Son estival du jour n°3 : Again (2002) de Archive

Après Air et Paul Personne, restons dans les valeurs sûres de ma discothèque… Un peu comme à chaque été et/ou période de repos, où je me replonge avec plaisir dans les bases de mon univers musical. Aujourd’hui, on traverse la Manche pour retrouver Archive, dont on a déjà parlé moult fois sur Five-Minutes pour en dire tout le bien qu’on pense de ce grand groupe.

En 2002, le collectif fondé par Darius Keeler et Danny Griffiths accueille un nouveau chanteur en la personne de Craig Walker. Cette arrivée va donner lieu à une évolution musicale vers un rock plus progressif et sombre. Illustration de ce virage musical, l’album You all look the same to me (2002) et sa pochette facebook, avec en (brillante ouverture) Again, un titre de pas moins de 16 minutes. Tout y est : la durée (typique du rock progressif), la voix torturée, les sonorités dark et la construction alambiquée qu’on retrouvera ensuite dans les albums Noise (2004), Lights (2006) et Controlling Crowds (2009), qui restent pour moi d’immenses albums d’Archive, et d’immenses albums tout court.

Cerise sur le gâteau : Again pourrait bien vous donner envie de courir réécouter l’exceptionnel Animals (1977) de Pink Floyd, tellement il pourrait en faire partie, tout en revendiquant une sorte de filiation spirituelle.

Raf Against The Machine

Five reasons n°11 : Everything not saved will be lost part. 1 (2019) de Foals

Foals_Standard_pk3000x3000_0On avait laissé Foals pas tout à fait en mauvaise posture, mais sur un album en demi-teinte. What went down, sorti en 2015, avait peiné à convaincre. Non pas qu’il était mauvais : voilà un album rock, avec des guitares et de l’énergie. Mais, au regard des albums précédents avec notamment Holy fire (2013) et surtout l’excellent Total life forever (2010), Foals semblait un peu en perte de vitesse et donnait l’impression d’avoir perdu son identité. Des groupes comme Arcade Fire, Archive ou encore Foals nous ont habitués à teinter chacune de leur galette d’une touche bien personnelle et immédiatement identifiable. Or, ce feu sacré (#vousl’avez?) foalsien était quelque peu retombé avec What went down. C’est donc avec à la fois appréhension et excitation que l’on attendait ce nouvel opus, pour savoir si la flamme est de retour.

La réponse est oui, absolument oui. Foals livre avec Everything not saved will be lost part. 1 son meilleur album depuis ce Total life forever porté aux nues. Et peut-être son meilleur album tout court. C’est une raison suffisante pour vous jeter dessus, mais pour convaincre les plus hésitants, en voici cinq autres.

  1. Cet album est d’une cohérence assez incroyable. On ne parlera pas de concept-album (c’est bien autre chose), mais d’une galette dont vous n’apprécierez la grandeur qu’en écoutant les titres dans l’ordre, les uns après les autres. Piocher l’un ou l’autre au hasard reviendrait, comme dans tout bon album, à passer à côté des intentions et du voyage proposé.
  2. Foals se livre à un énorme travail sur les sons et sonorités, à la fois en termes de recherche et de construction. Les différentes pistes mélangent des instruments qu’on pensait incompatibles, dans un savant équilibre avec la voix selon l’ambiance souhaitée. Moonlight ouvre la danse avec son synthé et une guitare lunaires et la voix de Yannis Philippakis, alors que plus loin, White onions mixera des sons très aériens et d’autres bien plus gras et ronflants. Ce cocktail est inattendu 4 ans après What went down, mais il est réussi et autrement plus excitant.
  3. La force d’un album réside aussi dans sa capacité à glisser en nous, sans qu’on s’en aperçoive, une mélodie qui ne nous quittera pas. C’est le cas avec notamment In degrees, son ambiance groovy et sa ligne de basse saturée en boucle, qui me rappelle l’effet que m’avait fait Everything now de Arcade Fire, sur l’album éponyme. Ou encore On the luna, qui ouvre la face B avec un son très 80’s et plein de bonne énergie.
  4. Transition toute trouvée… Everything not saved will be lost part. 1 est un disque monstrueusement bourré d’énergie. Dès Exits, qui fut le premier single sorti, Foals lâche les chevaux (#vousl’avezbis?) dans une composition rappelant furieusement Depeche Mode qui aurait branché une guitare un peu lourde pour quelques riffs bien gras. L’énergie ne faiblit pas d’un iota, même lors de titres apparemment plus calmes, comme Café d’Athens avec sa voix plus posée tel un instrument parmi le vibraphone et les percussions très présentes. Ou encore Sunday, ou la ballade revisitée par Foals : un titre d’éveil du dimanche matin qui évoque le corps tiède de son amoureux.se sortant de sa nuit pour venir se blottir en nous.
  5. L’album se clôt avec un titre à la fois provocateur et teaser à mort : I’m done with the world (& it’s done with me). D’une, c’est ici un peu la renaissance de Foals et c’est donc paradoxal de dire qu’on en a fini. De deux, on sait bien qu’on est loin d’en avoir fini, puisque l’opus Part. 2 sortira à l’automne, et il est inutile de préciser qu’on a très très hâte d’entendre ça. Pirouette ultime pour ce Part. 1 : un titre piano-voix-synthés, en décalage complet avec l’avalanche rock du reste des titres, comme une façon de dire « Et oui, ça aussi on sait le faire ».

Everything not saved will be lost part. 1 est sorti en mars dernier, et si vous ne vous êtes pas encore jetés dessus, foncez ! Et pour allier le plaisir des oreilles et des yeux, je ne saurais que trop vous conseiller le format vinyle, qui permet d’apprécier pleinement la splendide pochette créée pour l’occasion.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°20 : Remains of nothing (2019) de Archive feat. Band of Skulls

Il n’aura échappé à personne que nous sommes en 2019, ce qui n’est pas pour nous déplaire tant ce début d’année fourmille de sons assez ravageurs. Après la chouette trouvaille Marvin Jouno du copain Sylphe en début de semaine, c’est à une petite célébration qu’on vous convie sur Five Minutes. Ou tout du moins un début de célébration. En 2018, mois après mois, j’ai participé aux festivités des 40 années de chansons d’Hubert-Félix Thiéfaine, au fil des rééditions d’albums et de sa tournée anniversaire. 2019 me semble bien partie pour être celle des 25 ans d’Archive.

Né en 1994, le groupe britannique s’est formé et à depuis évolué autour de ses deux membres fondateurs Darius Keeler et Danny Griffiths. En douze albums (si l’on dissocie Controlling Crowds I-III et IV (2009) et que l’on intègre la BO de Michel Vaillant (2003)), la formation nous aura emmenés du trip-hop le plus sombre avec Londinium (1996) à l’électro-rock avec The False Foundation (2016), dernier album studio à ce jour. Pourtant, la musique d’Archive est bien plus riche et variée que ce simple parcours, puisque la formation oscille en permanence entre le rock progressif, l’ambient, l’électro en exploitant synthés et samples, le trip-hop et même le rap.

Archive c’est tout cela et bien plus encore, et ça n’est pas ce Remains of nothing qui me fera mentir : en un peu plus de 7 minutes, cette joyeuse bande de lascars semble vouloir nous faire entendre un condensé de leur talent. Ouverture sur un mini coup de clavier et une nappe grésillante à souhait, pour mettre en place une boucle de synthé appuyée par la batterie et la basse. Une forme entêtante qui s’enrichit de sons de guitare, et n’est pas sans rappeler les grands moments d’improvisation construite de Pink Floyd version fin 60-début 70. Comme une montée de 2 minutes 15 en kiff total. La question étant : comment va-t-on tenir émotionnellement encore plus de 5 minutes ?

La réponse étant : on ne tiendra pas. La boucle se suspend quelques secondes, le temps de se faire cueillir par une voix venue de nulle part, haut perchée, qui vient se poser sur la trame musicale préalablement injectée dans nos oreilles. Une trame qui, entre les mots, s’enrichit en permanence de multiples petits sons et samples. Tout ça confine au délire, et alors qu’on croit le son bien installé… bim ! Une sorte de refrain avec voix supplémentaire lancinante déboule une minute plus tard. C’est du Pink Floyd encore et toujours, mâtiné de Beatles pas encore rentrés de leur trip indien. S’ajouteront ensuite des cordes dans un pont musical inattendu, avant de retourner au charbon déjà exposé.

Un poil avant la 5e minute, c’est toujours sur cette même trame musicale que l’on basculera dans un presque nouveau morceau avec un flow rap qui finit de dévaster ce qui nous reste de résistance, en sachant que, pour ma part, j’ai déjà cédé depuis les premières notes. Avec une proposition initiale qui porte la totalité de cette pépite, Archive expose une palette de ce qu’il sait faire de mieux. Comme une façon de vouloir nous dire : « Voilà, notre point de départ est toujours le même. On est Archive, on fait ce son là de base mais on l’exploite de toutes les façons possibles, en l’emmenant dans de multiples recoins et styles différents sans perdre un miette de ce que l’on est ».

C’est peut-être bien ce tour de force qu’ont réussi Darius Keeler, Danny Griffiths et leur bande de potes, depuis 25 ans mais aussi en 7 minutes et des poussières. Ils se sont adjoint la collaboration de Band of Skulls, trio rock de Southampton que l’on recommande chaudement, pour un Remains of Nothing qui porte son titre avec une ironie absolument folle et provoc : appeler « Les restes de rien » un morceau aussi riche et puissant, c’est joueur. D’un côté, Remains of Nothing fait planer une sorte d’ambiance de fin du monde et de vide absolu désespérant, et en cela il porte bien son titre. De l’autre, il appelle sans délai à réécouter illico les précédents opus d’Archive, comme une rétrospective des restes de tout. Retourner se plonger tête la première dans Londinium (1996) et son trip-hop bristolien, dans You all look the same to me (2002) et son Again d’ouverture qui sonne bon comme un Animals pinkfloydien, dans le furieux et angoissant Controlling Crowds (2009) et ses Bullets et Pills, ou encore dans The False Foundation (2016) et son morceau éponyme bouillant comme de la glace.

A moins que l’on ne réécoute le Live at the Zénith (2007) et son hypnotique version de Lights, ses rageuses interprétations de Noise et Sane, et son désespéré Fuck U. Oui, voilà une partie de ce que ce Remains of Nothing d’Archive a fait sur moi ces derniers jours. Je ne suis toujours pas redescendu, et j’attends maintenant avec une impatience non dissimulée la suite de ces 25 ans. Au programme, un album-compilation augmenté d’inédits (dont notre pépite du moment) prévu pour le 10 mai prochain (pas moins de 4 CD ou 6 vinyles) et sobrement intitulé 25, quelques jours à peine avant une prestation à la Seine Musicale (16 mai 2019) qui s’annonce d’ores et déjà dantesque, mais surtout complète. Pas trop grave : la bande entamera ensuite à l’automne une tournée européenne 25 qui passera par bon nombre de villes en France (il reste des places mais ça part très vite !), non sans avoir livré en septembre un Live in Paris, captation du 16 mai parisien.

On suit ça de près et on en reparle bientôt. Pour le moment, je crois que dans ce rien sidérant qui nous entoure, il y a encore quelques beaux restes à écouter. J’y retourne.

Raf Against The Machine