Pépite du moment n°58 : Australia (2020) de Thomas Méreur

a0354549336_16Aujourd’hui, retour indirect sur Dyrhólaey de Thomas Méreur, aka Mon album de l’année 2019, et de très loin. Si vous avez oublié pourquoi, je vous invite à relire ma review d’il y a quelques semaines, disponible d’un clic juste ici. J’ai vu d’ailleurs que, période des Awards, Oscar, César et récompenses en tout genre oblige, il est question de savoir quel est le meilleur film de l’année écoulée. J’avoue que ça se joue dans un mouchoir de poche, et ça se tire la bourre sévère (en ce qui me concerne) entre Parasite, Once upon a time… in Hollywood, Ad Astra et Joker (dans l’ordre chronologique des sorties). Je ne sais pas encore qui retenir, même si Joker est tout de même au-dessus en ce qu’il triomphe à la fois sur le scénario et son propos, la réalisation, la photo, le montage, l’interprétation de Joaquin Phoenix, la BO (Hildur Gudnadóttir, pour les distraits on en a parlé ici, à retrouver d’un clic aussi). Et on n’avait jamais connu son réalisateur Todd Phillips dans ce registre.

Digression cinématographique mise à part, retrouvons donc Thomas Méreur, avec un titre composé il y a quelques jours en réaction aux incendies dantesques qui ont ravagé l’Australie, et du même coup la nature planétaire. Pas très étonnant que le garçon réagisse de la sorte, lorsqu’on connaît son attachement aux questions environnementales et humaines. Il aurait pu se contenter d’un tweet, ou de vivre ça de son côté. Mais non. A la place, et pour notre plus grand bonheur (malgré la désolation de la réalité), on a droit à un morceau inédit. Il est comme ça Thomas : un événement le touche, et bim il nous compose un titre. So classe.

Titre dans lequel on retrouve tout ce qui m’a bouleversé dans Dyrhólaey : une composition sobre et émouvante, piano-voix soutenue par un trait de guitare. Et toujours ce travail sur la voix. Et putain quelle voix. Si vous restez de marbre, je ne peux pas faire grand-chose pour vous. Ecouter Australia, c’est comme se réfugier dans un cocon musical, une sorte de bulle de sérénité qui vient contrebalancer la violence de la situation australienne et du monde en général. Ecouter Australia, c’est aussi, comme le faisait déjà l’album Dyrhólaey, ressentir à la fois la chaleur de l’isolement solitaire et l’ivresse des grands espaces et de la lumière.

En un mot comme en cent, écouter Australia c’est se sentir enveloppé et apaisé dans tous les recoins de nous tout en regardant le monde et en imaginant qu’on peut encore le rendre meilleur. Et pour joindre le geste aux idées, sachez que la totalité des ventes de ce titre ira à WIRES (Wildlife Rescue), organisation qui œuvre pour la préservation et la sauvegarde de la nature en Australie (www.wires.org.au/donate/emergency-fund). Australia est écoutable et disponible à l’achat sur Bandcamp (https://thomasmereur.bandcamp.com/track/australia) pour la très modique et minimale somme de 1 euro (mais on peut donner plus et autant qu’on veut). Je ne sais pas ce que vous attendez : pour une piécette, une magnifique chanson inédite de Thomas Méreur ET la possibilité de venir en aide à la nature, franchement ça ne se discute même pas.

De l’Islande à l’Australie, Thomas Méreur fait le grand écart géographique mais reste artistiquement fidèle à tout ce qu’on aime chez lui en livrant, une fois encore, un titre fin, beau, humainement et émotionnellement très riche. Pas loin de talonner A cold day in May, ma piste préférée sur son Dyrhólaey. Oui, ce morceau-là qui mériterait de figurer dans la BO de The Leftovers (Five reasons pour écouter cette BO ? Ça se relit par ici). Oui, cette série-là, au-dessus de toutes parmi les séries. On est sur du très haut niveau. Si tu me lis, d’où que tu sois, écoute Australia. Les autres aussi.

PS : Et parce qu’un plaisir ne vient jamais seul, Thomas Méreur a aussi enregistré récemment une reprise d’un très beau Yann Tiersen, Les bras de mer. C’est bonus.

Raf Against The Machine

Ciné-musique n°3 : Joker (2019) de Hildur Guðnadóttir

JokerTout a déjà été dit, ou presque, sur Joker, le film de Todd Phillips : flamboyante réussite pour les uns, supercherie et surestimation pour d’autres, le long métrage flirte à ce jour (deux semaines après sa sortie) avec les 3 millions d’entrée sur le sol français. On a vu pire. Et l’on peut raisonnablement penser que cette pépite cinématographique (#vousavezcomprisdansquelcampjesuis) va poursuivre son chemin pendant encore bien des semaines. Rien d’étonnant, compte-tenu de la très haute tenue de ce film.

En premier lieu, il y a évidemment la performance ahurissante de Joaquin Phoenix. On le savait déjà un immense acteur, pour ses prestations en Commode (l’empereur romain, pas le meuble hein) dans Gladiator (2000), en Johnny Cash dans Walk the line (2005), chez James Gray dans La nuit nous appartient (2007), Two lovers (2008) ou The immigrant (2013), ou encore chez Paul Thomas Anderson dans Inherent Vice (2014). Cet homme est une bête d’écran, et Joker lui permet, une nouvelle fois, de déployer ses talents dans la peau d’un des pires méchants que la littérature et le cinéma ait porté. Une performance haut de gamme, qui surpasse et diffère de celle d’Heath Ledger dans The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan. Là ou Heath Ledger campe un Joker malsain et totalement barré, Joaquin Phoenix se métamorphose sous nos yeux en deux heures de temps : deux heures pour passer de l’insignifiant et presque attachant Arthur Fleck au monstre fou qu’est le Joker.

La métamorphose est d’autant plus perturbante et percutante qu’elle est portée par une réalisation et une photographie sans faille. Je ne cache pas avoir eu les pires craintes il y a quelques mois, en apprenant que Todd Phillips avait en mains ce projet. Oui, le Todd Phillips des Very Bad Trip, qui change ici totalement de registre et montre ce qu’il sait vraiment faire avec une caméra. Le film est d’une noirceur absolue, d’un désespoir sans faille, dans une société qui met à son ban les faibles, les ratés, les discrets, les marginaux, les asociaux. Une société qui violente ses oubliés et qui, de ce fait, crée ses propres monstres en exacerbant les violences et les déséquilibres psychotiques larvés. Un Taxi Driver de notre temps. Todd Phillips écrit son histoire à grands coups de plans rapprochés sur les visages, de plans plus larges d’une beauté saisissante, et aussi de travellings d’Arthur/Joker courant dans les rues comme autant de couloirs qui le conduiront vers sa propre folie. Un enfermement total, un monde sans issue. Le monde du Joker.

Ce film serait-il aussi percutant et efficace sans sa bande-son ? Rien de moins sûr. Il y a d’abord le son, hors de la bande originale. Fait de micro-bruits presque imperceptibles et du rire glaçant du Joker, il ponctue de bout en bout le long métrage. On n’y fait pas forcément attention du premier coup. Ensuite, c’est une autre histoire. Aussi et surtout, il y a la bande originale, composée par Hildur Guðnadóttir. Cette violoncelliste et compositrice islandaise (décidément, on n’en sort pas de l’Islande) est en activité depuis une quinzaine d’années. De formation classique, elle a collaboré avec des groupes tels que Pan Sonic, Múm ou Animal Collective. Cinq albums studio au compteur, des collaborations à ne plus les comptabiliser et une grosse poignée de bandes originales. A 37 ans, voilà déjà un brillant CV. Récemment, on a pu profiter du talent de Hildur Guðnadóttir sur la BO de l’excellente mini-série de HBO, Chernobyl (2019). Petite digression : si vous n’avez pas vu cette merveille télévisuelle, faite de réalisme, d’effroi et de maîtrise totale, jetez-vous dessus.

Jetez-vous aussi sur cette BO du Joker par Hildur Guðnadóttir. Les 17 morceaux qui la composent sont tous de petits bijoux. La musicienne a travaillé uniquement autour des cordes et des percussions, en mettant en avant le violoncelle et les tessitures les plus graves des instruments à cordes. On y retrouvera comme des clins d’œil à la BO du Dark Knight par Hans Zimmer, lorsque l’archet se fait râpeux et âpre. Les sons frottent et s’étirent, comme le corps désarticulé de Joaquin Phoenix/Arthur/Joker lorsqu’il se met à danser. Mais pas que. Le talent d’Hildur Guðnadóttir réside dans ce qu’elle crée des ambiances à couper au couteau avec pour simple base ses cordes et ses percussions. Ces dernières ponctuent en arrière-plan les mélodies, comme autant de tic-tacs qui sonnent le décompte jusqu’à la folie irréversible du Joker. Cette recette musicale avait déjà fait merveille sur Chernobyl. On atteint avec Joker une autre dimension qui épouse la noirceur de la réalisation de Todd Phillips.

Une dernière chose : les compositions d’Hildur Guðnadóttir pour Joker font partie de ces BO que l’on peut écouter pour elles-mêmes, sans le film sous les yeux. Et qui, à chaque note, vous renvoient des images, sensations et émotions vécues pendant le visionnage. La marque des plus grandes et belles BO. Chapeau bas à Hildur Guðnadóttir pour son travail, en particulier cette BO qui compte parmi les plus beaux enregistrements de musiques de films que je connaisse. A l’image de Joker, qui est un des plus grands films que j’ai vus cette année. Cette décennie. Depuis toujours.

Raf Against The Machine