Pépite du moment n°60 : Grandiose (2019) de Pomme

Après Mon ami et Bertrand Betsch la semaine dernière, poursuite d’une petite virée dans la chanson française/en français qui raconte des choses et qui vient s’infiltrer au fond de nos corps pour pincer le cœur, agiter le ventre, faire frissonner le dos et remuer la tête. Quelques jours avant le fiasco des César et la sortie classe et percutante d’Adèle Haenel (suivie d’autres, Adèle est loin d’être seule #TeamAdele), les 35e Victoires de la Musique ont décerné quelques récompenses bien vues. Digression César : si ce n’est déjà fait, je vous invite à lire la tribune de Virginie Despentes dans Libération (un lien pour vous y aider : https://www.liberation.fr/debats/2020/03/01/cesars-desormais-on-se-leve-et-on-se-barre_1780212). C’est du Despentes, mais c’est bien plus que ça. Un texte à la fois bouleversant et rageux, fondateur et lumineux. J’en reste hanté et admiratif, sur le fond comme sur la forme.

Transition toute bienvenue pour revenir à notre pépite du moment. Grandiose est le  3e titre du 2e album de Pomme intitulé Les failles, récompensé aux 35e Victoires de la Musique (vous suivez 😉 ?) dans la catégorie « Album révélation ». Une galette d’ailleurs rééditée récemment et augmentée de 5 inédits, sous le titre Les failles cachées. Je m’engage à y revenir plus amplement dans une review complète, tant il y aurait à dire de la cohérence de l’ensemble des titres, de la beauté des textes, de la subtilité de la co-réalisation d’Albin de la Simone, et des magnifiques illustrations de Ambivalently Yours. En guise de teaser/mise en appétit, il y a ce Grandiose.

Pomme (aka Claire Pommet) n’est pas tout à fait une nouvelle venue, puisqu’elle a déjà publié un opus en 2017, A peu près. Elle se fait alors remarquer pour ce premier disque, mais aussi pour ses prestations scéniques qui intègrent autoharpe et guitare. La suite, ce sont les premières parties d’Asaf Avidan toujours en 2017, puis de Louane et Vianney en 2018. Même sans être forcément client de ces artistes, obligé d’admettre que ça donne une visibilité non négligeable. Du haut de ses 23 ans (seulement, oui oui !), cette jeune lyonnaise impressionne par la maturité de son travail et la poésie qui s’en dégage. Au passage, c’est à se demander ce qu’il y a de spécial à Lyon : on y trouve aussi Paillette, dont on a parlé longuement et en bien dans cet article (à relire d’un clic).

Grandiose est la parfaite illustration de cette maturité d’écriture. Je ne trahirai pas le sujet abordé, pour vous laisser l’entier plaisir et la totale émotion de découvrir cette magnifique chanson. Disons seulement que ça commence presque comme une comptine légère, portée par la voix assez incroyable de Pomme. Incroyable par son grain, mais aussi par le travail mélodique qu’elle lui confère. Instrument à part entière, elle l’utilise comme tel pour produire une ligne mélodique au service du texte et de l’accompagnement musical. Ce dernier est d’une beauté absolue, en ce qu’il reste aérien tout en se noircissant par petites touches comme si le Tim Burton d’Edward aux mains d’argent avait saupoudré le berceau de Pomme. C’est étrangement cette comparaison qui m’est venue en écoutant Grandiose, bien que le sujet des deux œuvres soit différent. Une sensation renforcée par les arrangements tout en finesse d’Albin de la Simone, à coups de légers bruitages et cliquetis en tout genre, qui assombrissent peu à peu l’impression de comptine enfantine du début.

En 3 minutes 15, Pomme nous transporte dans une histoire à la fois personnelle et universelle. Ce titre respire et pleure d’une humanité bouleversante. Comment ne pas se sentir concerné, en accord, à l’écoute de ce que porte Grandiose ? Difficile de continuer à en parler sans dévoiler le texte. En voici un court passage qui n’abime pas la découverte à venir : « Grandiose, la vie que j’avais inventée / Pour toi, la vie qu’on nous vend bien tracée / Une vie comme ça n’existe pas ». Grand écart entre l’espoir et le constat, cette chanson remet les choses à leur place. La vie est un savant mélange de rêves et de désillusions. Faire vivre et exister ses rêves au-delà de la réalité du monde demande une énergie, une volonté, un combat incessant. Une sorte de combat ordinaire (spéciale dédicace/pensée pour l’exceptionnelle BD de Manu Larcenet). Cette vie grandiose que l’on pensait exister, simple, facile à dérouler, sans obstacles et chargée de joies… cette vie n’existe pas d’elle-même. A chacun-e de nous de la faire exister, dans un monde meilleur qu’il nous appartient aujourd’hui de choisir. Des artistes comme Pomme, Adèle Haenel ou Virginie Despentes m’y aident chaque jour, pour ne pas désespérer et mettre la clé sous la porte. Aux côtés des belles personnes que j’ai la chance de rencontrer et de cotoyer. Pour profiter non pas d’une vie Grandiose, mais de moments humains et apaisants. C’est déjà ça et c’est précieux.

Raf Against The Machine

 

Review n°26 : Deal with it (2019) de Paillette

Elle s’appelle Marie Robert, mais aussi Paillette. Cette jeune auteure-compositrice lyonnaise a livré en février dernier son deuxième EP Deal with it, empli de bonnes ondes et de frissons. Un 5 titres découvert au (heureux) hasard des réseaux sociaux, qui fait du bien aux oreilles et au corps. Comme un plaisir ne vient pas seul, nous avons eu la chance d’être en contact avec Paillette durant la préparation de cette review, et d’échanger sur son travail, d’où un exercice un peu inhabituel et inédit sur Five-Minutes : une chronique mêlée de questions-réponses.

a2524734725_16Découvrir Deal with it, c’est entrer dans un monde musical tout à la fois familier et un peu mystérieux. Les 5 titres forment un ensemble cohérent tout en possédant chacun une coloration spécifique : Blunt fait penser à Tori Amos (notamment son album Boys for Pele), A better version of me sonne très diva jazz, Morning évoque New soul de Yaël Naïm, Something (mon titre préféré parmi les 5) rappelle Agnès Obel… pour finir sur un Rain a capella qui serait une synthèse minimaliste des influences de Paillette. On vise juste ? « A part Tori Amos, que je n’écoute jamais (mais je vais m’y mettre tiens !), tout ce que tu évoques fait partie de mes influences effectivement. Agnès Obel est une référence évidente, qui revient constamment. C’est flatteur, et en même temps je sais qu’il faut que j’arrive à m’en décoller, pour trouver un univers encore plus personnel. »

L’univers musical de Paillette est pourtant déjà bien affirmé, tant ces moments passés avec sa musique m’ont fait voyager dans le calme, la légèreté, la sensualité, la mélancolie aussi. Une sorte de virée au fin fond d’une petite salle de concert intimiste, très lumière tamisée, où l’on viendrait se réchauffer à la fois le corps et le cœur. Un moment d’apaisement, une bulle frissonnante dans ce monde insensé qui manque cruellement de sérénité et de lumières en tout genre, et que la musique de Paillette nous apporte. Le coton des compositions piano, parfois soutenu par la magie d’un violoncelle, sert d’écrin à sa voix assez incroyable et pénétrante. Quelle voix ! Un très haut potentiel émotionnel, à mes yeux du même calibre que celles d’Agnès Obel, ou de Jeanne Added dans un autre genre musical. Paillette sait surtout faire ce qui manque cruellement à une partie de la scène musicale actuelle :  utiliser sa voix comme un instrument à part entière, auquel elle offre des lignes mélodiques en adéquation avec ses trames musicales. 

Justement… comment naît un titre de Paillette ? « C’est aléatoire ! Pas de secret de fabrication sinon je pourrais faire des chansons à la chaîne ! Ce qui est loin d’être le cas, l’inspiration est volatile. » Autant dire qu’on est, fort heureusement, bien loin des productions standardisées, mécaniques et autotunées. « Parfois je me mets à mon piano, j’avance sur un thème, et quand ça me plait, ça a tendance à m’évoquer une ligne de chant et un sujet à aborder en même temps. Et d’autres fois, j’ai une phrase qui me vient en tête n’importe quand dans la journée, des mots qui tournent en boucle, un truc que j’ai envie ou besoin de dire, et de là nait une chanson. »

Un univers musical foisonnant

Et pour ce qui est de se construire un univers encore plus personnel, pas d’inquiétude, compte-tenu des influences multiples et diverses affichées, que ce soit à travers cet EP ou au-delà : « J’écoute de tout, vraiment. Au quotidien principalement des artistes folk, pop, mais aussi du R’n’B, du rap, du rock, du jazz… Assez peu de musique classique, ça m’arrive occasionnellement. Et je vais aussi énormément en concert, au moins une fois par semaine je dirais. » Une démarche musicophile (voire musicovore !) et mélomane à laquelle je ne peux qu’adhérer… surtout avec ces quelques exemples : « Dans mes favoris Deezer on navigue entre Little Dragons, Mary J. Blige, Camille, Alicia Keys, James Blake, Pomme, Ibeyi, Liane La Havas, The Do, Drake, Baloki, Dosseh, Sampha, Albin de la Simone, etc. Enfin il y a plein de choses différentes. » Plein de choses différentes pour nourrir la créativité.

Autre preuve, si besoin en était, de la richesse de la discothèque Paillette, son album de chevet actuel : « J’ai énormément écouté The Love Album, de Adam Naas, ces derniers temps et On Hold de Fenne Lily ». Et lorsqu’on l’interroge sur l’album à emporter sur une île déserte, ou au fin fond de la campagne : « J’adore la mer mais déjà je pense que ce serait au fin fond de la campagne. Et je prendrais un Best Of de Nougaro. » N’en jetez plus !

Goldfish, extrait du 1er EP To Hide (2018)

 

La musique depuis toujours

Bien que les deux EP soient récents, et malgré ses (seulement) 26 années au compteur, Paillette et la musique, c’est une longue histoire. Conservatoire en piano classique dès 5-6 ans à Saint-Etienne, tout en étant scolarisée en classes musicales à horaires aménagés à l’école primaire et au collège. « A mes 18 ans », poursuit-elle, « j’ai commencé mes études à Chambéry, et j’ai repris en cursus aménagé pour la musique. J’ai continué le conservatoire pendant 2 ans en piano classique, toujours à Chambéry, puis je me suis orientée sur une formation en chant musiques actuelles. » Et les premières compositions ? « J’ai commencé à écrire mes propres chansons vers 17 ans, en anglais et à la guitare (mais je jouais plutôt mal !). Une fois à Chambéry, j’ai fait évoluer ça en duo avec une violoncelliste. Puis nos chemins se sont séparés, j’ai poursuivi mes études à Arles pendant 2 ans et j’ai complètement arrêté la scène (par peur de me produire à nouveau toute seule !). J’ai continué à composer, mûri un peu et décidé de me lancer à nouveau dans un projet solo, puis j’ai déménagé à Lyon (toujours pour mes études, en dernière année de master), et c’est là qu’est né le projet Paillette, avec une quinzaine de concerts la première année. »

L’étape suivante sera l’envie d’aller au-delà des seules prestations scéniques, avec l’enregistrement de deux EP : « La première année de Paillette, je l’ai vécue sans vraiment avoir d’objectif je crois. En tout cas, pas d’autre objectif que celui de jouer devant un public. Je suis restée uniquement dans ma région, j’avais une démo, home made, qui n’est plus dispo mais qui donnait déjà le ton de mon univers. Puis j’ai eu envie d’aller un peu plus loin, d’avoir un son plus abouti, d’être dans une démarche plus globale de ”projet” musical et donc de sortir un premier EP, en janvier 2018. S’en est suivi un 2ème EP, sorti lui en février dernier. »

Le contenu et le contenant

L’univers de Paillette passe aussi par les pochettes de ses disques, qui intriguent l’œil et accompagnent le contenu par une jolie créativité dans le contenant. C’est important cea2696871283_2 lien contenu/contenant ? « Oui, j’ai travaillé avec Anne-Laure Etienne pour ces 2 pochettes, et elle a aussi coréalisé mon dernier clip, Blunt, avec Peter The Moon. Pour la première pochette, celle de To hide, on ne se connaissait pas du tout, j’étais venue avec des idées qu’on a finalement pas du tout utilisé, et la pochette est arrivée un peu au hasard, même si ça restait dans un esprit délicat, fin, que je souhaitais. Pour la deuxième, celle de Deal with it, on avait des idées un peu plus précises (travailler sur la matière, au départ on pensait à des collages, à des déchirures), et Anne-Laure est finalement partie sur de la broderie. Ça colle vraiment bien à ce que je souhaitais, ça montre une évolution sans trancher complètement avec l’esprit du premier. »

Reste une question qui me taraude depuis que j’ai découvert le son de Paillette : d’où peut bien venir l’idée de ce pseudo, tant sa musique et son univers sont délicats, fins, subtils, sans fioritures inutiles et aux antipodes de tout esprit strass et bling-bling ? « C’est parti d’une blague au départ… Et puis je me suis dit que je voulais quelque chose qui détonne un peu avec mon univers, effectivement loin des boules disco et des paillettes. Et en y repensant je me dis que dans un sens, ça colle. Car j’associe Paillette au fait de refléter la lumière, de pouvoir être visible si on l’éclaire. » Ce qui tombe très bien, puisqu’on avait envie (modestement) de rendre visible Paillette en orientant sur elle et son travail les projecteurs de Five-Minutes. Et ça fonctionne chez vous aussi : éclairez sa musique en la mettant dans vos oreilles, vous verrez qu’elle vous le rendra bien.

Blunt, extrait du 2e EP Deal with it (2019)

Ce deuxième EP étant sorti, quels sont les projets de Paillette pour 2019, et au-delà bien sûr ? « Quelques jolies dates en perspectives, je ne peux pas tout citer pour l’instant, mais il y a des belles choses à venir. Travailler avec un.e autre musicien.ne est aussi dans mes projets, mais ça demande du temps. J’espère quand même pouvoir présenter quelque chose dans ce sens à l’automne 2019. Et surtout prendre du temps pour moi, pour savoir ce dont j’ai envie, pour composer et pour aller plus loin artistiquement. J’aimerais sortir un album, mais ce ne sera pas pour 2019, car je veux faire les choses bien et être fière de ce prochain disque. »

Fière, Paillette peut déjà l’être de ce qu’elle nous a livré jusqu’à présent. Les deux EP sont disponibles à l’écoute sur les plateformes de streaming, mais aussi à l’achat en support CD sur Bandcamp. Foncez découvrir cette jeune artiste sensible, envoûtante et généreuse, à qui on souhaite le meilleur et que l’on va suivre de près. En forme de conclusion, j’ai envie de rebondir sur le deuxième titre, A better version of me : cette version actuelle de Paillette nous convient déjà très bien, mais si elle veut faire encore mieux, on est évidemment preneurs.

Un grand merci à Marie/Paillette pour sa disponibilité, et à Thomas Méreur pour la découverte

Raf Against The Machine