Son estival du jour n°56 : Take my head (1999) de Archive

71eGaLbNG9L._SS500_Parfois, pas besoin d’aller bien loin pour un son estival du jour. Surtout quand l’actualité musicale nous le sert sur un plateau. C’est en effet ce 14 juillet, par un simple post Instagram ou encore un sobre tweet que le groupe Archive a annoncé la prochaine réédition en vinyle de Take my head, son deuxième album studio initialement sorti en 1999. Trois ans après Londinium, le collectif londonien se détache quelque peu du brillant trip-hop de sa première galette pour voguer vers des sonorités plus rock parfois teintées de pop. Take my head est parfois classé en trip pop (subtil mix entre trip hop et pop). Après le départ de Roya Arab, le chant est assuré par Suzanne Wooder. Cette dernière apporte justement une coloration pop aux compositions de l’album, portées comme toujours par le duo Danny Griffiths/Darius Keeler. Le deuxième opus d’Archive est la transition idéale entre l’incontournable Londinium (1996) et l’excellent You all look the same to me (2002), première étape du groupe dans l’univers rock progressif electro qu’on lui connait aujourd’hui. Illustration avec Take my head (la chanson), suivie de Cloud in the sky, titre plus posé mais tout aussi génial et qui incarne parfaitement l’idée de trip pop.

Londinium avait été réédité en vinyle au printemps 2021, dans un pressage de haute tenue qui permettait d’apprécier pleinement tout le travail musical d’Archive. Le 26 août prochain, Take my head le rejoindra dans toutes les bonnes collections, pour peu que l’on aime Archive évidemment. Préco direct (en bon iencli), ce qui n’étonnera personne si vous avez l’habitude de nous lire. Voilà quelques semaines que je ne vous avais pas posé un Archive entre les oreilles. C’est chose faite, et doublement. Ensuite, si vous aimez, étendez l’écoute à tout l’album. Vous ne le regretterez pas, et vous aurez ainsi 11 sons estivaux pour le prix d’un, ou un gros son estival du jour de 46 minutes.

Raf Against The Machine

Review n° 100 : Call to Arms & Angels (2022) de Archive

call_to_arms_angelsDéjà une semaine qu’il est sorti, et huit journées d’écoutes en boucle : Call to Arms & Angels, douzième album studio canonique d’Archive, est enfin disponible après une longue année d’attente et de communication ultra maîtrisée. Album canonique, car depuis 2016 et The False Foundation, rien à se mettre sous la dent, malgré le coffret et la tournée 25, ou encore Rarities et Versions. Vous me direz que ça fait tout de même de quoi faire. Certes. Je vous rétorquerai qu’après le triple tir Axiom (2014), Restriction (2015) et donc The False Foundation, le collectif britannique Archive avait vogué vers son quart de siècle d’existence en alternant tournée anniversaire et revisites de leur répertoire. En somme, du toujours très qualitatif, mais rien de très innovant. Au cœur du printemps 2021, le groupe commence à teaser sur un nouvel album, nom de travail #archive12. Par une savante distillation d’indices, notamment sur internet et les réseaux sociaux, Archive a su faire monter l’attente comme jamais. Le résultat est-il à la hauteur ? Que vaut ce Call to Arms & Angels ? Parcourons ensemble les 17 titres de ce triple vinyle/double CD, pour comprendre en quoi on tient là, très possiblement, le disque de l’année 2022 et sans doute un des meilleurs opus du groupe, mais aussi un album majeur pour la musique.

Call to Arms & Angels est le fruit d’un long travail débuté fin 2019, juste après la conclusion de la tournée 25. Archive s’apprête alors à replonger en mode écriture/création. Sauf que, quelques semaines plus tard, une inattendue pandémie fait son apparition, et provoque confinement et isolement de chacun. Les membres du groupe n’y échappent pas. Suivent deux années pourries (disons les choses clairement) pendant lesquelles Darius Keeler et sa bande vont littéralement bouillonner d’idées et de créativité. Comme si le COVID, dans son empêchement à être ensemble, avait par ailleurs décuplé le potentiel de chacun. Call to Arms & Angels est un album sombre et profondément covidesque, à la fois dans ce qu’il raconte, mais aussi comme un témoignage de ce que furent nos vies et la créativité artistique pendant ces deux longues années.

L’album du retour et des retrouvailles

Comme un clin d’œil, les premières secondes de l’album laissent entendre une tonalité d’appel visio, qui perdurera en fond durant tout le premier titre. Ces fameux appels visios qui, pendant des mois, ont symbolisé à la fois notre isolement, et la possibilité de rester en contact. C’est à cela que nous invite Archive : se retrouver. Avec un premier titre, Surrounded by ghosts (Entouré de fantômes), qui permet de faire connaissance sans attendre avec Lisa Mottram, la nouvelle et renversante recrue voix du groupe. C’est bien ce qu’on a tous vécu : des semaines à être entourés de personnes fantomatiques qui nous ont manqué, mais aussi des journées et des journées à voir partir, par centaines, des êtres humains vers le monde des fantômes. Un titre faussement paisible, puisque si le son est aérien et posé, le propos est sec et violent. Peut-être est-ce pour ça que la transition vers Mr. Daisy se fait si naturellement. Voilà un deuxième morceau rock et tendu, guitares en avant pour porter la voix, toujours incroyable, de Pollard Berrier. Ce même Pollard qui enchaîne avec Fear there and everywhere, dont nous avions déjà parlé par ici lors de sa sortie en single. La plongée dans le mauvais rêve se poursuit, et ce n’est pas Numbers qui nous fera mentir. De deux titres très rock, on passe à un autre plus speed, bien plus électro aussi, dans la droite ligne de ce que l’on a pu trouver sur Restriction et The False Foundation. En seulement quatre morceaux, Archive a déjà balayé quatre styles et mis tout le monde d’accord. La puissance de ces premières minutes dévastatrices nous remémore le cauchemar covidesque dont on peine à sortir encore aujourd’hui.

C’est Holly Martin qui apporte le baume nécessaire avec Shouting within (précédemment chroniqué par ici), comme une première bulle respiratoire. Une simple illusion, pour un titre de nouveau faussement apaisé, qui relate en réalité les hurlements intérieurs d’un esprit troublé. Qui n’a pas ressenti ça un jour ? Qui n’a pas hurlé intérieurement d’ennui, de peur, de colère, pendant son confinement ? Shouting within raconte ces moments. Avant de passer la main à une première pièce maîtresse de l’album, Daytime coma. Premier extrait rendu public et déjà chroniqué ici également, il permet à Archive de renouer avec des morceaux longs, alambiqués et construits sur de multiples variations. Ce coma diurne a été inspiré à Dave Pen par ses sorties dans la ville déserte, les gens aux fenêtres, fantômes dans la cité éteinte. Un monde post-apocalyptique qui ne dit pas son nom, mais qui nourrit les quatre mouvements de ce quart d’heure torturé, éprouvant, mais hypnotique et magistral.

Vient ensuite Head heavy (Tête lourde), parfait prolongement de Daytime coma. Un titre très Pink Floyd qui rappellera par exemple un Shine on you crazy diamond, avec des nappes de synthés très travaillées et empilées soigneusement pour accueillir la voix de Maria Q. A ce stade de l’album, j’étais déjà conquis, mais c’était sans compter sur Enemy, autre pièce maîtresse du disque, et probablement son climax. Le titre est divisé en deux, pour une sorte de longue intro de quatre minutes où se superposent piano et violon mélancoliques, corne de brume en guise d’alerte, nappes de synthés aériennes, et la voix de Pollard qui inlassablement répète un « Come on enemy I see you / Come on enemy I feel you ». Et la menace, sournoise et omniprésente, qui monte. Pour se densifier et se violenter à mi-chemin, par une entrée de la section rythmique, amenée par des sons de plus en plus distordus, et des voix inquiétantes. La seconde partie est une folie absolue de tensions, faite d’innombrables superpositions sonores et d’un jeu vocal sur « Come on enemy / Come on into me ». A l’image de Bullets (sur Controlling crowds en 2009) où se mélangeaient « Personal responsability / insanity ». La bataille a eu lieu, on en sort épuisé et exsangue en y ayant laissé beaucoup d’énergie, mais aussi en transe de tant de créativité. Métaphore d’Archive traversant la pandémie.

Comme un nouveau répit, Every single day se pare d’arrangements pop-rock entre Lennon et Bowie, avant de replonger dans Freedom, un nouveau titre à l’improbable construction. D’abord un long couplet quasi hip-hop et scandé, qui nous rappelle que jadis Rosko John officia dans Archive. Avant un refrain qui rappelle le Free as a bird de Lennon, tout en se mélangeant avec des nappes de synthés et collages sonores en tout genre. Mais la vraie audace arrive au bout de quatre minutes, lorsque Archive colle une deuxième chanson dans la chanson, en mode piano-voix. Un mouvement musical d’une beauté transperçante, à peine ponctué de quelques notes de synthés complémentaires. Peut-être pour nous préparer à All that I have, un autre six minutes voix-piano-programmations d’un intimisme bouleversant, parfois aggravé de quelques sombres nappes. La palette de l’album s’élargit encore. Il pourrait presque s’arrêter là tant on est déjà comblés. Sauf que, chers Five-minuteurs, il reste six titres, et pas des moindres.

Un album profondément humain

Frying paint reprend la main de l’électro, avec là encore une construction audacieuse. Longue intro faite de collages sonores avant l’arrivée du chant de Pollard pour un titre bluesy dans ses couplets, et plus pop dans le refrain. Un titre furieusement groovy, avant de se laisser totalement hypnotiser par We are the same, dernier extrait publié voici quelques semaines. Qui sommes-nous après cette expérience de pandémie ? Qui avons-nous été pendant ? Sommes-nous si différents les uns des autres dans les temps sombres ? Magistrale chanson sur la différence et nos similitudes, sur ce qui fonde notre communauté humaine et nos aspirations, au-delà de nos peurs les plus viscérales. Et finalement, à la sortie de tout ce grand bazar, nous voilà vivants. Alive, comme un chœur de ressuscités ou jamais vraiment disparus. A moins que ce ne soit les Archive qui nous fassent entendre, voix unies, leur existence au-delà de tous les empêchements rencontrés. Oui, le groupe est bel et bien en vie, et Everything’s alright : encore un titre d’accalmie sonore autour de Pollard et de boucles vocales. On monte haut, très haut, on prend de la distance, là où, enfin, tout va bien. Disons mieux. Et, une fois encore, l’album pourrait s’arrêter là.

Pourtant, il lui reste deux temps majeurs à nous livrer. The Crown expose plus de huit minutes d’explorations électros et de samples. « Can you hear me now ? / Can you see me now ?”, comme si Archive avait besoin de nous crier que ce putain de bijou d’album est enfin sorti. Avant de nous laisser sur Gold, une dernière pépite (ok, elle était facile). De nouveau construit autour de collages, le morceau évolue lentement vers une sorte de Dark Side of The Moon, et surtout vers une émotion créative à fleur de peau, portée par les voix de Dave Pen et Maria Q. Une fois encore, près de huit minutes pour dérouler seconde après seconde, l’inattendu. Et pour quatre dernières minutes denses, aériennes, envoûtantes, construites sur une interminable boucle d’arpèges qui semblent ne jamais vouloir s’arrêter.

Et qui s’arrête pourtant en suspendant son vol, après une heure et quarante cinq minutes d’un voyage absolument incroyable. Call to Arms & Angels est un album majeur dans la discographie d’Archive, mais aussi pour la musique. Il ne cède jamais à la facilité et réussit la prouesse de nous surprendre en n’étant jamais là où on l’attend. Un son, un rythme qui change, un second titre dans le même titre : tout est fait pour nous surprendre à la première écoute, mais aussi après. L’album ne s’épuise jamais, malgré sa longueur et sa densité. Archive aligne les pépites comme autant de créations imparables, pour une ensemble d’une folle cohérence qui se découvre petit à petit, à chaque minute, mais aussi à chaque écoute. N’allez pas croire que vous ferez rapidement le tour de ce disque. J’en suis facilement à la vingtième écoute, et je continue à découvrir des sons, des variations, des émotions nichées là où elles ne se révèlent pas toutes en même temps.

Audace, créativité et document historique

Est-ce pour autant le meilleur Archive ? Depuis Controlling Crowds assurément. Treize années après ce double album puissant, cohérent et d’une rare intensité, le collectif frappe extrêmement fort. With us until you’re dead (2012) était brillant, mais n’était qu’une prolongation de Controlling Crowds. Axiom (2014) est un énorme album, mais restreint à une des branches musicales d’Archive. Enfin, Restriction et The False Foundation manquaient peut-être d’une pincée de cohérence et de variété. Et avant ? Avant, il y a Londinium (1996), album originel et hors-normes avec son univers trip-hop bristolien. Tellement hors-normes qu’il est pour moi à part dans la discographie d’Archive. Comparable à aucun autre, parce qu’ils basculeront dès Take My Head dans le rock électro/progressif. Les suivants sont de vraies claques à chaque fois et restent des disques fabuleux. Toute la discographie d’Archive est une référence absolue pour moi, mais Call to Arms & Angels surprend par son audace. Archive se permet un triple album avec dix-sept titres, dont plusieurs dépassent les huit minutes et sont construits hors de toute structure classique couplets/refrains. Archive ose expérimenter et nous embarquer dans une expérience sonore et sensitive, porté notamment par le travail du discret mais toujours efficace Danny Griffiths. A l’heure du formatage et des créations cloisonnées et sages, voilà qui fait un bien fou.

Call to Arms & Angels surprend aussi par la diversité de ses ambiances, d’un morceau à l’autre. Grâce à cette variété, chacun des titres de Call to Arms & Angels décrit musicalement une des facettes de cette trouble période pandémique. L’album alterne l’intimisme le plus strict, nous mettant face à nous-mêmes à espérer les autres, et des ambiances déchirées et violentées à en devenir complètement dingue. A l’écoute du disque surgissent des images mentales et sensorielles de ce que l’on a traversé, et de ce que l’on traverse encore. Call to Arms & Angels raconte deux années de ce siècle, aussi inattendues que bouleversantes, au sens où elles auront chamboulé nos vies comme jamais. L’enfermement, la solitude, l’isolement et l’exacerbation des travers de ce monde sont venus exploser tous nos repères. Archive raconte la vie sous pandémie. Ce que l’on croyait ne voir que dans les meilleurs récits de SF post-apocalyptique nous est finalement tombé dessus sous une forme que l’on ne soupçonnait pas. Combien d’entre nous sont restés des semaines, voire des mois, face à eux-mêmes, coupés de toute relation sociale ? Combien d’entre nous n’en sont jamais réellement sortis ? Combien d’entre nous y sont encore enfermés et n’ont toujours pas renoué avec une vie sociale du monde d’avant ? Combien d’entre nous n’ont pas encore retrouvé le frisson et la chaleur d’un contact corporel ?

Album après album, Archive raconte notre monde et archive ainsi une forme de mémoire de notre époque. Dans plusieurs siècles, lorsque nos descendants (pour peu qu’ils existent) voudront entendre des visions musicales du monde fin 90’s/début 21e siècle, ils pourront réécouter la discographie de ce groupe. Et lorsque les historiens seront en recherche d’objets historiques pour étudier les années pandémiques 2020-2022, ils auront avec Call to Arms & Angels une trace inattendue et inhabituelle mais ô combien cruciale de deux années qui ont changé le monde à jamais.

Un parfait chef-d’œuvre instantané

Cette année 2022 restera comme une année hors-normes, avec une guerre en Europe, un dérèglement climatique au bord du gouffre, ou encore une élection présidentielle à la fois tendue et usante. Hors-normes aussi, parce qu’on n’attendait pas non plus un Elden Ring aussi incroyable, un The Batman aussi puissant, un Horizon Forbidden West aussi dépaysant. Et un Archive aussi brillant. Malgré toute ma fanitude archivienne, je n’attendais pas le groupe à ce niveau. Call to Arms & Angels est un parfait et pur chef-d’œuvre par lequel Archive réussit à se réinventer et à offrir un album dense, intense, diversifié et mémorable. Les Beatles avaient leur White album, Radiohead leur OK Computer (oui, ils ont aussi leur KID AMNESIA), Pink Floyd leur Dark Side of the Moon. Archive a son Call to Arms & Angels. Même la durée est parfaite. Les 17 titres suffisent, en formant un ensemble complet, cohérent et achevé.

Un petit plus quand même ? Ça tombe bien, la Deluxe Edition est accompagnée d’une quatrième galette contenant le soundtrack du documentaire Super8 : A Call to Arms & Angels, qui retrace le parcours créatif du groupe. Un documentaire génial à voir absolument. Et dix titres instrumentaux supplémentaires pour prolonger le voyage. On en reparlera très vite, lorsque j’aurai reçu mon exemplaire et pu écouter cette quatrième partie. L’étape suivante, ce sera la déclinaison scénique de ce grand album, avec le Call to Arms & Angels Tour, qui passe nécessairement par chez vous : pas moins de quatorze dates françaises, et au moins autant en Europe (dont deux à Bruxelles). Inratable. Tout comme cet album incroyable et incontournable qui prend une option évidente pour (au minimum) le titre de disque de l’année 2022.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°88 : Daytime coma (2021) de Archive

Ce 15 septembre 2021 marque le retour aux affaires du groupe britannique Archive. On savait la formation au travail sur un douzième album studio depuis quelques mois. Après une période de célébration de 25 années d’existence au travers d’un dantesque coffret 25, d’une non moins dantesque tournée et d’un album de relectures Versions puis de remix de ces relectures, la bande à Danny Griffiths et Darius Keeler annonçait en mai dernier l’ouverture des précommandes de #Archive12 (titre de travail non définitif), à paraître en avril 2022. Promis sous la forme d’un double CD ou triple LP, autant dire que le bon iencli que je suis est turbo chaud à l’idée de retrouver toute cette fine et brillante équipe et a déjà commandé la triple galette (sans saucisse).

Ce que l’on ne savait pas, c’est qu’un premier single du nouvel opus serait disponible dès cette rentrée. Surprise du jour, et bonne surprise, Daytime coma est disponible depuis aujourd’hui à l’écoute sur toutes les bonnes plateformes de streaming. Que raconte ce coma diurne ? Plein de choses, et bien plus encore. D’une durée de plus de 14 minutes, Daytime coma renoue avec les grands titres du groupe comme Lights, Again, Controlling crowds ou encore Axiom. Le titre est articulé en quatre temps bien divers, et débute pendant près de 6 minutes par une intro planante piano-voix augmentée de synthés, avant de basculer dans de l’électro plus rythmée et marquée. La batterie se mélange à des samples vocaux fantomatiques pour créer une sorte de vertige. Vers la 9e minute, tout se suspend pour laisser la place à des boucles de voix déformées, au cœur d’un long passage planant et presque inquiétant de voix enrobées de nappes de synthés. Puis, les dernières minutes renouent avec l’électro qui tape, pour un final apocalyptique et épique. Daytime coma atteint alors son paroxysme musical, truffé de voix torturées, pour nous laisser KO.

Si la musique convoque une grosse somme d’émotions, le texte, relativement court mais répété, raconte l’enfermement, la suffocation, l’étouffement, l’atonie, mais aussi la lumière et la sortie de ce coma diurne. Impossible de dissocier ces 14 minutes des mois covidesques que l’on vient de traverser, et dont on n’est pas tout à fait sortis. Le sujet n’est pas tout à fait le même et bien plus vaste, mais la poésie, musicale comme textuelle, joue pleinement son rôle. Daytime coma est une claque totale, un titre qu’on n’attendait pas, ni à cette date, ni aussi puissant. D’une certaine façon, le groupe semble avoir condensé en un single de 14 minutes un aperçu de ce qu’il sait faire à ce jour et de ce que l’on risque de retrouver sur #Archive12. On ne pouvait pas rêver meilleur teaser, même si l’attente d’ici avril 2022 va être longue. Le plus grand groupe du monde est de retour, et vous n’êtes pas prêts. Daytime coma de Archive, c’est maintenant. Sans aucune réserve.

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°34 : Twisting (2012) de Archive

Archive-With-Us-Until-You’re-DeadVoilà un petit moment que je n’avais pas remis le couvert par ici avec Archive (aka le plus grand groupe actuel à mes yeux… avis tout à fait subjectif je vous l’accorde). Pourtant, ce n’est pas faute de revenir très régulièrement, et parfois plus que de raison, sur les différents albums de cette formation qui, décidément, n’en finit pas de m’étonner et me captiver. Aujourd’hui, à presque mi-chemin du binôme juillet-août, on s’arrête sur Twisting, un morceau de With us until you’re dead, 9e galette studio du groupe. Cet album est encadré par l’impressionnant et magistral Controlling crowds (2009), sorte de bande-son apocalyptique d’un monde cauchemardesque, et Axiom (2014), album concept qui livre sa puissance d’un seul tenant. With us until you’re dead est un disque parfois un peu délaissé dans la discographie d’Archive, en ce qu’il ne contient pas forcément les titres les plus connus.Toutefois, il suffit d’écouter Interlace, Conflict ou encore Calm now pour mesurer l’étendue musicale et émotionnelle de la bande de Danny Griffith et Darius Keeler.

Dire que je suis dingue de Twisting serait bien réducteur. Pourquoi mettre en avant ce titre là ? Pour un tas de raisons, mais parmi elles, je dirais… Parce que c’est un morceau vénéneux comme je les aime. Parce que la voix de Pollard Berrier, qui rappelle parfois celle de Robert Plant. Parce que ça balance furieusement. Parce que c’est brûlant, tendu et à vif. Parce qu’il y a dans Twisting de la rage contenue, de la sensualité extrême, de la lumière comme jamais. Parce que c’est un titre totalement déconstruit et maîtrisé à la perfection de la première à la dernière seconde. Parce qu’il donne pleinement corps et sons au titre de l’album dont il vient : With us until you’re dead (littéralement « Avec nous jusqu’à ta mort »). On est venus là pour être ensemble, voir nos lignes de vie se croiser et partager des bouts de nos existences. Une fois morts, ce ne sera plus nous, mais chacun pour soi, dans le vide et le néant. Twisting, ou le blues selon Archive. Imparable.

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°21 : Lights (2006) de Archive

Voilà quasiment un an jour pour jour (c’était le 28 juillet 2019, je viens de vérifier et c’est à relire ici), le son estival du jour n°3 était consacré à Again du groupe Archive. Par le plus grand des hasards (ou pas, les habitués savent ce que cette formation représente pour moi), c’est de nouveau Archive qui vient occuper mes oreilles et ma tête en cette fin juillet 2020 avec Lights.

On est deux albums après You all look the same to me qui contenait Again, trois si on compte la BO de Michel Vaillant (2003). Craig Walker (chant) a quitté Archive en 2004, peu après la sortie de l’album Noise. Ce dernier album formant, avec Lights (2006) et Controlling crowds (2009), un triptyque sonore cohérent et très porté sur un rock progressif, électrique et planant.

Au milieu de ce trio d’albums, Lights donc. Et au milieu de Lights (l’album), Lights (le morceau), comme une apogée de ce son Archive de la seconde moitié des années 2000. La suite de l’album reste de très haute volée, sans parler du Controlling crowds à venir qui demeure, pour moi, le meilleur opus du groupe avec Londinium (1996).

Toutefois, Lights occupe une place à part : ses 18 minutes, son thème ultra planant et hypnotique qui prend le temps de s’installer, la puissance évocatrice de ses phrases musicales en boucle, la voix de Pollard Berrier, ses multiples sons tous plus prenants les uns que les autres. Lights est imposant, inattaquable, telle une forteresse sonore qui, pourtant, nous accueille dès les premières notes. Dans la grande tradition du Pink Floyd (Atom Heart Mother, Echoes, ou encore Dogs), Archive déroule avec Lights l’étendue de ses talents du moment, faisant fi de toutes les normes et formats musicaux en vigueur.

Est-ce un hasard si ces deux groupes sont très haut placés dans mon panthéon musical ? Spoiler : non. Les dernières compositions studio de Pink Floyd datent de 1994 avec High hopes, sachant que The Endless River (2014) est majoritairement fait de titres composés à l’époque de High Hopes. Cette même année 1994, celle qui voit la naissance d’Archive autour de Darius Keeler, Danny Griffiths, Roya Arab et Rosko John pour un projet trip-hop qui donnera Londinium en 1996. Avant de devenir l’immense groupe que l’on sait, explorant depuis plus de 25 ans maintenant des pistes musicales incroyables. Archive n’a pas remplacé Pink Floyd. Il en perpétue cette tradition des grands groupes qui créent et se renouvellent. Comme un passage de témoin, une filiation artistique dont Lights est une parfaite illustration.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°68 : Nothing Else (1996/2020) de Archive

Voilà un moment que je ne vous ai pas parlé d’Archive, et je sens que ça vous manque ! Bien que ce soit un (le ?) groupe vers lequel je reviens le plus fréquemment, c’est à la faveur de l’actualité que l’on va évoquer la bande de Darius Keeler et Danny Griffiths.

Archive a entamé l’année dernière une longue célébration de son quart de siècle. Oui, déjà 25 ans (et même 26, on est déjà en 2020) que les Londoniens jouent et nous impressionnent de maîtrise, de virées musicales et de création de sons tous plus fous les uns que les autres. En 1996 sort Londinium, un premier album aux sonorités très trip-hop de Bristol et rap, rapidement devenu une référence absolue et un objet musical incroyable. Depuis, ce groupe à l’effectif et à la composition changeante a évolué vers du rock électro-progressif, sans jamais perdre son essence : être un véritable creuset à sonorités et ambiances.

Archive a donc entamé 2019 sur le mode célébration des 25 ans, avec la sortie d’un coffret de 4CD ou 6LP + 2EP, sobrement intitulé 25, dans lequel le groupe a compilé 42 titres de son répertoire. Bonne pioche dans la totalité des albums de la discographie, augmentée de quelques inédits dont le brillant Remains of nothing dont on avait parlé par ici (à relire d’un clic). Année 2019 poursuivie par une tournée, sobrement intitulée 25 Tour. J’ai eu la chance de vivre un de ces concerts dantesques et, n’y allons pas par quatre chemins, la prestation 25 Live est sans doute un des meilleurs (sinon le meilleur) concerts que j’ai pu vivre. Prestation que l’on a pu retrouver en ligne, généreusement offerte par le groupe à son public (on en avait fait un papier aussi à relire).

Arrive 2020, les 25 ans sont passés, et on se dit qu’il faudra maintenant attendre les 50 balais de la formation, ou tout du moins les 30 pour une nouvelle fiesta. Et puis non ! A la surprise générale, Archive annonce il y a quelques jours la sortie d’un nouveau disque le 28 août prochain : Versions sera le point de clôture des célébrations 25, et regroupera des réinterprétations des propres titres du groupe. Là, deux écoles s’affrontent. Soit on se dit « C‘est facile, les mecs s’emmerdent pas quand même, en rejouant leurs propres morceaux ». Soit on passe en mode surexcité et impatient hyper, en se disant « Qui de mieux placé pour revisiter un répertoire ? Le créateur de ce même répertoire ». Je vous renvoie pour ça au récent Portrait de Yann Tiersen, il y a vraiment des choses démentes dans ses réinterprétations.

Mais revenons à ce Versions en approche, que l’on va attendre encore quelques semaines. Archive sait prendre soin de son public, tout en faisant monter la tension. Un premier titre est donc disponible à l’écoute, et c’est le grand écart temporel : Nothing Else, tout droit sorti du premier album Londinium précédemment évoqué. Qu’est-ce qui change d’une version à l’autre, à 26 années d’écart ? Beaucoup de choses, et presque rien.

Beaucoup de choses, parce que la voix n’est plus la même : Holly Martin, présente au chant depuis 2012 au sein du groupe, reprend le texte magnifié à l’époque par Roya Arab, la chanteuse qui incendiait Londinium. A l’éternelle question « Alors laquelle chante le mieux ? », je répondrai aucune : l’une et l’autre portent le texte vers une dimension qui n’existe pas. L’une ou l’autre, peu importe. Les deux voix me filent des frissons de dingue. Autre changement non négligeable : si la version de 1996 est portée par les synthés et les rythmes trip-hop, celle de 2020 est plus construite sur les guitares, et sans aucune section rythmique. Relecture de taille donc, mais les deux versions font le taf, et pas qu’un peu. Celle de 1996 pose une mélancolie et une tension propres au trip-hop. Celle de 2020 apporte une balade sur le fil du rasoir, une virée qui peut basculer à chaque instant ponctuée de quelques touches inquiétantes dans une ambiance apparemment plus apaisée.

Presque rien, parce que de 1996 à 2020, c’est du Archive et rien d’autre. Aucun doute là-dessus, le groupe est resté le même en se réinventant en permanence. A l’image de The empty bottle version studio/version 25 Live qui donnait à voir deux facettes complémentaires d’un même titre, ce double Nothing Else 1996/2020 montre que le groupe est loin d’avoir révélé tout son potentiel. Il ne revisite pas son morceau, mais en livre une vision augmentée. Archive a encore bien des choses à nous raconter, et ça tombe bien, on est prêts.

Encore un peu de patience, disons deux mois et demi pour pouvoir mettre la main sur Versions. La galette est déjà en précommande pou les plus accros, qui plus est dans différentes versions (#vousl’avez?) : un vinyle blanc en édition limitée à la Fnac, mais aussi une version vinyle augmentée d’un EP 2 titres exclusif sur le site officiel du groupe. Inutile de dire que, pour clore les festivités 25, on a le droit de s’offrir les deux éditions. A moins que, dans un ultime tour de passe-passe, Archive nous gratifie d’une édition vinyle de l’ensemble de sa discographie. Vous savez quoi ? Là aussi, je suis prêt. Turbo chaud même. Hyper.

C’est parti pour la double version de Nothing Else : 2020 (et son mortel clip) puis 1996

Raf Against The Machine

Five reasons n°18 : 25 Live (2020) de Archive

Retour sur un des plus grands moments musicaux de ces dernières années : après 25 ans d’une magnifique carrière, le groupe anglais Archive choisit de célébrer ce quart de siècle avec son public. D’abord avec la parution, en 2019, d’un coffret anniversaire bourré de bon son : 4 CD ou 8 vinyles, histoire de retrouver une palanquée de titres exceptionnels, assortis de quelques inédits. Inutile de dire que je me suis jeté dessus, puisqu’inutile de préciser aussi la place qu’occupe Archive dans ma discothèque et dans ma vie. Les plus assidu-e-s d’entre vous le savent déjà, puisque j’y ai consacré ici plusieurs publications.

Deuxième temps de la célébration, le 25 Tour, une tournée européenne dantesque comprenant plusieurs dates françaises. Avec la team Five-Minutes, on a eu la chance de pouvoir vivre une de ces soirées, grâce à la vigilance et la rapidité à choper des places de notre gars sûr Sylphe (#merciàjamais). Pour l’anecdote, Archive avait lancé une souscription pour financer l’édition vinyle du concert parisien de mai 2019 à la Seine Musicale. Projet finalement tombé à l’eau… mais rebond du groupe, avec la mise en ligne gratuite fin janvier 2020 de l’intégralité d’un album sobrement intitulé 25 Live. Oui, vous avez bien lu, la galette complète est offerte. La classe totale by Archive, et le respect complet pour le public. Pourquoi ne faut-il pas s’en priver, toute gratuité mise à part ? On voit ça en 5 raisons chrono.

  1. Archive en concert c’est magnifique. On le savait déjà pour avoir fait tourner en boucle le Live at the Zénith (2007), ou encore pour les avoir vus sur la tournée Controlling Crowds en 2010. La formation envoie le bouzin (comme dirait Sylphe) et sait exploiter chaque minute disponible. Pas un seul temps mort, et dans le cas du 25 Tour, plus de deux heures de tension émotionnelle. On est sortis de ce concert sonnés, gavés, heureux, sur une autre planète.
  2. La captation proposée en téléchargement par Archive est de très haute volée. Cerise sur le gâteau, c’est dispo en mp3, mais surtout en .wav ! Le son est parfait, les mix super équilibrés, les voix pénétrantes et présentes comme ce soir-là dans la salle. J’ai récupéré les tracks, branché tout ça sur mon bon vieil ampli, monté le son et fermé les yeux. Et, dès les premières notes du premier titre (You make me feel en l’occurence), ce sont les mêmes frissons qui me sont remontés des pieds à la tête. Et j’étais parti pour 2h40 de folie sonore.
  3. Deux heures et quarante minutes pour balayer la tracklist de ouf retenue par Archive. L’occasion de retrouver en live des titres monstrueux comme Fuck U, System, Controlling Crowds, Lights ou Again. L’occasion aussi d’entendre, pour la première fois en live, l’incroyable Remains of nothing, qui se trouve être un des inédits du coffret 25, et dont j’avais déjà dit tout le bien possible ici bas ici-même (à relire d’un clic juste là !). Archive, c’est un éventail de sons, d’ambiances, un voyage démentiel dans l’univers d’un groupe dont je n’arrive pas à me lasser.
  4. Se plonger dans ce 25 Live d’Archive, c’est aussi (re)découvrir la puissance de chacun des membres de ce groupe pas comme les autres, à géométrie variable, dans lequel aucun problème d’ego individuel ne semble ronger la carrière. Les fondateurs Darius Keeler et Danny Griffiths posent leurs bases et leurs boucles, discrets et présents à la fois comme ils savent le faire sur scène, chacun à une extrémité du plateau. Par-dessus, les différents musicos posent des sons improbables, pour soutenir les voix de Maria Q, Pollard Berrier ou Dave Pen. Mention spéciale à ce dernier, qui pose une version quasi acoustique et a capella de The Empty Bottle, sans doute un de mes titres préférés d’Archive. Et une des versions live qui m’a le plus impressionné. Bouleversé aussi. Putain quelle version !
  5. Et puisqu’on est dans mes titres majeurs du répertoire des londoniens, comment ne pas citer la vertigineuse version de Bullets ? Là encore, un des morceaux qui me chavire le plus par ses boucles répétitives jusqu’à l’ivresse, son ambiance hors du temps, son urgence, sa puissance évocatrice, son tempo, sa transe. Je suis absolument dingue de ce Bullets (et de son clip, si vous n’avez rien de mieux à faire, prenez le temps de le visionner). Un morceau écouté des centaines de fois, partout et n’importe quand : en allant bosser le matin, en revenant, en me baladant, en restant au fond de mon canapé, perché sur des rochers en Bretagne, blotti sous la couette pour éloigner les démons, au cœur de la nuit dans un hôtel parisien à repenser à cette bouteille : elle était à moitié vide, ou à moitié pleine (#vousl’avez? #theemptybottle #hashtagetliensfaciles).

La régie me dit dans l’oreillette que mes cinq raisons sont épuisées. Vous l’aurez compris, je pourrai dérouler encore un bon moment les bonnes raisons pour vous convaincre de filer récupérer et surtout écouter ce 25 Live. Cependant, puisque je suis aux commandes de ce papier, j’en ajouterai une sixième, juste pour mon plaisir : Archive fait partie des groupes avec lesquels j’ai une histoire particulière. C’est du coup très personnel, mais je n’oublie pas qu’il y a quelques années, l’écoute intensive de ce groupe m’a quasiment sauvé la vie. Et que ça continue, jour après jour. Sans aller jusque là, je vous souhaite à toutes et tous qu’Archive vous fasse voyager et vous fasse du bien. Go, listen, enjoy !

L’album 25 Live est téléchargeable via ce lien : https://show.co/n7vbXO4

Et pour les courageux, le film de la tournée by Archive 😉 (1h15 tout de même)

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°3 : Again (2002) de Archive

Après Air et Paul Personne, restons dans les valeurs sûres de ma discothèque… Un peu comme à chaque été et/ou période de repos, où je me replonge avec plaisir dans les bases de mon univers musical. Aujourd’hui, on traverse la Manche pour retrouver Archive, dont on a déjà parlé moult fois sur Five-Minutes pour en dire tout le bien qu’on pense de ce grand groupe.

En 2002, le collectif fondé par Darius Keeler et Danny Griffiths accueille un nouveau chanteur en la personne de Craig Walker. Cette arrivée va donner lieu à une évolution musicale vers un rock plus progressif et sombre. Illustration de ce virage musical, l’album You all look the same to me (2002) et sa pochette facebook, avec en (brillante ouverture) Again, un titre de pas moins de 16 minutes. Tout y est : la durée (typique du rock progressif), la voix torturée, les sonorités dark et la construction alambiquée qu’on retrouvera ensuite dans les albums Noise (2004), Lights (2006) et Controlling Crowds (2009), qui restent pour moi d’immenses albums d’Archive, et d’immenses albums tout court.

Cerise sur le gâteau : Again pourrait bien vous donner envie de courir réécouter l’exceptionnel Animals (1977) de Pink Floyd, tellement il pourrait en faire partie, tout en revendiquant une sorte de filiation spirituelle.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°20 : Remains of nothing (2019) de Archive feat. Band of Skulls

Il n’aura échappé à personne que nous sommes en 2019, ce qui n’est pas pour nous déplaire tant ce début d’année fourmille de sons assez ravageurs. Après la chouette trouvaille Marvin Jouno du copain Sylphe en début de semaine, c’est à une petite célébration qu’on vous convie sur Five Minutes. Ou tout du moins un début de célébration. En 2018, mois après mois, j’ai participé aux festivités des 40 années de chansons d’Hubert-Félix Thiéfaine, au fil des rééditions d’albums et de sa tournée anniversaire. 2019 me semble bien partie pour être celle des 25 ans d’Archive.

Né en 1994, le groupe britannique s’est formé et à depuis évolué autour de ses deux membres fondateurs Darius Keeler et Danny Griffiths. En douze albums (si l’on dissocie Controlling Crowds I-III et IV (2009) et que l’on intègre la BO de Michel Vaillant (2003)), la formation nous aura emmenés du trip-hop le plus sombre avec Londinium (1996) à l’électro-rock avec The False Foundation (2016), dernier album studio à ce jour. Pourtant, la musique d’Archive est bien plus riche et variée que ce simple parcours, puisque la formation oscille en permanence entre le rock progressif, l’ambient, l’électro en exploitant synthés et samples, le trip-hop et même le rap.

Archive c’est tout cela et bien plus encore, et ça n’est pas ce Remains of nothing qui me fera mentir : en un peu plus de 7 minutes, cette joyeuse bande de lascars semble vouloir nous faire entendre un condensé de leur talent. Ouverture sur un mini coup de clavier et une nappe grésillante à souhait, pour mettre en place une boucle de synthé appuyée par la batterie et la basse. Une forme entêtante qui s’enrichit de sons de guitare, et n’est pas sans rappeler les grands moments d’improvisation construite de Pink Floyd version fin 60-début 70. Comme une montée de 2 minutes 15 en kiff total. La question étant : comment va-t-on tenir émotionnellement encore plus de 5 minutes ?

La réponse étant : on ne tiendra pas. La boucle se suspend quelques secondes, le temps de se faire cueillir par une voix venue de nulle part, haut perchée, qui vient se poser sur la trame musicale préalablement injectée dans nos oreilles. Une trame qui, entre les mots, s’enrichit en permanence de multiples petits sons et samples. Tout ça confine au délire, et alors qu’on croit le son bien installé… bim ! Une sorte de refrain avec voix supplémentaire lancinante déboule une minute plus tard. C’est du Pink Floyd encore et toujours, mâtiné de Beatles pas encore rentrés de leur trip indien. S’ajouteront ensuite des cordes dans un pont musical inattendu, avant de retourner au charbon déjà exposé.

Un poil avant la 5e minute, c’est toujours sur cette même trame musicale que l’on basculera dans un presque nouveau morceau avec un flow rap qui finit de dévaster ce qui nous reste de résistance, en sachant que, pour ma part, j’ai déjà cédé depuis les premières notes. Avec une proposition initiale qui porte la totalité de cette pépite, Archive expose une palette de ce qu’il sait faire de mieux. Comme une façon de vouloir nous dire : « Voilà, notre point de départ est toujours le même. On est Archive, on fait ce son là de base mais on l’exploite de toutes les façons possibles, en l’emmenant dans de multiples recoins et styles différents sans perdre un miette de ce que l’on est ».

C’est peut-être bien ce tour de force qu’ont réussi Darius Keeler, Danny Griffiths et leur bande de potes, depuis 25 ans mais aussi en 7 minutes et des poussières. Ils se sont adjoint la collaboration de Band of Skulls, trio rock de Southampton que l’on recommande chaudement, pour un Remains of Nothing qui porte son titre avec une ironie absolument folle et provoc : appeler « Les restes de rien » un morceau aussi riche et puissant, c’est joueur. D’un côté, Remains of Nothing fait planer une sorte d’ambiance de fin du monde et de vide absolu désespérant, et en cela il porte bien son titre. De l’autre, il appelle sans délai à réécouter illico les précédents opus d’Archive, comme une rétrospective des restes de tout. Retourner se plonger tête la première dans Londinium (1996) et son trip-hop bristolien, dans You all look the same to me (2002) et son Again d’ouverture qui sonne bon comme un Animals pinkfloydien, dans le furieux et angoissant Controlling Crowds (2009) et ses Bullets et Pills, ou encore dans The False Foundation (2016) et son morceau éponyme bouillant comme de la glace.

A moins que l’on ne réécoute le Live at the Zénith (2007) et son hypnotique version de Lights, ses rageuses interprétations de Noise et Sane, et son désespéré Fuck U. Oui, voilà une partie de ce que ce Remains of Nothing d’Archive a fait sur moi ces derniers jours. Je ne suis toujours pas redescendu, et j’attends maintenant avec une impatience non dissimulée la suite de ces 25 ans. Au programme, un album-compilation augmenté d’inédits (dont notre pépite du moment) prévu pour le 10 mai prochain (pas moins de 4 CD ou 6 vinyles) et sobrement intitulé 25, quelques jours à peine avant une prestation à la Seine Musicale (16 mai 2019) qui s’annonce d’ores et déjà dantesque, mais surtout complète. Pas trop grave : la bande entamera ensuite à l’automne une tournée européenne 25 qui passera par bon nombre de villes en France (il reste des places mais ça part très vite !), non sans avoir livré en septembre un Live in Paris, captation du 16 mai parisien.

On suit ça de près et on en reparle bientôt. Pour le moment, je crois que dans ce rien sidérant qui nous entoure, il y a encore quelques beaux restes à écouter. J’y retourne.

Raf Against The Machine