Reprise du jour n°6 : Heartbreak Hotel (1956/2011) de Elvis Presley par Hanni El Khatib

30061487863Petite re-plongée dans le monde merveilleux des reprises, avec aujourd’hui une virée entre rock’n’roll et blues. Et, pour bien faire les choses, un grand écart entre le milieu du 20e siècle et le début du 21e, soit presque 60 années de distance pour écouter deux interprétations d’un titre mythique qui a fait frissonner des millions d’oreilles, mais pas que. Heartbreak Hotel est un standard comme on n’en fait plus. Le genre de morceau identifiable dès les premières notes. Un souvenir collectif, une image mentale constitutive de la grande Histoire au travers de nos petites histoires personnelles respectives. Il y a fort à parier que cette chanson évoque à chacun de nous un moment de vie, des circonstances précises dans lesquelles nous l’avons découverte, ou encore un instant précis où elle a résonné. Ecrite par Tommy Durden et Mae Boren Axton, Heartbreak Hotel a connu son heure de gloire dès 1956, grâce à un certain Elvis Presley.

D’un côté donc, le King. Né en 1935, le garçon commence sa carrière musicale à 20 ans à peine en 1954, en explorant un savant mélange de country et de rhythm and blues, qu’on appellera bientôt le rockabilly. Ce n’est pourtant que deux ans plus tard (soit en 1956, nous y voilà), qu’Elvis décroche son premier n°1 avec… Heartbreak Hotel. Ce qui fait la force de ce titre à l’époque, c’est le tempo légèrement inférieur à tout morceau rock’n’roll et quelque peu traînant, mâtiné d’une sensualité qui suinte à chaque note. Avec cette ballade, la légende Elvis est en marche, autour de prestations alliant sa voix hors norme, mais aussi une gestuelle sensuelle, pour ne pas dire sexuelle, qui affole les jeunes générations et scandalise les parents. Au terme d’une carrière de 23 ans, il deviendra l’artiste solo ayant à ce jour vendu le plus de disques dans le monde : affichées autour de 600 millions, les ventes réelles sont estimées autour du milliard. Aucun autre artiste solo n’a atteint ces chiffres dans l’histoire de la musique, hormis les Beatles mais au titre de groupe. A la naissance de cette incroyable notoriété, Heartbreak Hotel en 1956. En quelque sorte l’acte originel musical d’une des plus grandes icônes culturelles.

De l’autre côté, Hanni El Khatib. Musicien américain né en 1981, près de 4 ans après la mort d’Elvis Presley, il débute sa vie professionnelle comme directeur artistique dans le monde des vêtements de skateboarders, tout en faisant de la musique en amateur. C’est pourtant ce dernier univers culturel qui va prendre le dessus. Après avoir enregistré deux singles en 2010, Hanni El Khatib publie son premier album Will the guns come out à l’automne 2011. Dans un style musical fait de garage rock et de blues, ce premier opus mélange des titres punk, et d’autres plus soul. En février 2012, le journal Le Monde parlera d’un album qui « rayonne de sauvagerie et de sex-appeal ». Une formule on ne peut plus juste. Dans cette ambiance, pas étonnant de retrouver une reprise de Heartbreak Hotel assez différente de la version originale, mais tout aussi incendiaire dans la sensualité dégagée. Une interprétation dépouillée et à l’os qui fait monter la température d’un bon cran dès les premières notes, que ce soit celles jouées par la guitare ou celles chantées par Hanni El Khatib.

Bien d’autres artistes ont repris Heartbreak Hotel au cours des décennies d’existence du titre. De John Cale à Billy Joel, en passant par Bruce Springsteen, Michael Jackson ou encore Paul McCartney, des dizaines d’artistes se sont frottés à la revisite de cette chanson. Sans, toutefois, y injecter l’énergie sensuelle qu’Elvis a su y mettre à sa création, et que Hanni El Khatib a su retrouver 55 années plus tard. Etranges sensations de vie et de plaisir, procurées par un morceau inspiré, au départ, par le suicide d’un jeune homme. Comme un mélange de grande et de petite mort, Heartbreak Hotel synthétise en quelques minutes tout ce qui peut nous faire vibrer, et parfois chavirer. Si tu ne fais rien aux prochaines vacances déconfinées, je t’emmène faire une virée au Heartbreak Hotel. Pour le meilleur évidemment, qui reste à venir.

Heartbreak Hotel version 1956 par Elvis Presley
Heartbreak Hotel version 2011 par Hanni El Khatib

Raf Against The Machine

Review n°75: Sand de Balthazar (2021)

Une solution face au blues du dimanche soir? J’ai ce qu’il vous faut avec le cinquième opus des Belges deBalthazar Sand Balthazar, Sand, sorti le 26 février dernier. J’avoue avec sincérité avoir découvert ce groupe formé autour du duo Maarten Devoldere / Jinte Deprez assez tardivement mais je reste sous le charme du dernier album Fever, chroniqué par ici. Deux ans plus tard, nous arrive donc cette créature pour le moins surprenante et mystérieuse, espèce d’Alf 2.0 ou personne déprimée car le couvre-feu vient de lui ruiner sa soirée déguisée? Bref, je vous laisse méditer sur cette pochette ouverte à tous les vents de l’interprétation. Je ne vais pas tourner autour du pot (belge… blague pour les cyclistes), cet album s’inscrit dans la droite lignée de Fever et fonctionne à merveille. Les ingrédients sont limpides: des voix rocailleuses et sensuelles à souhait qui te feraient virer ta cuti en deux temps trois mouvements, des lignes de basse d’un groove indéniable, des rythmiques qui se prélassent avec dépouillement et douceur même si les boîtes à rythme prennent avec justesse une place plus importante, un sens de la mélodie imparable qui pousse de plus en plus les Belges à aller explorer le pays plat de l’électro-pop. Si tu as 43 minutes devant toi (la même durée que le dernier Django Django, coïncidence ou complot, toutes les hypothèses demeurent…), installe toi une bière à la main et savoure la future défaite de ton blues dominical…

Le morceau d’ouverture Moment introduit avec classe et majestuosité dépouillée l’album à travers sa boîte à rythme et sa ligne de basse qui sentent bon la sueur. Les cuivres, les choeurs, on retrouve toute la richesse de l’univers de Balthazar. Ce Moment amène sur un plateau d’argent le bijou Losers qui brille par la puissance électro-pop de son refrain et de ses choeurs, sublime contraste avec le groove downtempo des couplets. On A Roll fonctionne ensuite sur la même recette, d’un côté cette ligne de basse toujours sur le fil et de l’autre ce refrain plus lumineux qui n’est pas sans m’évoquer le pouvoir pop de MGMT. I Want You avec sa boîte à rythme obsédante et sa litanie finale ainsi que You Won’t Come Around et sa douceur d’une grande sensualité qui sort l’atout caché des cordes sur la fin font parfaitement le job avant la nouvelle pépite Linger On d’inspiration plus électro qui brille par sa rythmique addictive. Ce morceau est imparable et réveille en moi ce déhanché démoniaque qui fait succomber toutes les femmes… dans mes rêves.

L’électro-pop et les choeurs féminins de Hourglass paraissent en comparaison un brin faciles par la suite et je préfère dans ce registre Passing Through qui est sublimée par les cordes finales si représentatives du son de Balthazar. Il faut reconnaître que la fin de l’album est plus classique et déclenche moins de soubresauts, les mauvaises langues y déceleront une certaine paresse en rapport avec cette créature sur la pochette. Le saxo et les cordes de Leaving Antwerp apportent cependant un supplément d’âme savoureux, Halfway n’est pas une valeur ajoutée évidente et Powerless mise sur un piano fragile qui se marie parfaitement à la douceur finale. Voilà 43 minutes qui devraient être déclarées d’utilité publique tout simplement, enjoy!

 

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°73 : When the levee breaks (1971) de Led Zeppelin

LEDCD004Nous sommes fin 1971, le 8 novembre très exactement. Tombe dans les bacs le quatrième album de Led Zeppelin, généralement nommé Led Zeppelin IV, en continuité des 3 précédents, bien que la pochette de ce nouvel opus soit totalement dénuée de toute inscription. Le groupe britannique, emmené par Jimmy Page à la guitare, Robert Plant au chant, John Paul Jones à la basse et John Bonham à la batterie, vient de pondre 3 albums incroyables entre 1969 et 1970 : Led Zeppelin (1969), Led Zeppelin II (1969) et Led Zeppelin III (1970). Trois galettes qui posent les bases d’un son nouveau en explorant des choses bien connues : le blues, le rock, le folk, mais tout ceci à la sauce Led Zeppelin. Autrement dit, un son fait d’une voix assez incroyables, de riffs et de solos de guitares ravageurs et démentiels, et d’une section rythmique apportant un groove assez inattendu, pour ce qui deviendra les origines du hard rock. La grande question avant de se plonger dans ce Led Zeppelin IV, c’est de savoir ce que le groupe peut apporter de plus et de mieux après 3 disques où il n’y a pas une seconde à jeter. La réponse ? Un quatrième album de nouveau parfait, une sorte de condensé de tout ce que le quatuor sait faire.

Led Zeppelin IV est construit autour de 8 titres, chacun plus efficace que le précédent et que le suivant. C’est bien simple : quelle que soit la porte d’entrée sur cet album, ça fonctionne. Que l’on commence avec les très rock Black dog ou Rock and roll, que l’on poursuive avec le folk celtique The battle of evermore ou que l’on plonge dans l’incontournable Stairway to heaven, la première face de l’ascension est ponctuée de frissons et d’une pêche assez folle. Seulement voilà, il reste l’autre face de l’aventure. Un second temps qui s’ouvre sur le groovy Misty mountain hop, pour enchaîner sur l’excellent blues folk incandescent Four sticks. En 7e position, Going to California la joue balade folk intimiste. Ne reste qu’un morceau pour boucler cet incroyable galette. Un dernier morceau de 7 minutes qui nous prend par surprise, tant on pensait finir en douceur.

When the levee breaks ne pardonne pas. Nos oreilles et nos corps sont arrivés exsangues et ravis à la fin de Going to California. Ravis de cette virée musicale multi-influences et pensant avoir tout entendu. Ce n’est évidemment pas le cas, avec cette reprise d’un vieux titre blues écrit en 1927 par Kansas Joe McCoy et Memphis Minnie. Le morceau, dont le titre signifie « Quand la digue se rompt », fait référence à la grande crue du Mississippi de 1927 qui ravagea l’Etat éponyme et les régions voisines. De nombreuses habitations furent détruites, tout comme l’économie agricole locale. Ces lourdes conséquences poussèrent des familles entières à partir chercher du travail dans les villes industrielles du Midwest, et contribuèrent à la grande migration des Afro-Américains en ce début de XXe siècle. Voilà pour l’acte de naissance, et voilà également, en pépite bis, la version originale.

Evidemment, la revisite de Led Zeppelin ne va pas laisser ce titre au rang de sympathique et tranquille blues acoustique. Le groupe retouchera les paroles, mais défenestrera surtout la partie musicale : une ouverture de bucheron à la batterie, vite rejointe par un chant d’harmonica vibrant et saturé, et une guitare entêtante. Pour une introduction démentielle de presque 1 minutes 30, avant que Robert Plant ne vienne planter sa voix stratosphérique au milieu de cette jungle bluesy. S’ensuit alors une virée hypnotique et vénéneuse dans laquelle sont injectés des sons à l’envers (harmonica et écho), du phasing (technique consistant à répéter un court motif musical en le décalant, tout en augmentant et diminuant ce décalage) et du flanging (effet sonore obtenu en ajoutant au signal d’origine ce même signal, légèrement retardé). When the levee breaks par Led Zeppelin, c’est tout autant une affaire d’interprétation que de techniques sonores nouvelles que le groupe explore pour notre plus grand bonheur.

Il en résulte un titre poisseux directement sorti du bayou, terriblement obsédant et sensuel et d’une efficacité assez rare, surtout lorsqu’il s’agit de refermer un album. Là où certains artistes négligent les fins de disques (et notamment à l’époque du tout vinyle où la face B pouvait se voir sacrifiée en contenant des B-sides et morceaux secondaires), Led Zeppelin soigne sa sortie. Comme pour récompenser les fans et les courageux qui se sont aventurés jusque là. Mais aussi pour montrer que, de la première à la dernière note, ce groupe de légende ne vole ni sa réputation ni son talent. When the levee breaks met un point final à quatre albums, eux aussi de légende. Led Zeppelin poursuivra ensuite sa carrière tout au long des années 70, avec encore de bien belles choses à venir. Pourtant, aucun album futur n’égalera ces quatre premiers. Et aucune fin d’aucun album de Led Zeppelin ne possède cette intensité et cette puissance qu’apporte When the levee breaks.

Raf Against The Machine

Five reasons n°23 : Trésors cachés & Perles rares (2020) de CharlElie Couture

Tresors-caches-et-perles-raresVoilà un album auquel on ne s’attendait pas vraiment, et qui nous attrape de façon un peu inattendue. Quoique. Pas tout à fait. Je m’explique. Un an après Même pas sommeil (2019), CharlElie Couture est déjà de retour dans les bacs avec un disque annoncé l’été dernier, pour une sortie la semaine dernière. Trésors cachés & Perles rares est un assemblage de titres peu connus et réarrangés, ou inédits. J’avoue avoir déclenché direct (et un peu automatiquement) la précommande, mais après plusieurs écoutes en boucle, cette galette me procure bien plus de sensations que je ne l’avais imaginé. Pourquoi foncer sur ce Trésors cachés & Perles rares ? Explication en five reasons chrono.

1. En premier lieu, on ne va pas se priver d’un album de CharlElie Couture. Discographiquement actif depuis 1978, à la tête de 23 albums studio et 17 BO de films, le garçon est une valeur sûre pour qui accroche un minimum à son univers et son approche artistique. Depuis ses Poèmes rock (1981) à l’excellent Lafayette (2016) enregistré en Louisiane, en passant par Solo Boys (1987) ou encore Casque nu (1997), aucun album n’est à jeter, et tous sont mêmes hautement recommandables. Certains plus que d’autres encore, mais peu importe. A intervalles réguliers, CharlElie Couture crée et offre de nouveaux titres qui font du bien. En d’autres termes, l’assurance de ne pas tomber dans une soupe insipide.

2. Plonger dans un album de CharlElie, c’est croiser des personnages vivants des tranches de vie, mais également explorer des moments suspendus en vue multi-angles. Trésors cachés & Perles rares n’échappe pas à la règle. Qui je suis, qui je fuis narre l’après d’une errance post-adultère sans avant, sans lendemain et sans engagement. Plus tôt, Goodnight Esmeralda #2 nous embarque dans une chronique nocturne faite d’images mentales et de clichés pris au hasard de la nuit. Avec un énorme clin d’œil à Keep on movin’ (Esmeralda 2nd) de l’album Solo Boys, ou la même nuit vue par un autre personnage. CharlElie est un génial conteur d’histoires, qui sait, en quelques mots et parfois peu de notes, faire apparaître des scènes tantôt photographiées, tantôt dessinées, tantôt sculptées. Plutôt logique pour un artiste multi-supports qui se définit comme multiste et à la recherche de l’Art total.

3. Un album de CharlElie, c’est aussi se livrer à des regards sur le monde du moment et sur soi-même. Faits divers et autres histoires renvoie, avec son texte presque récité, à la litanie des actualités égrenées sur nos multiples chaines d’info, tandis que Nés trop loin #2 raconte la quête et l’espoir d’un monde d’égalité(s). L’introspection personnelle est de mise avec Retourne-toi (#2), sorte de chronique douce-amère de l’adolescence et de sa part d’insouciance, ou Une main dans la mienne qui décrypte en mode piano blues ce que peut être le péril de la solitude et le besoin de l’autre pour ne pas s’égarer soi-même. Quant à Ecrire (littérature), c’est un véritable texte méta récité sur des samples et nappes électros. Une réflexion sur la création doublée d’une sensualité vénéneuse et torride. Sans doute mon titre préféré de cet opus.

4. Musicalement, où en est CharlElie sur ce 23e album ? Clairement dans le blues rock plutôt minimaliste, d’autant que ces versions sont faites pour partir en tournée Solo+ (si c’est possible un jour) sous un format piano-guitare (et parfois quelques invités au gré des dates et lieux de concerts). Du piano blues, du blues rock tendance Chicago blues, mais aussi du blues limite poisseux et ténébreux, à travers notamment Ecrire (littérature) et la nouvelle version de La ballade de Serge K : la déambulation en mode no future du désespéré et nihiliste Serge K qui renvoie autant au Quoi faire ? (1982) qu’à la BO et à l’univers de Tchao Pantin (1983). C’est clairement très bon, les arrangements sont hypnotiques et les 10 titres de l’album sont, textuellement comme musicalement, d’une résonance étonnamment actuelle et contemporaine.

5. Dix titres : tout à une fin, même les meilleures choses, et ce Trésors cachés & Perles rares en fait partie. Il se clôt avec Il neige sur Oxford, une sorte de profession de foi/manuel d’utilisation de l’album qui n’arrive qu’à la fin. Les 9 morceaux précédents dessinent, sans que l’on s’y attende au départ, une vision globale et cohérente de notre époque. Néanmoins, chacun d’eux nous sort de cette réalité par touches poétiques, comme autant de moments d’évasion pour mieux supporter le monde actuel tout en le regardant à travers le prisme CharlElie. Dans cette chanson, le personnage qui s’éveille en hiver, alors qu’il pensait être en juillet, c’est chacun de nous : l’auditeur de ce disque est rattrapé par ce « Me revoilà dans la réalité » : « On sait tous que la raison peut tuer l’imagination / Alors inventons des poèmes à tiroirs / Des morceaux de musique en forme de poire / Des histoires pleines d’espoir / Pour faire s’envoler l’esprit des grands et des petits ». Avec Lewis Carroll en référence appuyée, ce titre referme intelligemment et avec grande élégance Trésors cachés & Perles rares. En donnant immédiatement envie d’y retourner.

Après un mois d’octobre musicalement marqué par le brillant S16 de Woodkid, novembre et son flot de sorties débute de la plus belle des façons avec ce nouvel album de CharlElie. Trésors cachés & Perles rares porte bien son titre. Cette galette tombe à point nommé et réussit la double performance de parler pleinement des sensations de notre époque tout en nous permettant de nous en extraire. C’est assez brillant, et il n’y a aucune raison que cet album perde en qualité avec le temps, puisqu’il s’agit justement de titres parfois anciens repris/remaniés qui affichent toujours une sensibilité très actuelle. En attendant les (possibles) autres pépites à venir dans le mois, on remet CharlElie sur la platine et on s’évade. Sans retenue.

Raf Against The Machine

Review n°60: Generations de Will Butler (2020)

Will Butler, le frère cadet du leader charismatique Win d’Arcade Fire, est d’une grande discrétionWill Butler derrière le couple formé par son frère et Régine Chassagne. Il brille néanmoins par son énergie et sa fantaisie dans les concerts et s’est lancé depuis 2015 dans une carrière solo avec son premier album Policy. Un album que je n’avais jamais écouté avant cette déflagration sonore qu’est ce Generations et qui, sans être brillant, démontrait un beau potentiel (le titre What I Want en étant un parfait exemple) s’il arrivait à prendre un peu plus de distance avec l’univers tentaculaire d’Arcade Fire, groupe pour lequel je voue une admiration sans bornes…

L’empreinte digitale ensanglantée de la pochette de ce Generations démontre deux volontés évidentes: se livrer corps et âme et ne rien occulter de la violence de notre monde contemporain. Le défi est relevé haut la main tant ces 44 minutes sont animées d’une intensité folle qui font de cet album un moment central de l’année musicale 2020… Nous pouvons désormais l’affirmer avec aplomb, une fée s’est véritablement posée au-dessus des berceaux de la famille Butler. Will dont la voix a des similitudes troublantes avec celle de son frère vient de se faire défintivement un prénom sans vouloir tomber dans de la pyschologie familiale de comptoir. Le fantôme d’Arcade Fire plane bien sûr au-dessus de l’album, ce qui n’est pas pour me déplaire, mais il s’apparente davantage à un mécène qui guide qu’à un héritage qui freine…

Le morceau d’ouverture Outta Here frappe fort d’emblée avec une power-pop qui révèle la puissance du chant de Will Butler. Le titre monte et, porté par ses percus et ses riffs de guitare acérés, prend une teinte rock séduisante. On n’est pas loin d’un rock taillé pour les stades mais Will résiste à la tentation de la facilité et on retiendra la belle énergie de ce morceau ainsi que les paroles qui invitent à fuir notre quotidien sombre. La claque musicale c’est Bethlehem qui va nous l’infliger… Rock uptempo d’une grande intensité, une batterie qui martèle le morceau, des choeurs bien sentis, Régine Chassagne en clin d’oeil sur la fin, voilà le genre de titres un brin épiques qui ont fait la marque de fabrique d’Arcade Fire. Close My Eyes ralentit le rythme cardiaque dans un registre plus classique de pop suave éclairée par les choeurs du refrain avant que I Don’t Know What I Don’t Know distille avec délices un univers sombre empreint d’une vraie tension électrique. Le traitement de la voix dans ce morceau m’évoque un David Bowie période Aladdin Sane, impression confirmée ultérieurement avec Promised. Un Surrender plus solaire avec une voix parcourant les aigus et une montée à base de choeurs digne d’Arcade Fire, un Hide It Away plus dépouillé et parcouru de décharges électriques étonnantes, un Hard Times séduisant par sa volonté de bidouiller pour créer une pop bricolée à la Baths, les explorations sont diverses et fonctionnent à merveille. Le tryptique final parachève avec brio l’album: Promised s’impose comme une créature hybride entre Arcade Fire et David Bowie, Not Gonna Die et son piano joue la carte de l’émotion dans un véritable hymne à la vie qui me donne autant le sourire qu’un No Cars Go alors que Fine finit sur un combo piano/clarinette qui a la fâcheuse tendance à me piquer les yeux… Merci Will Butler d’être définitivement sorti de l’ombre majestueuse d’Arcade Fire, ce deuxième album fait penser dans sa démarche artistique à un certain Neon Bible et on ne peut que s’en réjouir, enjoy!

Sylphe

Five Titles n°13: Imploding The Mirage de The Killers (2020)

Comme je vous en parlais en début de semaine, la très belle surprise de cette fin d’été vient du côtéThe Killers 2 d’un groupe qu’on n’attendait plus forcément à ce niveau de performance sonore, The Killers. La bande centrée autour du chanteur Brandon Flowers, qui doit son nom au clip de Crystal de New Order où un groupe fictif porte ce nom (#infopourbrillerensociete), a marqué le début des années 2000, en particulier avec leur bombe initiale Hot Fuss en 2004. S’ensuivent des albums solides sans être aussi transcendentaux, Sam’s Town en 2006, Sawdust en 2007 ou Day & Age en 2008, une pause de 4 ans et deux albums Battle Born en 2012 et Wonderful Wonderful en 2017 que je n’ai croisés que trop superficiellement pour avoir un véritable avis à leur sujet. Finalement, au moment d’écouter ce sixième opus Imploding The Mirage et sa pochette soignée graphiquement –Dance of the Wind and Storm du peintre évangélique Thomas Blackshear car nos Américains sont très croyants, faut-il le rappeler – je n’ai pas d’attente particulière, peut-être seulement un infime et inconscient espoir de replonger 15 ans plus tôt… Ne pas avoir d’attentes c’est se donner une possibilité supplémentaire d’être agréablement surpris. Malgré l’absence du guitariste Dave Keuning, quelle cure de jouvence que cet album doté d’une énergie inattendue! Le souffle de la pop électrise encore davantage ce rock qui regorge de singles euphorisants et je savoure cette immédiateté qui fait de ce Imploding The Mirage un album frontal à souhait. J’avoue une interrogation minime sur sa capacité à s’enrichir avec le temps mais je ne boude pas mon plaisir de cette machine à singles… La preuve partielle et partiale avec 5 bijoux qui se dégagent de l’ensemble et, je l’espère, devraient vous donner envie d’écouter ce très bel album.

  1. Le morceau d’ouverture My Own Soul’s Warning s’impose d’emblée comme un single imparable. Des synthés et une batterie qui ne sont pas sans me faire penser à Arcade Fire dans leur utilisation et une voix tellement directe  donnent une vraie puissance électro-pop à ce titre.
  2. Blowback surprend par sa formule d’une grande simplicité pop-rock taillée pour les radios. Tel une jeune jouvencelle, je me laisse séduire par le spectre large de la voix de Brandon Flowers
  3. Dying Breed séduit par sa rythmique digne de New Order, le morceau plus sombre monte inlassablement et explose dans un feu d’artifice arcadien. A n’en pas douter, The Killers n’est pas une race mourante (Dying Breed) et nous le prouve brillamment (#wtfcejeudemots?).
  4. Lightning Fields avec k.d.lang en featuring nous offre un bel instant de grâce avec un piano judicieux et une montée en puissance sur la deuxième partie. Voilà un duo marquant et surprenant dans la discographie de The Killers
  5. My God fait appel quant à lui à la brillante Weyes Blood pour un morceau d’une superbe intensité. Les voix sont d’une grâce quasi divine, on en regretterait presque de ne pas croire en Dieu…

Vous n’aimez pas les visions partielles? Vous détestez les prises de position définitives et croyez qu’on peut encore faire les meilleures soupes dans les vieilles marmites (#expressionpournoslecteursmoinsjeunes)? Vous savez ce qu’il vous reste à faire, enjoy!

Sylphe

Playlist n°2: Best of Placebo

Aux abonnés absents depuis un mois tout pile, il est temps pour moi de montrer que je suis encore bel et bien vivant. Officiellement l’équipe de Five-Minutes travaille à une évolution du blogzine, officieusement le temps m’a dernièrement manqué. J’avoue que de mon côté on n’est pas très loin de l’encéphalogramme plat concernant les sorties, même si un Tellier et un Biolay pointent dernièrement leur nez… Du coup, on réécoute les vieilleries et de préférence les très bonnes. Aujourd’hui, je vous propose une playlist gourmande et consciencieusement rock qui met à l’honneur Placebo et son chanteur charismatique Brian Molko. Un groupe marquant de la fin des années 90 et début 2000 qui me donne toujours l’impression de ne pas avoir eu pleinement le succès qu’ils méritaient. En même temps, vous pourrez me dire que j’exagère un brin car ils possèdent une discographie très riche que je vous propose de parcourir…

Le premier album éponyme paraît en 1996, il frappe fort avec son rock frontal et direct sublimé par le timbre si caractéristique de Brian Molko, cette voix marquée par des fêlures séduisantes. Come Home, Bionic, 36 Degrees et Nancy Boy décrassent avec énergie nos oreilles alors que I Know surprend par sa douceur et démontre un champ des possibles illimité pour la suite de leur carrière. Morceau pivot, il imprime la ligne directrice du second opus Without You I’m Nothing (1998), album riche en contrastes qui s’impose comme mon album préféré de Placebo. Je vous invite ainsi à savourer les bijoux sonores que sont Pure Morning, l’électrique Brick Shithouse, You Don’t Care About Us et sa ligne de basse digne de The Cure, le sommet d’émotion Without You I’m Nothing ou encore les inspirations trip-hop de My Sweet Prince. Des morceaux qui ont plus de 20 ans mais qui n’ont pas pris une ride.

Arrive en 2000 Black Market Music et sa magnifique pochette d’album. On est en plein revival rock (Bloc Party, The Killers, The Strokes…) et Placebo compte bien prendre sa place à table et récupérer une part de gâteau conséquente. Le post-rock de Taste Men, les tubes à mélodie addictive Days Before You Came et Special K (quel duo enchaîné de haut vol), des déflagrations rock comme Spite and Malice, Black-Eyed ou Slave to the Wage et la mélancolie de Blue American font de cet opus l’acmé rock du groupe. En réécoutant la discographie de Placebo, je découvre ensuite en 2003 un album de covers plus inégal qui a le mérite de nous éclairer sur les influences des Anglais. Je vous laisse quelques sucreries séduisantes, le Where Is My Mind des Pixies, le Bigmouth Strikes Again de The Smiths  ou encore la version originale de The Ballad of Melody Nelson de Gainsbourg et Jane Birkin.

L’essoufflement artistique commence quelque peu à se faire sentir, Placebo peine quelque peu à se réinventer mais témoigne toujours de sa facilité à créer des déflagrations rock addictives. En 2003 Sleeping with Ghosts nous offre de beaux brûlots uptempo comme Bulletproof Cupid, des mélodies d’une grande justesse avec This Picture et Bitter End, le plus inclassable Plasticine ou le torturé Protect Me from What I Want qui ne cesse de nous rappeler que la faille est toujours bien présente. Meds en 2006 fait encore bien le boulot même s’il est plus difficile de dégager des titres porteurs. Le morceau d’ouverture Meds (file la métaphore avec placebo…) nous offre un beau duo avec la chanteuse de The Kills, Alisson Mosshart, Space Monkey est animé par un vent de désespoir alors que Post Blue reste dans les plaines arides d’un rock plus désincarné.

Incontestablement Placebo vient de laisser passer ses plus belles heures. Battle for the Sun en 2009 et Loud Like Love en 2013 peinent à convaincre sur la longueur malgré quelques bien beaux éclairs de génie que je vous invite à découvrir. Kitty Litter, Battle for the Sun, The Never-Ending Why et Breathe Underwater s’imposent comme des armes certaines pour la défense de notre astre alors que je reconnais avoir véritablement découvert un Loud Like Love qui était passé entre les mailles de mon filet musical jusqu’à maintenant. Les morceaux Loud Like Love, A Million Little Pieces et Begin the End (triste titre prémonitoire) restent d’honnêtes soubresauts d’un groupe qui aura marqué une bonne grosse décennie du rock. Il vous reste désormais 2 bonnes heures d’écoute pour vous convaincre, enjoy!

Sylphe

Review n°53: The New Abnormal de The Strokes (2020)

A l’occasion d’ une playlist best of de The Strokes (à réécouter par ici ), je vous avais déjà fait The Strokes -The New Abnormalrapidement part de mon intérêt pour le sixième opus de Julian Casablancas and co, The New Abnormal. Explorons désormais ensemble ce qui se cache derrière ce Bird On Money de Jean-Michel Basquiat afin de confirmer qu’on a bien retrouvé The Strokes à un niveau qu’on ne lui avait pas connu depuis First Impressions of Earth en 2006 (par pudeur, on ne dira rien de Angles et Comedown Machine…).

Le début d’album est très bon et on retrouve cette subtile alliance du rock et de la pop chère à The Strokes  portée par, n’en déplaisent aux grincheux, la voix très convaincante de Julian Casablancas. Le morceau d’ouverture The Adults Are Talking nous ramène ainsi 15 ans en arrière avec son riff de guitare addictif, sa rythmique uptempo et la voix résolument pop de Casablancas (quelle belle capacité à encore monter dans les aigus), c’est une vraie cure de jouvence et de fraîcheur et on comprend rapidement que le versant pop va être davantage exploré sur ce début d’opus. Selfless explore les contrées d’une pop presque psychédélique à la MGMT pour traiter avec une certaine mélancolie la thématique de l’amour, les synthés jouant un rôle central. Brooklyn Bridge To Chorus prolonge la tentation des synthés, c’est léger et dansant (ça me fait penser aux premiers Mika c’est dire…) et clairement le morceau, sans être exceptionnel, fait bien le job. Bad Decisions apporte plus de caractère et me rappelle les premiers albums avec ce refrain obsédant et la puissance mélodique imparable, je me suis penché sur les paroles où Billy Idol en personne a mis la main à la pâte et je reste toujours dubitatif. Moscou 1972, le traité ABM sur la limitation des armes stratégiques signé par Nixon et Brejnev? Je suis preneur de toute interprétation mais bon ce serait mentir que de dire que les paroles sont l’intérêt premier d’un album de The Strokes

Eternal Summer reste dans une veine résolument optimiste et pop pour un résultat un brin lisse et un peu long (plus de 6 minutes) avant THE bijou At The Door. Un morceau très riche instrumentalement qui brille par la confrontation de sa douceur mélancolique et de ses sonorités plus sombres/électroniques, le tout illustré par un clip brillant à visionner en-dessous. Le plaisir est décuplé car je n’attendais pas The Strokes  sur un tel terrain torturé… Il faut reconnaître que Why Are Sundays So Depressing et Not The Same Anymore souffrent de la comparaison avec At The Door et peinent à déclencher un très grand intérêt face à la mélancolie de Julian Casablancas. Heureusement le morceau final Ode To The Mets clot assez brillamment l’album avec sa douceur nostalgique d’une grande justesse. 45 minutes plus tard, c’est un sourire sur le visage qui persiste et me fait prendre conscience que The Strokes a encore des choses justes à nous raconter en 2020, et cela suffit amplement pour mon plaisir, enjoy!

Sylphe

Pépite du moment n°64: For The Beauty de Tindersticks (2019)

Voilà déjà presque 20 ans que les Anglais de Tindersticks nous offrent leur rockTindersticks empreint d’émotions et ce serait bien vain de ma part de vouloir résumer leur carrière ici, de toute façon ce n’est clairement pas mon objectif du jour… Le groupe redevenu trio au milieu des années 2000 avec le chanteur Stuart Staples, Neil Fraser et David Boulter a sorti en fin d’année dernière son douzième opus No Treasure But Hope sur le label City Slang et le moins que l’on puisse dire c’est que sacrément bon et que c’est une superbe porte d’entrée pour moi afin de véritablement les découvrir… Quelques titres écoutés par ci par là mais le hasard et le maelstrom de la production musicale font que je n’avais jamais écouté un album de la bande formée autour de Stuart Staples. Faute avouée, faute à moitié pardonnée dit-on…

Le morceau du jour For The Beauty a l’immense honneur d’ouvrir brillamment l’album. Le choix du titre de ce morceau est particulièrement judicieux tant ce dernier nous propose une belle leçon de douceur majestueuse. Porté par une instrumentation toute en grâce et subtilité, le piano en fond s’apparentant à une infime respiration qui parcourt tout le morceau et les violons sur la fin donnant encore plus d’ampleur à l’ensemble, la voix de Stuart Staples est juste sublime de retenue et d’émotion. Une voix qui ne cesse d’évoquer chez moi par certaines de ses inflexions un certain David Bowie qui nous manque toujours autant… Voilà un instant de grâce divine qui devrait illuminer votre journée, enjoy!

Sylphe

Playlist n°1: Best of The Strokes

La semaine dernière sortait le sixième opus des Strokes, The New Abnormal, dont je vous The Strokes best ofparlerai très bientôt. Confinement oblige, je me suis pris le temps de réécouter la discographie de Julian Casablancas and co afin de vous concocter un best of de leurs meilleurs titres… The Strokes est, à mon sens, un groupe de tubes mais ce serait exagéré de dégager des albums incontournables qui font  l’unanimité. Néanmoins, vous verrez à travers les titres sélectionnés que l’on perçoit assez aisément la trajectoire du groupe. On part avec deux très bons albums Is This It (les titres Barely Legal, Someday, Last Nite et Hard To Explain) et Room on Fire (Reptilia, 12:51 et The End Has No End) alors que le troisième opus First Impressions of Earth arrive encore à peu près à maintenir ce niveau de qualité avec You Only Live Once, Juicebox et Heart In a Cage (joli clin d’oeil par rapport au Arcade Fire d’il y a 2 jours). Vient alors ce qui ressemble à une traversée du désert, des albums Angles et Comedown Machine seuls trouvent grâce à mes oreilles Under Cover of Darkness et l’épileptique One Way Trigger… Heureusement The New Abnormal vient raviver des cendres que l’on croyait définitivement éteintes avec les titres The Adults Are Talking, Selfless, Bad Decisions et la pépite At The Door. Sur ce je vous laisse avec une belle heure de rock, à écouter bien fort pour enrichir les goûts musicaux de vos voisins qui sont pris au piège et ne peuvent pas partir, enjoy!

Sylphe