Cinémusique n°2 : Requiem (2018) de Agar Agar vs. Stanley Kubrick/Wendy Carlos

Si tout s’était bien passé, j’aurais dû chroniquer cette semaine un album récemment sorti, marquant le retour plutôt très réussi d’un groupe anglo-saxon qu’on aime beaucoup chez Five-Minutes. Oui mais voilà… tout ne s’est pas bien passé, du moins tout ne s’est pas passé comme souhaité pour avoir le temps de décortiquer et d’écrire proprement sur ladite galette. Même si tout ce qui n’est pas sauvegardé sera perdu, je me rattrape très vite pour partager avec vous ce retour flamboyant, à écouter allongé sous des arbres aux feuilles rouges en croquant une tablette de chocolat Poulain (#jepeuxpasfairepluscôtéindices).

Malgré ce contre-temps, vous ne repartirez pas les mains ou les oreilles vides, puisque nous allons réécouter ensemble un morceau de Agar Agarduo français composé de Clara Cappagli et Armand Bultheel. Et si ce qui suit vous semble familier, rien d’étonnant : le copain Sylphe avait chroniqué jadis l’album The Dog and The Future (un Five Titles à retrouver d’un clic ici). Non, je n’innove pas, et oui je reprends sans hésitation un chemin tracé par ma moitié bloguesque.

Je vais même faire pire, en pillant honteusement ses quelques lignes lorsqu’il évoquait ce Requiem, morceau de presque clôture de The Dog and The Future : « Requiem est un morceau d’une douceur sépulcrale. L’impression d’une musique classique jouée par un orgue robotique qui démontre le potentiel pouvoir cinématographique du duo ». Tout ce que je peux ressentir à l’écoute obsessionnelle de ce titre est ici synthétisé. Et tout cela va un peu plus loin encore : impossible d’écouter ce Requiem sans penser immédiatement aux bandes originales d’Orange Mécanique et The Shining. Des BO que Stanley Kubrick voulait comme un lien entre la musique classique qu’il chérissait tant et les synthés et machines du moment. Vous voyez le lien avec les mots de Sylphe ?

Un récent et énième revisionnage de The Shining m’a remis en pleine tête le génie absolu de Kubrick dans l’exploitation de sa bande son. Sur ce film, comme sur Orange mécanique, le réalisateur s’est adjoint les talents de Wendy Carlos, une compositrice absolument géniale, créatrice de sons et de machines. Elle n’hésitera pas à interpréter des pièces classiques sur des instruments des années 60 et 70, parfois de sa fabrication, pour en faire quasiment des titres pop-électro d’une puissance émotionnelle qui confine à l’indécence. Une de ses reprises inoubliable restant l’Ode à la joie de Beethoven, entendue dans Orange Mécanique.

Un état d’esprit que l’on retrouvera dans la bande-son de Room 237, l’hallucinant documentaire référence sur les multiples interprétations possibles autour de The Shining, par des fans hardcores. Et qui est aussi très présent dans ce Requiem : impossible que nos deux Agar Agar n’aient pas pensé à Wendy Carlos et Stanley Kubrick en composant ce morceau absolument bouleversant qui se joue en deux étapes. Une première partie instrumentale, solennelle, qui permet d’entrer dans la composition comme on sortirait de la vie. Puis une seconde partie où surgit une voix venue de nulle part pour nous ramener partout où la vie existe et où l’émotion peut nous submerger.

C’est irrésistible de beauté. Je suis capable d’écouter en boucle des dizaines de fois ce Requiem. Et capable, tour à tour, d’en verser des larmes puis de sourire dans la lumière avant de relancer la platine. Je me dis que c’est un beau morceau pour accompagner qui quitterait ce monde, mais aussi et surtout que c’est un beau morceau pour y rester dans ce même monde. Dont acte. Je vais me réécouter une fois de plus le Requiem d’Agar Agar. Et pour les plus curieux, si vous avez un peu plus de 5 minutes devant vous, je vous ajoute des petits plaisirs bonus. Listen, enjoy, listen again. Et n’arrêtez jamais de revoir les films de Kubrick.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°5 : Echoes (1971) de Pink Floyd

Le 31 octobre de chaque année, on peut faire tout un tas de choses pour s’occuper : aller acheter des chrysanthèmes, découper une citrouille, regarder un programme télé confondant de connerie ou un film d’horreur, cuisiner des spaghetti, entasser des kilos de bonbons qu’on finira par s’engloutir puisque finalement aucun enfant n’est venu sonner chez nous, écrire un article sur Five-Minutes (oui, pour les distraits, j’écrivais pile la semaine dernière une pépite du moment)… Bref, les activités ne manquent pas, mais en 1971, les clients de bon son avaient bien autre chose à faire le 31 octobre que de se fringuer en monstre pour fêter l’Hallouine !

Oui, le 31 octobre 1971 est tombé dans les bacs le sixième album studio des Pink Floyd, sobrement intitulé Meddle. Si la galette s’ouvre par l’excellent One of these days et se poursuit par quelques titres sympathiques (dont l’insolite Seamus, co-interprété avec un chien), il faut néanmoins retourner le disque et lancer sa face B pour plonger dans la pépite du jour.

Echoes s’ouvre sur un bip de sonar qui annonce un incroyable chef-d’œuvre. Construit comme une odyssée sonore dans tout ce que les Pink Floyd savent faire à l’époque, le titre est planant à souhait et se déguste la tête entre deux enceintes ou couronnée d’un casque pour en profiter pleinement. Décomposé en quatre temps, Echoes s’ouvre donc sur un sonar des fonds marins tout autant que sur la guitare et les claviers aériens de David Gilmour et Rick Wright, portés par l’incroyable ligne de basse de Roger Waters et les fûts de Nick Mason. Avant de se poursuivre sur un dialogue guitare-claviers dont je ne me remets toujours pas, pour ensuite s’abandonner dans un mouvement psychédélique que n’aurait sans doute pas renié Syd Barrett. Pour s’achever sur un retour au premier thème, bouclant ainsi la boucle.

Echoes dure 23 minutes et une poignée de secondes. Tout autant que la dernière partie de 2001, l’odyssée de l’espace, le film-bijou de Stanley Kubrick. On l’a dit et redit. Il n’empêche que l’expérience est absolument bluffante : lancez votre film et, à l’entrée de la dernière partie, coupez le son côté film pour lancer Echoes et recevoir plein la rétine l’incarnation visuelle du son des Pink Floyd. C’est à la fois d’une évidence flagrante et totalement vertigineux. La quintessence du Pink Floyd.

Là où il s’est posé, Echoes a sans doute marqué à jamais et comme personne ni rien d’autre le 31 octobre. Tout à la fois achèvement d’une époque, moment de jouissance XXL et point de départ d’une nouvelle histoire qui conduira aux quatre albums de folie à venir (Dark side of the moon en 1973, Wish you were here en 1975, Animals en 1977 et The wall en 1979), notre pépite du jour est à écouter sans aucune modération et sans attendre.

Raf Against The Machine