Review n°54: Earth d’EOB (2020)

On ne présente plus le grand groupe Radiohead dont les membres, depuis quelques EOBannées, se lancent dans des projets solos. Thom Yorke que ce soit en solo depuis Eraser en 2006 ou dans le groupe Atoms for Peace avec Flea, le bassiste des Red Hot Chili Peppers, continue à partager avec brio son sens de l’interprétation. Le batteur Phil Selway  a sorti deux albums, Jonny Greenwood s’épanouit en parallèle dans les musiques de film (There Will Be Blood en 2007  par exemple). Il ne manquait plus jusqu’à maintenant qu’à voir Colin Greenwood et Ed O’Brien sauter le pas… Vous aurez bien compris, subtils lecteurs que vous êtes, que derrière ce sobre et mystérieux EOB se cache donc le guitariste Ed O’Brien qui nous offre son premier opus tant attendu, Earth. Nous sommes bien sûr en droit de nous demander si cet album sera ou non dans la droite lignée des albums de Radiohead… Modeste tentative d’explication en approche…

Le morceau d’ouverture Shangri-La (du nom d’une cité imaginaire inventée par James Hilton dans son roman Lost Horizon en 1933) nous ramène en terrain connu. La voix douce est très convaincante, le morceau se déploie gracieusement avec une ritournelle quelquefois électrisée par les riffs de guitare bien sentis d’Adrian Utley de Portishead pour un résultat qui sonne comme du Radiohead. La comparaison n’a rien de négatif et on ne peut pas reprocher à Ed O’Brien de ne pas tourner le dos à son ADN musical. Les 8 bonnes minutes de Brasil rappellent que EOB a posé les bases de son album lorsqu’il est parti vivre quelques années avec sa famille au Brésil. Ce morceau d’une grande douceur voit EOB sobrement accompagné de sa guitare pour une belle complainte autour de la fin d’une relation amoureuse mais la basse de Colin Greenwood et les sonorités électroniques au bout de 3 minutes viennent donner une savoureuse envie de danser. La montée est séduisante et la construction de ce morceau d’une grande précision et d’une grande richesse.

Le trio suivant va ensuite mettre l’accent sur une douceur folk prédominante, Deep Days et sa guitare acoustique témoigne des qualités du chant d’EOB, Long Time Coming m’évoque un croisement entre Peter von Poehl et Devendra Banhart tout en rappelant à quel point EOB est un grand guitariste alors que Mass tente par quelques déflagrations sonores de briser la douceur pour un résultat tout en tensions. Banksters vient alors avec justesse redonner un supplément d’intensité, on savoure cet art de la réverb propre à Radiohead et la parenté s’avère incontestable. Le désincarné et dépouillé Sail On évoquant la mort de son cousin touche au sublime et nous amène avec délicatesse vers les 8 minutes d’Olympik qui donnent une furieuse envie de bouger son corps et évoquent Depeche Mode qui aurait rêvé de faire du Pink Floyd (#payetoncroisementfumeux). L’album se clot sur une note de douceur folk bien sentie avec Cloak of the Night en duo avec Laura Marling.

Fans ou non de Radiohead, je ne peux que vous inviter à savourer la subtilité de ce très beau Earth qui réchauffera les coeurs, enjoy!

Sylphe

Pépite intemporelle n°24: The Rip de Portishead (2008)

Portishead ou la musique de l’humilité… Groupe phare du trip-hop avec Massive AttackPortishead et Morcheeba, le trio composé de la voix de velours Beth Gibbons et de ses deux acolytes Geoff Barrow et Adrian Utley a clairement fait le choix de la parcimonie dans sa discographie. Deux bijous d’émotion pure que sont Dummy en 1994 et Portishead en 1997 avec des morceaux de grâce comme Glory Box, Roads, ou Sour Times ont démontré toute la tension du chant de Beth Gibbons et dépeint des paysages sonores d’une beauté quasi sépulcrale. Lorsque Third paraît 11 ans après Portishead, c’est peu de dire qu’il est très attendu… et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il destabilise les fans de la première heure. Finies les ambiances brumeuses du trip-hop et place aux sonorités indus et krautrock des hangars désaffectés pour un résultat très brut et sans concession qui brille par la qualité de ses arrangements et sa production sans faille. The Rip (la déchirure) symbolise à mon sens la puissance poétique de Portishead et l’ambiance plus âpre de Third: d’un côté la douceur introvertie du chant avec des paroles aussi belles que mystérieuses accompagnées humblement par une guitare sèche et de l’autre les sonorités électriques krautrock qui viennent s’imposer dans la seconde moitié du morceau pour un résultat d’une tension extrême. Juste brillant, en parler davantage serait infâmant car il repousserait injustement pour vous le moment de l’écoute… Enjoy!

Sylphe