Pépite intemporelle n°16 : Bloom (2011) de Radiohead/par Thom Yorke

A peine 24 heures après l’énergique article du copain Rage autour de Fred Poulet, retour à une ambiance plus feutrée avec une réinterprétation par Thom Yorke de Bloom, titre d’ouverture de The king of limbs (2011), avant-dernier album studio en date de Radiohead.

C’est exactement le genre de son dont j’ai besoin ces jours-ci : après la patate Lazy Boy de la semaine dernière, quelque chose de plus cotonneux, de plus apaisé aussi. Les oreilles qui connaissent déjà le Bloom originel se rappelleront de cet incroyable morceau d’ouverture d’album, très électro-organique et constitué de milliers de petites bulles de son qui s’entrechoquent et éclosent. Normal pour un morceau qui se traduit en floraison. Cette même version d’antan fait le nécessaire pour nous emmener, dès les premières notes, dans un amas jamais pesant de sons, une sorte de bouillonnement de vie synthétique.

En décembre 2018, soit il y a à peine quelques semaines, Thom Yorke fait un passage aux Electric Lady Studios de New York, dans le cadre de l’émission Morning Becomes Eclectic pour la radio KCRW. Oui, la radio qui, déjà en 2013 par exemple, avait permis le Live from KCRW de Nick Cave & The Bad Seeds, une excellente captation de la formation sur scène. Thom Yorke, donc, a profité de ce moment radio pour revisiter quelques titres live et acoustiques de Suspiria, son dernier album solo qui n’est autre que la BO de Suspiria (le film), remake 2018 du film d’horreur éponyme de 1977 réalisé par Dario Argento.

Quelques titres de Suspiria, mais aussi notre Bloom du jour, dans une version épurée qui ne mêle que piano, sample minimaliste et voix de Thom Yorke. C’est diablement plus beau que la version studio de Radiohead, qui était déjà diablement envoûtante. Bloom se retrouve comme dépouillée du superflu, qui ne l’est pas dans la version originelle mais qui nous saute au visage avec cette relecture. C’est une re-floraison qui gagne encore en efficacité et en émotions, un titre qui me transperce et place, si besoin en était, Thom Yorke tout en haut du haut des musicos.

Qu’il soit entouré de Radiohead ou seul à ses propres commandes, le garçon écrit et interprète une musique absolument incroyable. Là où il se produit (trop rarement !), on a envie d’aller l’écouter. Et ça tombe bien puisque l’on a appris ces derniers jours que Thom Yorke jouera le 7 avril prochain à la Philarmonie de Paris, pour la Minimalist Dream House des sœurs Katia et Marielle Labèque, avec des pièces composées spécialement pour l’occasion, augmentées d’une nouvelle chanson. On se détend tout de suite : c’est malheureusement déjà complet, en revanche le lendemain 8 avril c’est encore jouable (à l’heure où j’écris ces lignes) à Lyon. Si vous êtes dans les parages…

Nous reste donc à replonger dans ce que nous avons sous la main et à en profiter… Ici-bas ici même.

Et en bonus pour comparer…

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°12 : Indigo Night (2018) de Tamino

La vie est faite de rencontres, parfois anecdotiques, parfois renversantes. C’est dans cette seconde catégorie que je classe illico et sans réserve la pépite du jour, Indigo night par Tamino.

Du haut de ses 22 ans, cet auteur compositeur interprète belge d’origine égyptienne semble avoir déjà avalé une putain de collection de disques, mais aussi les avoir absorbés, digérés et synthétisés, pour s’en faire un son rien qu’à lui. Sa musique est faite de Leonard Cohen et de Radiohead, qui auraient lentement infusé dans le génie de Jeff Buckley. Oui, rien que ça. Leonard Cohen, pour la voix mélancolique et ténébreuse posée sur quelques notes, façon Suzanne (1968). Radiohead, pour la voix qui sait aussi partir ailleurs, dans quelque ligne mélodique et mélancolique que ne renierait pas Thom Yorke. Jeff Buckley, pour la surprise de nous asséner, dès un premier album, du génie à l’état pur comme avait pu l’être le choc Grace (1994). Tout ça porté par une trame musicale minimaliste et pourtant d’une richesse déconcertante, qui oscille entre ambiances feutrées et sonorités orientales.

Là où il se pose, le son de Tamino est tout autant ténébreux que lumineux, crépusculaire que solaire. Ça sent à la fois la sensualité, la fin de toute chose, la solitude moderne, le coin du feu à deux, la noirceur de ce monde mais aussi sa potentielle lumière. L’envie de dire merde à cette putain de vie tout en se la goinfrant par tous les bouts. Bien en peine de dire si c’est du rock, de la pop, de la chanson. A moins que ça ne soit tout ça à la fois, pour n’être finalement que du Tamino. C’est retournant, c’est bouleversant, c’est à se faire dresser les poils à chaque instant, c’est à en pleurer à chaque détour de piste et dans chaque recoin de l’album. Oui, car le garçon a pondu un album complet de douze pépites imparables. Il n’y a rien à jeter dans ces 52 minutes de bon son, sur lesquelles nous reviendrons sans doute.

Pour le moment, en guise d’échantillon(s), laissez donc couler en vous ce Indigo night, qui résume à merveille tout ce que l’on vient d’évoquer. Si une drôle de sensation vous attrape le fond du bide, pour remonter le long de votre peau tout le long du corps jusqu’au cerveau dans une explosion de lumière cérébrale accompagnée d’une vieille envie de chialer… lâchez-vous et laissez tout sortir. Vous ne serez pas les premiers.

Et s’il fallait vous convaincre encore un peu plus, sur Five Minutes on vous propose un deuxième échantillon avec Cigar, autre titre de Tamino, dans une version voix-guitare à laquelle il n’est pas nécessaire d’ajouter le moindre mot.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°7 : Dyrhólaey (2018) de Thomas Méreur

Tous les chemins mènent à Five-Minutes de bon son : en témoigne aujourd’hui notre rencontre avec Thomas Méreur et la preview de son album à venir intitulé Dyrhólaey. Five-Minutes de bon son voire un peu plus, puisque ce sont trois titres à découvrir sans tarder sur SoundCloud, la totalité de l’album étant prévue pour le printemps 2019.

Sans le savoir, je connaissais déjà Thomas Méreur, mais pas pour ses talents de musicien. Etant un lecteur assidu et abonné de Gamekult (#LeSiteDeRéférence !), j’y ai maintes fois suivi Amaebi (alias Crevette), qui n’est autre que notre artiste du jour. Grand client, tout comme moi, des open-worlds et des (bons) Assassin’s Creed, je me suis longuement régalé de ses tests, ainsi que de sa chronique Juste un doigt sur les jeux mobiles, que je ne saurais que trop vous conseiller. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Thomas Méreur n’a pas mis juste un doigt (vous l’avez ?) dans la composition des titres pépites du jour : le garçon y est allé de ses deux mains et de tout son cœur pour nous proposer un voyage en terre lointaine et onirique.

Pas si lointaine d’ailleurs, puisque je suis allé chercher ce que c’était que ce Dyrhólaey : il s’agit d’une petite péninsule nichée sur la côte sud islandaise. A quelques heures de vol de par chez nous, voilà donc le coin de nature où nous convient les notes de Dyrhólaey, au creux d’un pays qu’il faudra décidément que je visite tant il m’attire et me fascine.

Les trois titres preview m’ont emmené dans à peu près tout ce que je peux imaginer d’espace, de rêve, de sensations et de grand air en pensant à l’Islande. Thomas Méreur fait le choix du piano solo, ce qui m’a un tantinet déconcerté au départ puisqu’on sait notre Amaebi très client de pop-rock anglaise et autre syndrome Radiohead (dont nous reparlerons toutefois). C’est précisément là où je ne l’attendais pas qu’il frappe, avec trois morceaux d’une grâce aérienne infinie. Si A steady and sad process ne joue que sur le terrain instrumental, The road that leads to our house et Apex ajoutent une voix à la fois cristalline et mystérieuse. Apex s’enrobe en outre d’une discrète nappe synthé. Ce savant mélange crée un climat de coton plein de repos et de douceur, qui fait un bien de dingue en ces temps où le monde se fait bousculer de toute part.

J’ai passé trois titres en apesanteur totale, la tête dans un autre monde. De la musique de Mozart, Sacha Guitry disait « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui ». Je ne pousserais pas la comparaison si loin. Thomas Méreur n’est pas Mozart, et fort heureusement dans un sens. En revanche, le garçon a dû beaucoup écouter Erik Satie et d’autres merveilles musicales du même genre. Et, pour revenir à ce qui a suivi mon écoute de Dyrhólaey, le silence qui lui a succédé était bien plus que du Thomas Méreur : un moment de totale paix intérieure, associé à cette magique sensation que plus rien ne pourra nous bousculer. Le même effet qu’après avoir découvert EUSA (2016) de Yann Tiersen. Les mêmes frissons qu’en plongeant dans plusieurs Radiohead : Treefingers (sur Kid A), Pyramid Song (sur Amnesiac), MK1 (sur les bonus de In rainbows) ou encore Codex (sur The King of Limbs).

Là où il s’écoute, Dyrhólaey répand son incroyable lumière vaporeuse et un putain de bien-être dont il serait ridicule et indécent de se passer. Cet album preview est à découvrir d’urgence, en attendant la version complète que l’on souhaite voir arriver le plus tôt possible, pour notre plaisir et avant tout pour celui de son créateur. Chapeau bas, merci et à très vite pour la suite de l’aventure !

Raf Against The Machine

Review n°10 : L’oiseleur (2018) de Feu! Chatterton

Voilà un album qui, tout comme Amour Chien Fou d’Arthur H, aura profondément et à jamais marqué mon début d’année 2018. Sorti en mars 2018, l’excellent L’oiseleur succède dans la discographie de Feu! Chatterton au déjà très bon Ici le jour (a tout enseveli) (2015), et fait un étonnant écho à la galette d’Arthur H.feu-chatterton-x-sacha-teboul-loiseleur

Peut-être parce que celui-ci a avoué avoir beaucoup aimé ceux-là. Où alors parce que nous avons là deux albums qui portent haut la chanson française. A moins que ce ne soit parce que L’oiseleur et Amour Chien Fou se répondent comme deux êtres complices indéfectiblement liés, deux facettes d’un même amour des mélodies riches et des textes ciselés.

La première chose qui frappe à l’écoute de L’oiseleur, c’est la multitude de sons assez génialement superposés. On y trouve pléthore de synthés et de machines analogiques des années 70 (oui, des années 1970, au 20e siècle, en quelque sorte un autre temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître) qui font frétiller les tympans. Je ne te vois plus repose sur des sons tout droit sortis de la BO d’Interstellar, tandis que Grace est truffé de nappes à la Pink Floyd. Mais Feu! va bien plus loin, en convoquant tout un imaginaire et des souvenirs seventies de pop, avec le titre L’oiseleur, ou encore de bandes originales type François de Roubaix, comme dans Ginger. Autre référence, et pas des moindres, qui me vient à l’esprit : Radiohead, pour ce qui est de la construction audacieuse, riche et complexe des morceaux. Enfin, on ne peut passer sous silence (c’est le cas de le dire) la voix d’Arthur Teboul, chanteur de Feu! Il en joue à la fois comme d’un support à ses textes, mais aussi comme d’un véritable instrument émotionnel qui dessine des lignes mélodiques et aventureuses, sans cesses renouvelées. Dans le paysage musical actuel tristement criblé d’autotune et de vocodeur, c’est une bien belle prouesse qu’il convient de signaler.

L’oiseleur, bien plus encore que Ici le jour (a tout enseveli), est une magistrale démonstration de la capacité du groupe à faire naître dans nos petites caboches des histoires visuelles et des courts métrages. A la fois, donc, par ce côté univers de BO, mais aussi à travers les textes, d’une poésie assez terrible reposant sur des mots percutants et justes.

La poésie d’Arthur se manifeste dès l’ouverture de l’album avec Je ne te vois plus. Tiens tiens, au fait… nous parlons bien d’Arthur Teboul, chanteur du groupe, et non de H. Deux Arthur, sacré coïncidence. Notre Arthur T ne cache pas sa passion pour la littérature, et il y contribue de sacrée belle façon avec un sens des mots et de la formule poétique : « Le tendre passé qui nous hante / croît comme un jardin vivant » (dans Grace), « Remangerons-nous le fruit du hasard ? / Cette pomme étrange qui affame quand on la mange ? / Abandonnerons-nous encore nos pas à l’odeur du figuier qui est celle de l’été ? » (dans Sari d’Orcino), « Je serai la rouille se souvenant de l’eau » (dans Anna) n’en sont que quelques illustrations. C’est bien simple, on pourrait citer la totalité des textes, et je pourrais m’en délecter pendant des heures… « A cette heure du jour / A cette heure de la nuit / Quand je fais l’amour / dans l’après-midi ».

Si, toutefois, il me fallait conserver une phrase et une seule de ce lot de flammes sensuelles, ce serait sans doute ces deux lignes, qui m’ont possédé des jours et des jours entiers, m’empêchant parfois de trouver le sommeil, assassines de mes nuits, et qui sont aujourd’hui encore une putain d’énergie lumineuse qui me porte : « Un oiseau chante je ne sais où / C’est je crois ton âme qui veille ». Vous entendrez ces mots offerts par l’incroyable voix de dandy écorché d’Arthur dans le titre Souvenir, et vous y entendrez bien plus : une sorte d’apesanteur mêlée de rage contenue, qui bascule presque dans un second titre à partir d’une autre phrase magique et majeure, « Nous regagnerons la confiance / comme une terre ferme ». Sans doute un de mes titres préférés de l’album, bien qu’il soit très délicat d’en isoler un et de le mettre en avant, même si je reviens plus souvent sur Grace, Ginger, Tes yeux verts et Sari d’Orcino. Ce dernier titre me fait toujours l’effet d’un court métrage, racontant un amour à la fois fugace, intense, et finalement persistant.

En marge de l’album, je ne peux que vous conseiller d’écouter Zoé, titre multicompositeurs élaboré dans le cadre des Récréations Sonores, et disponible sur Spotify. Bien que textes et musiques ne soient pas originellement d’eux, les Feu! les subliment, comme ces mots imparables et bouleversants : « Mais comme un voile de soie blanche ma mémoire courte à la branche de tes doigts pourpres reste accrochée et je me souviens de tes mains comme deux oiseaux libres ». Sublimer le talent des autres : la marque des plus grands parmi les grands.

Ultime plaisir : les Feu! Chatterton tournent actuellement et viendront illuminer notre région orléanaise le 11 octobre prochain, dans la programmation de l’Astrolabe délocalisée à Chécy. Il reste des places, on ne saurait que trop vous inciter à y aller, avec en prime notre Valérian Renault local en première partie. La team Five-Minutes sera de la fête, car là où il se déclenche, le Feu! ne peut rester contenu bien longtemps. J’aurai, pour ma part, un intense bonheur de rouge-gorge picorant une amande à vivre ce concert. Hyper.

Raf Against The Machine