Pépite intemporelle n°72 : The lonesome death of Hattie Carroll (1963/1964) de Bob Dylan

Bob_Dylan_-_The_Times_They_Are_a-Changin'Poursuite de la balade dans les années 1960 : après Feeling Goodrelire/réécouter ici), remontons un peu plus loin dans le temps, plus précisément en 1963/1964 pour (re)découvrir une pépite absolue et intemporelle du répertoire de Bob Dylan. The lonesome death of Hattie Carroll fait partie de mes titres préférés, dont je ne me lasse jamais et que je peux écouter en boucle. Que ce soit pour ce que la chanson raconte ou pour la façon dont elle est écrite et la manière dont Dylan l’interprète, tout me renverse dans Hattie Carroll. Si vous avez quelques minutes devant vous, je vous explique tout ça.

Que raconte The lonesome death of Hattie Carroll ? Dylan écrit et enregistre ce titre en octobre 1963, suite à un fait de violence et la mort d’une femme, le 9 février de la même année à l’hôtel Emerson de Baltimore (Maryland). Hattie Carroll, serveuse de 51 ans, meurt suite à des coups portés par William Devereux Zantzinger, client et riche propriétaire terrien de 24 ans. La première est noire, le second est blanc. Tout ceci en 1963, dans des Etats-unis très marqués par la ségrégation raciale, et qui voient émerger le combat pour les droits civiques des Noirs américains que porteront des figures comme Martin Luther King, Medgar Evers, Malcolm X ou encore James Baldwin. William Zantzinger, passablement alcoolisé ce 9 février 1963, commande à Hattie Carroll un énième verre qui n’arrive pas assez vite à son goût. Il l’insulte de « négresse » et s’en prend à elle verbalement et à coups de canne, tout comme à deux autres personnes présentes. Hattie Carroll meurt le lendemain matin. Une mort causée par une hémorragie cérébrale liée à des problèmes de santé, et sans doute déclenchée par les injures et la brutalité de Zantzinger plus que par sa canne. Il n’empêche : le mal est fait. Un homme a tué une femme. Un homme blanc a tué une femme noire, dans le contexte sociétal tendu et explosif évoqué plus haut. Fin août 1963, après une requalification des faits de meurtre en homicide et coups et blessures, Zantzinger, qui admet avoir été tellement ivre qu’il ne se souvient de rien, est condamné à six mois de prison.

A peine deux mois plus tard, en octobre 1963, Dylan enregistre The lonesome death of Hattie Carroll. Et raconte cette histoire, avec quelques ajustements : William Devereux Zantzinger devient William Zanzinger, celui qui a battu à mort Hattie Carroll à coups de canne. Le titre ne dit jamais que l’une est noire et l’autre blanc, mais le talent d’écriture de Dylan est de nous le faire comprendre entre les lignes, si toutefois on ne connaît pas le fait. Ce que raconte aussi cette chanson, c’est l’incroyable bienveillance (pour ne pas dire privilège et favoritisme) dont Zantzinger a bénéficié de la part de la justice, à la fois de par sa classe sociale mais aussi de par sa couleur de peau. Six mois pour avoir causé la mort d’une femme, c’est dérisoire et révoltant. Surtout lorsque l’on sait que cette durée de détention permet à l’intéressé de purger sa peine dans la prison du comté et non la prison d’Etat, où sont alors détenus des prisonniers en majorité noirs, qui n’auraient pas manqué de s’en prendre à lui. Comble du cynisme ? Zantzinger versa 25 000 dollars à la famille d’Hattie Carroll, de sa propre initiative. 25 000 dollars, le coût d’une vie arrachée ? Les questions d’argent et de racisme poursuivront Zantzinger : en 1991, la justice découvrira qu’il loue des logements en violation de la loi du comté. Des logements qu’ils ne possède plus. A des locataires poursuivis en justice lorsqu’il étaient défaillants, et contre lesquels il a gagné ses procès. Des locataires noirs. Un portrait édifiant et abject de ce que l’humanité peut faire de plus crasse, au panthéon de la négation de l’Autre.

Comment Dylan raconte-t-il The lonesome death of Hattie Carroll ? D’une part, en écrivant sa chanson sans attendre, presque dans le feu des événements. Hattie Carroll meurt en février 1963, le procès de Zantzinger se tient en août de la même année, et il ne faut pas deux mois à Dylan pour écrire et enregistrer son titre. Cette réaction immédiate l’est pourtant moins qu’on pourrait le penser : le morceau ne débarque pas dès février, ou même au moment du procès. C’est le juste délai pour porter une révolte, des émotions et un engagement, tout en laissant mûrir un propos qui ne prend que plus de poids. Ici, rien d’explosif mais plutôt un engagement profond, extrêmement solide et hautement convaincant. D’autre part, les choix musicaux de Dylan sont parfaits : la trame musicale est dépouillée (guitare folk et quelques pointes d’harmonica). C’est sa marque de fabrique de l’époque. La chanson sortira en janvier 1964 sur The times they are a-Changin’, son 3e album studio. Ce n’est qu’en 1965 avec Bringing it all back home (5e album) qu’apparaitront des instruments électriques. Nous n’en sommes pas là : Dylan porte ses mélodies folk épurées, et The lonesome death of Hattie Carroll l’est encore plus. Par exemple, la piste précédente When the ship comes in sur The times they are a-Changin’ enchaine les accords avec un certain rythme. Pour Hattie Carroll, Dylan ne se sert de sa guitare que pour gratter quelques trames d’accord qui servent de support musical à son phrasé.

La voix de Dylan est la dernière pièce à cet édifice. Une voix nasillarde, reconnaissable entre toutes, qui raconte l’histoire et la mort de Hattie Carroll, plus qu’elle ne les chante. Dylan est observateur engagé de son temps et nous conte Hattie Carroll comme écrivaient et lisaient à l’époque les poètes de la Beat Generation. Allen Ginsberg, Jack Kérouac ou encore William Burroughs (pour ne citer qu’eux) ont toujours savamment mélangé musiques, rythmes et textes. Avec Hattie Carroll, Bob Dylan est dans cette droite lignée, en y ajoutant une dimension protest-song dont il est un des meilleurs représentants. Son texte prend rapidement le dessus sur la grille musicale, mais il n’aurait pas cette force et cette puissance sans le rythme apporté par ses cordes qu’il semble gratter à la cadence de son texte, et réciproquement.

The lonesome death of Hattie Carroll poursuivra son chemin au répertoire de Dylan, et trouvera son écho protest-song dans la décennie suivante avec Hurricane, parue sur l’album Desire (1976) : un titre qui revient sur la condamnation à perpétuité et l’emprisonnement du boxeur Rubin “Hurricane“ Carter pour un triple meurtre en 1966, dans lequel l’implication de ce dernier n’a jamais été prouvée. Carter sera libéré en 1985 après cassation du verdict et bénéficiera d’un non-lieu en 1988. Témoins peu fiables et approximations en tout genre : une controverse judiciaire de plus sur fond de racisme et d’inégalités sociales, qui sera l’occasion pour Dylan d’écrire une nouvelle petite merveille. The lonesome death of Hattie Carroll et Hurricane font d’ailleurs l’objet d’un judicieux segment dans l’excellent film Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan story (2019) qui suit la tournée du même nom entamée en 1975. Une passionnante virée dans l’univers dylannien par Martin Scorsese, qui avait déjà réalisé le très chouette No direction home (2005) sur les années 1961-1966 de Dylan. Rolling Thunder Revue est disponible sur Netflix : vous y entendrez Hattie Carroll et y trouverez plein d’autres bien belles choses, dans une “atmosphère douce, feutrée, intimiste, poétique“, teintée d’un “profond engagement“ (des guillemets car je n’ai pas trouvé mieux que ces jolis mots de la personne de très bon goût qui m’a emmené sur ce film). Des mots qui, pour boucler la boucle, qualifient parfaitement aussi la pépite qu’est The lonesome death of Hattie Carroll.

Source : la partie sur l’histoire de Hattie Carroll a été en grande partie écrite à l’aide de la page Wikipédia dédiée https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Lonesome_Death_of_Hattie_Carroll.

The lonesome death of Hattie Carroll : la version studio (1963/1964)
The lonesome death of Hattie Carroll : la version live « Rolling Thunder Revue » (1975)

Raf Against The Machine

Review n°70: Le Rayon vert de Lewis Evans (2021)

Aujourd’hui le hasard nous emmène dans la galaxie musicale de The Lanskies. Certains membres deLewis Evans ce groupe français fondé à Saint-Lô mènent en parallèle une carrière solo, nous avions déjà présenté le projet du guitariste/chanteur Florian von Künssberg sous le nom de Tropical Mannschaft avec son très bon EP To Be Continued (à relire par ici) et aujourd’hui nous allons nous intéresser à Lewis Ewans, le chanteur franco-britannique de The Lanskies avec son EP Le Rayon vert. Ce dernier n’en est pas à son coup d’essai en ayant déjà sorti deux albums solo Halfway to Paradise en 2015 et Man in a bubble en 2017. Si je vous dis qu’il a collaboré avec Tahiti Boy, Gaetan Roussel ou Keren Ann, vous devez sûrement partir avec des a priori bien positifs, et ma foi vous avez raison car cet EP, pour lequel a collaboré David Ivar du groupe Herman Dune, va brillamment confirmer tous les espoirs…

Le premier morceau Rock in the Sea nous rappelle que la Normandie n’est pas bien loin (Le Rayon vert est le nom d’un café situé à Saint-Pair-sur-Mer en Normandie) avec le bruit des vagues et des mouettes en fond. La voix chaude de Lewis Ewans qui s’avère un atout majeur de l’EP, la guitare qui accompagne en toute sobriété et les choeurs bien sentis nous offrent un très bel instant de folk intimiste qui ne tombe pas dans le piège d’une certaine monotonie. Hold On continue à tracer ce même sillon dans une production particulièrement soignée et précise, avec les cordes en fond qui enrichissent  l’univers instrumental et donnent encore plus d’émotions à l’ensemble.

Cocaine, le morceau que je préfère dans cet EP, me séduit par la voix poignante sobrement accompagnée d’une guitare sèche. Le refrain lumineux avec les choeurs donne une saveur pop assez savoureuse, le violon entre en jeu sur la deuxième partie du morceau et permet à ce titre de gagner en intensité. Ce titre justifie à lui tout seul d’aller écouter Le Rayon vertKing of the Jingle (qui vient de prendre place comme le choix de titre le plus original de ce début d’année) clot l’EP sur une atmosphère plus légère et plus pop. Le refrain ensoleillé n’est pas sans rappeler l’univers de Tahiti Boy qu’il me tarde d’aller réécouter au passage, après avoir jeté une oreille attentive aux deux premiers albums de Lewis Evans que je connais malheureusement pas. Si, tout comme moi, vous ressentez ce Rayon vert comme une très belle porte d’entrée pour découvrir Lewis Evans, votre journée au demeurant embellie par cette neige si poétique n’en deviendra que plus mémorable, enjoy!

Sylphe

Five Titles n°15: Someone New d’Helena Deland (2020)

Alors que je tente de lutter contre l’appel du top de fin d’année -je préfère taire les tops de finHelena Deland d’année qui sortent depuis 2 semaines et oublient qu’il existe un douzième mois, enfin bref…- je fais actuellement de bien belles découvertes d’artistes féminines. Je n’avais jusqu’à maintenant jamais croisé la route de la Canadienne Helena Deland malgré plusieurs EP, Drawing Room en 2016 et From The Series of Songs « Altogether Unaccompanied » (en quatre volumes pour 9 titres) en 2018. Voilà qui est désormais chose faite avec ce premier opus Someone New sorti le 16 octobre dernier… Un album plein de grâce et de sensibilité dont je sais d’emblée que je vais peiner à en exprimer la quintessence par mes mots maladroits, #meaculpainitial. J’ai malheureusement la fâcheuse tendance à ne pas totalement refuser l’obstacle et je vais choisir le confort du 5 titles pour vous donner l’aperçu le plus juste de cet album. Pour vous donner une idée générale de l’album de celle qui a fait la première partie de Weyes Blood ou encore Connan Mockasin (excusez du peu), imaginez une très belle voix qui tente d’exprimer l’indicible avec humilité et sans aucune trace de démonstration. L’atmosphère instrumentale, quant à elle, est au service de la voix et esquisse des univers feutrés propices à l’introspection et à la rêverie. Le jeu sur une rythmique downtempo quelquefois aux frontières d’un certain dépouillement m’évoque souvent les cendres du trip-hop et Helena Deland, par certains aspects, dessine les traits d’une créature hybride entre la chanteuse de The Dø Olivia Merilahti et Beth Gibbons de Portishead. Voici cinq titres qui, je l’espère, vous inciteront à aller écouter les 13 créatures fragiles qui peuplent ce Someone New.

  1. Someone New, le morceau d’ouverture éponyme, offre d’emblée un univers aride où seule la voix amène sa douceur. Peu à peu, l’univers s’étoffe avec les cordes et la guitare très Portishead, le morceau s’affirme avec la boîte à rythmes à l’image des paroles qui évoquent la renaissance « I’ll stay in this room/ Where again I want to lay/ Kissing someone new/Who tells me/ Something pretty / So that I too/ Can Feel like someone new ».

  2. On retrouve cette notion centrale d’introspection avec le titre suivant Truth Nugget. Helena Deland évoque ce tiraillement entre le besoin de sincérité et la difficulté de se livrer pleinement à l’autre, semblant aboutir à un constat d’échec « I am another solid mystery when it comes to you/ Michael, I’m the puzzle in the other room ». J’aime tout particulièrement la rythmique affirmée de la guitare et la montée finale.
  3. Pour finir le tryptique initial de haut vol, Dog propose des sonorités plus âpres pour souligner l’influence de l’autre qui veut sans cesse dominer et réduire à néant « Who gets to be your mirror/ If I’m the nail on the wall? ». Le titre s’illumine peu à peu avec la guitare pour aboutir à la libération et au refus du reniement de soi-même « I hate to be your dog. »
  4. Après un Pale presque psyché, Comfort, Edge démontre tout le pouvoir de la dream-pop que recèle ce Someone New.
  5. Smoking at the Gas Station et son univers instrumental sur le fil du rasoir évoquant Portishead est tout simplement d’une grande beauté et cette phrase se suffit à elle-même…

Sur ce, je vous laisse en la charmante compagnie d’Helena Deland, enjoy!

 

 

Sylphe

Five reasons n°19 : Quarantine Phone Sessions (2020) de Pomme

Comment ça va par chez vous ? Pas trop mal au confinement ? Parce que je vais vous en remettre une petite couche cette semaine, mais néanmoins avec de la bienveillance et du bon son. Vous allez voir, ça va bien se passer. Très bien même.

Passé le Carpenter Brut de la semaine dernière, j’ai failli retourner dans mes références musicales de base, lorsque m’est tombé dessus un nouveau EP de Pomme. Nous avons déjà parlé ici de cette jeune chanteuse, en mettant au rang de pépite son Grandiose, extrait de son deuxième album Les failles cachées. Si vous êtes passés à côté, il faut vous rattraper sans tarder en suivant ce lien. Et comme ça va vous plaire beaucoup beaucoup, vous allez enchaîner sur le nouveau mini-album de Pomme Quarantine Phone Sessions. Et s’il vous faut une bonne raison, en voilà cinq.

  1. Les chansons de Pomme sont vraiment très jolies et font du bien. Cet EP ne déroge pas à la règle. Composé de 5 titres, vous allez voyager pendant 8 minutes dans un univers de sérénité mélancolique, accompagné par une voix toujours aussi incroyable. Je vous vois d’ici : 8 minutes pour 5 titres ? Oui, ce sont en fait 5 petites chansons de 1 minutes 30, comme 5 touches de folk dépaysantes, entre douceur et mélancolie.
  2. Oui, parce que ces 5 titres relèvent de la folk épurée, dans le plus simple appareil guitare folk-voix. Forcément, si des artistes comme Joan Baez, Bob Dylan (en version folk) ou Angus & Julia Stone vous gonflent, pas la peine de vous arrêter : je vous suggère plutôt d’attendre le prochain passage du copain Sylphe sous peu (#l’artduteasing). Pomme caresse ses cordes et pose dessus sa voix qui nous caresse, avec des mots en anglais dont on se moque un peu. Ce qui compte c’est l’effet que ça nous fait.
  3. Des paroles dont on se moque… pas tout à fait quand même, puisque le 3e titre No kids est tendre dans sa musique, cruel dans ses mots : « I don’t want no kids anymore / When I see the harm that we’ve done / I don’t want them to live in this crazy world ». Besoin de traduction ? L’idée, c’est finalement de ne pas/plus vouloir d’enfants quand on voit le monde tout salopé par l’Homme dans lequel on les ferait venir et grandir. Oui, ça me cause total, et en plus ça fait d’une certaine façon écho au titre Grandiose évoqué plus haut. D’ailleurs, y aurait comme un air de famille dans la mélodie, non ?
  4. En parlant de monde tout salopé, ça nous ramène un peu tout de même au confinement, et il y a un rapport très direct : ce EP est éphémère, tout comme le confinement (enfin, on va se dire ça). Pomme a enregistré ses chansons confinée chez elle, direct sur son téléphone. D’où le titre du EP Quarantine Phone Sessions. Un EP qui disparaîtra sitôt le confinement levé. Aux dernières nouvelles, il vous resterait donc une dizaine de jours pour profiter de ces petites perles musicales. Je serais vous, je ne trainerais pas.
  5. Sauf si vous décidez de l’acheter ! Puisque oui, Quarantine Phone Sessions est disponible à l’achat sur toutes les bonnes plateformes pour à peine 3 balles. J’entends déjà du « 3 euros pour 5 titres et 8 minutes de musique, ça abuse ». Pourtant, ça choque personne de claquer 20 balles dans des albums de merde qui durent bien trop longtemps et dont on ne se souviendra plus dans quelques mois (non, je ne citerai aucun artiste, sur Five-Minutes on ne dégomme personne…^^) Alors que là, c’est 3 balles pour de la jolie musique. Et puis après tout merde : il serait temps de se souvenir que la culture et l’art ça a un prix, vous pouvez quand même bien soutenir les artistes non ?

Cinq bonnes raisons, c’est déjà six de trop. J’aurais pu gagner du temps en vous disant que ce sont cinq chansons de Pomme, et que ça ne se discute pas. Ça s’achète et ça s’écoute, point. La musique de Pomme, ça fait du bien au confinement. Ça fait du bien tout court, et en même temps ça fait réfléchir et ça remue l’humanité sensible qui est en nous. Vous êtes encore là ? Mais vous attendez quoi pour filer acheter cet EP ? Foncez !

Raf Against The Machine

Interview n°5: Jean-Baptiste Soulard

Je vous parlais il y a peu de temps d’un très bel album concept autour du livre de Sylvain JB SoulardTesson Dans les forêts de Sibérie, à savoir le premier opus solo de Jean-Baptiste Soulard, Le Silence et l’Eau (à lire ou relire par ici ). Comme nous ne faisons pas les choses à moitié chez Five-Minutes, après avoir dépêché une équipe spéciale en Sibérie (on exploite nos intérimaires), nous avons pu prendre contact avec Jean-Baptiste Soulard que nous avons pris plaisir à découvrir davantage. Interview à savourer, bien au chaud dans son isba avec le sifflement du samovar en fond…

1/ Bonjour Jean-Baptiste Soulard, peux-tu tout d’abord nous présenter l’album Le Silence et l’Eau ?

 J’avais depuis longtemps envie d’écrire un disque folk, assez orchestré, envie d’y entendre plusieurs voix mais il me fallait trouver un prétexte, une impulsion.. J’ai trouvé dans le livre de Tesson l’étincelle idéale.

2/ Etait-ce important de le sortir sous ton propre nom et pas sous celui d’un nom de groupe ?

 Je me suis pas mal posé la question car je n’ai effectivement pas le nom le plus sexy du monde ahahah 🙂 mais la réalité est que ce choix correspond à une forme de maturité aussi, à une démarche personnelle de musicien. Je n’avais pas envie de créer « l’ersatz » de moi même à travers un « personnage ». J’aime l’idée que je suis le metteur en scène de ce projet qui compte aussi beaucoup de participants.

3/ Comment définirais-tu la musique du disque ?

 J’ai vraiment cherché une forme d’honnêteté et de sincérité dans les compositions, qui sont sans doute la somme de mes multiples influences. Mais en résumé, si je devais coller une étiquette marketing, je dirais « Chanson folk fr ».

4/ Peux-tu me dire quelles sont tes influences et quels artistes/groupes tu aimes?

 Tu as combien de temps devant toi?

Non, plus sérieusement, je peux te donner trois disques en vrac,  Golden Mile de Daniel Rossen / Plaisirs d’amours de René Aubry / Bryter later de Nick Drake.

5/ Quel titre de l’album représente le mieux ta musique et pourquoi?

   Je dirais Sois le dernier qui ouvre l’album.

   L’un des premiers morceaux que j’ai écrits pour ce projet, j’aime son côté « cérémonieux », sa force tranquille. On y ressent je crois le besoin de tout stopper net pour supposer qu’il existe un ailleurs plus noble, plus serein.

6/ Quel jeune artiste aimerais-tu aider à promouvoir?

    Ce n’est pas une jeune artiste mais j’aime beaucoup Thousand qui mériterait d’être bien plus médiatisé qu’il ne l’est. Artiste très talentueux.

7/ Quel est en ce moment ton groupe/artiste préféré?

    Le mot « préféré » me gêne un peu mais disons que mon artiste de confinement en ce moment puisque c’est d’actualité est un chanteur brésilien, Lucas Santtana. Il a sorti un très beau disque sur le très beau label No Format!.

8/ Si nous devions détruire tous les albums musicaux sur Terre lequel sauverais-tu?

Un disque qui témoigne d’un certain manque de poésie parfois de l’esprit humain, désolé Patrick…

Les Sardines.. de Patrick S. 🙂

9/ Et si tu devais ne sauver qu’un titre lequel serait-ce?

    Chicago de Sufjan Stevens

10/ Et maintenant un peu de place pour dire ce que tu veux

      Allez, ça va aller.

 

PS: Encore merci à nos deux intérimaires… Nicolas tu es bien revenu avec Jérémy? il ne répond plus à nos messages…

 

Sylphe

Five-Titles n°11: Noah’s Ark de Cocorosie (2005)

Le plaisir de se replonger dans la discographie des artistes qui se présentent comme unCocorosie refuge nostalgique coincide souvent avec la parution d’un nouvel opus… et c’est exactement ce qui m’est arrivé après avoir écouté le dernier opus Put the Shine On des soeurs Cocorosie, album dont je vous parlerai sûrement dans quelque temps. Les soeurs Casady, Bianca surnommée Coco par sa mère et Sierra répondant au doux surnom de Rosie (What the fuck, mais ne serait-ce pas une piste pour le choix du nom du groupe?), avaient simplement sorti un album expérimental enregistré dans leur salle de bains La Maison de mon rêve en 2004 avant de nous proposer ce sublissime bijou de Noah’s Ark. Cet album mettant en avant une folk intimiste faite de bric et de broc (#payetonexpressiondevieux) est d’une mélancolie subtile et s’illumine de la participation d’artistes hautement recommandés (Antony Hegarty, Devendra Banhart et Spleen). Des textes sombres, des mélodies bricoléees faussement angéliques et ces voix si reconnaissables me donnent toujours l’impression d’ouvrir une vieille boîte à musique recouverte de poussière. Le mécanisme est quelque peu faussé mais la petite danseuse continue à tourner de manière saccadée, les notes s’égrenant avec délices… Je vous propose cinq joyaux à écouter et réécouter qui devraient vous donner envie de pleinement découvrir ce Noah’s Ark et plus globalement la riche discographie de Cocorosie (The Adventures of Ghosthorse & Stillborn en particulier avec la présence du beatboxer Tez). En ces temps de confinement je vous joins cinq vidéos pour savourer les titres sans tarder.

  1. La pépite ultime Beautiful Boyz. Beatbox, mélodie mélancolique au piano, le duo de voix plein d’émotions où Antony Hegarty nous fait regretter de ne plus avoir sorti d’album depuis Swanlights en 2010… Un morceau plein d’émotions qui fait cligner des yeux…

2. Tekno Love Song et sa douceur rassurante. Une simple voix accompagnée à la harpe…

3. Noah’s Ark brille par ses sonorités un peu plus électro et cette voix toujours aussi étrange.

4.Brazilian Sun, quand le folk psychédélique de Devendra Banhart rencontre la folk intimiste des soeurs Cocorosie

5. Bisonours illuminé par le flow de Spleen

 

A écouter sans modération en cette période propice au retour sur soi, enjoy!

Sylphe

Five Titles n°9: See You Tomorrow de The Innocence Mission (2020)

Une parenthèse de douceur pour réchauffer les coeurs, voilà l’impression qui me The Innocence Missionparcourt à l’écoute de ce douzième opus du duo folk américain The Innocence Mission… Question innocence, je suis clairement au summum car je ne connais que vaguement de nom ce groupe composé de Karen et Don Peris et dès lors je me sens investi d’une mission… rattraper l’écoute des onze précédents? (#ouflesvacancesapprochent) Non, déjà plus humblement partager avec vous la beauté de cette petite trentaine de minutes touchées par la grâce, ce See You Tomorrow qu’on brûle d’écouter dès maintenant en sachant qu’on le savourera encore le lendemain.

La formule folk de cet album est d’une simplicité désarmante avec d’un côté la voix fluette et enfantine de Karen qui dégage une douceur mélancolique émouvante et de l’autre côté une instrumentation toute en sobriété où la guitare se fait la part belle. Avec ce See You Tommorow, on se retrouve plongés au milieu d’une vaste plaine en plein milieu hippie avec pour seul objectif de savourer la nature environnante… Cinq titres devraient vous donner une idée un peu plus précise de l’univers de The Innocence Mission.

1. Le morceau d’ouverture The Brothers Williams Said met d’emblée la voix de Karen en avant avec un univers assez dépouillé. Le piano laisse cependant peu à peu la place à une batterie qui donne une saveur plus pop-folk au titre. Le résultat est d’une belle intensité et les See You Tomorrow mélancoliques à souhait…

2. On Your Side s’impose comme un superbe morceau guitare/voix. L’univers n’est pas sans rappeler les grandes heures de Beirut et plus particulièrement Sufjan Stevens. La parenté entre ce dernier et The Innocence Mission est plus qu’évidente et savoureuse.

3. La ballade John As Well devrait permettre de tester votre résistance lacrymale. Les notes de piano et les répétitions du refrain mettront à mal votre petit coeur, n’en doutez pas…

4. Mary Margaret in Mid-Air nous ramène vers la folk des années 60 et j’apprécie tout particulièrement le mariage des deux voix, situation assez rare tant la voix de Karen surplombe cet album.

5. Stars that Fall Away From Us est le bijou pop-folk de cet album et semble tout droit sorti du Illinoise de Sufjan Stevens. L’orchestration plus riche avec les cuivres est juste sublime.

Je vous laisse avec le morceau final I Would Be There qui part sur des accents dignes de Sigur Ros pour se transformer subtilement en un morceau pop-folk des années 70 et retourne me lover dans mon canapé, enjoy!

Sylphe

Pépite du moment n°29: Curls de Bibio (2019)

Stephen James Wilkinson, alias Bibio, trône fièrement depuis 10 ans et son BibioAmbivalence Avenue au sein du cultissime label électronique Warp (Aphex Twin, Boards of Canada, Autechre…). Sa musique est un subtil mélange d’électronica et de folk qui séduit par son intelligence et sa précision. Ces dernières années, j’avais perdu de vue (perdu d’ouïe?) Bibio par manque de temps car les albums de l’anglais demandent à être patiemment appréhendés pour en savourer leur richesse. Le septième album chez Warp Ribbons marquera nos retrouvailles et je vous propose aujourd’hui de savourer le titre Curls qui s’apparente à un véritable hâvre de paix pour moi depuis que je l’ai entendu. Clairement c’est la carte folk qui est humblement jouée sur ce morceau avec une ritournelle d’une grande candeur sur laquelle la voix de Bibio se pose en simplicité. Je pense aux premiers morceaux de Grizzly Bear, leurs comparses de label. Voilà en tout cas le morceau rêvé pour accompagner vos premières rêveries bucoliques printanières. Enjoy!

Sylphe

Pépite intemporelle n°15: Chicago de Sufjan Stevens (2005)

Sufjan Stevens est incontestablement un artiste déterminant de ces 15 dernières annéessufjan stevens qui a donné ses lettres de noblesse à une folk orchestrée d’une grande sensibilité. Tout autant capable de réhabiliter les albums de chansons de Noël avec son Songs For Christmas de 2006 ou de sortir de sa zone de confort folk avec le brillant The Age of Adz en 2010, Sufjan Stevens a tout d’abord commencé sa carrière avec un projet gargantuesque, réaliser un album par Etat américain. Après un remarqué Michigan en 2003, il poursuit ce projet (depuis lors abandonné) avec le sublime Illinois en 2005. Pour vous donner une idée du foisonnement artistique de la période, le très bon The Avalanche sortira en 2006, regroupant 21 titres enregistrés lors de la création d’Illinois

Illinois fait partie de ces albums rares révélant des talents d’écriture et d’interprétation. La douceur de la voix, qui sait se faire cristalline, véhicule une sensibilité assez évidente mais on sent le désir intense de Sufjan Stevens de créer des instrumentations soignées. Le titre que j’ai choisi aujourd’hui est un titre qui m’obsède et que j’avais découvert par le biais de Myspace (#jesuisvieux), la pépite Chicago. Ce morceau pour moi s’apparente à un océan de douceur feutrée parcouru par une brise d’optimisme incommensurable. La douceur du chant, l’orchestration très riche et presque baroque avec les cuivres et les cordes, les choeurs qui donnent un aspect grandiloquent mais pourtant irrésistiblement humain fonctionnent tout simplement à merveille. Un hymne de grâce, l’impression d’être touché par le divin, à l’instar de La Ritournelle de Sébastien Tellier par exemple. Les mots me manquent pour définir ce que je ressens à l’écoute de ce bijou et je préfère vous laisser avec ce morceau qui, je l’espère, illuminera votre journée et peut-être les années à venir.

En cadeau, la grâce du titre John Wayne Gacy, Jr.

Sylphe

Pépite du moment n°5: Love Is Magic de John Grant (2018)

On ne remerciera jamais assez les membres du groupe folk Midlake d’avoir aidé l’ancien leader du groupe The Czars à lutter contre ses démons et remonter la pente afin de créer le bijou de folk Queen of Danemark en 2010. Deux opus, Pale Green Ghosts en 2013 et Grey Tickles, Black Pressure en 2015, n’ont fait que confirmer le talent de John Grant qui casse les codes de la folk avec mélancolie. Le 12 octobre sortira le quatrième album intitulé Love Is Magic dont est tiré le titre éponyme du jour.

L’ambiance de ce titre est volontiers saturée de synthés qui viennent envelopper d’un voile de mélancolie une voix toujours aussi expressive. La rythmique lancinante s’imprime subrepticement en nous et vient appuyer la beauté du texte. Et que dire du clip? John Grant aime surprendre et nous offre un regard empreint de bienveillance sur des dresseuses de chiens, férues de concours. Il fallait bien un titre de John Grant pour que je me surprenne à ressentir une forme de sympathie envers de telles passionnées du monde canin. En tout cas, si vous êtes intéressé(e)s par les viagers vous savez désormais où vous diriger et si vous êtes un homme ne désespérez pas, vous pouvez tout de même participer aux concours canins!

Trêve de plaisanteries je vous laisse avec la douce mélancolie de John Grant pour commencer cette nouvelle semaine…

Sylphe