Review n°10 : L’oiseleur (2018) de Feu! Chatterton

Voilà un album qui, tout comme Amour Chien Fou d’Arthur H, aura profondément et à jamais marqué mon début d’année 2018. Sorti en mars 2018, l’excellent L’oiseleur succède dans la discographie de Feu! Chatterton au déjà très bon Ici le jour (a tout enseveli) (2015), et fait un étonnant écho à la galette d’Arthur H.feu-chatterton-x-sacha-teboul-loiseleur

Peut-être parce que celui-ci a avoué avoir beaucoup aimé ceux-là. Où alors parce que nous avons là deux albums qui portent haut la chanson française. A moins que ce ne soit parce que L’oiseleur et Amour Chien Fou se répondent comme deux êtres complices indéfectiblement liés, deux facettes d’un même amour des mélodies riches et des textes ciselés.

La première chose qui frappe à l’écoute de L’oiseleur, c’est la multitude de sons assez génialement superposés. On y trouve pléthore de synthés et de machines analogiques des années 70 (oui, des années 1970, au 20e siècle, en quelque sorte un autre temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître) qui font frétiller les tympans. Je ne te vois plus repose sur des sons tout droit sortis de la BO d’Interstellar, tandis que Grace est truffé de nappes à la Pink Floyd. Mais Feu! va bien plus loin, en convoquant tout un imaginaire et des souvenirs seventies de pop, avec le titre L’oiseleur, ou encore de bandes originales type François de Roubaix, comme dans Ginger. Autre référence, et pas des moindres, qui me vient à l’esprit : Radiohead, pour ce qui est de la construction audacieuse, riche et complexe des morceaux. Enfin, on ne peut passer sous silence (c’est le cas de le dire) la voix d’Arthur Teboul, chanteur de Feu! Il en joue à la fois comme d’un support à ses textes, mais aussi comme d’un véritable instrument émotionnel qui dessine des lignes mélodiques et aventureuses, sans cesses renouvelées. Dans le paysage musical actuel tristement criblé d’autotune et de vocodeur, c’est une bien belle prouesse qu’il convient de signaler.

L’oiseleur, bien plus encore que Ici le jour (a tout enseveli), est une magistrale démonstration de la capacité du groupe à faire naître dans nos petites caboches des histoires visuelles et des courts métrages. A la fois, donc, par ce côté univers de BO, mais aussi à travers les textes, d’une poésie assez terrible reposant sur des mots percutants et justes.

La poésie d’Arthur se manifeste dès l’ouverture de l’album avec Je ne te vois plus. Tiens tiens, au fait… nous parlons bien d’Arthur Teboul, chanteur du groupe, et non de H. Deux Arthur, sacré coïncidence. Notre Arthur T ne cache pas sa passion pour la littérature, et il y contribue de sacrée belle façon avec un sens des mots et de la formule poétique : « Le tendre passé qui nous hante / croît comme un jardin vivant » (dans Grace), « Remangerons-nous le fruit du hasard ? / Cette pomme étrange qui affame quand on la mange ? / Abandonnerons-nous encore nos pas à l’odeur du figuier qui est celle de l’été ? » (dans Sari d’Orcino), « Je serai la rouille se souvenant de l’eau » (dans Anna) n’en sont que quelques illustrations. C’est bien simple, on pourrait citer la totalité des textes, et je pourrais m’en délecter pendant des heures… « A cette heure du jour / A cette heure de la nuit / Quand je fais l’amour / dans l’après-midi ».

Si, toutefois, il me fallait conserver une phrase et une seule de ce lot de flammes sensuelles, ce serait sans doute ces deux lignes, qui m’ont possédé des jours et des jours entiers, m’empêchant parfois de trouver le sommeil, assassines de mes nuits, et qui sont aujourd’hui encore une putain d’énergie lumineuse qui me porte : « Un oiseau chante je ne sais où / C’est je crois ton âme qui veille ». Vous entendrez ces mots offerts par l’incroyable voix de dandy écorché d’Arthur dans le titre Souvenir, et vous y entendrez bien plus : une sorte d’apesanteur mêlée de rage contenue, qui bascule presque dans un second titre à partir d’une autre phrase magique et majeure, « Nous regagnerons la confiance / comme une terre ferme ». Sans doute un de mes titres préférés de l’album, bien qu’il soit très délicat d’en isoler un et de le mettre en avant, même si je reviens plus souvent sur Grace, Ginger, Tes yeux verts et Sari d’Orcino. Ce dernier titre me fait toujours l’effet d’un court métrage, racontant un amour à la fois fugace, intense, et finalement persistant.

En marge de l’album, je ne peux que vous conseiller d’écouter Zoé, titre multicompositeurs élaboré dans le cadre des Récréations Sonores, et disponible sur Spotify. Bien que textes et musiques ne soient pas originellement d’eux, les Feu! les subliment, comme ces mots imparables et bouleversants : « Mais comme un voile de soie blanche ma mémoire courte à la branche de tes doigts pourpres reste accrochée et je me souviens de tes mains comme deux oiseaux libres ». Sublimer le talent des autres : la marque des plus grands parmi les grands.

Ultime plaisir : les Feu! Chatterton tournent actuellement et viendront illuminer notre région orléanaise le 11 octobre prochain, dans la programmation de l’Astrolabe délocalisée à Chécy. Il reste des places, on ne saurait que trop vous inciter à y aller, avec en prime notre Valérian Renault local en première partie. La team Five-Minutes sera de la fête, car là où il se déclenche, le Feu! ne peut rester contenu bien longtemps. J’aurai, pour ma part, un intense bonheur de rouge-gorge picorant une amande à vivre ce concert. Hyper.

Raf Against The Machine

Review n°3 : Amour Chien Fou de Arthur H (2018)

La première moitié de 2018 a livré du très bon son. Nous qui reprenons nos activitésArthur H bloguesques avons du pain sur la planche pour proposer un tour d’horizon des mois passés. Commençons par une des perles du tout début d’année, le nouvel opus d’Arthur H intitulé Amour Chien Fou.

Un double album qui percute dans tous les recoins de nous où les émotions vont se lover. Arthur H est amour et nous le fait savoir. Amour pour ses parents, qui ont chacun droit à un titre. Le passage (pour Jacques), une navigation vers la lumière finale, filée d’une métaphore cinématographique. C’est brillant et bouleversant, et prend encore une autre dimension maintenant que ce grand bonhomme nous a quittés. La boxeuse amoureuse (pour Nicole), un pur bijou piano-voix doublé d’une admiration qui suinte à chaque note. Amour pour sa famille aussi, à travers Brigade légère qui égrène chaque composante de la tribu H dans une bouleversante déclaration. « Aimons-nous vivants » disait l’autre, « Aimons-nous » (tout court) a-t-on envie de surenchérir.

Arthur H est aussi et surtout amoureux de la vie et d’une femme, que l’on sait être sa compagne Léonore Mercier, artiste plasticienne sonore, très impliquée dans cet album pour notre plus grand plaisir. L’osmose entre les deux est totale et permet à Arthur de nous promener astucieusement dans son univers pour une déclaration d’amour sans cesse revisitée et multiforme.

Les textes infusent le sentiment amoureux au fil des titres. « J’ai déjà oublié comment ne plus t’aimer » dans Reine de cœur, « Je te respire et tu m’inspires » pour Sous les étoiles à Montréal, ou encore ce Carnaval chaotique : « Petit amour / Tes seins en pointe me changent en passoire / Tes sources coulent / Tu peux passer ». Ce dernier texte n’étant pas sans rappeler le torride et moite Marilou reggae d’un certain Serge G. Amour Chien Fou (chanson éponyme) déroule des tentatives de définition de ce qu’est l’amour, sur une rythmique pop légère avant une inattendue bascule musicale. Impossible d’isoler une portion du texte tant l’ensemble forme un tout. On retiendra aussi Moonlove déesse, un autre titre qui sexualise corps et esprit : « J’escalade les collines divines de Moonlove / Le drapeau de l’amour bien planté sur Moonlove ». Sans oublier Assassine de la nuit, un titre dont je suis absolument raide dingue et qui se pose à mon cœur comme la déclaration d’amour absolue. Fatale, tout simplement.

Tout le talent de cet album est de jouer aussi pleinement sur la musique, en mélangeant les ambiances douces, passionnées, torrides, jouissives. Double album donc, avec une première galette Amour faisant la part belle aux ambiances intimistes et acoustiques. La dame du lac développe des nappes électros pour une ambiance mystique d’une sensualité redoutable. Moonlove fantaisie s’ouvre sur « Une averse de caresses » relayée par des notes-perles qui tombent et s’infiltrent dans chacun de nos interstices. On retrouve aussi des personnages de la galaxie Arthur H, comme Lily Dale, sorte de sœur de Melody Nelson déjà croisée sur l’excellent album Négresse blanche en 2003 (il y a 15 ans à peine, il y a 15 ans déjà…), dans un titre d’une douceur infinie qui raconte les amours de LilyEnfin, l’Inversion mélancolique, l’autre titre dont je suis fou, avec ses samples en boucle et ce « vieux truc qui remonte à la surface ».

La seconde galette Chien fou opte plutôt pour le terrain pop, parfois dansant, pour compléter avec classe le premier disque. Assassine de la nuit (encore elle… j’avais prévenu, elle est partout en moi) transpire l’amour sensuel et intense, tandis que Tokyo kiss serait une déclinaison de l’indispensable film Lost in translation (une improbable rencontre amoureuse, néanmoins évidente et imparable). Plongée dans un délire purement Arthur H avec Nosferatu, sorte de clin d’œil au Champagne de Jacques H et lecture originelle du mythe vampire, romantique et amoureux. Sans oublier Il/Elle qui, sous couvert d’une mélodie légère, aborde avec finesse et humour le sujet du changement de sexe et de l’identité de chacun. Un titre d’amour par excellence, à travers l’affranchissement du corps et des modélisations sociétales pour vivre totalement ce que l’on est et ce qui nous appelle.

Peut-on être amour sans être chien fou ? C’est au final la question posée par ce double opus qui, décidément, reste pour moi le meilleur album d’Arthur H. Des morceaux qui se gravent en moi écoute après écoute, et me collent toujours un peu plus à la peau. Mais je m’éloigne… Quoique. Amour fou pour cet Amour Chien Fou qui a du chien. Peut-on être amour sans être chien fou ? Non, clairement non : tels deux êtres indéfectiblement liés et connectés, la première galette est indissociable de la seconde, et réciproquement. Les deux se chargent conjointement de nous rappeler que, là où il se niche, notre chien fou ne trouvera son équilibre que dans un savant mélange de passion et de douceur amoureuses.

Indispensable, percutant, bouleversant, tonique : procurez-vous et écoutez cet Amour Chien Fou sans aucune réserve, avec votre amoureux-se… ou tout du moins en pensant fort à elle-lui. Hyper.

Raf Against The Machine