Five reasons n°36 : Super8: A Call to Arms & Angels – Soundtrack (2022) de Archive

Capture d’écran 2022-05-19 à 17.42.56Chose promise… voici deux semaines, en toute fin de la review de Call to Arms & Angels, nouvel album d’Archive, nous évoquions une galette bonus : la soundtrack de Super8: A Call to Arms & Angels, le documentaire/making of qui accompagne la sortie de ce douzième opus studio. Evoquions seulement, car nous n’avions pas eu la possibilité de l’écouter pour en parler. Disponible uniquement dans les éditions Deluxe de Call to Arms & Angels* (soit en triple CD, soit en coffret  quadruple LP/ triple CD), cette BO est désormais arrivée à la maison. Dix titres supplémentaires pour enrichir l’album, ou le précéder. Peu importe le sens, cette dizaine de morceaux vient s’ajouter au déjà gargantuesque album de dix-sept compositions, pour former, plus que jamais, un disque majeur chez Archive tout autant que pour la musique en général. Pas convaincus ? Petit tout d’horizon en cinq bonnes raisons de replonger.

1. Super8: A Call to Arms & Angels est, selon vos goûts et votre humeur, la galette qui introduira ou complètera Call to Arms & Angels. Excellente introduction, car les dix titres nous plongent d’entrée de jeu dans l’ambiance que l’album développera plus tard. Ecrit, composé, enregistré sous ère Covid et début de sortie de Covid, Call to Arms & Angels dessine un monde déboussolé, destabilisé, mais en vie même s’il est à jamais modifié. La BO du documentaire installe déjà cette ambiance intrigante, voire inquiétante. Il suffit d’écouter Night People pour s’en convaincre, avec son intro à la Pink Floyd des périodes A saucerful of secrets et Ummagumma. Sans compter Throwing stars, titre de conclusion construit comme un patchwork de ce qui nous attend, en sautant d’un éclat de titre à un autre. Le teaser parfait en somme.

2. Super8: A Call to Arms & Angels pourra tout aussi bien compléter son album jumeau. Une fois Call to Arms & Angels parcouru, vous brûlerez d’envie de connaître l’arrière-cuisine de ce chef-d’œuvre, et de passer un moment avec Darius Keeler et ses compères. Pour comprendre leur travail. Pour comprendre les conditions de ce douzième opus. Pour cela, rien de mieux que le documentaire Super8: A Call to Arms & Angels. Malheureusement pas encore disponible en streaming ou à la vente (mais le groupe confie qu’ils y travaillent)**, nous sommes un certain nombre à l’avoir vu malgré tout. Par exemple, le 2 avril dernier en ligne, lors de la géniale soirée de lancement/présentation de l’album, ou encore le 11 mai dernier lors d’une projection/showcase organisée à Paris par le disquaire Ground Control. Le documentaire est passionnant, fortement soutenu par sa BO. Une BO dont on parle aujourd’hui et qui image on ne peut plus efficacement les deux années écoulées et matricielles de Call to Arms & Angels.

3. Super8 : A Call to Arms & Angels vaut aussi pour son parti pris exclusivement instrumental (ou quasi). A l’exception de quelques voix très ponctuelles dans Fall outside, Is this me ou encore Throwing stars, le groupe n’a bossé que sur des pistes instrumentales. Un choix qui permet de mesurer pleinement le potentiel d’Archive à composer des titres et sons complètement dingues. Créer de telles ambiances totalement saisissantes, enveloppantes, pénétrantes, uniquement sur la base d’instruments, n’est pas donné à tout le monde. Call to Arms & Angels fait la part belle au travail sur les voix comme aux compositions. Ici, tout repose sur les synthés, les rythmiques, les guitares. Comme pour nous rappeler aussi que, jadis, Archive composa une efficace BO : celle du film Michel Vaillant (2003). Si le long métrage est dispensable, voire oubliable, la BO de très haute volée envoie le bouzin (#commediraitSylphe). Archive, un vrai groupe complet de musiciens et de chanteurs/chanteuses qui sait tout faire.

4. Loin de moi l’idée de pousser à l’achat, mais Call to Arms & Angels sans ce disque supplémentaire Super8: A Call to Arms & Angels n’est pas vraiment complet. Les deux se répondent et sonnent en miroir. Me vient la même remarque que lors de la chronique de l’édition Deluxe de Est-ce que tu sais ?, dernier album de Gaëtan Roussel. Une fois l’album de base écouté, on se demande ce que l’on pourrait bien ajouter. Une fois la galette bonus dévorée, on se demande comment on a pu faire sans ces titres supplémentaires. Idem pour Radiohead et son KID A/MNESIA sorti l’an dernier. L’œuvre n’est complète que lorsqu’on peut l’apprécier dans son entièreté. Un ensemble qui, dans le cas de Call to Arms & Angels, pourrait bien se compléter d’un Rarities, qu’on rêve déjà de trouver en merchandising sur la tournée à l’automne : Darius Keeler a confié le 7 mai dernier sur Instagram, lors d’un jeu de questions réponses avec les fans, qu’existent encore dix à quinze titres composés mais non intégrés à l’album.

5. Une cinquième raison est-elle bien nécessaire (#astucedugarsquimanqued’idéepourfinir) ? Oui (#jenemanquepasd’idéefinalement) : soundtrack qui accompagne le documentaire éponyme, Super8: A Call to Arms & Angels se paie le luxe d’être écoutable en toute indépendance. Lecteurs habitués de Five-Minutes, vous connaissez ma position sur les BO : lorsque ces dernières existent à part entière, comme un album total et indépendant, c’est qu’on tient là de la pépite high level. Et c’est ici le cas. Procurez-vous d’urgence Call to Arms & Angels en Deluxe, et vous aurez sous la main à la fois un des plus grands albums de tous les temps, mais aussi une BO fascinante à écouter jusqu’à plus soif. Vous avez déjà acheté l’album en version simple ? Rachetez-le. Franchement, deux exemplaires d’un chef-d’œuvre, ça se défend. Et si vous arrivez à mettre la main sur le coffret Deluxe vinyle, vous y gagnerez en plus un objet de fort belle facture, limité à 1 100 exemplaires monde (du moins si j’en crois la numérotation du mien). Fan d’Archive, collectionneur de vinyles ou simple amateur de beaux objets musicaux, vous ne pouvez pas passer à côté.

Vous l’aurez compris : depuis que j’ai découvert la version Deluxe de Call to Arms & Angels, incluant la soundtrack du documentaire Super8: A Call to Arms & Angels, impossible de voir dans cette édition autre chose que la forme ultime et supérieure de ce qui trône déjà comme le disque de l’année 2022. Forme ultime certes, mais forme définitive ? Rien n’est moins sûr. Si un volume d’inédits pointe le bout de son nez, il y a fort à parier que le bon iencli que je suis se fera avoir. Mais, se faire avoir avec des sons pareils, c’est du plaisir quotidien ultra-jouissif.

*Edit du 27/05/2022 : Depuis aujourd’hui, Super8: A Call to Arms & Angels est également disponible en streaming à l’écoute sur toutes les bonnes plateformes. Soit à l’achat en Deluxe, soit à l’écoute en streaming, vous n’avez plus aucune excuse pour passer à côté 🙂

**Edit du 28/05/2022 : C’est au tour du film Super8: A Call to Arms & Angels d’être disponible ! Le documentaire est visible en streaming sur Youtube, et ça se passe en suivant ce lien https://youtu.be/XZ_2kQ8me9o

Raf Against The Machine

Review n° 100 : Call to Arms & Angels (2022) de Archive

call_to_arms_angelsDéjà une semaine qu’il est sorti, et huit journées d’écoutes en boucle : Call to Arms & Angels, douzième album studio canonique d’Archive, est enfin disponible après une longue année d’attente et de communication ultra maîtrisée. Album canonique, car depuis 2016 et The False Foundation, rien à se mettre sous la dent, malgré le coffret et la tournée 25, ou encore Rarities et Versions. Vous me direz que ça fait tout de même de quoi faire. Certes. Je vous rétorquerai qu’après le triple tir Axiom (2014), Restriction (2015) et donc The False Foundation, le collectif britannique Archive avait vogué vers son quart de siècle d’existence en alternant tournée anniversaire et revisites de leur répertoire. En somme, du toujours très qualitatif, mais rien de très innovant. Au cœur du printemps 2021, le groupe commence à teaser sur un nouvel album, nom de travail #archive12. Par une savante distillation d’indices, notamment sur internet et les réseaux sociaux, Archive a su faire monter l’attente comme jamais. Le résultat est-il à la hauteur ? Que vaut ce Call to Arms & Angels ? Parcourons ensemble les 17 titres de ce triple vinyle/double CD, pour comprendre en quoi on tient là, très possiblement, le disque de l’année 2022 et sans doute un des meilleurs opus du groupe, mais aussi un album majeur pour la musique.

Call to Arms & Angels est le fruit d’un long travail débuté fin 2019, juste après la conclusion de la tournée 25. Archive s’apprête alors à replonger en mode écriture/création. Sauf que, quelques semaines plus tard, une inattendue pandémie fait son apparition, et provoque confinement et isolement de chacun. Les membres du groupe n’y échappent pas. Suivent deux années pourries (disons les choses clairement) pendant lesquelles Darius Keeler et sa bande vont littéralement bouillonner d’idées et de créativité. Comme si le COVID, dans son empêchement à être ensemble, avait par ailleurs décuplé le potentiel de chacun. Call to Arms & Angels est un album sombre et profondément covidesque, à la fois dans ce qu’il raconte, mais aussi comme un témoignage de ce que furent nos vies et la créativité artistique pendant ces deux longues années.

L’album du retour et des retrouvailles

Comme un clin d’œil, les premières secondes de l’album laissent entendre une tonalité d’appel visio, qui perdurera en fond durant tout le premier titre. Ces fameux appels visios qui, pendant des mois, ont symbolisé à la fois notre isolement, et la possibilité de rester en contact. C’est à cela que nous invite Archive : se retrouver. Avec un premier titre, Surrounded by ghosts (Entouré de fantômes), qui permet de faire connaissance sans attendre avec Lisa Mottram, la nouvelle et renversante recrue voix du groupe. C’est bien ce qu’on a tous vécu : des semaines à être entourés de personnes fantomatiques qui nous ont manqué, mais aussi des journées et des journées à voir partir, par centaines, des êtres humains vers le monde des fantômes. Un titre faussement paisible, puisque si le son est aérien et posé, le propos est sec et violent. Peut-être est-ce pour ça que la transition vers Mr. Daisy se fait si naturellement. Voilà un deuxième morceau rock et tendu, guitares en avant pour porter la voix, toujours incroyable, de Pollard Berrier. Ce même Pollard qui enchaîne avec Fear there and everywhere, dont nous avions déjà parlé par ici lors de sa sortie en single. La plongée dans le mauvais rêve se poursuit, et ce n’est pas Numbers qui nous fera mentir. De deux titres très rock, on passe à un autre plus speed, bien plus électro aussi, dans la droite ligne de ce que l’on a pu trouver sur Restriction et The False Foundation. En seulement quatre morceaux, Archive a déjà balayé quatre styles et mis tout le monde d’accord. La puissance de ces premières minutes dévastatrices nous remémore le cauchemar covidesque dont on peine à sortir encore aujourd’hui.

C’est Holly Martin qui apporte le baume nécessaire avec Shouting within (précédemment chroniqué par ici), comme une première bulle respiratoire. Une simple illusion, pour un titre de nouveau faussement apaisé, qui relate en réalité les hurlements intérieurs d’un esprit troublé. Qui n’a pas ressenti ça un jour ? Qui n’a pas hurlé intérieurement d’ennui, de peur, de colère, pendant son confinement ? Shouting within raconte ces moments. Avant de passer la main à une première pièce maîtresse de l’album, Daytime coma. Premier extrait rendu public et déjà chroniqué ici également, il permet à Archive de renouer avec des morceaux longs, alambiqués et construits sur de multiples variations. Ce coma diurne a été inspiré à Dave Pen par ses sorties dans la ville déserte, les gens aux fenêtres, fantômes dans la cité éteinte. Un monde post-apocalyptique qui ne dit pas son nom, mais qui nourrit les quatre mouvements de ce quart d’heure torturé, éprouvant, mais hypnotique et magistral.

Vient ensuite Head heavy (Tête lourde), parfait prolongement de Daytime coma. Un titre très Pink Floyd qui rappellera par exemple un Shine on you crazy diamond, avec des nappes de synthés très travaillées et empilées soigneusement pour accueillir la voix de Maria Q. A ce stade de l’album, j’étais déjà conquis, mais c’était sans compter sur Enemy, autre pièce maîtresse du disque, et probablement son climax. Le titre est divisé en deux, pour une sorte de longue intro de quatre minutes où se superposent piano et violon mélancoliques, corne de brume en guise d’alerte, nappes de synthés aériennes, et la voix de Pollard qui inlassablement répète un « Come on enemy I see you / Come on enemy I feel you ». Et la menace, sournoise et omniprésente, qui monte. Pour se densifier et se violenter à mi-chemin, par une entrée de la section rythmique, amenée par des sons de plus en plus distordus, et des voix inquiétantes. La seconde partie est une folie absolue de tensions, faite d’innombrables superpositions sonores et d’un jeu vocal sur « Come on enemy / Come on into me ». A l’image de Bullets (sur Controlling crowds en 2009) où se mélangeaient « Personal responsability / insanity ». La bataille a eu lieu, on en sort épuisé et exsangue en y ayant laissé beaucoup d’énergie, mais aussi en transe de tant de créativité. Métaphore d’Archive traversant la pandémie.

Comme un nouveau répit, Every single day se pare d’arrangements pop-rock entre Lennon et Bowie, avant de replonger dans Freedom, un nouveau titre à l’improbable construction. D’abord un long couplet quasi hip-hop et scandé, qui nous rappelle que jadis Rosko John officia dans Archive. Avant un refrain qui rappelle le Free as a bird de Lennon, tout en se mélangeant avec des nappes de synthés et collages sonores en tout genre. Mais la vraie audace arrive au bout de quatre minutes, lorsque Archive colle une deuxième chanson dans la chanson, en mode piano-voix. Un mouvement musical d’une beauté transperçante, à peine ponctué de quelques notes de synthés complémentaires. Peut-être pour nous préparer à All that I have, un autre six minutes voix-piano-programmations d’un intimisme bouleversant, parfois aggravé de quelques sombres nappes. La palette de l’album s’élargit encore. Il pourrait presque s’arrêter là tant on est déjà comblés. Sauf que, chers Five-minuteurs, il reste six titres, et pas des moindres.

Un album profondément humain

Frying paint reprend la main de l’électro, avec là encore une construction audacieuse. Longue intro faite de collages sonores avant l’arrivée du chant de Pollard pour un titre bluesy dans ses couplets, et plus pop dans le refrain. Un titre furieusement groovy, avant de se laisser totalement hypnotiser par We are the same, dernier extrait publié voici quelques semaines. Qui sommes-nous après cette expérience de pandémie ? Qui avons-nous été pendant ? Sommes-nous si différents les uns des autres dans les temps sombres ? Magistrale chanson sur la différence et nos similitudes, sur ce qui fonde notre communauté humaine et nos aspirations, au-delà de nos peurs les plus viscérales. Et finalement, à la sortie de tout ce grand bazar, nous voilà vivants. Alive, comme un chœur de ressuscités ou jamais vraiment disparus. A moins que ce ne soit les Archive qui nous fassent entendre, voix unies, leur existence au-delà de tous les empêchements rencontrés. Oui, le groupe est bel et bien en vie, et Everything’s alright : encore un titre d’accalmie sonore autour de Pollard et de boucles vocales. On monte haut, très haut, on prend de la distance, là où, enfin, tout va bien. Disons mieux. Et, une fois encore, l’album pourrait s’arrêter là.

Pourtant, il lui reste deux temps majeurs à nous livrer. The Crown expose plus de huit minutes d’explorations électros et de samples. « Can you hear me now ? / Can you see me now ?”, comme si Archive avait besoin de nous crier que ce putain de bijou d’album est enfin sorti. Avant de nous laisser sur Gold, une dernière pépite (ok, elle était facile). De nouveau construit autour de collages, le morceau évolue lentement vers une sorte de Dark Side of The Moon, et surtout vers une émotion créative à fleur de peau, portée par les voix de Dave Pen et Maria Q. Une fois encore, près de huit minutes pour dérouler seconde après seconde, l’inattendu. Et pour quatre dernières minutes denses, aériennes, envoûtantes, construites sur une interminable boucle d’arpèges qui semblent ne jamais vouloir s’arrêter.

Et qui s’arrête pourtant en suspendant son vol, après une heure et quarante cinq minutes d’un voyage absolument incroyable. Call to Arms & Angels est un album majeur dans la discographie d’Archive, mais aussi pour la musique. Il ne cède jamais à la facilité et réussit la prouesse de nous surprendre en n’étant jamais là où on l’attend. Un son, un rythme qui change, un second titre dans le même titre : tout est fait pour nous surprendre à la première écoute, mais aussi après. L’album ne s’épuise jamais, malgré sa longueur et sa densité. Archive aligne les pépites comme autant de créations imparables, pour une ensemble d’une folle cohérence qui se découvre petit à petit, à chaque minute, mais aussi à chaque écoute. N’allez pas croire que vous ferez rapidement le tour de ce disque. J’en suis facilement à la vingtième écoute, et je continue à découvrir des sons, des variations, des émotions nichées là où elles ne se révèlent pas toutes en même temps.

Audace, créativité et document historique

Est-ce pour autant le meilleur Archive ? Depuis Controlling Crowds assurément. Treize années après ce double album puissant, cohérent et d’une rare intensité, le collectif frappe extrêmement fort. With us until you’re dead (2012) était brillant, mais n’était qu’une prolongation de Controlling Crowds. Axiom (2014) est un énorme album, mais restreint à une des branches musicales d’Archive. Enfin, Restriction et The False Foundation manquaient peut-être d’une pincée de cohérence et de variété. Et avant ? Avant, il y a Londinium (1996), album originel et hors-normes avec son univers trip-hop bristolien. Tellement hors-normes qu’il est pour moi à part dans la discographie d’Archive. Comparable à aucun autre, parce qu’ils basculeront dès Take My Head dans le rock électro/progressif. Les suivants sont de vraies claques à chaque fois et restent des disques fabuleux. Toute la discographie d’Archive est une référence absolue pour moi, mais Call to Arms & Angels surprend par son audace. Archive se permet un triple album avec dix-sept titres, dont plusieurs dépassent les huit minutes et sont construits hors de toute structure classique couplets/refrains. Archive ose expérimenter et nous embarquer dans une expérience sonore et sensitive, porté notamment par le travail du discret mais toujours efficace Danny Griffiths. A l’heure du formatage et des créations cloisonnées et sages, voilà qui fait un bien fou.

Call to Arms & Angels surprend aussi par la diversité de ses ambiances, d’un morceau à l’autre. Grâce à cette variété, chacun des titres de Call to Arms & Angels décrit musicalement une des facettes de cette trouble période pandémique. L’album alterne l’intimisme le plus strict, nous mettant face à nous-mêmes à espérer les autres, et des ambiances déchirées et violentées à en devenir complètement dingue. A l’écoute du disque surgissent des images mentales et sensorielles de ce que l’on a traversé, et de ce que l’on traverse encore. Call to Arms & Angels raconte deux années de ce siècle, aussi inattendues que bouleversantes, au sens où elles auront chamboulé nos vies comme jamais. L’enfermement, la solitude, l’isolement et l’exacerbation des travers de ce monde sont venus exploser tous nos repères. Archive raconte la vie sous pandémie. Ce que l’on croyait ne voir que dans les meilleurs récits de SF post-apocalyptique nous est finalement tombé dessus sous une forme que l’on ne soupçonnait pas. Combien d’entre nous sont restés des semaines, voire des mois, face à eux-mêmes, coupés de toute relation sociale ? Combien d’entre nous n’en sont jamais réellement sortis ? Combien d’entre nous y sont encore enfermés et n’ont toujours pas renoué avec une vie sociale du monde d’avant ? Combien d’entre nous n’ont pas encore retrouvé le frisson et la chaleur d’un contact corporel ?

Album après album, Archive raconte notre monde et archive ainsi une forme de mémoire de notre époque. Dans plusieurs siècles, lorsque nos descendants (pour peu qu’ils existent) voudront entendre des visions musicales du monde fin 90’s/début 21e siècle, ils pourront réécouter la discographie de ce groupe. Et lorsque les historiens seront en recherche d’objets historiques pour étudier les années pandémiques 2020-2022, ils auront avec Call to Arms & Angels une trace inattendue et inhabituelle mais ô combien cruciale de deux années qui ont changé le monde à jamais.

Un parfait chef-d’œuvre instantané

Cette année 2022 restera comme une année hors-normes, avec une guerre en Europe, un dérèglement climatique au bord du gouffre, ou encore une élection présidentielle à la fois tendue et usante. Hors-normes aussi, parce qu’on n’attendait pas non plus un Elden Ring aussi incroyable, un The Batman aussi puissant, un Horizon Forbidden West aussi dépaysant. Et un Archive aussi brillant. Malgré toute ma fanitude archivienne, je n’attendais pas le groupe à ce niveau. Call to Arms & Angels est un parfait et pur chef-d’œuvre par lequel Archive réussit à se réinventer et à offrir un album dense, intense, diversifié et mémorable. Les Beatles avaient leur White album, Radiohead leur OK Computer (oui, ils ont aussi leur KID AMNESIA), Pink Floyd leur Dark Side of the Moon. Archive a son Call to Arms & Angels. Même la durée est parfaite. Les 17 titres suffisent, en formant un ensemble complet, cohérent et achevé.

Un petit plus quand même ? Ça tombe bien, la Deluxe Edition est accompagnée d’une quatrième galette contenant le soundtrack du documentaire Super8 : A Call to Arms & Angels, qui retrace le parcours créatif du groupe. Un documentaire génial à voir absolument. Et dix titres instrumentaux supplémentaires pour prolonger le voyage. On en reparlera très vite, lorsque j’aurai reçu mon exemplaire et pu écouter cette quatrième partie. L’étape suivante, ce sera la déclinaison scénique de ce grand album, avec le Call to Arms & Angels Tour, qui passe nécessairement par chez vous : pas moins de quatorze dates françaises, et au moins autant en Europe (dont deux à Bruxelles). Inratable. Tout comme cet album incroyable et incontournable qui prend une option évidente pour (au minimum) le titre de disque de l’année 2022.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°107 : Fear there & everywhere (2022) de Archive

Et de trois : après Daytime coma et Shouting within, les londoniens d’Archive nous gratifient depuis quelques jours d’un troisième single extrait de Call to arms & angels, leur douzième album studio à paraître le 8 avril prochain. Fear there & everywhere ressemble à un titre rock presque pop d’à peine 4 minutes, avec une structure classique couplets/refrain. Serait-il le plus faible des trois titres ? Absolument pas. Derrière ses faux airs de titre formaté, ce nouveau single suinte Archive à pleines oreilles, et nous rappelle ce que va être Call to arms & angels : un album écrit, composé et enregistré durant la grande pandémie covidesque de ce début de 21e siècle. Le prophétique 21st century schizoid man (1969) de King Crimson résonne en toile de fond. Jamais nous n’avons été autant divisés, séparés, isolés les uns des autres sans vision de l’avenir, et jamais nous n’avons autant eu envie d’être ensemble à pouvoir se projeter sereinement dans un futur lumineux. Ecartelés par toutes ces contradictions, nous sommes depuis maintenant près de deux ans dans une sorte d’attente en suspension de jours meilleurs. Daytime coma entamait le sujet avec ses 14 minutes apocalyptiques, Shouting within enfonçait le clou avec cette rage intérieure à hurler en silence pendant des heures.

Fear there & everywhere apporte un troisième angle sur la question, avec un titre puissant et tendu. Dès les premières minutes, basse et batterie semblent plomber le climat, avant de se voir superposer guitares, synthés, voix. Tout ceci dans une rythmique aussi entêtante que lancinante. Et un texte qui raconte l’infiltration de la peur partout, autour de nous comme au fin fond de nos moindres recoins. Une peur qui éteint la lumière, qui pourrit jusqu’à nos bulles privées, avec laquelle il n’est pas/plus possible de vivre. Impossible de ne pas relever la référence directe du titre au mielleux Here there & everywhere (1966) des Beatles (à écouter ci-dessous après le Archive, en mode deux salles/deux ambiances). Pas que dans le titre d’ailleurs, puisque la chanson des Beatles raconte d’une façon presque mièvre la présence paisible de l’aimée, et la présence auprès d’elle. Histoire de vivre une vie de doux bonbon sucré, lovés dans un amour immortel et sirupeux. En somme, l’exacte sensation contraire du titre d’Archive.

Fear there & everywhere est un titre d’une noirceur absolue. Il n’y a pas une once d’espoir là-dedans, pas même dans le clip qui l’accompagne. Les images ont beau être colorées et dynamiques, c’est surtout une impression de se faire engloutir par ces visions qui nous attrapent. Jusqu’à la saturation, l’étouffement sous le masque omniprésent dans notre quotidien, et la permanence d’images qui s’effritent sans que l’on puisse y faire quoique ce soit. Alors, me direz-vous, pourquoi donc aller se plonger dans une ambiance aussi dark et dépressive ? Pour la catharsis. C’est ce qui peut nous sauver, et c’est ce qu’Archive fait de mieux. Souvenons-nous de l’efficacité de Controlling crowds (2009), album bourré de sons stressés et de cris hantés, de boucles sonores et textuelles jusqu’à l’étourdissement. C’est précisément la force de cet exceptionnel double album qui donnait (et donne toujours) l’envie et l’énergie de tenir et de lutter. Call to arms & angels arrive dans deux mois et demi, et ce sera un double CD/triple vinyle. On ne va préjuger de rien, mais ces trois premiers extraits, sur 17 titres au total, laissent imaginer un opus de très haute volée. La hype est totale. Plus que jamais.

Crédit image d’illustration : capture tirée du clip by Joyrider pour Archive

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°94 : Shouting within (2021) de Archive

iayvvOGt_400x400Le 15 septembre dernier, Archive était de retour avec Daytime coma, premier single du douzième album studio à sortir au printemps 2022. Nous avions alors dit tout le bien qu’on en pensait, et c’est à (re)lire par ici si ça vous tente. Ce premier extrait vertigineux, torturé et post-apocalyptico-videsque (bien qu’on me dise dans l’oreillette que l’épidémie n’a pas dit son dernier mot) nous avait littéralement retournés, en laissant augurer d’un grand album à venir. Initialement porteur du titre de travail #Archive12, le successeur de The False Foundation (2016) a désormais un nom officiel. La nouvelle galette des Londoniens s’intitulera Call To Arms & Angels, et sortira le 8 avril 2022 dans de multiples éditions (déjà disponibles en précommande, c’est le bon iencli qui vous le confirme ^^). Il sera porteur de 17 titres, dont Daytime coma et Shouting within, deuxième single disponible depuis le 1er novembre dernier.

Shouting within est aux antipodes musicales de Daytime coma. Construit sur une base piano-voix épurée, le titre laisse s’épanouir toute la puissance et l’émotion de la voix de Holly Martin. Voilà une composition qui peut faire penser à Nothing Else par exemple. C’est, en apparence, calme et serein. En apparence seulement, car le morceau recèle en fait d’incroyables moments de vulnérabilité, de tension et de peurs. Littéralement traduit, Shouting within revient à « Crier à l’intérieur ». Holly Martin prolonge l’idée en évoquant le contexte d’écriture du morceau : « In the past two years, we’ve been seeing how constant fear and uncertainty can impact human connections. Writing Shouting Within, we were talking about how people have been feeling so angry, so paralysed and so vulnerable getting caught in the divide. Craving connection but fearing contact. » (Traduction : « Ces deux dernières années, nous avons vu comment la peur et l’incertitude peuvent avoir un impact sur les connexions humaines. En écrivant Shouting Within, nous voulions parler de la façon dont les gens se sentaient si en colère, si paralysés et si vulnérables, souvent pris entre deux feux. Ils ont besoin d’être connectés mais craignent le contact. »)

Se dessine donc, avec seulement deux extraits à ce jour, ce que pourrait bien raconter Call To Arms & Angels : le monde tel qu’il est aujourd’hui, au presque tournant de 2021/2022 et après quasiment deux années d’une pandémie qui nous a changés à jamais. Symptôme d’une société mondiale déconnante et égarée dans laquelle tout le monde semble souhaiter la prééminence de l’humain sans toutefois y parvenir, cette saloperie de virus aura finalement révélé et exacerbé toutes les fragilités et les failles de ce monde. Un tableau certes assez sombre, renforcé par les récents nouveaux visuels du groupe. Le logo jusqu’alors néon-lumineux a fait place à une version noir charbon (voir en haut de cet article). Quant à la pochette désormais dévoilée, elle est tout autant magnifique dans son puissant noir et blanc, que laissant apparaître un monde usé et ravagé.

Le visuel-pochette de Call to Arms & Angels, douzième album de Archive (source https://archive.tmstor.es)

Tout cela est fort peu joyeux, je vous l’accorde. Néanmoins, quoi de meilleur pour continuer à avancer et pour tenir bon, que de pouvoir se réfugier dans du bon son ? La musique d’Archive en fait évidemment partie, depuis bien des années maintenant. La bonne nouvelle, c’est que dans cinq mois nous pourrons découvrir la totalité de Call To Arms & Angels. D’ici là, deux extraits fascinants sont déjà disponibles à l’écoute. Et on ne peut que s’en réjouir, tout en criant à l’intérieur.

Raf Against The Machine