Review n°39: Obverse de Trentemøller (2019)

Les vers tirés du « Spleen » de Baudelaire « Quand le ciel bas et lourd pèse comme unTrentemoller couvercle/ Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,/ Et que de l’horizon embrassant tout le cercle/ Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits; » ont une résonnance toute particulière actuellement avec cette météo d’une tristesse monolithique où la luminosité semble avoir été bannie, sans aucun espoir de retour. Dans ces situations, la musique s’impose souvent comme un havre de paix et l’on ne s’étonnera pas que le nouvel album Obverse de Trentemøller soit sorti en cette période automnale qui colle parfaitement à son univers.

Depuis de nombreuses années, je suis totalement acquis à la cause de l’électronica esthétique teintée de krautrock du danois Trentemøller et c’est plutôt surprenant que je n’ai jamais été amené à illustrer la rubrique des pépites intemporelles par ses grandioses pièces. Au milieu de ses multiples lives, participations et playlists, je ne peux que vous recommander chaudement l’écoute de ses quatre opus, The Last Resort (2006), Into The  Great Wide Yonder (2010), Lost (2013) et Fixion (2016). Afin de parfaitement percevoir son univers, sa compilation pour Late Night Tales de 2011 est juste sublime…

Que ce soit à travers cette pochette digne d’un test de Rorschach ou les clips des singles déjà sortis illustrés par un noir et blanc très froid, Trentemøller ne cherche pas à nous illusionner et c’est bien le côté face (obverse en anglais) empreint de mélancolie qu’il cherche à nous montrer… Le morceau d’ouverture Cold Comfort et ses 8 minutes majestueuses va ainsi d’emblée nous plonger dans un univers sombre où la douce voix de Rachel Goswell (Slowdive) apporte sa grâce et semble vouloir lutter face à des sonorités noisy étouffantes. Ce morceau n’est pas sans me rappeler l’univers âpre du Third de Portishead pour un résultat d’un esthétisme chirurgical.

Trentemøller fait incontestablement la part belle à des voix féminines en featuring mais sait aussi proposer des morceaux plus arides et plus durs d’abord où les divers synthés et drones prennent le pouvoir. Church Of Trees célèbre le pouvoir des machines avec ses synthés répétitifs et hypnotiques, sorte de Rencontre du troisième type du XXIème siècle qui vers la fin ferait les yeux doux à Boards of Canada. Cet aspect de l’album n’est pas forcément celui qui me séduit le plus et je dois reconnaître que j’aime les voix qui contrebalancent ces atmosphères oppressantes et sans concession. Foggy Figures prolongera le sillon de Church Of Trees dans sa volonté de donner le pouvoir aux synthés même si la rythmique uptempo sur les 2 dernières minutes donne une saveur plus rock assez savoureuse. Le morceau final Giants restera dans cette volonté de peindre des tableaux sans lumière et sans concession.

Revenons à ces morceaux illuminés par des voix féminines avec In The Garden Lina Tullgren se déploie avec majestuosité sur une ligne de basse obsédante, pour un résultat oscillant entre Interpol et The Dø. Néanmoins, je dois reconnaître que ce sont les morceaux avec Lisbet Fritze au chant qui me séduisent le plus. Blue September et sa voix hantée tiraillée entre beauté angélique et mystère anxyogène est ainsi d’une beauté à couper le souffle qui devrait séduire tous les fans – dont je suis! – de Soap&Skin. One Last Kiss To Remember fonctionne à merveille, quant à lui, grâce à son contraste entre des sonorités noisy et cette voix sortie d’outre-tombe (#Lisbetveuxtumepouser). Le dernier featuring mettra à l’honneur la voix  de jennylee de Warpaint pour un résultat plus rock aussi surprenant que séduisant dont la ligne de basse vous évoquera probablement Joy Division.

Les deux extrêmes de l’album se résument finalement dans le duo restant. A ma gauche, les 8 minutes de Trnt et son krautrock extatique très sombre pour un résultat cinétique à vous filer des frissons et à ma droite le sommet de l’album Sleeper qui nous donne une véritable leçon d’électronica suave et éthérée. Voilà en tout cas un tableau de Trentemøller qui a parfaitement sa place au milieu d’une galerie déjà riche de chefs d’oeuvre intemporels, enjoy!

Sylphe