Je voulais un peu bousculer ce côté paisible et planant pour provoquer quelque chose de différent. » Out of the dirt est totalement captivant. Voilà un titre qui, dès la première écoute, m’a collé à la cervelle et ne m’a pas lâché depuis. Un peu comme un son qui poisse mais qui envoûte. Une sorte de nouvelle d’Edgar Poe ou de Lovecraft en version sonore, qui perturbe autant qu’elle fascine.

Un peu plus loin, A long way home surprend aussi, mais cette fois par sa lumière éclatante. Le morceau joue énormément sur la répétitivité de courtes boucles électros, sur lesquelles arrive vers 1’20 la voix de Thomas Méreur, pour faire éclater de frissons tout l’ensemble. « A long way home est venu d’une petite expérimentation avec mon piano glissé dans une sorte de loop que j’ai un peu triturée. Ça donne un arpège assez rapide, entêtant et aléatoire que je ne maîtrisais pas vraiment. J’ai trouvé ça vraiment intéressant comme travail même si l’enregistrement des voix n’a pas été simple ! » A long way home a instantanément sonné dans mes oreilles comme une sorte d’Archive dans ce qu’il aurait de plus lumineux et aérien. Une référence que notre artiste du jour ne rejette pas, bien au contraire : « Archive, bien sûr que ça me convient ! Je suis très fan de ce groupe, notamment depuis l’album You all look the same to me. » Et comme par chez nous on est ultra fans de cette galette d’Archive (oui, des suivantes aussi, j’avoue), voilà qui nous parle droit au cœur. Cela dit, d’autres influences avouées sont tout aussi séduisantes : « J’ai effectivement été pas mal inspiré par l’artiste suisse Nebno dont les deux albums sont vraiment incroyables et qui réalise un merveilleux travail sur les atmosphères sonores qui entourent les morceaux. J’avais aussi un peu en tête Mélanie de Biasio et ses ambiances jazzy douces et envoûtantes. »

La chose la plus frappante dans The Dystopian Thing, c’est de ressentir la créativité à la fois spontanée et libre mais hyper chiadée qui s’en dégage. Comme c’était déjà le cas sur Dyrhólaey, une écoute distraite du disque laisserait penser à des compositions faciles et sans efforts. Il n’en est rien, puisque le processus créatif de Thomas Méreur débute sur de la libre recherche, avant de basculer sur un travail d’orfèvre, une sorte de dentelle musicale de tous les instants : « Pour le processus d’écriture en lui-même, j’avoue que je ne sais pas trop ce qui se passe ! Je me mets derrière mon piano et puis je laisse mes doigts jouer dessus simplement, tester des accords. Parfois c’est un petit arpège, parfois juste un accord unique et je travaille autour pour construire quelque chose. C’est une recherche, mais j’ai l’impression qu’elle mène à extirper des sons et des mélodies qui sont déjà là, quelque part dans ma tête… Ensuite, la voix vient vraiment au feeling. Les harmonies et les arrangements arrivent après : au fil des écoutes, j’ai parfois l’impression d’entendre au loin ce qu’il faudra ajouter au morceau et j’essaie alors de retranscrire ces sensations qui me viennent. » Il suffit d’écouter Human, Unsaid ou encore Devious time pour illustrer ces propos. Chaque note, chaque petit artefact sonore, chaque arrangement tombe pile au bon moment, dans une finesse absolue.

La voix au cœur des compositions

En réalité, au cœur de ce processus créatif, se trouve un élément fondamental qui lie les 11 titres de l’album : la voix de Thomas Méreur. Sur Dyrhólaey, certains morceaux étaient instrumentaux. Point de ça pour le deuxième opus, sur lequel les voix sont omniprésentes. Oui, j’ai bien écrit les voix : même si ne résonne que celle de Thomas Méreur, le travail de polyphonies et d’équilibrage est poussé au maximum. Résultat, cette voix sortie de nulle part qui sait nous emmener à peu près partout nous transperce de beauté durant les 45 minutes que dure The Dystopian Thing. « Je crois que j’assume de plus en plus ma voix et mon penchant pour les polyphonies, explique Thomas. C’est vraiment quelque chose qui me fait vibrer. Même quand j’écoute de la musique, j’ai souvent tendance à vouloir placer des secondes voix dessus, à ajouter une mélodie en parallèle qui viendra enrichir la première. Je trouve que ça donne beaucoup de relief à une chanson ». Voilà l’idée : donner du relief à des compositions qui n’en manquent déjà pas, en superposant des mélodies vocales. Un titre comme This far gagne alors une épaisseur musicale et émotionnelle incroyable.

Et côté émotions, Thomas Méreur sait y faire. Si son premier album m’avait bouleversé, The Dystopian Thing enfonce le clou. On y retrouve cette capacité à nous emmener très loin, tout en se retrouvant avec soi-même dans une bulle intime et introspective. Durant les 45 minutes de l’album, j’ai souri, j’ai frissonné, j’ai pleuré. Des images et des souvenirs me sont venus, convoqués par les différents titres. Des moments de vie, des moments à vivre. Passés, présents et à venir. Des retrouvailles imaginaires avec des fantômes du passé que je n’ai jamais oubliés, ou jamais vraiment laissés partir. Des envies d’autres fantômes pas encore rencontrés, d’esprits lumineux, humains, naturels et enveloppants. Je suis parti très loin avec The Dystopian Thing, avant parfois d’être rattrapé par moi-même et de me réfugier au plus profond de moi. Ces musiques m’apportent aussi un regard sur le monde et sur la vie. Elles me donnent de l’apaisement, de l’espoir, de l’énergie, et rendent mes journées plus supportables et mes nuits moins insomniaques. Un paquet d’émotions à fleur de peau, une sensibilité exacerbée, affichées par Thomas Méreur lui-même : « Je suis quelqu’un d’assez sensible, mais qui ne le montre pas du tout aux autres – dans mon quotidien, je veux dire. J’ai toujours beaucoup de retenue et une pudeur presque maladive. J’imagine que la musique est une manière pour moi d’évacuer et faire ressortir les émotions que je cache habituellement ou même dont je ne suis pas toujours très conscient. » On retrouve aussi, tout au long de l’album, un rapport essentiel à la nature, incarné notamment par Human. « Je suis extrêmement sensible à l’écologie et au changement climatique, précise Thomas. J’avais vraiment envie d’aborder ces thèmes et c’est le fil rouge de tout l’album, à travers mon regard assez pessimiste d’ailleurs… Quasiment toutes les chansons abordent plus ou moins ces sujets, de différentes manières. » Ecouter Human, et par extension The Dystopian Thing, c’est aussi regarder la Terre depuis le ciel en observant ce que l’Homme, qui peut être le plus grand des génies comme le pire des salopards, est capable de faire de son bien le plus précieux. Touchant et bouleversant album. Une claque émotionnelle totale.

Le Méreur reste à venir

The Dystopian Thing est disponible à l’écoute dès ce 10 décembre sur toutes les bonnes plateformes de streaming, mais aussi et surtout à l’achat sur le Bandcamp du label Shimmering Moods Records, « un label néerlandais qui existe depuis pas mal d’années et qui est plutôt spécialisé dans l’ambient tirant parfois vers l’expérimental. Le catalogue est vraiment très riche et varié et j’ai vraiment beaucoup de chance d’avoir pu sortir mon album chez eux. » L’album est en vente en version numérique mais aussi en CD, avec en plus un visuel de pochette de toute beauté. Pour la version physique, ne trainez pas : tous les exemplaires proposés en précommande à compter du 3 décembre s’étant envolés en quelques heures, le label en represse quelques exemplaires qui devraient eux aussi partir très vite. Alors, heureux Thomas Méreur ? « Plus qu’heureux, oui !! Et franchement surpris ! C’est vraiment incroyable. Depuis deux ans, j’ai toujours du mal à réaliser ce qui se passe. Avec Dyrhólaey, j’ai déjà eu des retours fantastiques et l’album a beaucoup voyagé. Il s’est passé plein de choses suite à ça, mais je ne réalise toujours pas vraiment, je crois. » Et pourtant, la réalité est bel et bien là. Tous les voyants sont au vert, avec des compositions incroyables qui me fascinent au plus haut point, un deuxième album sold out avant même d’être sorti, et des projets en quantité pour poursuivre cette belle aventure.

Pas de perspective de scène à l’heure actuelle, à la fois en raison de cette fucking épidémie, mais aussi parce que cela nécessiterait d’« être 2 ou 3 sur scène pour retranscrire les morceaux tel qu’il faudrait. » En revanche, plusieurs pistes fort alléchantes qui n’étonnent pas vraiment. Puisque The Dystopian Thing ouvre des portes en enrichissant l’univers musical de Thomas Méreur, ce dernier prévoit d’enrichir ses compositions en ouvrant, précisément, d’autres portes : « J’ai un album 100% piano qui est prêt et que j’aimerais sortir l’année prochaine. J’ai aussi quelque chose de beaucoup plus ambient/drone qui pourrait venir, et puis une collaboration avec Caminauta, une merveilleuse musicienne d’Uruguay, avec qui on travaille tout doucement sur un projet d’album. » Enfin, rappelons que Thomas Méreur est aussi Amaebi, grand fan de jeux vidéo et journaliste chez Gamekult.com (#lesitederéférence) pour des tests et une chronique Juste un doigt (sur le jeu mobile) que je ne saurais que trop vous conseiller. Crossover évident, la musique/les BO de jeux vidéo. « C’est effectivement un grand rêve pour moi de réussir à mêler mes deux passions. Je travaille en ce moment sur la BO de Facettes et c’est vraiment hyper inspirant de composer à partir d’un vrai support, d’habiller des images et d’imaginer ce qu’elles peuvent dégager musicalement. Et si tout va bien, j’aurais dans quelques mois une autre très très belle surprise à dévoiler de ce côté ».

En résumé, « j’ai pas mal de projets en cours. Limite un peu trop ! Il faut que j’essaie de me recentrer un peu, mais c’est tellement enthousiasmant tout ça. Bref, j’ai de quoi faire ! » Et tant mieux pour ce garçon aussi talentueux que chaleureux. D’ici là, nous aussi avons de quoi faire, avec ce The Dystopian Thing : un album à vous procurer de toute urgence et à écouter en boucle tellement il fait du bien au corps, à l’esprit, à la vie. Il est arrivé juste à temps pour concourir à mon podium 2021, et autant lever le suspense tout de suite : il est dessus, et sur la première marche. Le top de fin d’année sera l’occasion d’y revenir. 2021 avait très bien commencé avec The shadow of their suns de Wax Tailor, un autre grand disque. Elle se termine de la plus belle des manières, avec un album indispensable, magnifiquement écrit, réalisé et interprété. Si vous ne devez en acheter qu’un seul cette année, le voilà. Dans ce monde qui respire bien trop souvent la crasse, la connerie humaine, l’intolérance, le gâchis et les idées nauséabondes, il existe ce magnifique The Dystopian Thing. Ce serait totalement incompréhensible de ne pas s’y plonger.

Un immense merci à Thomas Méreur pour sa disponibilité lors de nos échanges, et pour m’avoir permis de découvrir en avant-première The Dystopian Thing, afin de préparer cette chronique. Merci à toi.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°96 : Human (2021) de Thomas Méreur

La semaine écoulée a été plutôt riche en bonnes sorties. Au nouveau single d’Archive Shouting within (dont nous avons parlé par ici), s’ajoutent Wake me up qui marque le grand retour (festif et dansant) de Foals, ou encore la réédition du diptyque Kid A/Amnesiac de Radiohead en un Kid A Mnesia augmenté d’une galette supplémentaire d’inédits. Autant dire qu’on est plutôt gâtés en ce début novembre 2021, autant de pépites dont on reparlera possiblement ici. Au milieu de ces étoiles, une autre s’est rallumée, avec Human, premier single d’un nouvel album à venir de Thomas Méreur. Le garçon fait un retour en beauté , deux ans après son émouvant et magnifique premier opus Dyrhólaey, qui reste, faut-il le rappeler, mon album de l’année 2019. A l’époque, j’en disais déjà le plus grand bien et nous avions profité de la sortie de l’album pour une review/interview, à relire ici. L’heure est désormais à la découverte : Human est-il le digne successeur de Dyrhólaey ? Oui, clairement. Thomas Méreur a-t-il à rougir de revenir au milieu de cette semaine dantesque ? Assurément non. Plus qu’une concurrence intimidante, Human est une telle réussite qu’il nous ferait plutôt parler d’alignement des planètes. Rien que ça.

Dès les premières notes du morceau, on retrouve l’émotion de la découverte d’Apex voici deux ans. Emotion augmentée car, à la surprise de l’époque se substitue le plaisir de retrouver autant de talent. Démarrage tout en douceur sur quelques notes de piano, avant que n’arrive la voix. LA voix. Bordel que c’est beau. Comme sur Dyrhólaey, Thomas Méreur pose ses mots aériens, et travaille le mix de plusieurs nappes de voix, soutenu par un savant mélange de nappes de synthés. Les quatre minutes de Human passent comme quelques secondes, tout en semblant durer une éternité suspendue. Ce ne sont que quelques instants d’une journée, un moment de vie qui passe mais qui éclaire tout comme un phare inextinguible. Comment fait-il pour composer des mélodies aussi aériennes (pleines d’air mais également stratosphériques), et réussir à y déposer un chant aussi incroyable ? Sans doute le talent, auquel il faut ajouter une sensibilité évidente et une capacité à regarder le monde avec lucidité, justesse et recherche d’une forme de sérénité.

Comme il le confie lui-même, Thomas Méreur a bricolé une mise en images de son Human. Ses choix visuels donnent une dimension supplémentaire à sa musique et font travailler notre imaginaire émotionnel à son maximum. Tout en remettant au devant de tout l’Humain, qui donne naturellement son nom à cette pépite absolue. La musique de Thomas Méreur me fait un bien fou par sa beauté, ses vibrations, son espoir, sa capacité à m’emmener hors du temps et ailleurs, tout en me retrouvant en moi-même. C’était déjà le cas avec le bouleversant Dyrhólaey. Human enfonce définitivement le clou. Cette musique m’aide à regarder le monde qui m’entoure, tout en ne le laissant pas me happer. Ce son Thomas Méreur rend mes journées plus supportables et sereines, mes nuits plus paisibles et m’apporte un peu d’optimisme : s’il existe des infâmes salopards, il ne sont assurément pas humains. Human remet les choses à leur juste place. Et me rend fou d’impatience de découvrir l’album futur car, à n’en pas douter, le Méreur reste à venir.

Human mis en images par Thomas Méreur himself

Raf Against The Machine

Ecoute ce jeu n°1 : To be me / Facettes OST (2021) de Thomas Méreur

Voilà un certain temps que chez Five Minutes nous tournons autour de l’idée d’une nouvelle rubrique « Musique de jeu vidéo ». Quand je dis nous, c’est plutôt moi il faut l’avouer. Non pas pour m’attribuer la paternité de cette catégorie, mais parce que ça fait des mois que j’épuise mon ami Sylphe avec cette idée, sans jamais concrétiser. Deux raisons à ce nouveau terrain d’écriture. D’une part, les BO (ou OST pour Original SoundTrack) de jeux vidéo peuvent être au moins aussi fabuleuses et puissantes que celles des films. L’avenir et les futures chroniques en donneront des exemples, en s’attachant au son, bien plus qu’au jeu en lui-même, tout en montrant les liens entre les deux. D’autre part, je suis très fan de ce qui est fait depuis longtemps sur Gamekult.com dans ce domaine par les très talentueux Gauthier Andres (aka Gautoz ex-Gamekult), Pierre-Alexandre Rouillon (aka Pipomantis) et Valentin Cebo (aka Noddus). Gros clin d’œil et hommage donc à ces pères fondateurs et inspirateurs, qui m’ont appris à jouer autant avec les mains qu’avec les oreilles. Le jour est venu de se lancer sur Five Minutes, avec ce Ecoute ce jeu n°1.

8b9574dc68b939722d130e846523cee7_originalLe hasard (qui, soit dit en passant, n’existe pas) faisant bien les choses, nous inaugurons nos Ecoute ce jeu avec un morceau de Thomas Méreur. Un artiste dont nous avons déjà parlé ici à plusieurs reprises, et notamment pour la sortie de son premier album Dyrhólaey en octobre 2019, qui fut tout simplement mon album de cette année-là. Pourquoi parlais-je de hasard ? Parce que Thomas Méreur, c’est aussi Amaebi, qui nous régale de ses contributions régulières sur Gamekult.com. Tout autant musicien que passionné de jeux vidéo, ce dernier se lance dans un nouveau projet artistique qui combine ces deux domaines. En effet, le studio indépendant OtterWays travaille sur un projet de jeu intitulé Facettes, que l’on pourrait résumer ainsi : « Facettes est un simulateur de création de personnages RPG, une expérience narrative autobiographique fantasmée. Il est inspiré par l’esthétique et la symbolique du tarot. Le jeu raconte ce moment suspendu dans la vie d’une femme qui découvre son identité queer. Elle se retrouve face à une infinité de possibilités, comme autant de facettes de sa personnalité. » Pour plus de détails sur ce développement, le studio et les membres d’OtterWays, je vous invite à consulter le KickStarter du jeu à cette adresse (d’où est d’ailleurs tiré le rapide descriptif précédent) : https://www.kickstarter.com/projects/otterways/facettes-a-queer-story-driven-game-experience?ref=thanks-tweet (pour celles et ceux qui l’ignorent, KickStarter est une plateforme de crowfunding, qui permet un financement participatif). Autrement dit, si ce projet vous parle ou vous séduit, vous pourrez, via ce lien, le découvrir et y contribuer.

Facettes repose donc sur l’idée d’explorer sa propre personne et de la découvrir, au travers de Potentielles, autrement dit différentes facettes de sa personnalité. Voilà qui renvoie par exemple à la série des Persona (où les personnages explorent et révèlent leur vraie personnalité, pour faire très court), ou à l’excellent Disco Elysium : un jeu de rôle narratif dans lequel le personnage principal se réveille post-cuité et amnésique, et va devoir reconstituer qui il est, au travers de différents traits de caractères qui sont en lui et que le joueur fera évoluer au gré de ses choix de jeu.

J’avoue être assez fasciné, au-delà de ce type de jeu, par cette recherche introspective de personnalité. Sans doute parce que c’est un moyen actif de se connaître de mieux en mieux au fil des années. Mais aussi parce que c’est, finalement, la quête d’une vie. Du moins, la recherche qui étaye une existence construite, maîtrisée, et de plus en plus au fur et à mesure que l’on se connaît mieux soi-même. Avoir une fine connaissance de ce que l’on est et de notre fonctionnement, pour aller de plus en plus vers ce qui nous convient et nous fait du bien, en évitant certaines erreurs ou errances passées. La recherche d’une forme de sérénité, pour minimiser les mauvaises claques de la vie et leurs effets, qui ont le chic pour frapper nos fragilités aux pires endroits, et aux pires moments. Rien n’est écrit et rien n’est inéluctable. Être soi, pour être en vie.

Être soi, cela tombe bien puisque c’est précisément le titre du morceau inédit de Thomas Méreur que l’on écoute aujourd’hui. To be me lui a été inspiré par Facettes. Un jeu écrit par la narrative designer Pia Jaqmart. Inspirée elle-même par Apex, titre d’ouverture du Dyrhólaey de Thomas Méreur, en commençant à travailler sur Facettes, elle a proposé à ce dernier de rejoindre le projet pour en travailler la bande son. Le premier résultat disponible est ce To be me, dans lequel on retrouve tout ce qu’on aime dans la musique de Thomas Méreur. Un piano-voix finement arrangé, une introspection poétique et sonore qui transpire de ces 3 minutes. Comme toujours, c’est une composition qui se dévoile avec une grande pudeur, tout en s’installant immédiatement et durablement en nous. Une sorte de son parfait qui sait exactement où venir s’incruster pour émouvoir nos points les plus sensibles. C’est à la fois lumineux, contemplatif et d’une douceur absolue. En écoutant To be me, j’ai eu des sensations similaires à l’exceptionnel If you could let me be de Jeanne Added, entendu sur Air, son dernier EP. If you could let me be… To be me… Non, il n’y a pas de hasard. Une claque émotionnelle directe, qui n’assomme pas, mais invite au contraire à cette démarche instropective que proposera Facettes. Tout en retenue, mais avec conviction, en se donnant le temps.

Si vous avez besoin de calme, d’une bulle, de sérénité, de vous retrouver avec vous-même ou de partager certaines interrogations existentielles mais terriblement humaines, To be me est un des titres de la bande-son idéale pour ces moments. Il accompagne aussi Facettes, un titre vidéoludique qui sera une autre façon de s’auto-explorer. Human after all.

Le visuel en tête d’article est tiré du KickStarter Facettes (c)OtterWays

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°85 : Cassiopeia (2021) de Thomas Méreur

Capture d’écran 2021-04-01 à 20.37.54Voici pile un an, nous étions en plein confinement 1.0, plongés dans ce nous pensions alors être une épidémie passagère, que l’été chasserait tranquillement. Cette épreuve de l’isolement a été vécue différemment par chacun, et nous l’avons tous traversée avec nos moyens. En ce qui me concerne, toutes ces longues semaines ont été rendues supportables par quelques personnes très chères, mais aussi par des occupations culturelles (et donc hautement essentielles) au premier rang desquelles beaucoup de musique. Parmi les nombreux sons qui ont marqué cette étrange expérience, Dyrhólaey de Thomas Méreur occupe une place de choix. Plus largement même, ce premier album du garçon, sorti en octobre 2019 et chroniqué ici (à relire si le cœur vous en dit), reste à ce jour un des albums majeurs de ma discothèque. La poésie et la lumière qui se dégagent de la musique de Thomas Méreur m’embarquent à chaque écoute, pour une évasion toujours renouvelée, tout autant qu’un voyage intimiste en moi-même. Dyrhólaey, ou le compagnon idéal d’une existence en général, et d’un confinement en particulier.

Le hasard existe-t-il ? Absolument pas. Rien n’arrive par hasard, rien n’est fortuit. On aurait peut-être pu éviter ce reconfinement 3.0 printanier, mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est que quasiment un an après l’entrée dans le premier confinement, nous voilà de nouveau cloitrés chez nous pour 4 semaines (au minimum, et on n’espère pas plus) avec le nouveau défi de surmonter cet enfermement. Un isolement qui n’a pas grand chose à voir avec celui de 2020, puisque nous sommes beaucoup à être lassés, résignés, un peu tristes parfois aussi, mais également nombreux à espérer la lumière, la vie, les gens qu’on aime, une bière avec le poto Sylphe, un concert, un ciné… une balade sous le soleil breton (oui, j’ai bien parlé de soleil breton), un resto avec toi (oui, toi…) n’importe où il te plaira. Entendre ta voix et tes rires autrement que dans le téléphone, et revoir tes yeux en vrai. Refaire le monde, parce qu’en plus après tout ça il en aura bien besoin, avec nos regards croisés autour d’un verre de vin blanc. La sérénité, la douceur, l’espoir.

Comme une bande son à ces désirs, Cassiopeia se pose là, naturellement, tout comme s’était posé Dyrhólaey. Dernière composition en date de Thomas Méreur, publiée le 29 mars dernier à l’occasion du Piano Day 2021, voilà un son minimaliste fait uniquement de piano. Une lenteur apaisante, une composition apaisée, un velours musical qui se met à ruisseler de notes-gouttes à la 2e minute, comme pour éclairer une première partie plus sombre. Une métaphore de nos jours actuels, depuis mars 2020 jusqu’à mars 2021. J’explique difficilement avec des mots ce que la musique de ce garçon me fait à chaque écoute. En revanche, je ressens très bien ce qui me parcourt lorsque ses mélodies m’envahissent. Je crois bien que Cassiopeia va rejoindre Dyrhólaey dans mes grands moments indispensables de musique, qui font également partie de mes meilleures armes pour traverser ces nouvelles semaines et aller vers une vie démasquée au-delà de 10 kilomètres.

Et si « Demain est un autre jour » et que « Le meilleur est à venir », Cassiopeia et la musique de Thomas Méreur constituent la face poétique et intimiste de la bande-son de ces phrases que tu me répètes comme des mantras, et que je bois sans aucune réserve.

Raf Against The Machine

Top de fin d’année 2020

Voilà une catégorie que l’on alimente bien peu souvent sur Five-Minutes. Et pour cause. Il est néanmoins venu le jour de la dépoussiérer pour regarder une dernière fois dans le rétro. Oui, 2020 s’achève et on ne la regrettera pas. On l’a dit et redit : rarement année aura été aussi minable et à chier, sur à peu près tous les plans. Réussissant même à faire jeu égal avec ma 2015 à titre perso, et la surpassant de très loin si je regarde la globalité des faits, en faisant preuve d’altruisme. Donc 2020 casse-toi, on a hâte de passer à la suivante, même si, à bien y regarder, 2021 pourrait être assez grandiose également, puisque rien ne laisse espérer un twist encourageant dont le destin aurait le secret. Quoiqu’il en soit, s’il y a tout de même quelques bricoles à tirer de 2020, certaines se situent dans nos oreilles. Ça tombe bien, on est sur Five-Minutes et voici donc venu le moment de mettre en avant ce qui m’a accompagné (et bien souvent permis de tenir) dans cette misérable année.

Précision : la plupart des albums/titres évoqués ont fait l’objet d’un article sur le blog, lisible en cliquant dessus lorsqu’ils sont mentionnés. Et après chaque paragraphe, pour respirer, des pépites à écouter. Une rétrospective à parcourir/lire/écouter à votre rythme, comme bon vous semble.

2020 et son podium à 5 marches

De façon classique, je pourrais faire un Top 10 des albums de l’année, mais je préfère que l’on réécoute quelques bouts de galettes qui ont réussi à me toucher au-delà du raisonnable. Une sorte de Top 2020 totalement subjectif, où l’on n’écoutera pas que du 2020 d’ailleurs. En premier lieu (ou sur la première marche si vous préférez), il y a sans grande surprise Woodkid et son deuxième LP S16. Album sublime autant qu’il est sombre et pénétrant, voilà bien un disque qui a secoué ma fin d’année 2020. Quelques mois plus tôt, Woodkid avait déjà marqué l’été, avec Woodkid for Nicolas Ghesquière – Louis Vuitton Works One, soit plusieurs de ses compositions pour les défilés de mode Louis Vuitton. Deux moments musicaux incontournables pour moi, et qui placent cet artiste tout en haut. Woodkid succède donc à Thomas Méreur qui nous avait gratifié en octobre 2019 de son Dyrhólaey. Un album instantanément propulsé « Mon disque de l’année 2019 », mais qui, pour tout dire, a également beaucoup tourné en 2020. Parce qu’il est arrivé fin 2019. Et aussi parce qu’il est exceptionnel.

Juste derrière ces deux artistes, et sorti dans les mêmes moments que le EP Louis Vuitton de Woodkid, le EP Air de Jeanne Added, accompagné de son long et magnifique court métrage, a également bouleversé ma fin de printemps. En 8 titres, dont l’exceptionnel et imparable If you could let me be, voilà un opus de très haute volée qui concentre tout le talent de Jeanne Added, tout en allant un peu plus loin dans l’idée de concept EP. Comme un long morceau d’une trentaine de minutes, construit en plusieurs mouvements. Toujours sur le podium, sans place précise, le retour gagnant de Ben Harper le mois dernier avec Winter is for lovers : un album total instrumental et minimaliste, interprété uniquement sur une lap-steel guitare. Le résultat est inattendu et bluffant, de la part d’un grand musicos qui s’était, à mon goût, montré moins créatif ces dernières années. Autre opus sur le podium, tout aussi inattendu et bluffant : Trésors cachés & Perles rares, proposé par CharlElie Couture. Relecture et réinterprétation de titres anciens un peu oubliés ou restés dans des tiroirs, ce LP arrivé finalement assez vite après Même pas sommeil (2019) confirme, si besoin était, le talent et la créativité du bonhomme. Ainsi que sa capacité à se réinventer sans cesse. Ce qui est bien, finalement, en grande partie ce qu’on attend des artistes.

Ouvre les yeux et écoute

Cette année 2020 a aussi été marquée par des BO de très haute volée, dans des genres différents, qui ont tourné en boucle par chez moi. Blood Machines de Carpenter Brut accompagne le film éponyme de Seth Ickerman. Ce nouvel opus confirme toute la maîtrise synthwave de l’artiste, pour un travail collaboratif qui rend hommage au ciné SF des années 80 et à ses BO tout autant qu’à l’univers cyberpunk. Dans un tout autre style, mais pour rester dans la SF, 2020 aura vu la réédition dans un magnifique coffret 4 LP de l’OST du jeu vidéo NieR: Automata, et de ses préquels NieR Gestalt/Replicant. Sortis respectivement en 2017 et 2010, et donc accompagnés de leurs BO, on ne peut pas dire que ce soit du très neuf. Cependant, la réédition vinyle a été l’occasion pour moi de découvrir toutes ces compositions hallucinantes de Keiichi Okabe, tout comme le confinement du printemps m’a permis de plonger dans Nier: Automata pour découvrir, 3 ans après sa sortie, un jeu qui se place direct dans mon Hall of Fame du JV. Plaisir à venir : le printemps 2021 verra la sortie du remake PS4 de NieR Replicant, histoire de compléter la saga. Côté JV toujours, difficile de ne pas mentionner l’OST de Persona 5, sorti en 2016 au Japon et en 2017 ailleurs, et bénéficiant d’une version Royal depuis 2019 (Japon) et mars 2020 chez nous. Un jeu d’exception qui dégueule la classe à chaque instant, et sa BO n’y est pas pour rien. Enfin, sans m’attarder car j’en ai parlé pas plus tard que la semaine dernière, la BO de l’anime Cowboy Bebop, elle aussi excellente dans son genre, a bien accompagné ces derniers jours de 2020, à la faveur là aussi d’une chouette réédition.

Des rééditions et du plaisir renouvelé

Transition toute trouvée pour revenir, justement, sur quelques rééditions importantes en 2020, notamment sur le support vinyle. Certains diront que ce dernier retrouve ses lettres de noblesse, alors qu’en vrai il ne les a jamais perdues. Number one : PJ Harvey et l’entame de la réédition de sa complète discographie. Les festivités ont débuté mi-2020 avec Dry, et se poursuivent toujours à l’heure actuelle. On attend pour fin janvier Is this desire ? et sa galette de démos. Oui, c’est l’originalité et la beauté de cette campagne de réédition : chaque album solo est accompagné du pressage parallèle des démos de chaque titre. En bref, des ressorties de haute qualité, sur le fond comme sur la forme. Même combat chez Pink Floyd, avec le retour en version augmentée et remixée/remasterisée du live Delicate Sound of Thunder. Une prestation de très haute volée qui se voit magnifiée d’un packaging du plus bel effet, mais surtout d’un son nettoyé et retravaillé pour rééquilibrer l’ensemble et ressusciter les claviers de Rick Wright sans qui Pink Floyd ne serait pas Pink Floyd. Fascinant et indispensable. Tout comme Gainsbourg en public au Palace, republié en septembre dernier en double LP 40 ans après sa première sortie. Un nouveau mixage là encore, qui fait la part belle à l’essence même du son reggae adopté à l’époque par Gainsbourg : basse bien ronde et percussions détachées bien mises en avant, pour accompagner la voix de Gainsbourg qu’on n’a jamais aussi bien entendue pour cette captation.

Les incontournables, hors du temps

Voilà ce qui ressort de mon année musicale 2020, ce qui fait déjà de quoi occuper une bonne poignée d’heures. Toutefois, ce top de l’année serait bien incomplet si je n’évoquais pas des hors temps/hors catégories qui m’ont largement accompagné pendant ces 12 mois. A commencer par Archive, encore et toujours. Le groupe n’en finit pas de me coller à la peau, et ce n’est certainement pas le duo 2019-2020 qui va changer les choses. Pour rappel, les londoniens ont entamé en 2019 la célébration de leurs 25 années d’existence, avec dans l’ordre la sortie d’un méga coffret sobrement intitulé 25, puis une tournée dantesque et toujours sobrement intitulée 25 Tour qui a donné lieu à un album 25 Live offert en ligne. Clôture des festivités en cette fin 2020 avec Versions (août 2020), un album d’auto-relecture de 10 titres, puis Versions: Remixed (novembre 2020), ou 11 titres revisités presque du sol au plafond. Archive toujours donc, tout comme Hubert-Félix Thiéfaine et la totalité de sa discographie. J’avais fait de Petit matin 4.10 heure d’été (2011) un son estival, mais au-delà ce sont tous les titres de HFT qui reviennent régulièrement m’emporter, me porter ou me supporter (au choix du mood).

Et pour quelques pépites de plus…

Question mood justement, la plongée dans les archives de Five-Minutes m’a permis de voir que j’avais chroniqué deux fois, sans m’en apercevoir, Where is my mind ? (1988) de Pixies : une fois en Five Reasons, une autre en Reprise Ça ne trompe pas, puisque c’est un titre qui me hante depuis des années, dans sa version originale comme dans ses multiples reprises, et qui a bien trouvé sa place en 2020. Et puisqu’on en est à des titres récurrents et persistants, je pourrais terminer en citant en vrac Bright lies (2017) de Giant Rooks, Cornerstone (2016) de Benjamin Clementine, Assassine de la nuit (2018) d’Arthur H, Indigo Night (2018) de Tamino ou encore Sprawl II (Moutains beyond moutains) (2010) d’Arcade Fire.

Nous arrivons au bout de cette virée dans mon 2020 musical, en même temps que nous atteignons le bout de l’année. Un peu plus tôt dans la journée, Sylphe a livré un gargantuesque double top 2020 fait de 20 albums et 60 titres. Je vous invite évidemment à y plonger, histoire de passer en 2021 avec du bon son. Avant de laisser 2020, un grand merci à vous tous qui nous lisez régulièrement ou plus épisodiquement, puisque comme l’a expliqué Sylphe, nous avons doublé la fréquentation du blog cette année. Voilà qui fait très chaud au cœur et qui nous incite à poursuivre l’aventure ! Une aventure dans laquelle j’ai plongé voici quelques années à l’invitation de Sylphe, et que je peux bien remercier lui aussi très chaleureusement : si ce monde, qu’il soit de 2020 ou pas, reste supportable et vivable, c’est grâce à quelques potos comme lui et à la musique. Five-Minutes réunit les deux. On vous retrouve en 2021 ?

Pour le plaisir, un dernier son culte tiré d’un album total culte (et ce n’est pas Sylphe qui me contredira) : Christmas in Adventure Parks by Get Well Soon. Ou le nom d’un artiste qu’on aimerait être un bon présage pour la suite.

Raf Against The Machine

Reprise du jour n°1 : Motion Picture Soundtrack de Radiohead (2000) par Thomas Méreur (2020)

Deux titres pour le prix d’un, ou plus exactement deux versions d’une même pépite : voilà l’idée de fond pour cette nouvelle rubrique sur Five Minutes, sobrement intitulée Reprise du jour. Pour l’inaugurer, connectons-nous à l’actualité tout en retrouvant deux grands artistes.

D’un côté, Radiohead. On ne présente plus le groupe de rock britannique, emmené par Thom Yorke et les frères Greenwood. De ses débuts au milieu des années 80 à son Moon Shaped Pool (2016), voilà une aventure musicale qui nous a offert quelques-uns des très grands albums des dernières décennies. OK Computer (1997) en est un, figurant aussi dans ma top liste des albums parfaits. Amnesiac (2001) en est un autre, immédiatement précédé de Kid A (2000). Ces deux derniers LP constituant d’ailleurs un diptyque par lequel Radiohead a redessiné de nouvelles voies musicales qu’il s’est empressé d’emprunter. Kid A fête ses 20 ans : la galette est tombée dans les bacs le 2 octobre 2000. Soit 3 ans après OK Computer qui nous avait ravagé la tête de tant d’invention, de génie, de sons, d’énergie. Après cette torgnole artistique, tout le monde se demandait ce que Radiohead pourrait bien proposer de nouveau et d’aussi puissant. Réponse : Kid A.

De nouveau, rien à jeter dans cet opus, comme d’ailleurs très souvent chez Radiohead. L’album s’ouvre par Everything in its right place, titre annonciateur pour recaler les choses, sans aucune guitare. Si vous ne connaissez pas encore ce disque et ses merveilles, foncez : The National Anthem, Optimistic et autre Morning Bell vous feront passer un sacré moment. Et une écoute hors du temps, conclue par Motion Picture Soundtrack, qui ferme l’album comme il avait débuté : sans guitare, avec la voix de Thom Yorke enveloppée de synthés et de sons électro, finalement soutenue par des chœurs aussi lunaires que crépusculaires. Ce morceau est une pépite absolue, une parenthèse temporelle et une bulle d’émotions concentrées. Pour la beauté de sa composition et de son interprétation, mais également parce que l’on sait que c’est la fin. Du disque en premier lieu, mais ce pourrait être la fin de tout, et ce titre pourrait bien résonner comme une ode funèbre ou un mini-requiem. Dans les faits, il n’en fût rien : à peine un an plus tard, le groupe publie Amnesiac ; quant à nous, 20 ans plus tard, nous sommes toujours là (enfin il semblerait).

De l’autre côté, Thomas Méreur, toujours là lui aussi, pour notre plus grand plaisir. Son actualité à lui, c’est, dans quelques jours, la première bougie plantée sur ce qui reste, sans hésitation aucune, le plus bel album de 2019 : Dyrhólaey, sorti le 18 octobre 2019. Nous avions alors rencontré cet artiste à la fois discret et terriblement talentueux pour une review/interview à relire d’un clic ici-même. Il n’a jamais caché l’influence majeure de Radiohead dans son travail, ni l’importance du groupe dans sa vie. Comme un clin d’œil, il a choisi de saluer les 20 ans de Kid A avec une reprise de Motion Picture Soundtrack qui porte indéniablement sa touche artistique. A l’exception de quelques micro-ajouts électros sur la fin, nous voilà plongés dans une version épurée piano-voix à forte puissance émotionnelle.

Reconnaissons-le : il faut soit de l’inconscience, soit du courage pour s’attaquer à la reprise d’un Radiohead, particulièrement de ce Motion Picture Soundtrack qui me semblait intouchable et parfait (et donc sans aucune nécessité d’être touché). La version de Thomas Méreur me prouve le contraire. Sans doute est-ce son approche délicate et bourrée d’émotions tout autant que de talent qui vient sublimer le matériau de départ, déjà fantastique. C’est la marque des réinterprétations de très haut vol : lorsque l’artiste qui reprend a tout bonnement intégré en totalité l’esprit du titre visé, et qu’il le restitue avec sa propre personnalité. Vous l’aurez compris, la reprise de Motion Picture Soundtrack de Thomas Méreur ne relève ni de l’inconscience, ni du courage. C’est tout simplement un musicien qui en admire d’autres, qui le montre avec ses propres voix et sons, et qui n’a rien à leur envier dans le domaine poils qui se dressent/chialade.

La cerise ? Thomas Méreur a aussi mis en images (humblement comme il le dit dans son tweet) sa reprise de Motion Picture Soundtrack. Ce titre, que j’ai toujours perçu comme une forme de bande-son d’une époque qui s’achève, retrouve tout ce sens avec ce clip maison. En mode Tenet, nous regardons et écoutons la reprise, en avançant dans le temps et dans son écoute, alors que sous nos yeux nous le remontons puisque tout va à l’envers. Des images d’un temps perdu, mais qui sont toujours là et nous reviennent tout en s’évanouissant. Dans ce genre de moment, me reviennent aussi des pages d’Annie Ernaux dans Les Années (2008), un livre exceptionnel dont je ne me lasse pas. C’est tellement brillant et touchant que les mots me manquent pour vous dire l’effet que ce titre, ainsi que sa reprise et sa mise en images par Thomas Méreur me font.

Je préfère donc vous laisser plonger dans cet océan d’émotions. C’est évidemment un grand merci à Radiohead (comme toujours) d’avoir écrit ce titre. C’est une immense reconnaissance à Thomas Méreur de s’en être emparé de cette façon. Le genre de moment artistique qui rend ce monde un peu plus doux et plus supportable.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°54 : Maybe you are (2008) d’Asaf Avidan & The Mojos

Poursuite cette semaine de la virée dans les fondamentaux avec un œil dans le rétroviseur. Mon gars sûr Sylphe nous a aussi fait le coup hier avec un Arcade Fire bienvenu, non sans avoir fait un crochet par le dernier Les Gordon, une chouette galette qui fait du bien. De mon côté donc, je continue les retrouvailles avec des morceaux qui ont compté et comptent toujours. Parce que ce sont souvent des titres très bien faits et interprétés, ou tout du moins parce qu’ils me touchent énormément en me ramenant à des moments de vie.

C’est bien entendu le cas avec ce Maybe you are d’Asaf Avidan & The Mojos. Ce déchirant morceau ouvre The Reckoning, premier album du garçon, ou plus exactement de son groupe de l’époque. Nous sommes en 2008 : Asaf Avidan est à l’époque lui-même, augmenté de The Mojos. Le groupe de folk-rock-blues s’est formé fin 2006 et a écumé en long, en large et en travers Israël (dont Asaf est natif, tout comme ses copains de route), mais aussi donné quelques concerts aux Etats-Unis. Enregistré courant 2007, l’album sort dans les bacs en mars 2008. Un an plus tard, la galette est disque d’or, puis disque de platine en 2010. Pas très étonnant pour un album excellent, tant dans sa construction musicale que dans sa diversité. Les 15 titres jouent sur les genres de façon distincte : le blues dans Her lies ou A Phœnix is born, le rock plus énergique avec Hangwoman ou Growing tall, ou le folk le plus intimiste à travers The Reckoning (dont on oubliera l’affreux Wankelmut Remix dance de 2012, pourtant multi-diffusé) ou encore notre Maybe you are.

Pour ouvrir un album de folk-rock-blues avec un titre si minimaliste (guitare folk/voix) et si puissant, il faut soit être totalement inconscient, soit accoucher d’une merveille. Dans le premier cas, pour peu que le morceau présente la moindre faille, c’est des coups à stopper net l’écoute et à regretter amèrement son achat. Heureusement, Asaf Avidan est dans la seconde catégorie. Lorsque j’ai découvert ce titre, je suis resté littéralement tétanisé de bonheur et d’émotions. Une grosse touche de Bob Dylan, une mélodie qui n’a rien à envier à sa référence, et la voix d’Asaf Avidan, stratosphérique et pénétrante comme bien peu. D’entrée de jeu, cette chanson m’a bouleversé par sa puissance, sa fragilité, et son inscription directe dans le marbre de mon cerveau musical et émotionnel.

A l’image d’un Cornerstone de Benjamin Clementine, d’un Apex de Thomas Méreur ou d’un Long way down de Tom Odell, Maybe you are fait indéniablement partie de ma liste de chansons parfaites, qui me retournent à chaque écoute. Il n’y a rien à redire sur aucun aspect du titre, tout est maîtrisé de bout en bout. Il n’y a qu’à se laisser porter, et écouter ce que corps et tête nous disent de ce qu’ils reçoivent. Au-delà du texte et de ce qu’il peut raconter (et dans cette chanson, autant dire que c’est pas la grosse joie). Ça n’est, à ce stade, plus qu’une question de sensations et d’images. Au-delà de la perfection musicale et émotionnelle, tout comme ces autres morceaux, Maybe you are fait également partie de mon jardin secret. Un jardin où je me sens bien et apaisé. Un refuge où je peux me blottir. Si tu me lis, tu te souviendras. Tu en sais quelque chose.

Raf Against The Machine

 

Pépite du moment n°58 : Australia (2020) de Thomas Méreur

a0354549336_16Aujourd’hui, retour indirect sur Dyrhólaey de Thomas Méreur, aka Mon album de l’année 2019, et de très loin. Si vous avez oublié pourquoi, je vous invite à relire ma review d’il y a quelques semaines, disponible d’un clic juste ici. J’ai vu d’ailleurs que, période des Awards, Oscar, César et récompenses en tout genre oblige, il est question de savoir quel est le meilleur film de l’année écoulée. J’avoue que ça se joue dans un mouchoir de poche, et ça se tire la bourre sévère (en ce qui me concerne) entre Parasite, Once upon a time… in Hollywood, Ad Astra et Joker (dans l’ordre chronologique des sorties). Je ne sais pas encore qui retenir, même si Joker est tout de même au-dessus en ce qu’il triomphe à la fois sur le scénario et son propos, la réalisation, la photo, le montage, l’interprétation de Joaquin Phoenix, la BO (Hildur Gudnadóttir, pour les distraits on en a parlé ici, à retrouver d’un clic aussi). Et on n’avait jamais connu son réalisateur Todd Phillips dans ce registre.

Digression cinématographique mise à part, retrouvons donc Thomas Méreur, avec un titre composé il y a quelques jours en réaction aux incendies dantesques qui ont ravagé l’Australie, et du même coup la nature planétaire. Pas très étonnant que le garçon réagisse de la sorte, lorsqu’on connaît son attachement aux questions environnementales et humaines. Il aurait pu se contenter d’un tweet, ou de vivre ça de son côté. Mais non. A la place, et pour notre plus grand bonheur (malgré la désolation de la réalité), on a droit à un morceau inédit. Il est comme ça Thomas : un événement le touche, et bim il nous compose un titre. So classe.

Titre dans lequel on retrouve tout ce qui m’a bouleversé dans Dyrhólaey : une composition sobre et émouvante, piano-voix soutenue par un trait de guitare. Et toujours ce travail sur la voix. Et putain quelle voix. Si vous restez de marbre, je ne peux pas faire grand-chose pour vous. Ecouter Australia, c’est comme se réfugier dans un cocon musical, une sorte de bulle de sérénité qui vient contrebalancer la violence de la situation australienne et du monde en général. Ecouter Australia, c’est aussi, comme le faisait déjà l’album Dyrhólaey, ressentir à la fois la chaleur de l’isolement solitaire et l’ivresse des grands espaces et de la lumière.

En un mot comme en cent, écouter Australia c’est se sentir enveloppé et apaisé dans tous les recoins de nous tout en regardant le monde et en imaginant qu’on peut encore le rendre meilleur. Et pour joindre le geste aux idées, sachez que la totalité des ventes de ce titre ira à WIRES (Wildlife Rescue), organisation qui œuvre pour la préservation et la sauvegarde de la nature en Australie (www.wires.org.au/donate/emergency-fund). Australia est écoutable et disponible à l’achat sur Bandcamp (https://thomasmereur.bandcamp.com/track/australia) pour la très modique et minimale somme de 1 euro (mais on peut donner plus et autant qu’on veut). Je ne sais pas ce que vous attendez : pour une piécette, une magnifique chanson inédite de Thomas Méreur ET la possibilité de venir en aide à la nature, franchement ça ne se discute même pas.

De l’Islande à l’Australie, Thomas Méreur fait le grand écart géographique mais reste artistiquement fidèle à tout ce qu’on aime chez lui en livrant, une fois encore, un titre fin, beau, humainement et émotionnellement très riche. Pas loin de talonner A cold day in May, ma piste préférée sur son Dyrhólaey. Oui, ce morceau-là qui mériterait de figurer dans la BO de The Leftovers (Five reasons pour écouter cette BO ? Ça se relit par ici). Oui, cette série-là, au-dessus de toutes parmi les séries. On est sur du très haut niveau. Si tu me lis, d’où que tu sois, écoute Australia. Les autres aussi.

PS : Et parce qu’un plaisir ne vient jamais seul, Thomas Méreur a aussi enregistré récemment une reprise d’un très beau Yann Tiersen, Les bras de mer. C’est bonus.

Raf Against The Machine