Ciné-Musique n°7 : Blood Machines (2020) de Seth Ickerman + Carpenter Brut

affiche_blood_joelle_16-9_c

Visuel  Blood Machines from Bloodmachines.com

Petite interruption de la balade dans le carton à souvenirs, puisqu’on me signale dans l’oreillette que le nouveau Carpenter Brut est sorti, sous la forme de la bande originale de Blood Machines. Qui ? Quoi ? Quand ? Comment et pourquoi ? On rembobine la VHS et on reprend les bases pour mieux comprendre où on en est.

Derrière Carpenter Brut, il y a Franck Hueso. Le garçon débute sa discographie en 2012 avec un premier album de 6 titres sobrement intitulé EP I. Suivront assez logiquement les EP II (2013) et EP III (2015), aujourd’hui regroupés dans le gros album Trilogy. Représentant de la synthwave (genre musical et artistique né dans les années 2010 et très inspiré par les films et la musique des années 1980), Carpenter Brut a même creusé son sillon dans le sous-genre musical darksynth, basé sur le métal, les sonorités sombres et les musiques de films d’horreur. En est logiquement sorti en 2018 l’album Leather Teeth (littéralement les dents en cuir, tout un programme), vraie fausse BO d’un film imaginaire qui aurait tout à fait trouvé sa place dans les vidéo-clubs des 80’s au rayon Horreur.

Transition toute trouvée pour évoluer vers la galette qui nous intéresse aujourd’hui. Plus exactement la galette virtuelle, puisqu’à ce jour Blood Machines OST n’est disponible qu’en version numérique. Le vinyle est annoncé, mais sans date pour le moment. Le nouveau disque de Carpenter Brut est, cette fois, la vraie BO d’un vrai film, lui aussi intitulé Blood Machines. Aux commandes de ce court métrage de 50 minutes, on trouve Seth Ickerman (aka Raphaël Hernandez et Savitri Joly-Gonfard). Si le nom vous dit quelque chose, c’est normal : le titre Turbo Killer (2015) de Carpenter Brut était déjà mis en images par le duo. Ça raconte quoi ? Une sorte de fils illégitime de Mad Max et de K2000 en mode furieux, qui vole au secours d’une beauté brune en transe prisonnière de mystérieux et malfaisants personnages, dans une ambiance sonore plutôt gros son. Comme on est sympas sur Five Minutes, on vous met le clip à déguster sans tarder (avant de reprendre la lecture juste en dessous).

Important d’avoir en tête ce Turbo Killer, puisque Blood Machines en est la suite. On y retrouvera Mima, cette jeune femme délivrée de sa prison pyramidale, dans une histoire dont le pitch envoie plutôt du lourd : « Deux chasseurs traquent une machine qui tente de s’émanciper. Après l’avoir abattue, ils assistent à un phénomène mystique : le spectre d’une jeune femme s’arrache de la carcasse du vaisseau comme si elle avait une âme. Cherchant à comprendre la nature de ce spectre, ils entament une course-poursuite avec elle à travers l’espace. » (site officiel Bloodmachines.com). Le spectre de la jeune femme, c’est justement Mima, dont on a fait, assez fortement ému, la connaissance dans Turbo Killer. Vous suivez ?

Blood Machines fait dans la science-fiction, entre cyberpunk et space opera. Entre Blade Runner et Star Wars version dark, avec une touche du John Landis du clip de Thriller en 1983. Là encore, logique pour un duo qui a pondu un premier film Kaydara (2011) se déroulant dans l’univers du Matrix des Wachowski (si ça vous tente, Kaydara est visible via ce lien). Blood Machines est visuellement ambitieux et très alléchant (voir la bande-annonce ci-dessous), mais pour le moment impossible à voir légalement en France : aucun distributeur ne s’est manifesté pour diffuser ce qui semble être une petite pépite, bien que le site officiel nous promette des nouvelles pour bientôt. En revanche, ce sera dispo pour les backers du Kickstarter le 20 mai prochain, et ça débarque dès le lendemain 21 mai sur Shudder, la plate-forme de streaming d’AMC Networks. Prenons donc notre mal en patience. Et pour patienter, quoi de meilleur que de s’écouter la BO de Blood Machines ? (#l’artderetombersursespiedsenfind’article)

Disponible donc à l’achat (5 malheureux euros sur Bandcamp, c’est donné !) et en streaming depuis quelques jours, le versant sonore et musical de Blood Machines regroupe 13 titres, pour une durée totale de 36 minutes. Oui, 36 minutes pour un film qui en fait 50, ça veut dire que la place laissée à l’ambiance sonore est très grande. Quelle ambiance me direz-vous ? A l’image des influences visuelles de Seth Ickerman, Carpenter Brut conduit sa BO sous deux influences majeures. On alterne entre du Giorgio Moroder un peu vénère (comme dans le Blood Machines Theme) et du Vangelis de Blade Runner ou du Benjamin Wallfisch/Hans Zimmer de Blade Runner 2049 (sur une bonne partie du reste de l’album). Deux ambiances qui se répondent d’un morceau à l’autre, quand elles ne se croisent pas au sein d’un même titre. Ce qui, entre nous soit dit, colle totalement à ce que l’on connait de ce Blood Machines. D’un côté, du synthé ronflant et boosté par une batterie qui tabasse, histoire de bouger son corps. De l’autre, du synthé balancé par nappes aériennes, fantomatiques et parfois inquiétantes, comme pour nous plonger dans un monde que l’on frisonne de connaitre tout en n’ayant aucune envie d’y vivre.

Blood Machines OST c’est tout ça à la fois, et bien plus encore : le son Carpenter Brut est évidemment présent et immédiatement identifiable, au-delà de toute influence déjà évoquée. C’est excellent, comme toujours. Le seul problème de cet album ? Nous donner furieusement envie de voir (enfin) ce Blood Machines, mais aussi d’occuper nos journées de confinement en se refaisant une bonne partie de nos références musicales et cinématographiques SF/Cyberpunk. Comme effets secondaires, on a connu bien pire. En un mot comme en cent : foncez !

Raf Against The Machine

Ciné-Musique n°5 : Interstellar (2014) de Hans Zimmer

Interstellar_Bande_OriginaleBien content de vous retrouver en ce tout début d’année. La petite bafouille du jour portera sur une bande originale (BO) incontournable, d’un film non moins incontournable, dont j’ai eu envie de vous parler à la faveur de deux faits. Le premier, c’est d’avoir déniché cette BO en vinyle dans les bacs d’un de mes disquaires favoris, alors que je pensais ne jamais la trouver, du moins à un prix décent. Le second fait, c’est l’actualité et ses joyeusetés diverses et variées, qui me font une fois encore me demander si notre planète tiendra le coup, et dans combien de temps il faudra envisager d’aller voir ailleurs si l’air est plus respirable.

Interstellar (2014) de Christopher Nolan, c’est exactement ça. Pour mémoire, et en guise de pitch pour les malheureux qui n’auraient pas encore vu cette merveille, rappelons la situation de départ. Dans un futur (très) proche, la Terre crève de toutes les saloperies que ce gros con d’être humain a pu faire pendant des décennies. L’air y est lourd, la vie pesante et limitée. Tout ceci symbolisé par cette poussière qui, petit à petit, recouvre ce monde et assèche les espoirs de lendemains meilleurs. Trouvaille visuelle et narrative de génie. Dans ce contexte, une équipe d’astronautes entame un périple spatial afin de trouver une autre planète habitable pour l’homme.

Le reste appartient à un visionnage que je saurais que trop vous conseiller. Film ambitieux et intelligent d’un des grands réalisateurs de notre temps (et d’un des plus grands réalisateurs tout court), Interstellar est un moment de cinéma comme on en fait rarement. Hommage appuyé à un 2001: L’odyssée de l’espace, ou encore à Solaris, ce film traite non seulement son sujet, mais se permet aussi un voyage humain qui explore une émouvante relation père-fille. Tout comme Ad Astra l’année dernière revisitait la relation père-fils, mais c’est une autre histoire.

Et, tout comme dans le chef-d’œuvre de Kubrick, il fallait bien une BO à la hauteur des images proposées. Pour la cinquième fois de sa filmographie après Batman Begins, The Dark Knight, The Dark Knight rises et Inception, Christopher Nolan confie la baguette à Hans Zimmer. Compositeur prolifique et aujourd’hui archi-connu pour ses BO des Pirates des Caraïbes (mais pas que), Zimmer nous avait déjà impressionné les oreilles en sublimant The Dark Knight, à travers des sons et détournements d’instruments ravageurs pour accompagner notamment le Joker.

Pour Interstellar, on entre dans une autre dimension, sans aucun mauvais jeu de mots. Le score proposé par Zimmer mélange des sons incroyables, en superposant des nappes de cordes, voire de l’orchestre entier, et un piano d’une incroyable profondeur, puis introduisant des synthés et un orgue. Ce dernier constitue sans doute la trouvaille maîtresse du compositeur, en permettant d’élargir le spectre musical et en donnant à ses thèmes une ampleur et une profondeur inattendues. C’est ainsi que l’on retrouve dans la BO à la fois l’intimité et la promiscuité des relations humaines filmées, et l’immensité des profondeurs spatiales et des paysages à perte de vue.

Le film est brillant, sa BO époustouflante. Petit aperçu ci-dessous en 3 morceaux, mais ne vous privez pas d’aller en écouter d’autres, voire toute la BO. Ou de regarder le film qui va avec. Une recommandation pour finir : n’écoutez pas ça sur de malheureux haut-parleurs minuscules qui vont crachoter. Soit vous écoutez au casque, soit vous envoyez le bouzin sur des enceintes qui rendront grâce à ce score magistral. Dans un cas comme dans l’autre, fermez les yeux et laissez vous embarquer. Le voyage en vaut la peine.

Raf Against The Machine

Ciné-musique n°3 : Joker (2019) de Hildur Guðnadóttir

JokerTout a déjà été dit, ou presque, sur Joker, le film de Todd Phillips : flamboyante réussite pour les uns, supercherie et surestimation pour d’autres, le long métrage flirte à ce jour (deux semaines après sa sortie) avec les 3 millions d’entrée sur le sol français. On a vu pire. Et l’on peut raisonnablement penser que cette pépite cinématographique (#vousavezcomprisdansquelcampjesuis) va poursuivre son chemin pendant encore bien des semaines. Rien d’étonnant, compte-tenu de la très haute tenue de ce film.

En premier lieu, il y a évidemment la performance ahurissante de Joaquin Phoenix. On le savait déjà un immense acteur, pour ses prestations en Commode (l’empereur romain, pas le meuble hein) dans Gladiator (2000), en Johnny Cash dans Walk the line (2005), chez James Gray dans La nuit nous appartient (2007), Two lovers (2008) ou The immigrant (2013), ou encore chez Paul Thomas Anderson dans Inherent Vice (2014). Cet homme est une bête d’écran, et Joker lui permet, une nouvelle fois, de déployer ses talents dans la peau d’un des pires méchants que la littérature et le cinéma ait porté. Une performance haut de gamme, qui surpasse et diffère de celle d’Heath Ledger dans The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan. Là ou Heath Ledger campe un Joker malsain et totalement barré, Joaquin Phoenix se métamorphose sous nos yeux en deux heures de temps : deux heures pour passer de l’insignifiant et presque attachant Arthur Fleck au monstre fou qu’est le Joker.

La métamorphose est d’autant plus perturbante et percutante qu’elle est portée par une réalisation et une photographie sans faille. Je ne cache pas avoir eu les pires craintes il y a quelques mois, en apprenant que Todd Phillips avait en mains ce projet. Oui, le Todd Phillips des Very Bad Trip, qui change ici totalement de registre et montre ce qu’il sait vraiment faire avec une caméra. Le film est d’une noirceur absolue, d’un désespoir sans faille, dans une société qui met à son ban les faibles, les ratés, les discrets, les marginaux, les asociaux. Une société qui violente ses oubliés et qui, de ce fait, crée ses propres monstres en exacerbant les violences et les déséquilibres psychotiques larvés. Un Taxi Driver de notre temps. Todd Phillips écrit son histoire à grands coups de plans rapprochés sur les visages, de plans plus larges d’une beauté saisissante, et aussi de travellings d’Arthur/Joker courant dans les rues comme autant de couloirs qui le conduiront vers sa propre folie. Un enfermement total, un monde sans issue. Le monde du Joker.

Ce film serait-il aussi percutant et efficace sans sa bande-son ? Rien de moins sûr. Il y a d’abord le son, hors de la bande originale. Fait de micro-bruits presque imperceptibles et du rire glaçant du Joker, il ponctue de bout en bout le long métrage. On n’y fait pas forcément attention du premier coup. Ensuite, c’est une autre histoire. Aussi et surtout, il y a la bande originale, composée par Hildur Guðnadóttir. Cette violoncelliste et compositrice islandaise (décidément, on n’en sort pas de l’Islande) est en activité depuis une quinzaine d’années. De formation classique, elle a collaboré avec des groupes tels que Pan Sonic, Múm ou Animal Collective. Cinq albums studio au compteur, des collaborations à ne plus les comptabiliser et une grosse poignée de bandes originales. A 37 ans, voilà déjà un brillant CV. Récemment, on a pu profiter du talent de Hildur Guðnadóttir sur la BO de l’excellente mini-série de HBO, Chernobyl (2019). Petite digression : si vous n’avez pas vu cette merveille télévisuelle, faite de réalisme, d’effroi et de maîtrise totale, jetez-vous dessus.

Jetez-vous aussi sur cette BO du Joker par Hildur Guðnadóttir. Les 17 morceaux qui la composent sont tous de petits bijoux. La musicienne a travaillé uniquement autour des cordes et des percussions, en mettant en avant le violoncelle et les tessitures les plus graves des instruments à cordes. On y retrouvera comme des clins d’œil à la BO du Dark Knight par Hans Zimmer, lorsque l’archet se fait râpeux et âpre. Les sons frottent et s’étirent, comme le corps désarticulé de Joaquin Phoenix/Arthur/Joker lorsqu’il se met à danser. Mais pas que. Le talent d’Hildur Guðnadóttir réside dans ce qu’elle crée des ambiances à couper au couteau avec pour simple base ses cordes et ses percussions. Ces dernières ponctuent en arrière-plan les mélodies, comme autant de tic-tacs qui sonnent le décompte jusqu’à la folie irréversible du Joker. Cette recette musicale avait déjà fait merveille sur Chernobyl. On atteint avec Joker une autre dimension qui épouse la noirceur de la réalisation de Todd Phillips.

Une dernière chose : les compositions d’Hildur Guðnadóttir pour Joker font partie de ces BO que l’on peut écouter pour elles-mêmes, sans le film sous les yeux. Et qui, à chaque note, vous renvoient des images, sensations et émotions vécues pendant le visionnage. La marque des plus grandes et belles BO. Chapeau bas à Hildur Guðnadóttir pour son travail, en particulier cette BO qui compte parmi les plus beaux enregistrements de musiques de films que je connaisse. A l’image de Joker, qui est un des plus grands films que j’ai vus cette année. Cette décennie. Depuis toujours.

Raf Against The Machine