Pépite intemporelle n°58 : Gimme Shelter (1969) de The Rolling Stones

A trop regarder dans le rétroviseur musical, j’y reste parfois pour un moment. Cette semaine, ce sera même le gros rétroviseur, la DeLorean mega turbo, la plongée dans un temps que les moins de 20 ans… bref. Cette semaine, on remonte fin 1969 avec ce qui est, sans aucun doute, mon titre préféré des Rolling Stones.

Gimme Shelter est gravée dans l’album Let it bleed. Jamais sortie en single, ça ne l’empêche pas de jouir d’une belle célébrité en figurant à la 38e place (sur 500) au classement des 500 meilleures chansons de tous les temps établi par le magazine Rolling Stone. Sans doute parce que ce morceau suinte la quintessence de ce que les Stones sont capables de produire : du Chicago blues-rock un peu lourd et gras, rehaussé par la guitare de Keith Richards, les saillies vocales de Mick Jagger et un harmonica pleurant la fin d’une époque.

Oui, parce que Gimme Shelter c’est aussi et surtout ça : l’incarnation musicale parfaite de cette année 1969, à la fois érotique et capable de mettre le monde tête-bêche. L’année 1968 est déjà passée par là : loin de se limiter au mois de mai français, ces 12 mois ont porté de lourds événements tels que l’assassinat de Martin Luther King en avril, celui de Robert Kennedy en juin, le Printemps de Prague, ou encore l’enlisement américain au Viet-Nam. La petite sœur 1969 continue de dérouler les conséquences de tous les tête-à-queue sociaux et politiques, en ouvrant déjà la porte aux années 70 avec par exemple les arrivées au pouvoir de Nixon aux Etats-Unis et Pompidou en France. Même si l’Homme pose le pied sur la Lune pour la première fois, et que cet été 1969 est aussi marqué par la partouze musicale géante de Woodstock, Times they are a changing comme disait Bob. L’insouciance et l’optimisme des 60’s, le mouvement hippie et le flower power sont déjà relégués aux livres d’histoire.

Les temps changent aussi pour les Stones eux-mêmes lors de cette année cul par-dessus tête qu’est 1969. Gimme Shelter est enregistrée entre février et mars 1969, bien que différentes parties de la galette Let it bleed soient travaillées tout au long de l’année. Le titre sort en même temps que l’album le 5 décembre 1969, et les Stones ont changé. Du moins dans leur composition, puisque Brian Jones a cassé sa pipe début juillet. Il n’aura d’ailleurs été que très peu présent sur cet opus, ce qui en fait le premier réellement sans lui. Mais l’autre choc de 1969 pour les Rolling Stones, c’est le festival d’Altamont où, hasard du calendrier, ils se produisent le 6 décembre, soit le lendemain de la sortie de Let it bleed.

Tout a été dit ou presque sur Altamont : un festival rock engendré dans la douleur et la précipitation, une sorte de réponse côte Ouest à l’arrache à Woodstock avec autant (sinon plus) d’alcools et de drogues en tout genre. Plus de 100 000 festivaliers qui se pointent sur le site dès le 5 décembre, entre lesquels les tensions ne feront que monter au fil des heures. Le service d’ordre est assuré par les Hells Angels, recrutés par le manager des Stones himself, et payés en bières. Tout ça ne pouvait que mal se terminer, avec des spectateurs et un service d’ordre chauds bouillants et tous plus défoncés les uns que les autres. Le 6 décembre, les Rolling Stones entament leur prestation, qui sera tristement marquée par la mort de Meredith Hunter, poignardé à quelques mètres de la scène. Trois autres morts au cours du festival : un noyé dans un canal d’irrigation et deux mômes écrasés dans leur sac de couchage par un conducteur sous acide.

Symboliquement, Altamont marque la fin du mouvement hippie et d’une époque insouciante et positive. Même si, en regardant bien l’histoire dans les 24 mois précédents, la désillusion et la marche en avant vers un monde de violences étaient déjà largement engagées. Dans ce contexte, Gimme shelter (littéralement Offre-moi Asile / Donne-moi un abri) résonne étrangement, à la fois comme un titre prophétique (enregistré rappelons-le début 1969) mais aussi comme un cri-témoignage direct de sa période de sortie. Quant à dire que, de nos jours, il fonctionne toujours aussi fort, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement. Les Stones ne se doutaient peut-être pas qu’ils lançaient là leur titre sans doute le plus durable et le plus intemporel. Par sa qualité musicale, mais aussi par ce putain de cri maintes fois repris au fil des décennies, conférant ainsi une aura éternelle à un des plus grands morceaux rock de l’histoire.

En bonus et pour le plaisir, une version de Gimme Shelter qui déboîte, par Stereophonics en 2007 sur le plateau de Taratata.

Raf Against The Machine