Review n°16: From Gas to Solid / You Are My Friend de Soap&Skin (2018)

Un piano, des ambiances sombres, une artiste torturée, voilà les premières expressions Soap&Skinqui me viennent à l’esprit lorsque j’évoque l’autrichienne Anja Franziska Plaschg alias Soap&Skin. Il faut dire que les deux premiers albums Lovetune for Vacuum en 2009 et Narrow en 2012 marqué par le décès de son père  s’apparentent à une éclipse totale à peine illuminée par la  grâce touchante de l’artiste. Si vous commencez à me connaître, vous vous doutez que la musique exutoire d’un mal-être existentialiste possède souvent les armes pour me toucher…

Je retrouve donc avec une impatience fébrilement dissimulée Soap&Skin pour ce troisième opus qui aura su se faire attendre, From Gas to Solid/ You Are My Friend. Un titre assez obscur, une pochette particulièrement réussie avec cette vue aérienne et ce paysage surréaliste qui tranche littéralement avec les deux précédentes où Anja se mettait sobrement en scène. Premier signe d’une évolution radicale? La réponse dans moins de cinq minutes…

L’ouverture This Day nous ramène d’emblée vers des contrées familières. Un certain dépouillement à prime abord avec la voix toujours aussi touchante d’Anja qui se marie parfaitement à son instrument de prédilection, le piano… les violons s’installant au fur et à mesure pour accentuer la mélancolie du titre. Ce tableau se dessine avec une grâce et une pudeur incommensurables tellement séduisantes… Athom nous aide à quitter ces régions éthérées pour aborder un son plus organique. L’ambiance instrumentale est plus riche et tout en contrastes, les percussions répondant au piano et aux violons qui prennent un plaisir sadique à venir nous cueillir sur la deuxième partie du morceau. La recette est un brin classique mais imparable. Italy, créé initialement pour la BO de Sicilian Ghost Story, s’impose alors comme un premier tournant de l’album. Des paroles obsédantes qui tournent en boucles et des cuivres omniprésents qui me rappellent le Gulag Orkestar de Beirut apportent un souffle épique au morceau. Morceau paradoxal pour moi, car je peux le trouver tout aussi séduisant que trop facile par cette litanie obsédante.

Les choeurs inquiétants de (This is) Water viennent alors brutalement mettre fin à la légèreté presque pop d’Italy, Soap&Skin n’a pas vendu son âme au diable de la pop et ce n’est pas le sommet de l’album Surrounded qui me contredira. Ce morceau est à mon sens un bijou d’orchestration où les couches de sons se superposent avec une rigueur de métronome d’où jaillit la voix d’Anja. L’impression que Woodkid aurait décidé d’orchestrer un morceau de Fever Ray… juste brillant. Le doux piano de Creep vient nous rassurer avant le titre plus baroque Heal qui permet de souligner la puissance plus directe du chant, un peu dans une démarche similaire à Jeanne Added dans son deuxième album. A noter la douceur enfantine et ingénue de ce « I have no fear » final prononcée par la fille même d’Anja.

Après un Foot Chamber très (trop?) classique, l’album finit très fort. Safe With Me souligne l’évolution d’Anja à maîtriser ses démons avec ce piano presque virevoltant qui donne une belle luminosité au titre. Falling est brillant et instaure un climat plus anxyogène avec ses orgues et ses sonorités électroniques à la Caribou, telle une complainte dystopique. Cette vaste odyssée électronique montre la capacité à créer des fresques sonores en se passant d’une voix pourtant au centre même du succès de Soap&Skin. Au passage je suis curieux de connaître vos interprétations des quelques secondes finales où nous entendons la mélodie presque discordante d’un jouet pour enfant, de mon côté euhhh je ne vois pas… Petit clin d’oeil pour sa fille? (# interpretationpourrie). Palindrome reste dans cette volonté d’instaurer une ambiance plus sombre avec ses choeurs tout droit sortis d’un couvent abandonné le soir d’une pleine lune, petite allusion au courant de la pop gothique à laquelle on s’est plu à rattacher Soap&Skin au début de sa carrière. Finir sur ce titre aurait été surprenant pour un album qui, dans l’ensemble, a gagné en luminosité. Anja, qui avait déjà repris Voyage, voyage de Desireless dans Narrow, imprime un sourire de béatitude sur notre visage en reprenant avec finesse et délicatesse What a Wonderful World de Louis Armstrong. Voilà un titre qui finalement résume tellement bien cet album qui aurait sa place dans la hotte du père Noël pour n’importe quel mélomane.

Sylphe

Review n°15: Darkly de Long Arm (2018)

Je vous avais déjà parlé du superbe titre For People With Broken Hearts (voir ici ) et Long Armfinalement je vais suivre le précepte d’Oscar Wilde et ne pas résister à la tentation de vous parler de l’album Darkly, troisième opus après The Branches en 2011 et Kellion/The Stories Of A Young Boy de Georgy Kotunov alias Long Arm.

Ecouter ce Darkly c’est accepter de partir pour plus d’une heure dans un voyage onirique où l’on rencontrera des créatures inquiétantes mais aussi des paysages magnifiques. C’est accepter de frissonner de plaisir et d’anxiété, c’est accepter d’être destabilisé par un artiste capable d’évoquer Amon Tobin, Boards of Canada, Yann Tiersen ou encore Fumuj (#namedropping). Je ne vous cache pas que la densité des propositions musicales de cet album n’est pas particulièrement facile à retranscrire mais je vais tenter modestement de relever le défi de vous donner une image, forcément partiale et imparfaite, de ce Darkly.

La pochette de l’album met d’emblée plutôt mal à l’aise avec ce corps nu recroquevillé, un sentiment d’oppression et d’enfermement s’installe et ce n’est pas le Prologue de moins d’une minute qui va nous rassurer. Synthés angoissants, word spoken porté par une voix tout droit sortie des cavernes et rappelant Maxi Jazz de Faithless, cette ouverture est volontiers anxyogène. Cette impression perdure avec le début plutôt âpre et bruitiste de For People With Broken Hearts jusqu’à l’émergence de ce premier rayon de soleil qu’est la ritournelle fragile de « clochettes » . Les violons apportent alors une douce mélancolie au morceau, le paysage sonore se construit subtilement et démontre la richesse instrumentale qui va animer ce Darkly. A peine les résurgences évidentes de Boards of Canada éteintes, I Walk, I Fly fonctionne comme un interlude d’une grande douceur portée par l’instrument de prédilection de Long Arm, le piano. Comme souvent dans l’album, l’aspect enjoué et primesautier du piano m’évoque les BO de Miyazaki et prouve la puissance cinématographique évidente de cet opus.

Air s’impose ensuite comme un nouveau sommet de l’album dans la droite lignée de For People With Broken Hearts. On retrouve tous les ingrédients, cette mélodie douce entêtante, les percussions et les violons, comme si Fumuj venait de signer sur le label Warp. La douceur éthérée de I Can’t Wait et son piano gracile nous permettent à peine de nous remettre de ce superbe Air que les 9 minutes du bijou de suavité Sleepy Bird nous mettent définitivement à terre. Les violons sont juste sublimes et j’aime la rythmique plus affirmée qui porte le morceau.

Le programme est d’une densité incroyable et ce n’est pas Utopia qui va me détromper. Ce morceau instrumental  lorgne vers une orchestration plus baroque et plus dépouillée que je verrais particulièrement bien accompagner un titre de Get Well Soon. Long Arm aime définitivement nous faire ressentir des sensations contraires et se joue de son auditeur avec délectation. Ainsi Lullaby et ses 8 minutes commencent tout en douceur avec ces notes de piano tombant comme des larmes pour voir peu à peu l’atmosphère se durcir par le biais des synthés angoissants qui prennent subrepticement le pouvoir dans le morceau.

On me fait signe dans l’oreillette que je ne dois pas vous retirer le plaisir de la découverte en vous parlant de tous les titres. Comment cela? Ne rien vous dire de ce piano fragile qui brille dans The Light et Prince au point d’évoquer l’orfèvre Yann Tiersen? Ne pas même évoquer  la montée post-rock de Flight Through Thunderclouds ou encore le cinématographique Darkly qui aurait eu toute sa place sur la BO de Princesse Mononoké? (#prétérition)

Depuis sa découverte, je reviens souvent vers Darkly qui m’apporte un véritable réconfort en ces temps révolutionnaires. Mon plaisir ne cesse de s’enrichir au fil des écoutes et je n’ai pas encore fini de percevoir toutes les subtilités musicales de cet opus opulent. Et vous, pas envie d’une heure coupé du monde?

Sylphe