Review n°20 : Les rescapés (2018) de Miossec

miossec_lesrescapesPetit retour quelques mois en arrière pour profiter encore un peu de 2018, avec un des albums majeurs de l’année écoulée. On avait laissé Miossec en 2016 avec Mammifères, un bien bel album qui sonnait (re)nouveau, tant par sa couleur musicale que par les paroles. Après l’intimiste et bouleversant Ici-bas, ici même (2014), notre brestois préféré avait réuni autour de lui un drôle de trio de saltimbanques pour un opus hautement chaleureux et lumineux. Violon, accordéon et guitare acoustique portaient alors des titres poétiques que Miossec et sa bande avaient sublimés dans une tournée acoustique des plus émouvantes.

Album après album, la qualité première de Miossec est de nous attendre là où on ne l’attend pas. Les rescapés ne déroge pas à la règle : à la tiédeur cosy de Mammifères succède une galette bâtie sur des sonorités synthétiques et électriques. Une suite de partitions qui semblent aller fouiller au plus profond de nous-mêmes pour des compositions organiques, tendues, très dépouillées aussi. Le minimalisme musical règne en maître, sans toutefois céder à la simplicité ou la facilité. On trouvera même au cœur des Rescapés des sons quasi Blade-Runneriens, comme en ouverture des Infidèles ou de La mer. Par touches inattendues, le violon de Mirabelle Gilis fait de véritables miracles de douceur pour répondre à des textes toujours finement ciselés.

Parce que oui, le grand pouvoir de cette cuvée 2018 de Miossec, c’est d’avoir fait le choix musical le plus pertinent qui soit pour mettre en avant et en valeur les textes. Les différentes pistes musicales ne se font pas oublier et ne s’oublient pas, loin de là. Pourtant, elles ne font que servir d’écrins aux mots. Ce qui m’a obsédé pendant des semaines, c’est bien plus des phrases et des propos que les compositions en elles-mêmes. Miossec explore une nouvelle fois des sujets intemporels et ses obsessions. Et ça fonctionne plus que jamais, parce que ça a toujours fonctionné et parce que, une nouvelle fois, le poète a trouvé comment trousser 11 titres de la plus belle des manières pour nous embarquer et nous faire cogiter sans en avoir l’air.

Nous sommes : pas éternellement, comme nous le rappellera le On meurt deux pistes plus loin. Mais Nous sommes, malgré tout. « Nous sommes de ceux qui ne sont pas passés de loin à côté », ou comment faire écho, dans un sentiment d’urgence, au On y va de l’album précédent. Pour ne pas oublier non plus qu’on est tous des rescapés de quelque chose. Nous sommes, avant de partir un jour puisqu’On meurt. « On meurt du pire, on meurt d’un rien / On meurt n’importe comment ou de façon extraordinaire / On meurt dans le vide, on meurt trop plein / On meurt en voulant s’envoyer en l’air ».

Tout le reste de l’album va ensuite remettre sur le métier les préoccupations miosseciennes et humaines qui me travaillent tant. Les infidèles questionne les failles humaines et les tentations de la vie : qu’est-ce qui fait qu’un.e infidèle l’est un jour, puis ne l’est plus ? L’aventure énumère, par petits moments et par touches, ce qui forme cette grande aventure qu’est la vie. Pour fait plus loin écho en listant, dans une urgence rock, ce qui fait qu’il est bon d’être là malgré tout, ce qui fait que cette putain de vie mérite d’être vécue. Et La ville blanche clôturera l’opus par une nouvelle variation sur la vie qui passe et ses aléas : d’où on vient, où on va, pourquoi, comment, avec qui parfois… de quoi est-on faits, qu’est-ce qui importe et qu’est-ce qui nous fonde.

Mais avant cela, on aura aussi replongé dans le pourquoi/comment des relations humaines/sexuelles avec Les gens (quand ils sont les uns dans les autres) : qu’est-ce qui fait que ça matche ? Il se passe quoi dans ces moments-là ? Et après ? Un titre qui nous rappelle tant d’autres, comme Quand je fais la chose, Tant d’hommes, Des moments de plaisirLa vie sentimentale se demande quelle place on lui accorde dans nos existences, et comment ça peut prendre une place parfois démesurée, aux dépens même de tout le reste. Que choisit-on d’en faire, et par rebonds, que choisit-on de faire de sa vie ? Un gouffre à sentiments qui nous rongeront, ou un subtil dosage pour une vie dont on aura profité sans regrets d’être passé à côté ? Imparable Son homme, où comment regarder l’avant pour parler du présent et de ce qui n’est plus. Miossec revisite cette thématique du temps qui passe, des sentiments et relations qui évoluent, parfois se distendent et se dégradent, voire s’éteignent. L’impensable, à un moment du passé, peut pourtant arriver : comment ça peut finir par s’éteindre un putain de feu ? C’est Je plaisante, c’est Au haut du mât. Ce sont les rencontres et les fantômes du passé qui nous hantent, nous construisent aussi et nous accompagnent à vie, quoiqu’il arrive, sans qu’on ne les oublient jamais. Gravés dans des recoins de nous. A en chialer quand on y repense, et parfois sans y penser.

Les rescapés, c’est aussi La mer quand elle mord c’est méchant : sous un faux air de « Le feu ça brûle et l’eau ça mouille », on a ici un titre à la fois pesant et imposant, brut de décoffrage et absolument imparable. Enfin (et dans le désordre depuis le début de cette review), Les rescapés c’est aussi Je suis devenu. Un titre en forme de bilan, sur un air presque pop qui pourrait surprendre au milieu de cet opus résolument rock et rude. Un bilan serein, lucide et limpide, fait de réussites, d’échecs et de failles aussi. Un bilan profondément réaliste et humain, que je ne peux que partager et auquel je ne peux que souscrire et m’identifier : « Je suis devenu ce que j’ai récolté / Ce qui m’est tombé dessus / Et ce que j’ai bien pu ramasser / Je suis devenu ce que je redoutais / Mais je ne m’en suis aperçu qu’une fois le mal déjà fait ».

Respect total pour ce grand album. Immense merci à Miossec.

Raf Against The Machine