Pépite intemporelle n°60: Everything In Its Right Place de Radiohead (2000)

Comme mon ami Raf Against The Machine, je n’ai pas pu m’empêcher de savourer les teintes grises Radiohead Kid Ade la nostalgie en réécoutant le troisième album de Radiohead, Kid A, qui vient d’avoir 20 ans… Radiohead est une des pierres angulaires de ma modeste culture musicale et la voix de Thom Yorke sait toucher en moi les cordes les plus profondes de ma sensibilité. Après deux albums rock plus classiques dans leur approche Pablo Honey (1993) dont est tiré le single imparable Creep et The Bends (1995), les Anglais sortent un des albums les plus marquants et intenses émotionnellement OK Computer (1997) pour lequel les mots manquent tout simplement…

Kid A a donc pour rude tâche en 2000 de faire suite à un véritable coup de maître. L’orientation de l’album est très claire, les guitares vont laisser leur place aux machines (synthés et samplers) pour accompagner la voix de Thom Yorke qui va devenir encore plus centrale. L’album va pleinement relever le défi et nous infliger une nouvelle énorme claque musicale, 3 ans après OK Computer. Le titre du jour, Everything In Its Right Place, et ses paroles pour le moins minimalistes (mais pourquoi ce citron?) est le morceau d’ouverture de Kid A. Une vaste lande désertique d’un minimalisme désarmant où la voix de Thom Yorke nous hante au milieu des synthés inquiétants, les samplers prenant un malin plaisir à expérimenter, à briser les codes pour mettre à jour une litanie aussi obsédante qu’angoissante. Voilà un titre à l’image de la pochette de l’album, beau et anxiogène… A savourer en réécoutant en entier ce sublime Kid A, enjoy!

Sylphe

Reprise du jour n°1 : Motion Picture Soundtrack de Radiohead (2000) par Thomas Méreur (2020)

Deux titres pour le prix d’un, ou plus exactement deux versions d’une même pépite : voilà l’idée de fond pour cette nouvelle rubrique sur Five Minutes, sobrement intitulée Reprise du jour. Pour l’inaugurer, connectons-nous à l’actualité tout en retrouvant deux grands artistes.

D’un côté, Radiohead. On ne présente plus le groupe de rock britannique, emmené par Thom Yorke et les frères Greenwood. De ses débuts au milieu des années 80 à son Moon Shaped Pool (2016), voilà une aventure musicale qui nous a offert quelques-uns des très grands albums des dernières décennies. OK Computer (1997) en est un, figurant aussi dans ma top liste des albums parfaits. Amnesiac (2001) en est un autre, immédiatement précédé de Kid A (2000). Ces deux derniers LP constituant d’ailleurs un diptyque par lequel Radiohead a redessiné de nouvelles voies musicales qu’il s’est empressé d’emprunter. Kid A fête ses 20 ans : la galette est tombée dans les bacs le 2 octobre 2000. Soit 3 ans après OK Computer qui nous avait ravagé la tête de tant d’invention, de génie, de sons, d’énergie. Après cette torgnole artistique, tout le monde se demandait ce que Radiohead pourrait bien proposer de nouveau et d’aussi puissant. Réponse : Kid A.

De nouveau, rien à jeter dans cet opus, comme d’ailleurs très souvent chez Radiohead. L’album s’ouvre par Everything in its right place, titre annonciateur pour recaler les choses, sans aucune guitare. Si vous ne connaissez pas encore ce disque et ses merveilles, foncez : The National Anthem, Optimistic et autre Morning Bell vous feront passer un sacré moment. Et une écoute hors du temps, conclue par Motion Picture Soundtrack, qui ferme l’album comme il avait débuté : sans guitare, avec la voix de Thom Yorke enveloppée de synthés et de sons électro, finalement soutenue par des chœurs aussi lunaires que crépusculaires. Ce morceau est une pépite absolue, une parenthèse temporelle et une bulle d’émotions concentrées. Pour la beauté de sa composition et de son interprétation, mais également parce que l’on sait que c’est la fin. Du disque en premier lieu, mais ce pourrait être la fin de tout, et ce titre pourrait bien résonner comme une ode funèbre ou un mini-requiem. Dans les faits, il n’en fût rien : à peine un an plus tard, le groupe publie Amnesiac ; quant à nous, 20 ans plus tard, nous sommes toujours là (enfin il semblerait).

De l’autre côté, Thomas Méreur, toujours là lui aussi, pour notre plus grand plaisir. Son actualité à lui, c’est, dans quelques jours, la première bougie plantée sur ce qui reste, sans hésitation aucune, le plus bel album de 2019 : Dyrhólaey, sorti le 18 octobre 2019. Nous avions alors rencontré cet artiste à la fois discret et terriblement talentueux pour une review/interview à relire d’un clic ici-même. Il n’a jamais caché l’influence majeure de Radiohead dans son travail, ni l’importance du groupe dans sa vie. Comme un clin d’œil, il a choisi de saluer les 20 ans de Kid A avec une reprise de Motion Picture Soundtrack qui porte indéniablement sa touche artistique. A l’exception de quelques micro-ajouts électros sur la fin, nous voilà plongés dans une version épurée piano-voix à forte puissance émotionnelle.

Reconnaissons-le : il faut soit de l’inconscience, soit du courage pour s’attaquer à la reprise d’un Radiohead, particulièrement de ce Motion Picture Soundtrack qui me semblait intouchable et parfait (et donc sans aucune nécessité d’être touché). La version de Thomas Méreur me prouve le contraire. Sans doute est-ce son approche délicate et bourrée d’émotions tout autant que de talent qui vient sublimer le matériau de départ, déjà fantastique. C’est la marque des réinterprétations de très haut vol : lorsque l’artiste qui reprend a tout bonnement intégré en totalité l’esprit du titre visé, et qu’il le restitue avec sa propre personnalité. Vous l’aurez compris, la reprise de Motion Picture Soundtrack de Thomas Méreur ne relève ni de l’inconscience, ni du courage. C’est tout simplement un musicien qui en admire d’autres, qui le montre avec ses propres voix et sons, et qui n’a rien à leur envier dans le domaine poils qui se dressent/chialade.

La cerise ? Thomas Méreur a aussi mis en images (humblement comme il le dit dans son tweet) sa reprise de Motion Picture Soundtrack. Ce titre, que j’ai toujours perçu comme une forme de bande-son d’une époque qui s’achève, retrouve tout ce sens avec ce clip maison. En mode Tenet, nous regardons et écoutons la reprise, en avançant dans le temps et dans son écoute, alors que sous nos yeux nous le remontons puisque tout va à l’envers. Des images d’un temps perdu, mais qui sont toujours là et nous reviennent tout en s’évanouissant. Dans ce genre de moment, me reviennent aussi des pages d’Annie Ernaux dans Les Années (2008), un livre exceptionnel dont je ne me lasse pas. C’est tellement brillant et touchant que les mots me manquent pour vous dire l’effet que ce titre, ainsi que sa reprise et sa mise en images par Thomas Méreur me font.

Je préfère donc vous laisser plonger dans cet océan d’émotions. C’est évidemment un grand merci à Radiohead (comme toujours) d’avoir écrit ce titre. C’est une immense reconnaissance à Thomas Méreur de s’en être emparé de cette façon. Le genre de moment artistique qui rend ce monde un peu plus doux et plus supportable.

Raf Against The Machine

Review n°54: Earth d’EOB (2020)

On ne présente plus le grand groupe Radiohead dont les membres, depuis quelques EOBannées, se lancent dans des projets solos. Thom Yorke que ce soit en solo depuis Eraser en 2006 ou dans le groupe Atoms for Peace avec Flea, le bassiste des Red Hot Chili Peppers, continue à partager avec brio son sens de l’interprétation. Le batteur Phil Selway  a sorti deux albums, Jonny Greenwood s’épanouit en parallèle dans les musiques de film (There Will Be Blood en 2007  par exemple). Il ne manquait plus jusqu’à maintenant qu’à voir Colin Greenwood et Ed O’Brien sauter le pas… Vous aurez bien compris, subtils lecteurs que vous êtes, que derrière ce sobre et mystérieux EOB se cache donc le guitariste Ed O’Brien qui nous offre son premier opus tant attendu, Earth. Nous sommes bien sûr en droit de nous demander si cet album sera ou non dans la droite lignée des albums de Radiohead… Modeste tentative d’explication en approche…

Le morceau d’ouverture Shangri-La (du nom d’une cité imaginaire inventée par James Hilton dans son roman Lost Horizon en 1933) nous ramène en terrain connu. La voix douce est très convaincante, le morceau se déploie gracieusement avec une ritournelle quelquefois électrisée par les riffs de guitare bien sentis d’Adrian Utley de Portishead pour un résultat qui sonne comme du Radiohead. La comparaison n’a rien de négatif et on ne peut pas reprocher à Ed O’Brien de ne pas tourner le dos à son ADN musical. Les 8 bonnes minutes de Brasil rappellent que EOB a posé les bases de son album lorsqu’il est parti vivre quelques années avec sa famille au Brésil. Ce morceau d’une grande douceur voit EOB sobrement accompagné de sa guitare pour une belle complainte autour de la fin d’une relation amoureuse mais la basse de Colin Greenwood et les sonorités électroniques au bout de 3 minutes viennent donner une savoureuse envie de danser. La montée est séduisante et la construction de ce morceau d’une grande précision et d’une grande richesse.

Le trio suivant va ensuite mettre l’accent sur une douceur folk prédominante, Deep Days et sa guitare acoustique témoigne des qualités du chant d’EOB, Long Time Coming m’évoque un croisement entre Peter von Poehl et Devendra Banhart tout en rappelant à quel point EOB est un grand guitariste alors que Mass tente par quelques déflagrations sonores de briser la douceur pour un résultat tout en tensions. Banksters vient alors avec justesse redonner un supplément d’intensité, on savoure cet art de la réverb propre à Radiohead et la parenté s’avère incontestable. Le désincarné et dépouillé Sail On évoquant la mort de son cousin touche au sublime et nous amène avec délicatesse vers les 8 minutes d’Olympik qui donnent une furieuse envie de bouger son corps et évoquent Depeche Mode qui aurait rêvé de faire du Pink Floyd (#payetoncroisementfumeux). L’album se clot sur une note de douceur folk bien sentie avec Cloak of the Night en duo avec Laura Marling.

Fans ou non de Radiohead, je ne peux que vous inviter à savourer la subtilité de ce très beau Earth qui réchauffera les coeurs, enjoy!

Sylphe

Ciné – Musique n°4 : Peaky Blinders – The Official Soundtrack (2019)

81tQd0EHs9L._SS500_Cette fois-ci, c’est bon : alors que la semaine dernière j’avais attendu désespérément mon disque, je l’ai désormais en mains et en oreilles, et peux donc vous en parler ! Vous parler de quoi exactement ?

D’un côté, Peaky Blinders la série TV. Apparue en 2013 et créée par Steven Knight, cette audacieuse série est visible dans nos contrées sur ARTE (et aussi sur Netflix pour les plus dépensiers). Avec au compteur 5 saisons de 6 épisodes chacun, voilà de quoi plonger dans le Birmingham de 1919, et des années qui suivent. Au menu : les aventures et magouilles en tout genre de Thomas Shelby, dangereux et magnétique chef du gang familial des Peaky Blinders, brillamment interprété par Cillian Murphy.

Alors oui, on est en plein monde télé, alors que j’annonce un Ciné-Musique. Arnaque ? Mensonge ? Non, parce que Peaky Blinders pourrait bien être une suite de 5 films de 6 heures chacun, ou bien encore un très long métrage de 30 heures. La série est ambitieuse, brillamment tournée, magnifiquement interprétée. Chaque plan et chaque scène sont cinématographiques. Du niveau d’un Gangs of New York, Peaky Blinders brouille les frontières et nous embarque sur le petit écran là où bien des films ont du mal à nous traîner.

De l’autre côté, Peaky Blinders la BO. L’autre moyen très malin pour la série de brouiller les pistes. Où comment claquer régulièrement des morceaux hors du temps, en tout cas hors du temps contemporain des événements narrés. Autrement dit, Peaky Blinders ne s’illustre pas musicalement par des morceaux début 20e siècle, mais en allant piocher dans le répertoire blues-rock des années 90 à aujourd’hui. C’est extrêmement malin : la série et ses personnages sont rock à souhait, avec parfois une noirceur vénéneuse qui confine à une sensualité moite qu’on ne ressent que dans les bons concerts qui font bander la vie.

Cette BO de rêve dure depuis 5 saisons donc, et il est désormais possible d’en retrouver un large éventail avec la sortie de Peaky Blinders – The Official Soundtrack, à la fois en double CD et triple LP. A notre que la version vinyle part très vite chez tous les bons disquaires, et qu’il ne vous faut pas tarder si l’objet vous tente. Objet de fort belle facture d’ailleurs, avec une pochette gatefold au graphisme magnifique, emplie de 3 galettes bourrées d’excellents sons. Trois catégories : des extraits de dialogues (façon BO de Tarantino) entre les morceaux, des compositions tirées du score original et pléthore de morceaux rock qui apportent leur pierre à l’édifice.

Tout ce qu’on aime y passe : je ne reviendrai pas sur le Red Right Hand de Nick Cave qui ouvre chaque épisode, et dont j’avais dit un mot voici quelques semaines (à relire d’un clic ici). Outre Nick Cave, on retiendra du PJ Harvey avec notamment son To bring you my love d’outre-tombe, Radiohead et Pyramid Song, Dan Auerbach avec The Prowl ou encore Joy Division et le renversant Atmosphere. Bien sûr il y a un tas d’autres choses à écouter, et si ce premier aperçu ne vous suffit pas, dites-vous qu’il y a aussi du Anna Calvi, du Queens of the Stone Age, du Black Sabbath, du Black Rebel Motorcycle ou du Idles.

J’avoue que ce gros disque tourne beaucoup en ce moment. Autant Peaky Blinders a été un fucking great moment of TV pour moi, autant cette BO est jouissive à souhait et possède cette faculté des grandes BO de vous ramener directement dans le film rien qu’en l’écoutant. Voilà donc une Official Soundtrack explosive, au moins autant qu’un Thomas Shelby à qui on aurait fait un coup pourri. Voilà une bande son que je trouve tout aussi efficace que celles de Tarantino, pour ce qu’elle colle à la peau de la pellicule qu’elle accompagne. Avec en plus un anachronisme qui, loin d’être un gadget attirant qui retombe comme un soufflé, se révèle être une trouvaille diablement efficace pour soutenir un propos entêtant et venimeux.

Ultime pirouette et argument définitif : la BO s’ouvre sur le Red Right Hand de Nick Cave, pour se clore sur une fiévreuse et désabusée reprise de Ballad of a thin man (initialement écrite et interprétée par Bob Dylan) par Richard Hawley. D’un titre à l’autre, de Dylan à Cave, il n’y a qu’un pas, tant  l’un pourrait piquer des choses à l’autre, et réciproquement. Une façon de boucler la boucle, pour un univers et une série pas tout à fait achevés : deux saisons restent à venir, pour emmener nos yeux et nos oreilles jusqu’en 1939. D’ici là, jetez vous sur les cinq premières saisons (si ce n’est déjà fait), et, évidemment, listen to this fucking record, by order of the Peaky fucking Blinders 🤘 !

Raf Against The Machine

Review n°38 : Dyrhólaey (2019) de Thomas Méreur

Nous y sommes : presque un an jour pour jour après une pépite/preview publiée ici même, Thomas Méreur sort demain 18 octobre son premier album, sobrement intitulé Dyrhólaey. Projet personnel, invitation au voyage et réflexion introspective, découvrons ensemble ce magnifique album, en compagnie de Thomas qui s’est prêté au jeu de l’interview.

DyrholaeyN’y allons pas par quatre chemins : Dyrhólaey est une pépite absolue. Le choix musical est minimaliste, autour de compositions piano-voix (à l’exception de 3 titres piano solo sur lesquels nous reviendrons) parfois soutenues par quelques touches de Prophet V. D’aucuns pourraient y voir une recette éprouvée. Il n’en est rien. Cette formule faite d’un son naturel, brut et dépouillé fonctionne à merveille. Dès les premières notes d’Apex, titre d’ouverture, la magie opère. C’est à la fois une envolée vers des terres lointaines et un voyage introspectif en nous-mêmes. Le genre de son qu’on s’imagine écouter tout autant les yeux grands fermés dans de grands espaces qu’au coin du feu en solitaire.

Pour les grands espaces, ça tombe bien. Dyrhólaey est aussi le nom d’une petite péninsule sur la côte sud de l’Islande. Et ce titre n’est pas un hasard, comme l’explique Thomas :  « L’Islande, c’est un pays que je fantasme depuis que j’ai découvert Ágætis Byrjun de Sigur Rós fin 2000. Cet album, puis ( ), ça a eu un tel effet sur ma vie qu’il fallait que je comprenne comment on pouvait réussir à créer une musique pareille. Et puis, j’ai découvert Amiina, Múm, Emiliana Torrini, Ólafur Arnalds. Ils ont rejoint Björk, dont je considère Homogenic et Vespertine comme de petits chefs-d’œuvre. Tous ces artistes ont vraiment façonné une image d’un pays assez fantastique. J’y suis finalement allé pour la première fois en mars 2018, en plein pendant la composition de l’album. Ça a bien sûr eu une influence considérable dessus et lui donner un nom islandais, c’était pour moi complètement logique. »

Entre Islande, mélancolie et nature

Un album très marqué par l’Islande donc, identité dont on ne va pas se plaindre, loin de là. Les onze titres oscillent sans arrêt entre voyage et mélancolie, dans une ambiance aérienne et atmosphérique. En y plongeant, je m’y suis senti très seul, mais également très entouré et enveloppé. « Ce sentiment, à la limite de l’oxymore, de solitude réconfortante, précise Thomas, c’est ce que j’ai vécu quand j’étais en Islande. Tu te sens parfois complètement seul au monde, minuscule face à des paysages à couper le souffle où on ressent la puissance de tous les éléments, et en même temps, il s’en dégage une telle beauté que tu te sens vraiment bien. J’ai essayé de retranscrire ces sensations dans mes chansons. Parfois, pendant que je chantais ou que je composais les parties piano, je fermais les yeux et j’essayais de me projeter là-bas. Les textes évoquent aussi beaucoup ces paysages et ces sensations : From the Cliff ou For Centuries, par exemple. »

Autre élément omniprésent de ce LP au travers des images que créent les différents titres,  la nature, « quelque chose qui est devenu vital pour moi. J’ai quitté Paris il y a trois ans pour aller vivre dans une petite ville de province au milieu d’un grand jardin. Ce nouveau cadre de vie a aussi joué un rôle dans mon retour à la musique et à la composition. Ça fait vraiment partie de mon équilibre personnel à présent, et de mes préoccupations aussi, évidemment. » Un lien avec la nature qui se voit aussi dans le splendide cliché de la pochette du disque. Fermez les yeux et écoutez Light, comme une lumière musicale tamisée d’un jour qui ne finit jamais ou pourrait s’éteindre définitivement sur les paysages islandais.

Dyrhólaey c’est donc tout ça à la fois : voyage, mélancolie, nature. Apex, premier morceau, est la porte d’entrée du périple. Très aérien, des images mentales de grands espaces, une sensation de paix incroyable. Puis une variation se fait corps pour laisser la place à une légère mélancolie. The road that leads to our house pose quant à lui une ambiance plus triste, où la voix est par ailleurs plus explorée et exploitée. Une voix quasi-elfique, qui rappelle les chants entendus dans Le Seigneur des Anneaux, au cœur de la Lothlórien. Un peu plus loin, Mermaids sera cristallin et aquatique. Les notes de piano ne sont plus que gouttes d’eau, pour un titre hautement cinématographique qui rappelle les compositions de Niklas Paschburg ou Max Richter.

Une musique cinématographique et visuelle

Max Richter, musique cinématographique : il n’en faut pas plus pour évoquer A cold day in May, à mon sens le joyau absolu de cet album. Un titre piano solo bouleversant qui m’a instantanément fait penser à la série The Leftovers. Avec cette impression de voir partir quelqu’un, avec cette sensation de déchirement et de disparition, dans un bain de larmes impossibles à contenir. Avec l’incertitude de la revoir et l’espoir de la retrouver. Pour peut-être s’en aller ensemble arpenter l’Islande, histoire de concrétiser un projet inabouti. Regards introspectifs sur nos existences. Et mémoire persistante des absents.

La perte d’un être cher est d’ailleurs, avec l’Islande, l’autre thème avoué de l’album. The Leftovers (série précisément sur la perte des êtres chers), et les séries, une source d’inspiration ? « Je suis un très gros consommateur de séries. Pourtant, reconnaît Thomas, je ne reviens pas trop vers les musiques que je peux y entendre. Je ne saurais pas trop expliquer pourquoi. Peut-être que les musiques qui sortent du lot dans ces cas-là sont tellement bien écrites qu’elles collent trop aux images qu’elles accompagnent et que je n’ai plus trop de place pour m’y projeter et me les approprier du coup. »

Outre A cold day in May, deux autres titres piano solo ponctuent l’album. Trois respirations où « le piano se suffit à lui-même et la voix n’a pas sa place. Dans le cadre de l’album, laisser des parenthèses purement musicales avait du sens et permettait de créer des atmosphères un peu différentes qui ponctuaient bien l’ensemble. » Trois titres hantés par Erik Satie. Une influence clairement revendiquée par le musicien, parmi bien d’autres, à commencer par Sigur Rós et Radiohead. « C’est un groupe que j’écoute et adule depuis 25 ans, donc il ressort sans doute forcément d’une manière ou d’une autre dans ma musique. Pareil pour Sigur Rós, poursuit Thomas. Pour ce projet précis, je crois que Fiona Apple doit avoir une petite responsabilité aussi. Son Pale September, par exemple, est pour moi un modèle de poésie et de délicatesse. J’ai aussi beaucoup pensé à Yann Tiersen, et à L’Océan de Dominique A, où des paysages marins prennent vie par la musique. »

Nous aussi on a pensé à Tiersen et à son album EUSA (Ouessant en Breton). Du Radiohead, on en a trouvé dans Climb a moutain, et on a aussi entendu des traces de RY X dans la façon de poser la voix tout au long de Dyrhólaey. Le travail global autour de la voix est d’ailleurs bien plus subtil et complexe que ce qu’une écoute distraite laisserait penser, comme l’indique Thomas : « J’ai fait un gros travail sur les voix, en les superposant et les entremêlant, pour créer des polyphonies qui donnent vraiment du relief à la musique. Certaines chansons sont même composées comme de véritables duos. » On valide. C’est poignant et renversant, ça fonctionne parfaitement et fait de Dyrhólaey un album minutieusement concocté et immédiatement efficace.

Aux origines du projet

Dyrhólaey sera donc disponible demain, en version physique (vinyle, CD) et numérique. Cette petite merveille a été composée entre janvier et mai 2018, mais les racines sont bien plus anciennes, comme l’explique son créateur : « Ça a été vraiment vite, quasi naturellement et avec une évidence presque incompréhensible. C’est pour ça que je pense qu’il murissait au fond de moi dans un recoin caché depuis bien plus longtemps ! Plus j’y pense, et plus je me dis qu’il est inconsciemment en projet depuis toujours. »

Thomas écrit seul, au piano, en laissant « [ses] doigts se promener dessus et généralement il y a des notes, des accords, des sons qui finissent par provoquer quelque chose. Alors je rejoue ça un peu, je le triture et rapidement je pose une voix par-dessus et ça prend doucement vie. Je chantonne d’abord souvent des mots anglais qui sonnent bien et, très souvent, ces mots qui sont venus spontanément sont les bases des textes que j’écris ensuite. »

Cette vie en/de musique ne date pas d’hier. Thomas a fait ses premiers pas pianistiques à 8 ans « dans une école de musique très vieux jeu et coincée qui a fini par me dégoûter de tout ça, avec un enseignement ultra théorique du solfège (où je ne comprenais rien) et des choix musicaux d’un autre temps qui m’ennuyaient profondément. » La messe est dite. Ce n’est que plus tard, vers 16 ans, qu’il découvre la guitare en autodidacte. Exeunt, un groupe « influencé par Radiohead, Sigur Rós, Mogwai et Muse » voit le jour dans les années fac, avec deux EP et pas mal de concerts. Les vies d’adultes et professionnelles ont pris le dessus, et malgré « un projet solo electro-folk entre Syd Matters et Ben Christophers », Thomas n’est revenu sérieusement à la musique que depuis trois ans.

Au fil de ces années, des influences à la pelle depuis le jazz d’Erik Truffaz au rock psyché de King Gizzard & the Lizard Wizard, en passant par Neil Young, Syd Matters, Pink Floyd, Ben Christophers, Tame Impala, Foals, Sinkane, Siobhan Wilson« Il y a quand même une prédominance de musiques un peu mélancoliques ou planantes, mais je viens du rock à la base, donc j’aime bien quand ça secoue un peu. » Quand ça secoue et quand ça rassemble moult tendances, comme le OK Computer de Radiohead, qui serait l’album unique que Thomas conserverait, s’il devait (à contrecœur !) n’en choisir qu’un, car « c‘est un album essentiel. Il m’a porté, inspiré, aidé, bouleversé. Il y a tout dedans. Donc je sais que je ne pourrai jamais m’en lasser. » 

Et ces jours-ci, qu’est-ce qui tourne sur la platine par chez toi ? « J’écoute beaucoup l’artiste suisse Manon dont l’album sort une petite semaine après le mien et qui promet d’être magnifique (on y retrouve un peu d’Islande aussi, d’ailleurs). Sinon, le nouveau Angel Olsen est sorti, il s’appelle All Mirrors et il tourne en boucle ! Ainsi que l’album de Lucy Kruger & The Lost Boys« . Bref. Une palette d’expériences et d’influences qui font aujourd’hui de Thomas Méreur un musicien riche, généreux et pleins de projets.

Et après Dyrhólaey ?

L’enfant Dyrhólaey est désormais prêt à vivre son existence d’album bouclé et, vous l’aurez compris, je ne peux que vous conseiller de vous jeter dessus. C’est un putain d’album bourré de sensations et d’émotions, de légers et sereins sourires aux lèvres et de poils qui se dressent. Il y a aussi plein de lumière comme dans Moving on, le titre de clôture qui ferme la galette dans un moment de grâce, et aussi parfois des larmes incontrôlables quand A cold day in May vous attrapera.

Et après, il se passe quoi pour Thomas Méreur ? On lui connaît un projet électro, qui reste à ce jour une détente « pour [s]’amuser, même si j’y prends de plus en plus goût. J’ai dans un coin de la tête l’envie de mettre un jour en musique un jeu vidéo, mais on verra si l’opportunité se présente un jour. » On l’espère et on lui souhaite ! Mais surtout, Dyrhólaey devrait avoir une suite. « Je vais bientôt m’atteler aux finitions d’une suite à Dyrhólaey, confie Thomas, qui est déjà presque entièrement composée. Les premiers retours sur l’album sont tellement positifs que ça me motive vraiment à prolonger l’aventure. » Que voilà une bonne nouvelle pour nos oreilles.

Dernière question qui me brûle les lèvres… Entendra-t-on un prochain jour ces pépites sonores sur scène ? « Malheureusement, pour l’instant non. C’est un peu compliqué pour un tas de raisons. Je pense notamment que ça ne pourrait plus être un projet solo. J’aurais vraiment besoin de quelqu’un avec moi, en particulier pour essayer de retranscrire tout le travail sur les voix qui est vraiment essentiel sur beaucoup de morceaux. Vu la tessiture, il faudrait sans doute une femme, si possible pianiste… Mais c’est vrai que remonter sur scène, ce serait pour moi un rêve. » J’aurais bien une suggestion côté femme pianiste et chanteuse, mais je garde pour moi. Les fidèles de Five-Minutes devraient savoir !

Pour le moment, l’heure est à la découverte de Dyrhólaey. Sans aucune réserve. Parce que des albums touchants comme ça, il n’en tombe pas tous les jours. Parce que c’est un premier opus de très haute volée, une virée frissonnante et aussi un beau projet qui aboutit. Parce que Dyrhólaey est à ce jour le meilleur moyen d’espérer et de rêver pour ceux qui restent. Et tout simplement parce que c’est une musique qui fait du bien et qui propose un voyage total dont vous reviendrez changés à jamais.

Album disponible ici : https://preservedsound.bandcamp.com/album/dyrholaey

Merci infiniment à Thomas pour sa disponibilité

 

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°34 : Long way down (2013) de Tom Odell

Par ces temps de forte chaleur, pas vraiment question d’aller s’écouter du gros son qui fait bouger les corps de ouf : rien que de monter un étage au boulot ou d’aller chercher un document à l’imprimante, j’avais la sensation d’avoir couru un 100 mètres. Bref, voilà une des intros les plus pourries que j’ai pu proposer depuis les débuts de Five Minutes !

Tout ça pour dire que le son du jour est une petite pépite de calme née voici 6 ans déjà. Long way down (2013) est lovée au cœur du premier album éponyme de Tom Odell. Ce jeune auteur-compositeur-interprète anglais écrit ses premières chansons à 13 ans, avant d’expérimenter la formule groupe. Dont il se détachera finalement pour œuvrer en solo. Et livrer dès 2013, soit à l’âge de 23 ans, ce premier opus Long way down.

L’album se balade tranquillement dans la pop indé qu’on aime, avec des titres qui rappellent parfois Radiohead, Queen, ou encore Jeff Buckley. Surtout pour la voix concernant ce dernier, puisque celle de Tom Odell se paie le luxe d’avoir à la fois une tessiture relativement étendue, et un grain qui dégage d’assez fortes émotions. Et n’est donc pas sans rappeler la puissance et le frisson des titres de Grace, album référence absolue dans ma discothèque.

Long way down (le titre) est la parfaite illustration de ce frisson musical. En 2 minutes 30 (oui, cette semaine, on vous vole de la moitié des Five minutes promises… mais rassurez-vous, c’est court mais intense), Tom Odell lâche ici une véritable pépite émotionnelle. C’est juste l’histoire d’un garçon qui voit partir son amoureuse, et qui aimerait qu’il en soit autrement. C’est l’histoire d’une chute libre qui s’annonce, d’un long chemin à remonter ensuite. C’est à la fois mélancolique et d’une beauté infernale. Même sans comprendre chaque mot du texte, l’émotion à fleur de peau de ce piano-voix saura ravager toute résistance de votre part. Si vous sentez monter une larmichette, laissez la sortir. Surtout à 1’20 : bon courage pour résister à la reprise…

C’est un des morceaux-bulles dans lequel je retourne régulièrement, pour m’apaiser, échapper au tumulte du monde et à la connerie ambiante. C’est un titre que j’aime au-delà du raisonnable et qui ne m’a jamais quitté depuis ma première écoute. Au-delà de cet attachement qui n’appartient qu’à moi, j’espère que ce Long way down vous ravira et vous apportera de belles émotions.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°36 : Minidiscs [Hacked] (2019) de Radiohead

a2980258520_16La pépite du jour/du moment l’est à double titre : elle est disponible depuis quelques heures et ne le sera plus dans quelques jours. Tout autant qu’elle pourrait être une pépite intemporelle. Non, votre humble serviteur n’a pris aucune substance particulière, et oui j’écris à jeûn, en pleine maîtrise de mes propos. Retour quelques heures en arrière pour comprendre l’affaire.

Hier, mardi 11 juin, nous apprenons, et la planète entière avec nous, que Radiohead s’est fait hacker une pile de minidiscs contenant des sessions de la période 1995-1998. Soit, pour resituer les choses, à cheval deux ans avant et un an après la sortie de OK Computer (1997) qui reste à mes yeux un sommet du groupe. Peut-être le sommet, en tout cas un album que je n’hésite pas à classer dans la poignée d’albums parfaits. Le genre où il n’y a aucune note à retirer, aucune à ajouter, pas un mot à changer, pas un arrangement de travers. Une pépite intemporelle.

La bande à Thom Yorke s’est donc fait piquer un lot de minidiscs contenant des sessions de la période OK Computer. Pas un minidisc (sinon ça ne fait pas un lot), pas deux, pas cinq. Non. Dix-huit minidiscs, pour une durée totale de près de 18h. Petite parenthèse rétro-technologique : le minidisc, pour ceux qui l’ignorent, est une invention de Sony, qui permettait d’enregistrer 80 minutes de sons sur un support de la taille d’une disquette mais en qualité CD. Une aubaine pour tous les musicos de la Terre, car l’objet était transportable et de haute qualité.

Bref, Radiohead s’est fait piquer 18 minidiscs, pour lesquels une rançon de 150 000 $ est réclamée au groupe. Réaction des intéressés : ni une ni deux, loin de se plier à la rançon, ils ont décidé de tout balancer sur la plateforme Bandcamp, afin que tout amateur doté d’une connexion internet correcte puisse profiter de ces sessions. A l’origine, rien de ce matériel sonore n’était destiné à être rendu public, mais le groupe a fait le choix de couper l’herbe sous le pied des hackers.

Depuis hier 11 juin donc, et pour une durée de 18 jours (soit jusqu’au 29 juin), les 18 minidiscs sont librement à l’écoute sur Bandcamp sous le sobre titre Minidiscs [Hacked]. Mais ce n’est pas tout : moyennant 18 £, il est possible d’acheter, et donc de conserver à vie (notamment en les téléchargeant) ces 18 heures de sessions OK Computer. D’aucuns parleront d’un gros coup de pub, ou d’une démarche bassement commerciale. A cela, je répondrais plusieurs choses.

Primo, ce serait bien mal connaître le groupe, qui s’est par exemple déjà illustré en octobre 2007 en mettant en ligne (presque) gratuitement son album du moment In Rainbows. On pouvait alors le récupérer sans frais, tout en versant la somme à laquelle on estimait la valeur de l’opus. Deuzio, il s’agit là de sessions autour de OK Computer, album qui n’a plus rien à prouver, et qui n’a pas besoin d’un énième coup de promo pour être le bijou q’iil est déjà. Tertio, l’intégralité des fonds récoltés sera reversée à Extinction Rebellion, un « mouvement de désobéissance civile en lutte contre l’effondrement écologique et le réchauffement climatique lancé en octobre 2018 au Royaume-Uni ». Bénéfice financier pour Radiohead = pas un rond.

La question fondamentale reste toutefois la suivante : que valent réellement ces 18 heures de sessions ? J’avoue humblement ne pas m’être englouti les 18 minidiscs en totalité depuis hier soir, mais je suis tout de même allé y piocher des passages au hasard, pour pouvoir signaler rapidement cette news et en dire quelques mots. N’y allons pas par quatre chemins : ce matériel sonore s’adresse avant tout aux gros fans de Radiohead, lesquels y trouveront en revanche plus que leur compte. Les minidiscs sont bourrés de versions alternatives, maquettes de travail, démos déjà bien abouties, expérimentations, et aussi des moments live.

Les oreilles connaisseuses y trouveront de bien belles choses, tout en ayant sous la main de quoi mesurer les méthodes de travail et l’incroyable richesse créative du groupe. Au-delà, les oreilles clientes de bon son n’auront qu’à se laisser porter par la magie Radiohead qui opère, même sur des sessions et documents sonores non aboutis et destinés à rester dans des tiroirs. Et puis merde, 18 heures pour replonger dans l’époque OK Computer, ça ne se refuse pas. Surtout pour quelques euros destinés à des gens qui cherchent à sauver la planète.

En un mot comme en cent : foncez sur ces Minidiscs [Hacked] et goinfrez vous de tout ce bon son. Il vous reste 17 jours, et plus si affinités.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°16 : Bloom (2011) de Radiohead/par Thom Yorke

A peine 24 heures après l’énergique article du copain Rage autour de Fred Poulet, retour à une ambiance plus feutrée avec une réinterprétation par Thom Yorke de Bloom, titre d’ouverture de The king of limbs (2011), avant-dernier album studio en date de Radiohead.

C’est exactement le genre de son dont j’ai besoin ces jours-ci : après la patate Lazy Boy de la semaine dernière, quelque chose de plus cotonneux, de plus apaisé aussi. Les oreilles qui connaissent déjà le Bloom originel se rappelleront de cet incroyable morceau d’ouverture d’album, très électro-organique et constitué de milliers de petites bulles de son qui s’entrechoquent et éclosent. Normal pour un morceau qui se traduit en floraison. Cette même version d’antan fait le nécessaire pour nous emmener, dès les premières notes, dans un amas jamais pesant de sons, une sorte de bouillonnement de vie synthétique.

En décembre 2018, soit il y a à peine quelques semaines, Thom Yorke fait un passage aux Electric Lady Studios de New York, dans le cadre de l’émission Morning Becomes Eclectic pour la radio KCRW. Oui, la radio qui, déjà en 2013 par exemple, avait permis le Live from KCRW de Nick Cave & The Bad Seeds, une excellente captation de la formation sur scène. Thom Yorke, donc, a profité de ce moment radio pour revisiter quelques titres live et acoustiques de Suspiria, son dernier album solo qui n’est autre que la BO de Suspiria (le film), remake 2018 du film d’horreur éponyme de 1977 réalisé par Dario Argento.

Quelques titres de Suspiria, mais aussi notre Bloom du jour, dans une version épurée qui ne mêle que piano, sample minimaliste et voix de Thom Yorke. C’est diablement plus beau que la version studio de Radiohead, qui était déjà diablement envoûtante. Bloom se retrouve comme dépouillée du superflu, qui ne l’est pas dans la version originelle mais qui nous saute au visage avec cette relecture. C’est une re-floraison qui gagne encore en efficacité et en émotions, un titre qui me transperce et place, si besoin en était, Thom Yorke tout en haut du haut des musicos.

Qu’il soit entouré de Radiohead ou seul à ses propres commandes, le garçon écrit et interprète une musique absolument incroyable. Là où il se produit (trop rarement !), on a envie d’aller l’écouter. Et ça tombe bien puisque l’on a appris ces derniers jours que Thom Yorke jouera le 7 avril prochain à la Philarmonie de Paris, pour la Minimalist Dream House des sœurs Katia et Marielle Labèque, avec des pièces composées spécialement pour l’occasion, augmentées d’une nouvelle chanson. On se détend tout de suite : c’est malheureusement déjà complet, en revanche le lendemain 8 avril c’est encore jouable (à l’heure où j’écris ces lignes) à Lyon. Si vous êtes dans les parages…

Nous reste donc à replonger dans ce que nous avons sous la main et à en profiter… Ici-bas ici même.

Et en bonus pour comparer…

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°12 : Indigo Night (2018) de Tamino

La vie est faite de rencontres, parfois anecdotiques, parfois renversantes. C’est dans cette seconde catégorie que je classe illico et sans réserve la pépite du jour, Indigo night par Tamino.

Du haut de ses 22 ans, cet auteur compositeur interprète belge d’origine égyptienne semble avoir déjà avalé une putain de collection de disques, mais aussi les avoir absorbés, digérés et synthétisés, pour s’en faire un son rien qu’à lui. Sa musique est faite de Leonard Cohen et de Radiohead, qui auraient lentement infusé dans le génie de Jeff Buckley. Oui, rien que ça. Leonard Cohen, pour la voix mélancolique et ténébreuse posée sur quelques notes, façon Suzanne (1968). Radiohead, pour la voix qui sait aussi partir ailleurs, dans quelque ligne mélodique et mélancolique que ne renierait pas Thom Yorke. Jeff Buckley, pour la surprise de nous asséner, dès un premier album, du génie à l’état pur comme avait pu l’être le choc Grace (1994). Tout ça porté par une trame musicale minimaliste et pourtant d’une richesse déconcertante, qui oscille entre ambiances feutrées et sonorités orientales.

Là où il se pose, le son de Tamino est tout autant ténébreux que lumineux, crépusculaire que solaire. Ça sent à la fois la sensualité, la fin de toute chose, la solitude moderne, le coin du feu à deux, la noirceur de ce monde mais aussi sa potentielle lumière. L’envie de dire merde à cette putain de vie tout en se la goinfrant par tous les bouts. Bien en peine de dire si c’est du rock, de la pop, de la chanson. A moins que ça ne soit tout ça à la fois, pour n’être finalement que du Tamino. C’est retournant, c’est bouleversant, c’est à se faire dresser les poils à chaque instant, c’est à en pleurer à chaque détour de piste et dans chaque recoin de l’album. Oui, car le garçon a pondu un album complet de douze pépites imparables. Il n’y a rien à jeter dans ces 52 minutes de bon son, sur lesquelles nous reviendrons sans doute.

Pour le moment, en guise d’échantillon(s), laissez donc couler en vous ce Indigo night, qui résume à merveille tout ce que l’on vient d’évoquer. Si une drôle de sensation vous attrape le fond du bide, pour remonter le long de votre peau tout le long du corps jusqu’au cerveau dans une explosion de lumière cérébrale accompagnée d’une vieille envie de chialer… lâchez-vous et laissez tout sortir. Vous ne serez pas les premiers.

Et s’il fallait vous convaincre encore un peu plus, sur Five Minutes on vous propose un deuxième échantillon avec Cigar, autre titre de Tamino, dans une version voix-guitare à laquelle il n’est pas nécessaire d’ajouter le moindre mot.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°7 : Dyrhólaey (2018) de Thomas Méreur

Tous les chemins mènent à Five-Minutes de bon son : en témoigne aujourd’hui notre rencontre avec Thomas Méreur et la preview de son album à venir intitulé Dyrhólaey. Five-Minutes de bon son voire un peu plus, puisque ce sont trois titres à découvrir sans tarder sur SoundCloud, la totalité de l’album étant prévue pour le printemps 2019.

Sans le savoir, je connaissais déjà Thomas Méreur, mais pas pour ses talents de musicien. Etant un lecteur assidu et abonné de Gamekult (#LeSiteDeRéférence !), j’y ai maintes fois suivi Amaebi (alias Crevette), qui n’est autre que notre artiste du jour. Grand client, tout comme moi, des open-worlds et des (bons) Assassin’s Creed, je me suis longuement régalé de ses tests, ainsi que de sa chronique Juste un doigt sur les jeux mobiles, que je ne saurais que trop vous conseiller. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Thomas Méreur n’a pas mis juste un doigt (vous l’avez ?) dans la composition des titres pépites du jour : le garçon y est allé de ses deux mains et de tout son cœur pour nous proposer un voyage en terre lointaine et onirique.

Pas si lointaine d’ailleurs, puisque je suis allé chercher ce que c’était que ce Dyrhólaey : il s’agit d’une petite péninsule nichée sur la côte sud islandaise. A quelques heures de vol de par chez nous, voilà donc le coin de nature où nous convient les notes de Dyrhólaey, au creux d’un pays qu’il faudra décidément que je visite tant il m’attire et me fascine.

Les trois titres preview m’ont emmené dans à peu près tout ce que je peux imaginer d’espace, de rêve, de sensations et de grand air en pensant à l’Islande. Thomas Méreur fait le choix du piano solo, ce qui m’a un tantinet déconcerté au départ puisqu’on sait notre Amaebi très client de pop-rock anglaise et autre syndrome Radiohead (dont nous reparlerons toutefois). C’est précisément là où je ne l’attendais pas qu’il frappe, avec trois morceaux d’une grâce aérienne infinie. Si A steady and sad process ne joue que sur le terrain instrumental, The road that leads to our house et Apex ajoutent une voix à la fois cristalline et mystérieuse. Apex s’enrobe en outre d’une discrète nappe synthé. Ce savant mélange crée un climat de coton plein de repos et de douceur, qui fait un bien de dingue en ces temps où le monde se fait bousculer de toute part.

J’ai passé trois titres en apesanteur totale, la tête dans un autre monde. De la musique de Mozart, Sacha Guitry disait « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui ». Je ne pousserais pas la comparaison si loin. Thomas Méreur n’est pas Mozart, et fort heureusement dans un sens. En revanche, le garçon a dû beaucoup écouter Erik Satie et d’autres merveilles musicales du même genre. Et, pour revenir à ce qui a suivi mon écoute de Dyrhólaey, le silence qui lui a succédé était bien plus que du Thomas Méreur : un moment de totale paix intérieure, associé à cette magique sensation que plus rien ne pourra nous bousculer. Le même effet qu’après avoir découvert EUSA (2016) de Yann Tiersen. Les mêmes frissons qu’en plongeant dans plusieurs Radiohead : Treefingers (sur Kid A), Pyramid Song (sur Amnesiac), MK1 (sur les bonus de In rainbows) ou encore Codex (sur The King of Limbs).

Là où il s’écoute, Dyrhólaey répand son incroyable lumière vaporeuse et un putain de bien-être dont il serait ridicule et indécent de se passer. Cet album preview est à découvrir d’urgence, en attendant la version complète que l’on souhaite voir arriver le plus tôt possible, pour notre plaisir et avant tout pour celui de son créateur. Chapeau bas, merci et à très vite pour la suite de l’aventure !

 

Raf Against The Machine