Pépite intemporelle n°110 : The Letter (1970) par Joe Cocker

76255507Nous nous faisons un peu rares ces derniers jours sur Five-Minutes. Rien à lire et/ou écouter depuis la chouette review du dernier Phoenix publiée voici dix jours par le copain Sylphe. La faute à des journées sans fin, donc sans commencement, sans fond. Une sorte de tunnel de boulot et de préoccupations qui restreint le temps disponible pour se plonger pleinement dans du bon son avec l’objectif de vous le partager et de vous en dire sérieusement quelques mots. Ici, on s’est toujours donné pour objectif avec mon ami Sylphe de faire les choses bien, ou de ne pas les faire. Cela explique parfois de petites périodes de silence. Toutefois, silence ne veut pas dire qu’on ne met rien dans nos oreilles. L’un comme l’autre, on est musico-dépendants. Il pourrait bien ne plus rien rester en ce monde qu’on aurait encore toutes les minutes cinq minutes de bon son  en tête. Tout ça pour vous dire qu’on est toujours là, toujours vivants, toujours debouts. Et qu’on le sera encore en 2023.

En attendant les traditionnels tops de fin d’année, et le passage à 2023 qu’on espère moins craignos que 2022 (rappelez-vous, ça fait quelques années qu’on dit ça ^^), un son sorti tout droit de la toute fin des années 1960. The Letter est initialement un titre du groupe The Box Tops sorti en août 1967. Tout le monde connaît cette petite merveille pop, mais tout le monde connaît aussi la relecture qu’en fera Joe Cocker quelques années plus tard. En 1970, le bouillonnant chanteur sort en single une reprise blues/soul qui déchire le bouzin (#commediraitSylphe), mais on lui préfèrera encore la version live disponible sur Mad Dogs & Englishmen. Cet enregistrement live capté les 27 et 28 mars 1970 au Fillmore East de New York constitue un témoignage majeur de l’énergie et de la folie scéniques de Joe Cocker. On trouve aussi sur cette galette d’anthologie des versions dingues de Honky Tonk Women et Cry me a river, tout en passant d’une merveille à l’autre.

Ce triple LP live reste fascinant plus de 50 ans après sa parution. Puissance live et émotions intactes, en voici un aperçu avec The Letter par Joe Cocker. Version après laquelle vous trouverez l’originale, histoire de comparer. Si toutefois l’original soutient la comparaison avec la reprise. Phrase rhétorique : vous avez déjà compris le verdict.

Raf Against The Machine

Review n°113: Alpha Zulu de Phoenix (2022)

Des nouvelles aujourd’hui de Phoenix, un groupe marquant de la french touch dans les années 2000, qui mérite d’être régulièrement réécouté pour ses coups d’éclat Wolfgang Amadeus Phoenix en 2009 ou Bankrupt! en 2013 ou l’excellent album des débuts Alphabetical en 2004. Néanmoins, il est assez incontestable que le groupe est en nette perte de vitesse et le dernier opus Ti Amo en 2017 m’a plutôt laissé de marbre… Au moment d’écouter ce septième album Alpha Zulu, je n’ai pas particulièrement d’attente et j’oscille entre la curiosité polie et la sensation bizarre qu’écouter Phoenix en 2022 serait presque un anachronisme. Dernière précision avant d’entamer l’écoute de l’album, je dois reconnaître que j’ai toujours eu beaucoup de difficultés à écrire sur ce groupe mais j’aime persister, bref vous êtes prévenus désormais si vous restez avec moi!

Le morceau d’ouverture Alpha Zulu doit son nom à un épisode vécu par le groupe qui a connu un vol agité au-dessus des montagnes de Belize dans un avion nommé Zulu, avec un pilote ne cessant de répéter Alpha Zulu. Tout cela paraît en effet un brin romancé mais nous ne gagnerons rien à remettre en cause cette justification du titre. Le titre propose une pop déstructurée assez classique où l’on retrouve avec plaisir la voix toujours aussi charismatique de Thomas Mars. Tonight qui fait appel à Ezra Koenig, le chanteur de Vampire Weekend, monte le curseur avec cette ligne de basse addictive et ce refrain survitaminé qui rappelle le pouvoir pop incontestable du groupe. The Only One joue ensuite la carte de sonorités plus aquatiques et oniriques pour un résultat assez classique mais je préfère l’excellent After Midnight, morceau le plus dansant de l’album. Une rythmique uptempo, des synthés omniprésents, une évidence mélodique, le tout n’est pas sans nous rappeler les grands morceaux de The Strokes. La première partie de l’album se clôt sur le très beau et onirique Winter Solstice dont l’instrumentation évoque l’atmosphère de Charlotte Gainsbourg, en particulier son album Rest.

Après une première partie pleine de belles promesses, la deuxième partie de l’album va s’avérer plus (trop) classique. Season 2 et Elixir nagent dans les eaux tièdes d’une pop attendue sur lesquelles nous aimerions voir souffler une brise marine plus riche en arômes. All Eyes on Me va surprendre davantage avec une ambiance plus électro, ce qui devrait logiquement me plaire au vu de mes goûts musicaux (oui l’usage du conditionnel n’est pas rassurant…), mais je dois reconnaître que je suis resté sur le bord de la route. Je n’en dirai pas plus pour ne pas paraître déplaisant… Heureusement, la pop lumineuse d’Artefact et ses guitares « strokiennes » ainsi que le titre final Identical, pop plus subtile, réussissent à contrebalancer un ensemble un peu trop homogène.

Je resterai donc sur cette impression qu’écouter Phoenix en 2022 demeure un anachronisme, néanmoins ce Alpha Zulu reste une belle porte d’entrée pour aller réécouter une discographie brillante, enjoy !

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 4. After Midnight – 2. Tonight – 5. Winter Solstice – 7. Artefact

 

Sylphe

Review n°109 : The universe is IDK (2022) de Dave Pen

Capture d’écran 2022-10-23 à 11.38.21Après presque deux semaines d’absence, retour aux affaires en ce dimanche automnal avec un vrai bon son, qui plus est inattendu. The universe is IDK offre en 7 titres une excellente dose de ce que le rock britannique a offert de meilleur depuis qu’il existe. Ni plus, ni moins. Aux commandes de cet EP de haute volée, Dave Pen. Si le nom ne vous dit rien de prime abord, sachez que le garçon est une des voix d’Archive (ça faisait longtemps que je n’en avais pas parlé !), mais aussi un des membres fondateurs de BirdPen. En plus d’être un chanteur et musicien de grande talent, Dave Pen est aussi un grand sportif en run/trail. Une discipline sportive qu’il écume au gré des courses les plus folles, comme par exemple fin août l’UTMB (Ultra Trail Mont Blanc) : 170 kilomètres, du dénivelé et des passages en altitude au-dessus de 2 500 mètres. Je m’égare, ou si peu. Retenons que Dave Pen compile les talents, auxquels on peut ajouter son compte Instagram truffé de photos souvent géniales. Tout ceci est enrobé d’une grande discrétion et d’une humilité qui force le respect.

C’est dans cette grande discrétion que Dave Pen a composé tranquillement à la maison les 7 titres de The universe is IDK. En une demi-heure à peine, vous allez croiser de multiples clins d’œil à quelques grands noms, comme autant d’influences avouées. Negative ouvre l’EP et ses guitares aériennes évoquent assez vite The Smiths. Avec toutefois une voix qui fait penser à un certain David Bowie. Une touche Bowie encore plus évidente sur DIY SOS, croisée avec un soupçon d’Iggy Pop période Lust for life, et une pincée de Bryan Ferry. Tomorrow in light constitue la première pause tranquille après trois titres plutôt tendus et nerveux. Ce morceau permet à Dave Pen de développer son incroyable voix, en rappelant The empty bottle d’Archive dans la démonstration vocale. Humminbird est peut-être le titre le plus inquiétant, en croisant une trame musicale entre les Lou Reed les plus sombres et les Bowie les plus synthés/machines. Une fois encore, la voix de Dave Pen contraste l’ensemble avec une lumière et une puissance imparables. Standing wave est une parenthèse instrumentale de toute beauté, avant l’étonnant dernier titre. I’ll never know est un acoustique de la plus belle épure, qui vient réveiller chez nous le souvenir musical de l’excellent Animals de Pink Floyd. Avec en prime la voix de Dave Pen qui s’approche étonnamment de celle de Roger Waters.

Au vu de ces multiples et célèbres noms, je vous vois déjà vous interroger : qu’est-ce qui rend The universe is IDK intéressant, et le monsieur ne fait-il que piocher dans l’existant ? Non, Dave Pen ne pique pas d’idées chez les autres. Il leur rend hommage et nous en envoie autant de clins d’œil complices pour mieux partager ses créations. Des créations qui s’inscrivent au-delà des hommages, dans un ensemble très personnel et assez inimitable. De bout en bout, cet EP est fascinant dans les ambiances qu’il déroule, et dans la synthèse musicale qu’il propose. Dave Pen a sans doute écouté bien des artistes au fil des ans, en a absorbé ce qui lui parlait et a digéré le tout. Il en résulte aujourd’hui 7 morceaux tous plus hypnotiques les uns que les autres, liés par une identité musicale faite d’introspection et de lumières. Oui, il y a de l’énergie dans The universe is IDK.

Il y a aussi l’affirmation d’un grand artiste humble, jusque dans le titre du EP. The universe is IDK peut se traduire littéralement par « L’univers est Je ne sais pas », soit une énième variation du « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » de Socrate, ou encore du « La seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute » de Desproges. Sans doute la meilleure façon d’aborder l’existence, loin de toute certitude, afin d’être ouvert au champ des possibles et à la recherche de la meilleure version de soi-même. The universe is IDK est, dans tous les cas, la meilleure façon d’aborder les jours actuels, et les suivants. Le EP est disponible uniquement sur Bandcamp en version numérique, pour une malheureuse poignée d’euros (moins de 10 pour tout vous dire). Ne passez pas à coté de ces 7 petites merveilles musicales. Il y a encore quelques jours, le podium des trois albums de 2022 était tout calé. L’arrivée de The universe is IDK vient bousculer l’ordre établi, pour mon plus grand plaisir. Vous êtes encore là ? Foncez donc écouter la dernière merveille de Dave Pen !

Raf Against The Machine

Five-Titles n°28: Source de Canine (2022)

Il est écrit là-haut qu’en septembre il est de bon ton de chroniquer le dernier album de CanineCanine Source sorti au printemps. Le premier opus Dune (chroniqué par ici) s’était imposé comme une franche réussite de 2019 au point de figurer dans mon top de fin d’année en sixième position. La voix androgyne de Magali Cotta, les influences trip-hop, le souffle épique à la Woodkid, les textes jonglant avec fluidité entre l’anglais et le français étaient de véritables forces pour un premier LP. Trois ans plus tard, Source est sorti le 13 mai dernier riche de 16 titres (dont 3 interludes) qui confirment le talent certain de Canine. Nous retrouvons ce perpétuel jeu de va-et-vient entre l’anglais et le français mais la voix (qui me paraît moins androgyne dans les arrangements) est davantage au centre des morceaux. Du coup, nous avons l’impression d’un album plus intimiste tourné vers l’introspection et la célébration de la nature -le soleil et la mer très présente, ce qui n’a rien de surprenant pour une Niçoise d’origine – qui propose moins d’envolées épiques à la Woodkid. A l’écoute de cet album, c’est finalement la référence de Mesparrow qui est revenue le plus souvent, confirmant la mue vers un son plus posé et moins aventurier. Je vous propose 5 tableaux impressionnistes qui vous donneront un aperçu de ce Source séduisant :

  1. Le morceau d’ouverture Sun est un bien bel hymne au… soleil (oui, oui, ce n’était pas évident…) et sa puissance régénératrice. Refrain lumineux et pop, rythmique trip-hop, le morceau ouvre brillamment l’album.
  2. Le titre suivant F.O.R.C.E nage dans les eaux profondes de l’introspection et de la mélancolie. Sublimé par ses arpèges sensibles, il séduira sans hésitation les fans de Mesparrow.
  3. Novembre reste dans la même lignée que F.O.R.C.E en abordant avec subtilité et justesse le deuil de l’amour. Pop soyeuse, ce titre n’est pas sans rappeler Sébastien Schuller dont j’ai parlé il y a peu.
  4. Hunters surprend, quant à lui, avec une rythmique électro-pop plus affirmée qui rappelle davantage le premier album.
  5. Galaxies demeure enfin ma plus belle bulle de douceur, donnant ses lettres de noblesse à une pop intimiste, feutrée et sensible, digne d’Aimée Mann.

 

Sylphe

Son estival du jour n°81 : High life (2001) de Daft Punk

81G3AiMU+pL._SL1500_2001, année de l’odyssée de l’espace : trente trois ans après le chef-d’œuvre cinématographique créé par Stanley Kubrick, deux autres magiciens, mais du son cette fois, livrent un autre chef-d’œuvre. Discovery, deuxième album studio des Daft Punk aka Guy-Manuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter, tombe dans les bacs précisément le 12 mars 2001. Au menu de la galette, quatorze titres s’enchainent durant une heure pour former un ensemble piochant à la fois dans l’électro en mode french touch, mais aussi dans les ambiances disco et pop, ce qui ne manquera pas de choquer les fans de la première heure et une partie de la presse. Qu’importe, Discovery est le meilleur album du groupe, point barre. Les différents titres contiennent de nombreux samples et références aux années 80, à commencer par le long clip qui accompagne l’album. Plus exactement, sort en 2003 Interstella 5555 : The story of the secret star system, un film d’animation muet japonais de science-fiction, dont la particularité est sa BO. Cette dernière est intégralement composée de l’album Discovery, faisant du disque et du film deux objets artistiques indissociables. Interstella 5555 est drivé par Leiji Mastumoto. Qui ça ? Le papa d’Albator. Rien que ça? Question référence à la pop culture et aux années fin 70’s début 80’s, on fait difficilement mieux.

Tout comme Insterstella 5555, Discovery ne connaît aucun temps mort. Bien qu’il alterne titres énergiques taillés pour le dancefloor et moments plus intimistes, rien ne peut arrêter l’affaire lorsque vous lancez l’album. Après une ouverture sur le hit One more time, vous attendent des folies sonores comme Harder Better Faster Stronger ou encore Crescendolls, à moins que vous ne craquiez sur le groovy/funky Voyager ou le très Herbie Hancockien 80’s Short circuit. En passant, vous aurez un peu soufflé sur Digital love ou Nightvision. Et, à peu près à mi-course, notre son estival du jour. High life semble résumer en trois minutes vingt la pêche incroyable qui explose à chaque seconde de Discovery. Porté par un beat qui n’est rien d’autre que notre petit cœur de Human after all (#vousl’avez?) qui palpite de vie, chaque sample vocal explose de lumière comme un pamplemousse qui gicle à chaque cuillerée. Implacable morceau à bouger son corps sans aucun complexe en oubliant tout le reste, High life pulvérise toute grisaille et toute morosité. Discovery est un album insolent d’énergie et de lumière, un disque dont l’intelligence autant que l’accessibilité nous sautent à la tronche à chaque instant. High life est l’épicentre de cet incroyable séisme émotionnel qui me rend dingue à chaque écoute.

Mettons sans plus attendre dans nos oreilles cette pépite absolue. Puis, pour maintenir l’énergie et la vibe, on vous ajoute le spiralesque Crescendolls, avant de glisser Voyager. Y en a un peu plus, je vous le mets quand même ? One more time qui ouvre l’album, mais qui peut aussi clore notre petite brochette musicale : sitôt arrivés à la fin de Discovery, vous vous direz « On se le remet encore une fois ? » Go. Faites vous plaisir et relancez autant que vous le voulez ce son estival par excellence.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°98 : Le grand amour (2017) de Albin de la Simone

130_g_515Effet rebond de notre voyage dans le Baiser de Miossec la semaine dernière, ou bien encore mood/divagation du moment ? A moins que ce ne soit un coup d’œil dans le rétroviseur musical et personnel : il est temps de réécouter Albin de la Simone, et plus précisément son album L’un de nous (2017), et encore plus précisément son titre d’ouverture Le grand amour. On tient là ce qui est peut-être mon opus préféré de ce digne représentant de la pop française élégante et raffinée. Dans L’un de nous, il y a Ma barbe pousse, Embrasse ma femme, Pourquoi on pleure, des titres finement écrits et interprétés, chargés de poésie. On y trouve aussi Une femme, chanson par laquelle je découvris l’album un jour de 2018 au gré d’une promenade pleine de rires, de regards et désormais de souvenirs.

Comme un programme, une profession de foi, un condensé des titres qui suivent, Le grand amour nous fait entrer dans L’un de nous. Une douce intro au piano dans laquelle on perçoit, si l’on tend bien l’oreille, le léger frottement des marteaux et mécanismes sur les cordes. Puis le texte qui s’installe comme un court-métrage, assez vite soutenu par des arrangements subtils et jamais envahissants. Le texte, particulièrement mis en avant, dresse par petites touches un tableau délicat et passionné : la vie, des moments partagés à deux dans une sorte de passion qui ne dit jamais son nom. « On ne parlait pas d’amour / L’amour, c’est quoi ? / On en parlait jamais d’amour / Le grand amour / Ça n’existait pas » : cinq lignes d’un refrain résumant la complicité amoureuse qui plane entre l’homme et la femme. Hautement visuelle, cette chanson dépeint l’évidence d’un amour qui se passe de grands discours, de commentaires enflammés et de recherche effrénée de toute preuve.

La chute, puisque chute il y a dans le morceau comme dans l’histoire, n’en sera que plus douloureuse et incompréhensible. A ne pas savoir se rendre compte, à refuser de s’avouer qu’on a possiblement trouvé la perle rare (ou du moins une perle rare), à prendre peur à l’idée d’un peu de bonheur trouvé dans ce monde, on peut laisser tourner le vent et s’effondrer les moments les plus prometteurs. Et laisser s’échapper la possibilité d’une vie moins ordinaire et plus vivante. On peut être partisan de l’idée qu’il ne faut rien regretter, que tout cela nous forge, y compris nos erreurs. Il n’empêche que, dans les faits, c’est un peu plus compliqué. En se laissant aller à jeter un œil dans le rétroviseur (oui, celui du début de l’article), on a bien le droit à quelques pincées de regrets, et à imaginer ce que l’histoire serait devenue si on n’avait pas laissé partir l’autre. Trois morceaux plus loin, Une femme enfonce un peu plus le clou et nous l’écouterons également. Deux pépites pour le prix d’une, histoire de profiter d’Albin de la Simone comme il se doit, et de refaire pour quelques minutes la promenade de 2018 (oui, celle du début de l’article aussi), cheveux au vent et soleil dans les yeux.

Raf Against The Machine

Five reasons n°35 : Est-ce que tu sais ? (Edition Deluxe) (2021) de Gaëtan Roussel

ab67616d0000b273476ad60f8b7537f6985bf15bAu printemps dernier, soit en 2021, Gaëtan Roussel nous avait gratifiés de son quatrième album studio solo. Est-ce que tu sais ? affichait alors une poésie pop d’un niveau rarement atteint, et sans doute jamais chez son créateur, ou du moins pas avec une telle globalité de la première à la dernière note du disque. Opus parfait à mes yeux, dont j’avais déjà dit le plus grand bien dans une review (à relire par ici). Album majeur de 2021, très bien placé sur mon podium de l’année, il tourne toujours régulièrement sur la platine. Mes oreilles me disent merci à chaque fois, mais pas que. Mon corps et mon coeur aussi  tant les onze titres me font vibrer, frissonner, danser (moi qui suis pourtant piètre danseur pour tout dire). Est-ce que tu sais ? occupe une place très particulière dans mon cœur et mon existence, pour avoir débarqué au moment idéal, et pour résonner à chaque seconde de mille petites bulles d’émotions. Pour ce qu’il est, pour ce qu’il me rappelle, pour ce qu’il raconte.

Dès lors, je ne cache pas avoir regardé d’un œil perplexe la sortie en octobre 2021 d’une édition Deluxe de ce même album, augmenté de trois titres inédits. Quel intérêt (à part commercial) à augmenter un disque parfait, donc inutile à modifier ?

1. Les trois singles ajoutés sont au moins aussi parfaits que l’album de base. Dans l’ordre d’apparition dans vos oreilles, Elle résume les contradictions et tergiversations que l’on peut avoir face à la vie, à nos envies et nos choix. C’est ici appliqué à une femme, mais ça pourrait très bien s’intituler Il. Puis Une seconde (ou la vie entière) brosse les changements de vie, les surprises que cette dernière nous réserve entre éphémère et durée. Porcelaine clôt le trio des nouveautés sur une déclaration intimiste. Tout ceci écrit dans une dentelle de simplicité qui parle direct à tout être normalement constitué.

2. Ces trois ajouts à l’album initial ont peut-être une intention commerciale, mais ils s’intègrent avec un tel naturel aux onze titres préexistants qu’on oublie toute démarche potentiellement mercantile. Une seule question émerge à la fin de Est-ce que tu sais ? (Edition Deluxe) : comment a-t-on fait avant pour se contenter de l’album de base ? La présence de ces titres supplémentaires est une telle évidence dans la cohérence du disque qu’aucun doute n’est permis : cette réédition Deluxe est la seule version possible du disque.

3. Se plonger dans cette nouvelle version, c’est aussi réécouter l’ensemble de l’album. J’ai déjà dit plus haut pourquoi Est-ce que tu sais ? me suis partout et revient régulièrement en moi. On tient ici trois titres supplémentaires pour y retourner encore plus souvent. Et pour celles et ceux qui seraient passés à côté il y a un an, ou qui l’ont moins dégusté, foncez, vous ne le regretterez pas. D’une certaine façon, Gaëtan Roussel enfonce le clou avec cette réédition. Qui a déjà le disque en intraveineuse, pourra se faire un dose augmentée. Pour les autres, voilà la meilleure façon de faire la rencontre d’un album incontournable.

4. Album incontournable, disque majeur, je manque de mots justes pour qualifier l’objet. Une métaphore peut-être ? Cette galette est comme une rencontre majeure dans une vie. Le genre de rencontre qu’on fait une fois tous les dix ans, tous les quinze ou vingt parfois même, et jamais pour certains. L’écoute de Est-ce que tu sais ? est un moment privilégié, comme tout moment passé avec, disons, cette personne à qui vous tenez le plus. Celle pour qui vous avez le plus grand respect, celle pour qui vous donneriez tout et avec qui vous partagez la plus douce des complicités et la plus grande des confiances. Celle dont vous admirez l’intelligence et la beauté totale. Tout est simple et facile, tout est richesse et humanité, accompagné de rires et de lumière. Et c’est justement aussi vers cette personne-là que l’on se tourne quand il fait gris ou noir, pour dépasser le chahut de ce monde et les bousculades de la vie. Ce disque est, lui aussi, un repère, un guide, une bulle.

5. Une dernière raison ? En faut-il encore une ? Soit. Une raison de gros iencli (ou de pigeon diraient certains), une raison de collectionneur. Cette réédition Deluxe est une occasion de racheter le disque. Originellement sorti en pochette bleue, le voilà revenu en pochette orange. Avec, vous vous en doutez, des vinyles de différentes couleurs selon les tirages limités (ou pas). La collectionnite aiguë à de beaux jours devant elle, particulièrement avec votre serviteur, j’en conviens aisément. Ai-je plusieurs éditions de ce Est-ce que tu sais ? Vous n’avez aucune preuve.

Est-ce que tu sais ? (Edition Deluxe) se pare de trois titres supplémentaires, pour une réédition hautement indispensable. L’album originel l’était déjà. La réédition Deluxe en fait un opus plus que parfait, mais à écouter en tout temps pour comprendre et affronter le passé, le présent, le futur. Nous ne faisons que passer : ne boudons pas notre plaisir et ne passons pas à côté d’une telle merveille.

Raf Against The Machine

Five Titles n°26: Troie de Malik Djoudi (2021)

Je continue encore aujourd’hui à regarder dans le rétroviseur cette belle année musicale 2021Malik Djoudi Troie avant de me tourner définitivement vers 2022 et ses premières perles qui tombent depuis 2 semaines (Bonobo, Ez3kiel, FKA twigs, Cat Power entre autres). Vous connaissez sûrement la voix fluette et androgyne de Malik Djoudi qui se fait avec humilité et discrétion sa place depuis 2 albums, le dernier album Tempéraments (2019) lui ayant permis d’être nommé aux Victoires de la musique dans la catégorie « Album révélation ». Ce troisième album produit par Renaud Létang (Feist, Emilie Simon, Jarvis Cocker…) ne déroge pas à la règle et révèle toute la sensibilité de Malik Djoudi qui, en 35 petites minutes et 12 titres perçus comme des instantanés de vie intérieure, me touche particulièrement. Je n’arrive pas à me retirer de l’esprit une image obsédante qui résume pour moi parfaitement cet album : ce Troie, c’est la rencontre parfaite entre la sensibilité poétique de Terrenoire et le groove électronique de Parcels. Je vous invite à découvrir 5 titres qui devraient illuminer votre dimanche brumeux…

  1. Le titre d’ouverture Où tu es est mon morceau préféré. Voix feutrée et chant plein d’émotions, instrumentation électronique vaporeuse, surprise finale avec les drums, on croirait ce titre tout droit sorti de Les Forces contraires de Terrenoire, ce qui n’est pas un mince compliment de ma part…
  2. Point sensible démontre, quant à lui, la force pop qui se dégage de la musique de Malik Djoudi. Une pop subtile et léchée où la basse de Parcels semble s’inviter. On notera le flow atypique de Lala &ce en featuring qui donne encore plus de valeur à l’ensemble.
  3. Douleur, morceau plus sombre, brille par la beauté de ses textes – « J’étais ton stand de tirs,/tu m’as laissé couché/T’as posé ton étendard de manière frénétique/J’ai encore le corps qui grésille » – et nous offre une très belle introspection.
  4. Vis la me plaît par son contraste entre des couplets sombres et un refrain plus lumineux qui vise à un hédonisme salvateur.
  5. Je finirai avec le dernier featuring de l’album, Philippe Katerine, sur Eric. Morceau résolument pop, à la rythmique uptempo, je ne vois pas de plus bel hommage à peine déguisé à l’inclassable auteur de La Banane.

Sur ce, je vous laisse, 2022 m’attend, enjoy !

 

Sylphe

Review n°74: Glowing in the Dark de Django Django (2021)

Retour aux affaires blogesques aujourd’hui après deux semaines de vacances, coupé d’internet maisDjango Django pas de l’actualité musicale très riche du moment où des grands noms comme Tindersticks, Altin Gün ou Balthazar ont sorti des albums qui font chaud au coeur. Vous vous doutez bien que Django Django va venir enrichir cette belle litanie avec son quatrième album Glowing in the Dark sur le label très recommandable Because Music… Après un premier album éponyme  particulièrement enthousiasmant en 2012 dans sa volonté de proposer une pop hédoniste brisant les frontières et croisant avec succès le rock psyché et les sonorités électroniques, les Anglais de Django Django ont tranquillement tracé leur sillon au rythme d’un album tous les trois ans avec Born Under Saturn en 2015 et Marble Skies en 2018. C’est donc sans surprise, après trois nouvelles années bien longues (la dernière paraît s’écouler lentement non?) que ce Glowing in the Dark, composé dans son intégralité pendant le confinement, va venir nous apporter sa touche lumineuse. Si vous avez besoin d’un album qui vous imprime un sourire perpétuel sur le visage, cet album est fait pour vous tant il revient à  l’hédonisme des débuts!

Le morceau d’ouverture Spirals va nous offrir d’emblée 5 minutes très riches, comme la BO d’un western psychédélique. Une boucle électro qui s’accélère et fait monter une tension presque palpable, la batterie qui entre en jeu et la voix si caractéristique de Vincent Neff qui sublime un refrain pop addictif, font de ce titre une pépite qui fonctionne immédiatement. Les pisse-froid diront que la recette est un brin éculée mais elle est appliquée à la perfection! Right the Wrongs et Got Me Worried jouent ensuite la carte d’une pop solaire et sans retenue, nourrie à la fontaine du psychédélisme et lorgnant vers ses compères d’Hop Chip. J’aime bien les rythmiques uptempo mais ces deux titres restent un peu trop linéaires et classiques à mon goût pour me renverser totalement, même si le kitsch des applaudissements live sur la fin de Got Me Worried n’est pas pour me déplaire. Je me laisse plus facilement toucher par la voix mystérieuse de Charlotte Gainsbourg, leur compagne de label, sur Waking Up,qui prouve au passage que la pop lui va à merveille et la rythmique ralentie de Free from Gravity. Quelques sonorités spatiales et un refrain entêtant suffisent à mon plaisir car je suis un homme facile.

Headrush vient alors proposer un croisement original entre psychédélisme et expérimentation électronique. Une ligne de basse qui s’imprime en toi et fait vibrer ta colonne vertébrale, des choeurs un peu kitsch qui se marient à merveille avec l’instrumentation très riche, je n’arrive pas à me retirer de la tête en écoutant ce morceau que les Américains d’Animal Collective viennent de vriller et se mettent à composer de la pop accessible… Cet album regorge de vraies surprises comme ce surprenant The Ark inquiétant qui propose une revisite électro- SF (oui je trippe totalement sur ce nom) de krautrock. Bref, vous l’aurez compris, c’est joliment inclassable. Un Night of the Buffalo séduisant par son sentiment d’urgence sous-jacent et sa guitare en arrière-plan (et ce, malgré des violons improbables sur la fin qui montrent que le confinement n’a pas laissé de marbre nos amis Anglais) et la douceur de The World Will Turn où l’association voix/guitare sèche nous donne l’impression que Jean-Baptiste Soulard s’est mis à l’anglais une bonne fois pour toute nous amènent vers une fin d’album particulièrement réussie.

Kick the Devil Out tout d’abord et sa sonnette inaugurale surprenante prolonge la veine de la pop hédoniste  avant l’électro séduisante de Glowing in the Dark qui lorgne avec envie vers le dance-floor et les Anglais de Hot Chip et le bijou Hold Fast, superbe épopée électronique au pouvoir pop incontestable… La voix de Vincent Neff révèle amplement toutes ses qualités, je dois reconnaître que je suis sous le charme de ce morceau et regrette presque qu’Asking for More, morceau classique plus pop, vole à Hold Fast la place finale de cet album qui vous permettra d’aborder sereinement la dernière ligne droite de cet hiver, enjoy!

 

 

Sylphe