Pépite du moment n°119 : Delighted (2022) de Benjamin Clementine

Benjamin-Clementine-And-I-Have-Been-1392x1392-1A quasiment un mois de la sortie de son nouvel album And I have been, prévu pour le 28 octobre prochain, Benjamin Clementine nous gratifie d’un nouveau single. Sobrement intitulé Delighted, ce second extrait laisse espérer un nouvel opus toujours aussi brillant. Nous avions déjà eu un aperçu de And I have been avec Genesis. Ce prochain et troisième album devrait jouer, comme toujours avec Benjamin Clementine, sur le terrain de l’émotion et de la sensibilité à fleur de peau. Portées par la voix à la fois puissante et bouleversante du garçon, les chansons ont toujours apporté leur petite claque émotionnelle. Tout avait commencé en 2015 avec Cornerstone, une ballade d’écorché vif qui avait instantanément filé les poils à qui voulait bien s’y pencher. Un de mes titres préférés, tout artiste/album confondu.

Avec Delighted, Benjamin Clementine pose de nouveau une mélodie vocale saisissante, cette fois sur des cordes sobres mais intenses. C’est la même puissance que Cornerstone, mais sur la durée. A l’époque, la grande question était de savoir si tout cela allait durer, ou ne serait qu’un feu de paille. Cette dernière hypothèse est rapidement balayée, tant Delighted vient chatouiller plusieurs de mes cordes sensibles. Tout en prenant de l’ampleur à la deuxième minute avec l’ajout de chœurs et d’une légère section rythmique, avant de retomber dans une épure quasi mystique. Un grand morceau, qui se paye le luxe d’un clip magnifique, tourné dans un noir et blanc méchamment maîtrisé.

Delighted offre ainsi une seconde facette de l’album à venir. Genesis était plus enrobé dans ses arrangements, plus doux à l’écoute d’une certaine façon, mais tout aussi pénétrant. Ce second extrait vient équilibrer l’aperçu, nous hypant un peu plus dans l’attente de And I have been. On écoute sans plus tarder Delighted et, un plaisir n’arrivant jamais seul, on se remet aussi dans les oreilles Genesis. And I have been, le nouveau Benjamin Clementine, c’est J-26.

Raf Against The Machine

Five reasons n°37 : La philosophie du chaos (1996)/Le chaos de la philosophie (1998) de Hubert-Félix Thiéfaine

61K+WwBdpRL._SL1500_En ce jour de bac de philosophie, un petit tour par chez Hubert-Félix Thiéfaine sera le bienvenu. Fuir, n’est-ce pas rester ? Le fascisme est-il soluble dans la démocratie ? (Non). La laideur est-elle la beauté en version laide ? La beauté a-t-elle une utilité ? Si je tourne en rond, est-ce que je reste dans le cadre ? Peut-on considérer que se taire, c’est crier plus fort que les autres ? Est-ce qu’on se fait parfois chier dans la solitude ? (Oui). Les réflexions ne manquent pas. Nous aurions aussi pu visiter Bashung et son « Si tu me quittes est-ce que je peux venir aussi ? » (in Camping Jazz), ou encore Jul… non, pas Jul à bien y refléchir. La philosophie, c’est avant tout être capable de regarder le monde et les hommes, et de se questionner dessus. A ce petit jeu-là, Thiéfaine est un des grands gagnants de notre époque, et ce depuis des années.

Dans la deuxième moitié des années 1990, et à la veille de ses vingt années de carrière discographique, Thiéfaine publie un diptyque : La tentation du bonheur en 1996, puis Le bonheur de la tentation en 1998 (réédités en 2018 en un unique album Bonheur & tentation). Album blanc, album noir, Thiéfaine vêtu de noir puis de blanc. En quasi conclusion de chacune des galettes, un diptyque de titres miroirs autant que les albums, telle une mise en abyme. D’un côté La philosophie du chaos, de l’autre Le chaos de la philosophie. Et cinq bonnes raisons d’écouter ces deux chansons.

  1. « C’est pas parce qu’on n’aime pas les gens qu’on doit aimer les chiens / C’est pas parce qu’on a mis le pied dedans qu’on doit y mettre les mains », telle est l’ouverture de La philosophie du chaos. Trois minutes à égrener des réflexions tour à tour profondes, futiles, décalées. Une forme de philosophie à la cool, mais sérieuse tout de même.
  2. Quoi de mieux après une bonne virée cérébro-philosophique qu’un grand verre de… de ce que vous voudrez. Dans ce Chaos de la philosophie, « Je suis robot-bar, le petit roi du mini-bar ». Après avoir décliné moult réflexions philosophiques, il ne reste plus qu’à lister ce qui est consommable dans le bar. Pour mieux re-philosopher.
  3. Ecouter La philosophie du chaos, c’est la garantie assurée de vouloir écouter le reste de l’album La tentation du bonheur. Puis écouter son titre miroir, c’est la plongée garantie avec assurance de caler tout Le bonheur de la tentation sur la platine. Soit le meilleur des années 1990 de Thiéfaine, avant de retrouver le garçon au sommet de son art en 2011 avec ses Suppléments de mensonge. Mais ça, c’est une autre histoire.
  4. Conséquence : écouter ce double album construit en deux temps, c’est balancer entre Ying et Yang, entre blancheur immaculée et noirceur vénéneuse. Céderez-vous à La tentation du bonheur et à son ange ailé sur une de vos épaules, ou au Bonheur de la tentation et son diablotin sur l’autre ? A moins que, incapable de faire un choix définitif, vous n’alterniez en permanence entre l’un et l’autre. Ange et démon, bonheur et tentation, douceur et fièvre, Thiéfaine black and white : n’est-ce pas cela, finalement, être humain ?
  5. Déjà la cinquième raison ? La philosophie du chaos s’accompagne d’un clip parfaitement années 90, totalement décalé et possiblement à regarder pas à jeun. Ce qui tombe plutôt bien, puisque si Le chaos de la philosophie n’a pas de clip spécifique, il dispose en revanche d’un mini-bar. Oui, celui qui est géré par robot-bar, le petit roi du mini-bar. C’est bien, vous avez suivi jusqu’ici et méritez donc une excellente note pour cette épreuve de philosophie.

Toutefois, une dernière question existentielle m’étreint : une excellente note en philosophie, soit. Mais, la philosophie peut-elle être chiffrée et résumée à une note ? Rien de moins sûr. A moins qu’il s’agisse d’une note de musique. Vous avez quatre heures et quelques verres pour trancher (la rondelle de citron vert à glisser dans votre prochain daiquiri).

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°99 : Solo gigolo (2002/2021) de Arno

4764f37856fc727f70b666b8d0c4ab7a-1616509770La meilleure façon de rendre hommage à un musicien qu’on a aimé, c’est de continuer à l’écouter. Longtemps. Toujours. Arno fait partie de ceux-là, du moins dans ma musicographie personnelle. Découvert au gré de ses différents albums, ce grand bonhomme n’a cessé de faire vivre mes oreilles et de m’émouvoir tout en me donnant la patate. Ses créations originales, mais aussi ses reprises diverses et variées, m’ont toujours transporté là où je ne m’attendais pas à aller. C’est bien ce qu’on attend des artistes : s’évader. Le 23 avril dernier, alors que nous étions suspendus à un duel électoral aussi lassant que flippant, la nouvelle de la disparition d’Arno m’a bouleversé. Bien sûr nous le savions malade. Néanmoins, je fais partie de ceux qui ont toujours espéré une reprogrammation de sa dernière tournée annulée (et même deux fois annulée, entre Covid et Crabe). Pour l’avoir vu sur scène lors de la tournée Future Vintage en 2014, j’étais impatient de retrouver ce mélange de poésie et de rock brut.

Ces retrouvailles ne viendront jamais. Toutefois, il nous reste les disques d’Arno. Et quels disques ! Treize albums studios solo, entourés de lives et autres projets musicaux, à commencer par TC Matic. Et à finir par la dernière galette de ce grand monsieur : Vivre, un magnifique piano-voix avec Sofiane Pamart, pour revisiter en toute intimisme quatorze titres de son répertoire. Sorti au printemps 2021, cet opus apparaît aujourd’hui comme un testament crépusculaire. Mais, il sonne aussi comme un des plus beaux disques de ces dernières années, chargé de vie et de l’énergie de rester là, au mépris des pronostics les plus pessimistes. Sensibilité à fleur de peau, voix présente comme jamais, Arno offre de bouleversantes interprétations de chansons dont on croyait tout connaître, et qui revivent ici comme jamais.

L’album Vivre est un tourbillon d’émotions imparables, à commencer par son ouverture. Solo gigolo, initialement disponible sur l’excellent album Charles Ernest (2002) qu’il refermait, sonne originellement comme une chanson de fin de bal. De celles que le groupe entonne à cinq heures du matin, lorsque les derniers présents finissent le dernier verre, en réalisant qu’ils rentreront aussi seuls qu’ils le sont au quotidien. Dans la version piano-voix 2021, la solitude est encore plus marquée, par le dépouillement musical qui ne laisse presque que la voix d’Arno faisant le bilan de la soirée, d’une carrière, d’une vie. « In your head the moon is crying / In my head the sun is shining » : quelle poésie déchirante, quels frissons, quelle chialade… bordel. Tout est là : la poésie mélancolique rock et punk d’Arno, en un titre. Par chance, il y en a treize autres, pour finir sur Putain Putain, comme un ultime pied de nez. Par chance, il y a aussi tous les autres albums, à réécouter sans exception.

A l’écoute ci-dessous, la version piano-voix de Solo gigolo, suivie de la version initiale de 2002. Histoire de comparer, histoire d’un double plaisir, et de mesurer (si ce n’est déjà fait) le grand vide que laisse ce sacré personnage, cet immense artiste, cette personnalité hors normes. A l’heure où je finis ces lignes et où je publie, ses cendres sont dispersées dans la Mer du Nord, au large d’Ostende. Un dernier au revoir à toi Arno, qui disait dans ta dernière interview à la RTBF voici quelques semaines : « J’ai eu de la chance… J’ai eu une belle vie ». Nous aussi avons eu de la chance de t’avoir. Toi qui a rendu nos vies plus belles. Tu voulais qu’une fois parti, on se souvienne de ta musique. Aucune inquiétude, on n’oubliera jamais tout ça. Merci. Infiniment.

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°36 : Oint (2013) de Nicolas Jules

Pourquoi commencer la journée/semaine avec du Nicolas Jules ? Parce que c’est un artiste qui sait écrire, qui mélange tendresse et humour, et aussi parce que le souvenir de chacune de ses prestations scéniques me laisse un grand sourire, et de l’émotion aussi. Sorte de Thomas Fersen à la fois plus poétique et corrosif, Nicolas Jules est un vrai personnage unique, dont j’aime retrouver les chansons.

Pourquoi particulièrement Oint ? Parce que, précisément, elle s’inscrit dans ce que je viens de décrire : à l’écouter, on navigue dans une poésie grinçante. A l’image de sa phrase gimmick/du refrain, qui est aussi le titre de l’album de 2013 dont est tiré ce son : « La nuit était douce comme la queue rousse du diable au sortir du bain ». S’il ne fallait qu’une raison pour écouter Oint, ce serait cette phrase. Heureusement, il y en a plein d’autres. Choisissez votre version, studio ou live. Ou mieux, écoutez les deux.

Raf Against The Machine