Review n°26 : Deal with it (2019) de Paillette

Elle s’appelle Marie Robert, mais aussi Paillette. Cette jeune auteure-compositrice lyonnaise a livré en février dernier son deuxième EP Deal with it, empli de bonnes ondes et de frissons. Un 5 titres découvert au (heureux) hasard des réseaux sociaux, qui fait du bien aux oreilles et au corps. Comme un plaisir ne vient pas seul, nous avons eu la chance d’être en contact avec Paillette durant la préparation de cette review, et d’échanger sur son travail, d’où un exercice un peu inhabituel et inédit sur Five-Minutes : une chronique mêlée de questions-réponses.

a2524734725_16Découvrir Deal with it, c’est entrer dans un monde musical tout à la fois familier et un peu mystérieux. Les 5 titres forment un ensemble cohérent tout en possédant chacun une coloration spécifique : Blunt fait penser à Tori Amos (notamment son album Boys for Pele), A better version of me sonne très diva jazz, Morning évoque New soul de Yaël Naïm, Something (mon titre préféré parmi les 5) rappelle Agnès Obel… pour finir sur un Rain a capella qui serait une synthèse minimaliste des influences de Paillette. On vise juste ? « A part Tori Amos, que je n’écoute jamais (mais je vais m’y mettre tiens !), tout ce que tu évoques fait partie de mes influences effectivement. Agnès Obel est une référence évidente, qui revient constamment. C’est flatteur, et en même temps je sais qu’il faut que j’arrive à m’en décoller, pour trouver un univers encore plus personnel. »

L’univers musical de Paillette est pourtant déjà bien affirmé, tant ces moments passés avec sa musique m’ont fait voyager dans le calme, la légèreté, la sensualité, la mélancolie aussi. Une sorte de virée au fin fond d’une petite salle de concert intimiste, très lumière tamisée, où l’on viendrait se réchauffer à la fois le corps et le cœur. Un moment d’apaisement, une bulle frissonnante dans ce monde insensé qui manque cruellement de sérénité et de lumières en tout genre, et que la musique de Paillette nous apporte. Le coton des compositions piano, parfois soutenu par la magie d’un violoncelle, sert d’écrin à sa voix assez incroyable et pénétrante. Quelle voix ! Un très haut potentiel émotionnel, à mes yeux du même calibre que celles d’Agnès Obel, ou de Jeanne Added dans un autre genre musical. Paillette sait surtout faire ce qui manque cruellement à une partie de la scène musicale actuelle :  utiliser sa voix comme un instrument à part entière, auquel elle offre des lignes mélodiques en adéquation avec ses trames musicales. 

Justement… comment naît un titre de Paillette ? « C’est aléatoire ! Pas de secret de fabrication sinon je pourrais faire des chansons à la chaîne ! Ce qui est loin d’être le cas, l’inspiration est volatile. » Autant dire qu’on est, fort heureusement, bien loin des productions standardisées, mécaniques et autotunées. « Parfois je me mets à mon piano, j’avance sur un thème, et quand ça me plait, ça a tendance à m’évoquer une ligne de chant et un sujet à aborder en même temps. Et d’autres fois, j’ai une phrase qui me vient en tête n’importe quand dans la journée, des mots qui tournent en boucle, un truc que j’ai envie ou besoin de dire, et de là nait une chanson. »

Un univers musical foisonnant

Et pour ce qui est de se construire un univers encore plus personnel, pas d’inquiétude, compte-tenu des influences multiples et diverses affichées, que ce soit à travers cet EP ou au-delà : « J’écoute de tout, vraiment. Au quotidien principalement des artistes folk, pop, mais aussi du R’n’B, du rap, du rock, du jazz… Assez peu de musique classique, ça m’arrive occasionnellement. Et je vais aussi énormément en concert, au moins une fois par semaine je dirais. » Une démarche musicophile (voire musicovore !) et mélomane à laquelle je ne peux qu’adhérer… surtout avec ces quelques exemples : « Dans mes favoris Deezer on navigue entre Little Dragons, Mary J. Blige, Camille, Alicia Keys, James Blake, Pomme, Ibeyi, Liane La Havas, The Do, Drake, Baloki, Dosseh, Sampha, Albin de la Simone, etc. Enfin il y a plein de choses différentes. » Plein de choses différentes pour nourrir la créativité.

Autre preuve, si besoin en était, de la richesse de la discothèque Paillette, son album de chevet actuel : « J’ai énormément écouté The Love Album, de Adam Naas, ces derniers temps et On Hold de Fenne Lily ». Et lorsqu’on l’interroge sur l’album à emporter sur une île déserte, ou au fin fond de la campagne : « J’adore la mer mais déjà je pense que ce serait au fin fond de la campagne. Et je prendrais un Best Of de Nougaro. » N’en jetez plus !

Goldfish, extrait du 1er EP To Hide (2018)

 

La musique depuis toujours

Bien que les deux EP soient récents, et malgré ses (seulement) 26 années au compteur, Paillette et la musique, c’est une longue histoire. Conservatoire en piano classique dès 5-6 ans à Saint-Etienne, tout en étant scolarisée en classes musicales à horaires aménagés à l’école primaire et au collège. « A mes 18 ans », poursuit-elle, « j’ai commencé mes études à Chambéry, et j’ai repris en cursus aménagé pour la musique. J’ai continué le conservatoire pendant 2 ans en piano classique, toujours à Chambéry, puis je me suis orientée sur une formation en chant musiques actuelles. » Et les premières compositions ? « J’ai commencé à écrire mes propres chansons vers 17 ans, en anglais et à la guitare (mais je jouais plutôt mal !). Une fois à Chambéry, j’ai fait évoluer ça en duo avec une violoncelliste. Puis nos chemins se sont séparés, j’ai poursuivi mes études à Arles pendant 2 ans et j’ai complètement arrêté la scène (par peur de me produire à nouveau toute seule !). J’ai continué à composer, mûri un peu et décidé de me lancer à nouveau dans un projet solo, puis j’ai déménagé à Lyon (toujours pour mes études, en dernière année de master), et c’est là qu’est né le projet Paillette, avec une quinzaine de concerts la première année. »

L’étape suivante sera l’envie d’aller au-delà des seules prestations scéniques, avec l’enregistrement de deux EP : « La première année de Paillette, je l’ai vécue sans vraiment avoir d’objectif je crois. En tout cas, pas d’autre objectif que celui de jouer devant un public. Je suis restée uniquement dans ma région, j’avais une démo, home made, qui n’est plus dispo mais qui donnait déjà le ton de mon univers. Puis j’ai eu envie d’aller un peu plus loin, d’avoir un son plus abouti, d’être dans une démarche plus globale de ”projet” musical et donc de sortir un premier EP, en janvier 2018. S’en est suivi un 2ème EP, sorti lui en février dernier. »

Le contenu et le contenant

L’univers de Paillette passe aussi par les pochettes de ses disques, qui intriguent l’œil et accompagnent le contenu par une jolie créativité dans le contenant. C’est important cea2696871283_2 lien contenu/contenant ? « Oui, j’ai travaillé avec Anne-Laure Etienne pour ces 2 pochettes, et elle a aussi coréalisé mon dernier clip, Blunt, avec Peter The Moon. Pour la première pochette, celle de To hide, on ne se connaissait pas du tout, j’étais venue avec des idées qu’on a finalement pas du tout utilisé, et la pochette est arrivée un peu au hasard, même si ça restait dans un esprit délicat, fin, que je souhaitais. Pour la deuxième, celle de Deal with it, on avait des idées un peu plus précises (travailler sur la matière, au départ on pensait à des collages, à des déchirures), et Anne-Laure est finalement partie sur de la broderie. Ça colle vraiment bien à ce que je souhaitais, ça montre une évolution sans trancher complètement avec l’esprit du premier. »

Reste une question qui me taraude depuis que j’ai découvert le son de Paillette : d’où peut bien venir l’idée de ce pseudo, tant sa musique et son univers sont délicats, fins, subtils, sans fioritures inutiles et aux antipodes de tout esprit strass et bling-bling ? « C’est parti d’une blague au départ… Et puis je me suis dit que je voulais quelque chose qui détonne un peu avec mon univers, effectivement loin des boules disco et des paillettes. Et en y repensant je me dis que dans un sens, ça colle. Car j’associe Paillette au fait de refléter la lumière, de pouvoir être visible si on l’éclaire. » Ce qui tombe très bien, puisqu’on avait envie (modestement) de rendre visible Paillette en orientant sur elle et son travail les projecteurs de Five-Minutes. Et ça fonctionne chez vous aussi : éclairez sa musique en la mettant dans vos oreilles, vous verrez qu’elle vous le rendra bien.

Blunt, extrait du 2e EP Deal with it (2019)

Ce deuxième EP étant sorti, quels sont les projets de Paillette pour 2019, et au-delà bien sûr ? « Quelques jolies dates en perspectives, je ne peux pas tout citer pour l’instant, mais il y a des belles choses à venir. Travailler avec un.e autre musicien.ne est aussi dans mes projets, mais ça demande du temps. J’espère quand même pouvoir présenter quelque chose dans ce sens à l’automne 2019. Et surtout prendre du temps pour moi, pour savoir ce dont j’ai envie, pour composer et pour aller plus loin artistiquement. J’aimerais sortir un album, mais ce ne sera pas pour 2019, car je veux faire les choses bien et être fière de ce prochain disque. »

Fière, Paillette peut déjà l’être de ce qu’elle nous a livré jusqu’à présent. Les deux EP sont disponibles à l’écoute sur les plateformes de streaming, mais aussi à l’achat en support CD sur Bandcamp. Foncez découvrir cette jeune artiste sensible, envoûtante et généreuse, à qui on souhaite le meilleur et que l’on va suivre de près. En forme de conclusion, j’ai envie de rebondir sur le deuxième titre, A better version of me : cette version actuelle de Paillette nous convient déjà très bien, mais si elle veut faire encore mieux, on est évidemment preneurs.

Un grand merci à Marie/Paillette pour sa disponibilité, et à Thomas Méreur pour la découverte

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°14 : September Song (2013) d’Agnès Obel

Se réveiller avec un morceau en tête, c’est une chose. Savoir quoi en faire en est une autre. En ce qui me concerne, ça tombe pile un jour de Five-Minutes : c’est, en l’occurrence, September Song d’Agnès Obel qui me tient par la barbichette depuis la sonnerie du réveil.

Un titre qui clôt Aventine (2013), le deuxième album de cette artiste danoise qui ne cesse de me fasciner. Dès son Philarmonics en 2010, les mélodies épurées, aériennes et parfois minimalistes d’Agnès Obel m’ont toujours fait un effet inédit et incomparable, que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. Rien ne ressemble à la musique de cette artiste, bien que l’on y retrouve des influences telles qu’Erik Satie ou Claude Debussy. J’avoue que c’est aussi et surtout la pochette de Philarmonics qui avait attiré mon attention au départ : un visuel captivant et hypnotique qui n’est pas sans rappeler Les Oiseaux d’Hitchcock.

C’est pourtant à une tout autre ambiance que nous convie Agnès Obel, et ce September Song en est une parfaite illustration. Une mélodie jouée en boucle avec d’infimes variations de composition ou d’interprétation à chaque reprise. Une ambiance cotonneuse à souhait, qui nous inciterait tour à tour à flâner sous la couette, ou encore à observer le froid du matin depuis la fenêtre, un grand thé en main… à moins qu’on ne choisisse de déambuler, l’esprit en suspension et le cœur en bandoulière, dans quelque ville d’Europe du Nord. Ce qui est une sacrée coïncidence (vraiment ?) pour une artiste native du Danemark (où je m’arrêterais bien le jour où je rentrerai d’Islande). Comble du bon goût : elle a choisi de s’installer depuis quelques années à Berlin, sans doute une des villes les plus agréables et sereines à visiter et/ou à vivre, tous continents confondus (où je m’arrêterais bien tout court).

Je m’égare, mais pas tant que ça : ces sensations géographiques sont présentes et bien présentes dans September Song, un titre qui ne cesse de m’apaiser. La vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille et le monde est parfois plein de tristesses en tout genre ? Pas de souci, vous me prendrez une bonne dose d’Agnès Obel trois fois par jour, matin midi et soir, et autant que cela sera nécessaire. L’excès de bon son ne peut pas nuire à la santé.

Par extension, une fois September Song écouté, le reste de l’album est chaudement recommandé. D’autant que notre pépite du jour n’est disponible que sur certaines éditions d’Aventine (notamment Deluxe et numérique), et donc pas toujours simple à dénicher. Comme on fait les choses bien par chez nous, vous pourrez l’écouter ici-bas, ici même, avant de vous ruer sur les 11 autres titres de cette fabuleuse galette. Qui vous permettront de profiter également de la voix incroyable d’Agnès Obel, puisque, oui, elle a une voix renversante, en plus d’être une compositrice hors pair.

Dernière chose, et pas des moindres : ce September Song fait aussi partie de la BO de Big Little Lies, l’excellente mini-série réalisée par Jean-Marc Vallée. Ce nom vous parle ? C.R.A.Z.Y., Wild, Dallas Buyers Club, Demolition, et côté série Sharp Objects. Digression ciné/séries, car ce formidable réalisateur concocte toujours ses BO avec soin et goût, ce qui mérite d’être signalé. Sans parler de sa mise en images, absolument incroyable. Mais c’est une autre histoire.

Raf Against The Machine