Five Titles n°19: Yol d’Altin Gün (2021)

Voyageons aujourd’hui vers les sonorités orientales d’Altin Gün (âge d’or en turc) qui, comme son nom l’indique peu, Altin Günest un groupe néerlandais. Même s’ils se plaisent à rappeler qu’un seul membre du sextuor est d’origine turque, le groupe créée par des collaborateurs de Jacco Gardner s’inspire pleinement des sonorités orientales et le saz (sorte de luth) tient une place centrale dans les deux premiers albums On en 2018 et Gece en 2019. Certes les voix de Merve Dasdemir et Erdinç Ecevit Yıldız me séduisent mais je dois reconnaître que ces deux premiers albums ne me touchent pas plus que ça, même si je reconnais leur cohérence. Du coup, je n’ai pas particulièrement d’attente en écoutant ce troisième opus Yol et je suis juste curieux de voir l’évolution du son d’Altin Gün. Certes, on retrouve cette langue turque aux accents chantants et les influences orientales mais quelle évolution et ouverture vers une synthpop 80’s qui me séduit pleinement. La curiosité polie laisse ainsi place à un vrai plaisir, ce Yol est brillant et fait parfaitement le lien entre Orient et Occident, tel une Istanbul placée sur le détroit du Bosphore entre Europe et Asie. Je vous propose de découvrir 5 titres marquants de ce Yol (route en turc), qui vous permettront de voyager.

 

  1. Ordunun Dereleri, après les trente secondes du morceau d’ouverture, frappe fort et révèle d’emblée la révolution sonore. Sur fond de circulation automobile, un synthé puissant vient prendre le pouvoir et marteler avec une certaine douceur le titre. La voix de Erdinç Ecevit Yıldız apporte sa grâce pour un résultat de synthpop séduisant et entraînant où les gimmicks sonores s’épanouissent en fond.
  2. Yüce Dağ Başinda joue de son côté la carte de la pop à fond. Les synthés sont omniprésents (j’y ai reconnu des sons présents chez Gorillaz …) et la voix de Merve Dasdemir porte le titre pour un résultat d’une grande spontanéité particulièrement communicative.
  3. Une guitare d’une grande justesse et des synthés? J’ai ce qu’il vous faut avec Kara Toprak qui est sublimé par la voix de Merve Dasdemir. Je dois reconnaître que mes mots peinent à retranscrire mon plaisir d’écoute et je ne peux que vous inviter à me faire confiance…
  4. Maçka Yollari rappelle, quant à lui, l’univers des deux premiers albums. Le saz est omniprésent mais le contraste avec la boîte à rythmes lui donne encore plus de poids et le voyage est garanti. Ce morceau me donne une furieuse envie de danser dans mon salon.
  5. Le morceau final Esmerim Güzelim clot l’album avec douceur par un jeu subtil de ruptures de rythme et un vent pop qui souffle avec justesse.

C’est avec une certaine frustration que je finis cette brève chronique qui ne rend pas assez honneur à ce Yol, je compte sur vous pour que votre plaisir d’écoute compense tout, enjoy!

 

 

 

 

Sylphe

Five Reasons n°27 : Elysée Montmartre – Mai 1991 (2021) de Noir Désir

Live-a-l-Elysee-MontmartreDemain 19 mars tombera dans les bacs une double galette invitant à un saut de 30 ans dans le passé. Uniquement disponible à ce jour dans le coffret CD Noir Désir – Intégrale sorti en décembre 2020, le live Elysée Montmartre – Mai 1991 des Bordelais s’offre une sortie CD, ou double vinyle pour les amateurs (avec, au passage, une chouette édition limitée vinyle rouge à la Fnac). A ce jour, on ne dispose officiellement que de 4 albums live : Dies Iræ (1994) pour la tournée Tostaky et Noir Désir en public (2005) pour la tournée Des visages, des figures, auxquels on peut ajouter Nous n’avons fait que fuir (2004), captation d’une performance poético-musicale de juillet 2002 et Débranché (2020), regroupement de deux prestations acoustiques période 666.667 Club. Nous voilà donc avec un 5e enregistrement live. Pour quoi faire, serait-on tenté de se demander. Y a-t-il encore des choses à découvrir de ce qui est très possiblement le meilleur groupe rock français ? Y a-t-il une bonne raison de plonger dans ce disque ? Pour être honnête, j’en vois même cinq.

  1. Elysée Montmartre – Mai 1991 constitue, à ce jour, le seul témoignage sonore officiel de ce que fût sur scène Noir Désir Période 1. Une Période 1 qui englobe les trois premiers albums Où veux-tu qu’je r’garde ? (1987), Veuillez rendre l’âme (à qui elle appartient) (1989) et Du ciment sous les plaines (1991). Viendra ensuite la Période 2 qui regroupe Tostaky (1992) et 666.667 Club (1996), avant la Période 3 (inachevée) uniquement faite de l’exceptionnel Des visages, des figures (2001). Ce découpage en trois périodes n’a aucun caractère officiel. Il ne sort que de mon regard sur la carrière du groupe. Si le dernier album ouvre des perspectives sonores inattendues et prometteuses, le dyptique Tostaky/666.667 Club déploie du gros son et marque surtout la reconnaissance internationale pour le groupe. Les trois premiers opus sont ceux d’une formation naissante mais terriblement excitante, inscrits dans une tendance très 80’s et un poil dépressive du rock français. Trois mois après la sortie de Du ciment sous les plaines, Noir Désir investit l’Elysée Montmartre pour une série de 9 concerts qui annonceront une mutation musicale.
  2. Côté mutation musicale, l’album Du Ciment sous les plaines amorce déjà bien les choses début 1991. Jusqu’alors, Noir Désir se résume à un 6 titres en 1987 qui fleure bon le rock underground new-wave (il n’y a qu’à voir les looks du groupe à l’époque, savant mélange de Cure et d’un style gothico-romantique qui se cherche), puis à un premier LP dont les radios retiendront surtout Aux sombres héros de l’amer. Alors que cet album contient des pépites brûlantes comme Les écorchés, La chaleur, et surtout le génial et poisseux Le fleuve. Du ciment sous les plaines apporte un son plus épais et plus dense, résolument plus rock et électrique. La tournée qui suit confirme la tendance : en écoutant cet Elysée Montmartre, on devine déjà le gros son à venir de Tostaky, et l’énergie furieuse qui habitera le live Dies Iræ.
  3. Elysée Montmartre est une ode à Du ciment sous les plaines. Parmi les 14 titres de l’album studio, 8 alimentent le live sur un total de 15. Soit une grosse moitié. Du ciment est à la fois l’album le moins connu du groupe, et celui qui a enregistré le moins de ventes. De là à dire que c’est le moins apprécié, il y a un pas que je ne franchirai pas, puisque j’ai précisément une passion pour cet opus. L’énergie de titres comme En route pour la joie, Tout l’or, Le Zen émoi, la tension insoutenable de Si rien ne bouge, No No No, ou encore la dépression rock de Charlie sont autant de facettes musicales d’un rock que j’aime profondément. Pas étonnant de retrouver ces titres sur le live, aux côtés d’autres pépites du même acabit tirées des deux premiers albums : La rage, Les écorchés, La chaleur, Pyromane envoient du très très lourd. Quelqu’un qui ne saurait pas dans le détail de quels albums sont tirés les titres pourrait penser qu’il sortent d’une seule et même galette. En un mot : la capacité d’un groupe à mélanger anciens et nouveaux morceaux, dans un son unique.
  4. Ce son est celui du début des années 1990. Celui d’il y a 30 ans tout rond. Celui d’un monde qui n’est plus, dans lequel nous avons vécu et écouté à sa sortie Du ciment sous les plaines, au milieu de dizaines d’autres albums tout aussi marquants. Ce son est aussi celui qui accompagnait nos existences quotidiennes d’il y a 30 ans. Vous faisiez quoi en 1991 ? Vous étiez où ? J’ai pour ma part un souvenir très précis de ces années et de poignées de moments dans lesquels ont résonné ces titres de Noir Désir. Loin de tomber dans la nostalgie car je suis bien plus heureux aujourd’hui et à mon âge actuel, ce sont plutôt des images mentales de moments passés avec des copains autour d’un demi, de nuits à refaire le monde ou du moins à rêver qu’il change, d’interminables weekends à passer de la guitare à une clope à un verre à un film à des rires à des regards… C’est aussi l’époque d’une fougue et d’une énergie qui sont intactes aujourd’hui, avec un peu de patine, d’expérience et de connaissance de soi. Mais, voilà pourquoi il est bon de replonger dans Elysée Montmartre et 1991 : retrouver des sensations de ce que nous avons été, pour mieux apprécier ce que nous sommes devenus et se préparer à la suite.
  5. Pour tous les fans de Noir Désir, cet album est tout bonnement indispensable. Indispensable dans le son rock et unique qu’il porte, et que l’on ne retrouvera pas dans les futurs lives du groupe. Pas même dans Dies Iræ qui, s’il lui ressemble à la première écoute, est nettement plus marqué gros son épais. Indispensable pour le vide qu’il comble dans la case de disques Noir Désir. Pour les autres, je vous laisse seuls juges. Néanmoins, si vous aimez la musique, si vous aimez le rock (et notamment le rock français), si vous vous intéressez à son histoire et son évolution, il y a de fortes chances que vous craquiez sur cette pièce hautement incandescente. Enfin, peut-être cet Elysée Montmartre vous sera-t-il incontournable juste parce qu’il est la mémoire d’un temps qui fût et qui n’est plus. En l’écoutant, j’ai pensé au magnifique livre Les Années d’Annie Ernaux : cette biographie sociétale collective que l’autrice construit page après page à coups d’images mentales et de petites touches du quotidien de chaque époque. Voilà un album qui a toute sa place dans mes années à moi.

Elysée Montmartre – Mai 1991 de Noir Désir sort officiellement demain 19 mars. Si vous n’avez pas, tel le bon iencli que je suis, déjà précommandé (et reçu, je l’avoue !) la double galette, il ne vous reste plus qu’à foncer demain chez votre disquaire préféré pour pouvoir écouter à fond tout le weekend un album un peu inespéré, qu’on n’attendait plus à l’unité puisqu’il était disponible en coffret, mais terriblement incendiaire et addictif.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°74: Always On The Run de Yuksek (2011)

Et tout est parti d’un générique de série qui me déçoit…Je m’explique. J’ai depuis peu cédé à la tentation de regarder la série En thérapie qui est véritablement brillante, porté par la performance magistrale de Frédéric Pierrot (déjà touchant de sincérité dans Polisse) et de tous les autres comédiens, Mélanie Thierry en tête. Je ne peux que vous inviter à savourer le travail d’Eric Toledano et Olivier Nakache qui ne nous déçoivent jamais dans leur approche de l’humanité et ses fragilités. Le bémol minime, me concernant, c’est ce générique et la musique qui l’accompagne qui peinent à me convaincre, et ceci est un doux euphémisme. Je suis d’autant plus déçu que ce générique est l’oeuvre d’un artiste que j’apprécie particulièrement, Yuksek. Du coup, j’ai eu envie de contrebalancer cette « déception » en me replongeant dans les premiers albums du Rémois de naissance, Away From The Sea (2009) et Living on the Edge of  Time (2011)… De nombreuses pépites électro-pop jalonnent ces deux petits bijoux d’une grande instantanéité et le choix d’un titre n’a pas été aisé. J’espère que la pépite du jour, en l’occurrence le morceau d’ouverture de Living on the Edge of Time à savoir le susnommé (non, non, ce n’est pas une insulte) Always On The Run, vous donnera envie de parcourir les albums. Des synthés obsédants qui ne sont pas sans rappeler ceux de leurs potes rémois de The Shoes, un refrain addictif qui gicle littéralement, un intermède digne de Justice au niveau des voix, une électricité sous-jacente que ne renierait pas Birdy Nam Nam et ce clip brillant dont la chute est particulièrement inattendue suffisent à me donner le sourire. Et vous, si vous écoutiez les premiers albums de Yuksek ? Voilà une thérapie qui porte rapidement ses fruits, enjoy!

 

Sylphe

Review n°75: Sand de Balthazar (2021)

Une solution face au blues du dimanche soir? J’ai ce qu’il vous faut avec le cinquième opus des Belges deBalthazar Sand Balthazar, Sand, sorti le 26 février dernier. J’avoue avec sincérité avoir découvert ce groupe formé autour du duo Maarten Devoldere / Jinte Deprez assez tardivement mais je reste sous le charme du dernier album Fever, chroniqué par ici. Deux ans plus tard, nous arrive donc cette créature pour le moins surprenante et mystérieuse, espèce d’Alf 2.0 ou personne déprimée car le couvre-feu vient de lui ruiner sa soirée déguisée? Bref, je vous laisse méditer sur cette pochette ouverte à tous les vents de l’interprétation. Je ne vais pas tourner autour du pot (belge… blague pour les cyclistes), cet album s’inscrit dans la droite lignée de Fever et fonctionne à merveille. Les ingrédients sont limpides: des voix rocailleuses et sensuelles à souhait qui te feraient virer ta cuti en deux temps trois mouvements, des lignes de basse d’un groove indéniable, des rythmiques qui se prélassent avec dépouillement et douceur même si les boîtes à rythme prennent avec justesse une place plus importante, un sens de la mélodie imparable qui pousse de plus en plus les Belges à aller explorer le pays plat de l’électro-pop. Si tu as 43 minutes devant toi (la même durée que le dernier Django Django, coïncidence ou complot, toutes les hypothèses demeurent…), installe toi une bière à la main et savoure la future défaite de ton blues dominical…

Le morceau d’ouverture Moment introduit avec classe et majestuosité dépouillée l’album à travers sa boîte à rythme et sa ligne de basse qui sentent bon la sueur. Les cuivres, les choeurs, on retrouve toute la richesse de l’univers de Balthazar. Ce Moment amène sur un plateau d’argent le bijou Losers qui brille par la puissance électro-pop de son refrain et de ses choeurs, sublime contraste avec le groove downtempo des couplets. On A Roll fonctionne ensuite sur la même recette, d’un côté cette ligne de basse toujours sur le fil et de l’autre ce refrain plus lumineux qui n’est pas sans m’évoquer le pouvoir pop de MGMT. I Want You avec sa boîte à rythme obsédante et sa litanie finale ainsi que You Won’t Come Around et sa douceur d’une grande sensualité qui sort l’atout caché des cordes sur la fin font parfaitement le job avant la nouvelle pépite Linger On d’inspiration plus électro qui brille par sa rythmique addictive. Ce morceau est imparable et réveille en moi ce déhanché démoniaque qui fait succomber toutes les femmes… dans mes rêves.

L’électro-pop et les choeurs féminins de Hourglass paraissent en comparaison un brin faciles par la suite et je préfère dans ce registre Passing Through qui est sublimée par les cordes finales si représentatives du son de Balthazar. Il faut reconnaître que la fin de l’album est plus classique et déclenche moins de soubresauts, les mauvaises langues y déceleront une certaine paresse en rapport avec cette créature sur la pochette. Le saxo et les cordes de Leaving Antwerp apportent cependant un supplément d’âme savoureux, Halfway n’est pas une valeur ajoutée évidente et Powerless mise sur un piano fragile qui se marie parfaitement à la douceur finale. Voilà 43 minutes qui devraient être déclarées d’utilité publique tout simplement, enjoy!

 

 

Sylphe

Review n°74: Glowing in the Dark de Django Django (2021)

Retour aux affaires blogesques aujourd’hui après deux semaines de vacances, coupé d’internet maisDjango Django pas de l’actualité musicale très riche du moment où des grands noms comme Tindersticks, Altin Gün ou Balthazar ont sorti des albums qui font chaud au coeur. Vous vous doutez bien que Django Django va venir enrichir cette belle litanie avec son quatrième album Glowing in the Dark sur le label très recommandable Because Music… Après un premier album éponyme  particulièrement enthousiasmant en 2012 dans sa volonté de proposer une pop hédoniste brisant les frontières et croisant avec succès le rock psyché et les sonorités électroniques, les Anglais de Django Django ont tranquillement tracé leur sillon au rythme d’un album tous les trois ans avec Born Under Saturn en 2015 et Marble Skies en 2018. C’est donc sans surprise, après trois nouvelles années bien longues (la dernière paraît s’écouler lentement non?) que ce Glowing in the Dark, composé dans son intégralité pendant le confinement, va venir nous apporter sa touche lumineuse. Si vous avez besoin d’un album qui vous imprime un sourire perpétuel sur le visage, cet album est fait pour vous tant il revient à  l’hédonisme des débuts!

Le morceau d’ouverture Spirals va nous offrir d’emblée 5 minutes très riches, comme la BO d’un western psychédélique. Une boucle électro qui s’accélère et fait monter une tension presque palpable, la batterie qui entre en jeu et la voix si caractéristique de Vincent Neff qui sublime un refrain pop addictif, font de ce titre une pépite qui fonctionne immédiatement. Les pisse-froid diront que la recette est un brin éculée mais elle est appliquée à la perfection! Right the Wrongs et Got Me Worried jouent ensuite la carte d’une pop solaire et sans retenue, nourrie à la fontaine du psychédélisme et lorgnant vers ses compères d’Hop Chip. J’aime bien les rythmiques uptempo mais ces deux titres restent un peu trop linéaires et classiques à mon goût pour me renverser totalement, même si le kitsch des applaudissements live sur la fin de Got Me Worried n’est pas pour me déplaire. Je me laisse plus facilement toucher par la voix mystérieuse de Charlotte Gainsbourg, leur compagne de label, sur Waking Up,qui prouve au passage que la pop lui va à merveille et la rythmique ralentie de Free from Gravity. Quelques sonorités spatiales et un refrain entêtant suffisent à mon plaisir car je suis un homme facile.

Headrush vient alors proposer un croisement original entre psychédélisme et expérimentation électronique. Une ligne de basse qui s’imprime en toi et fait vibrer ta colonne vertébrale, des choeurs un peu kitsch qui se marient à merveille avec l’instrumentation très riche, je n’arrive pas à me retirer de la tête en écoutant ce morceau que les Américains d’Animal Collective viennent de vriller et se mettent à composer de la pop accessible… Cet album regorge de vraies surprises comme ce surprenant The Ark inquiétant qui propose une revisite électro- SF (oui je trippe totalement sur ce nom) de krautrock. Bref, vous l’aurez compris, c’est joliment inclassable. Un Night of the Buffalo séduisant par son sentiment d’urgence sous-jacent et sa guitare en arrière-plan (et ce, malgré des violons improbables sur la fin qui montrent que le confinement n’a pas laissé de marbre nos amis Anglais) et la douceur de The World Will Turn où l’association voix/guitare sèche nous donne l’impression que Jean-Baptiste Soulard s’est mis à l’anglais une bonne fois pour toute nous amènent vers une fin d’album particulièrement réussie.

Kick the Devil Out tout d’abord et sa sonnette inaugurale surprenante prolonge la veine de la pop hédoniste  avant l’électro séduisante de Glowing in the Dark qui lorgne avec envie vers le dance-floor et les Anglais de Hot Chip et le bijou Hold Fast, superbe épopée électronique au pouvoir pop incontestable… La voix de Vincent Neff révèle amplement toutes ses qualités, je dois reconnaître que je suis sous le charme de ce morceau et regrette presque qu’Asking for More, morceau classique plus pop, vole à Hold Fast la place finale de cet album qui vous permettra d’aborder sereinement la dernière ligne droite de cet hiver, enjoy!

 

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°73 : When the levee breaks (1971) de Led Zeppelin

LEDCD004Nous sommes fin 1971, le 8 novembre très exactement. Tombe dans les bacs le quatrième album de Led Zeppelin, généralement nommé Led Zeppelin IV, en continuité des 3 précédents, bien que la pochette de ce nouvel opus soit totalement dénuée de toute inscription. Le groupe britannique, emmené par Jimmy Page à la guitare, Robert Plant au chant, John Paul Jones à la basse et John Bonham à la batterie, vient de pondre 3 albums incroyables entre 1969 et 1970 : Led Zeppelin (1969), Led Zeppelin II (1969) et Led Zeppelin III (1970). Trois galettes qui posent les bases d’un son nouveau en explorant des choses bien connues : le blues, le rock, le folk, mais tout ceci à la sauce Led Zeppelin. Autrement dit, un son fait d’une voix assez incroyables, de riffs et de solos de guitares ravageurs et démentiels, et d’une section rythmique apportant un groove assez inattendu, pour ce qui deviendra les origines du hard rock. La grande question avant de se plonger dans ce Led Zeppelin IV, c’est de savoir ce que le groupe peut apporter de plus et de mieux après 3 disques où il n’y a pas une seconde à jeter. La réponse ? Un quatrième album de nouveau parfait, une sorte de condensé de tout ce que le quatuor sait faire.

Led Zeppelin IV est construit autour de 8 titres, chacun plus efficace que le précédent et que le suivant. C’est bien simple : quelle que soit la porte d’entrée sur cet album, ça fonctionne. Que l’on commence avec les très rock Black dog ou Rock and roll, que l’on poursuive avec le folk celtique The battle of evermore ou que l’on plonge dans l’incontournable Stairway to heaven, la première face de l’ascension est ponctuée de frissons et d’une pêche assez folle. Seulement voilà, il reste l’autre face de l’aventure. Un second temps qui s’ouvre sur le groovy Misty mountain hop, pour enchaîner sur l’excellent blues folk incandescent Four sticks. En 7e position, Going to California la joue balade folk intimiste. Ne reste qu’un morceau pour boucler cet incroyable galette. Un dernier morceau de 7 minutes qui nous prend par surprise, tant on pensait finir en douceur.

When the levee breaks ne pardonne pas. Nos oreilles et nos corps sont arrivés exsangues et ravis à la fin de Going to California. Ravis de cette virée musicale multi-influences et pensant avoir tout entendu. Ce n’est évidemment pas le cas, avec cette reprise d’un vieux titre blues écrit en 1927 par Kansas Joe McCoy et Memphis Minnie. Le morceau, dont le titre signifie « Quand la digue se rompt », fait référence à la grande crue du Mississippi de 1927 qui ravagea l’Etat éponyme et les régions voisines. De nombreuses habitations furent détruites, tout comme l’économie agricole locale. Ces lourdes conséquences poussèrent des familles entières à partir chercher du travail dans les villes industrielles du Midwest, et contribuèrent à la grande migration des Afro-Américains en ce début de XXe siècle. Voilà pour l’acte de naissance, et voilà également, en pépite bis, la version originale.

Evidemment, la revisite de Led Zeppelin ne va pas laisser ce titre au rang de sympathique et tranquille blues acoustique. Le groupe retouchera les paroles, mais défenestrera surtout la partie musicale : une ouverture de bucheron à la batterie, vite rejointe par un chant d’harmonica vibrant et saturé, et une guitare entêtante. Pour une introduction démentielle de presque 1 minutes 30, avant que Robert Plant ne vienne planter sa voix stratosphérique au milieu de cette jungle bluesy. S’ensuit alors une virée hypnotique et vénéneuse dans laquelle sont injectés des sons à l’envers (harmonica et écho), du phasing (technique consistant à répéter un court motif musical en le décalant, tout en augmentant et diminuant ce décalage) et du flanging (effet sonore obtenu en ajoutant au signal d’origine ce même signal, légèrement retardé). When the levee breaks par Led Zeppelin, c’est tout autant une affaire d’interprétation que de techniques sonores nouvelles que le groupe explore pour notre plus grand bonheur.

Il en résulte un titre poisseux directement sorti du bayou, terriblement obsédant et sensuel et d’une efficacité assez rare, surtout lorsqu’il s’agit de refermer un album. Là où certains artistes négligent les fins de disques (et notamment à l’époque du tout vinyle où la face B pouvait se voir sacrifiée en contenant des B-sides et morceaux secondaires), Led Zeppelin soigne sa sortie. Comme pour récompenser les fans et les courageux qui se sont aventurés jusque là. Mais aussi pour montrer que, de la première à la dernière note, ce groupe de légende ne vole ni sa réputation ni son talent. When the levee breaks met un point final à quatre albums, eux aussi de légende. Led Zeppelin poursuivra ensuite sa carrière tout au long des années 70, avec encore de bien belles choses à venir. Pourtant, aucun album futur n’égalera ces quatre premiers. Et aucune fin d’aucun album de Led Zeppelin ne possède cette intensité et cette puissance qu’apporte When the levee breaks.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°72 : The lonesome death of Hattie Carroll (1963/1964) de Bob Dylan

Bob_Dylan_-_The_Times_They_Are_a-Changin'Poursuite de la balade dans les années 1960 : après Feeling Goodrelire/réécouter ici), remontons un peu plus loin dans le temps, plus précisément en 1963/1964 pour (re)découvrir une pépite absolue et intemporelle du répertoire de Bob Dylan. The lonesome death of Hattie Carroll fait partie de mes titres préférés, dont je ne me lasse jamais et que je peux écouter en boucle. Que ce soit pour ce que la chanson raconte ou pour la façon dont elle est écrite et la manière dont Dylan l’interprète, tout me renverse dans Hattie Carroll. Si vous avez quelques minutes devant vous, je vous explique tout ça.

Que raconte The lonesome death of Hattie Carroll ? Dylan écrit et enregistre ce titre en octobre 1963, suite à un fait de violence et la mort d’une femme, le 9 février de la même année à l’hôtel Emerson de Baltimore (Maryland). Hattie Carroll, serveuse de 51 ans, meurt suite à des coups portés par William Devereux Zantzinger, client et riche propriétaire terrien de 24 ans. La première est noire, le second est blanc. Tout ceci en 1963, dans des Etats-unis très marqués par la ségrégation raciale, et qui voient émerger le combat pour les droits civiques des Noirs américains que porteront des figures comme Martin Luther King, Medgar Evers, Malcolm X ou encore James Baldwin. William Zantzinger, passablement alcoolisé ce 9 février 1963, commande à Hattie Carroll un énième verre qui n’arrive pas assez vite à son goût. Il l’insulte de « négresse » et s’en prend à elle verbalement et à coups de canne, tout comme à deux autres personnes présentes. Hattie Carroll meurt le lendemain matin. Une mort causée par une hémorragie cérébrale liée à des problèmes de santé, et sans doute déclenchée par les injures et la brutalité de Zantzinger plus que par sa canne. Il n’empêche : le mal est fait. Un homme a tué une femme. Un homme blanc a tué une femme noire, dans le contexte sociétal tendu et explosif évoqué plus haut. Fin août 1963, après une requalification des faits de meurtre en homicide et coups et blessures, Zantzinger, qui admet avoir été tellement ivre qu’il ne se souvient de rien, est condamné à six mois de prison.

A peine deux mois plus tard, en octobre 1963, Dylan enregistre The lonesome death of Hattie Carroll. Et raconte cette histoire, avec quelques ajustements : William Devereux Zantzinger devient William Zanzinger, celui qui a battu à mort Hattie Carroll à coups de canne. Le titre ne dit jamais que l’une est noire et l’autre blanc, mais le talent d’écriture de Dylan est de nous le faire comprendre entre les lignes, si toutefois on ne connaît pas le fait. Ce que raconte aussi cette chanson, c’est l’incroyable bienveillance (pour ne pas dire privilège et favoritisme) dont Zantzinger a bénéficié de la part de la justice, à la fois de par sa classe sociale mais aussi de par sa couleur de peau. Six mois pour avoir causé la mort d’une femme, c’est dérisoire et révoltant. Surtout lorsque l’on sait que cette durée de détention permet à l’intéressé de purger sa peine dans la prison du comté et non la prison d’Etat, où sont alors détenus des prisonniers en majorité noirs, qui n’auraient pas manqué de s’en prendre à lui. Comble du cynisme ? Zantzinger versa 25 000 dollars à la famille d’Hattie Carroll, de sa propre initiative. 25 000 dollars, le coût d’une vie arrachée ? Les questions d’argent et de racisme poursuivront Zantzinger : en 1991, la justice découvrira qu’il loue des logements en violation de la loi du comté. Des logements qu’ils ne possède plus. A des locataires poursuivis en justice lorsqu’il étaient défaillants, et contre lesquels il a gagné ses procès. Des locataires noirs. Un portrait édifiant et abject de ce que l’humanité peut faire de plus crasse, au panthéon de la négation de l’Autre.

Comment Dylan raconte-t-il The lonesome death of Hattie Carroll ? D’une part, en écrivant sa chanson sans attendre, presque dans le feu des événements. Hattie Carroll meurt en février 1963, le procès de Zantzinger se tient en août de la même année, et il ne faut pas deux mois à Dylan pour écrire et enregistrer son titre. Cette réaction immédiate l’est pourtant moins qu’on pourrait le penser : le morceau ne débarque pas dès février, ou même au moment du procès. C’est le juste délai pour porter une révolte, des émotions et un engagement, tout en laissant mûrir un propos qui ne prend que plus de poids. Ici, rien d’explosif mais plutôt un engagement profond, extrêmement solide et hautement convaincant. D’autre part, les choix musicaux de Dylan sont parfaits : la trame musicale est dépouillée (guitare folk et quelques pointes d’harmonica). C’est sa marque de fabrique de l’époque. La chanson sortira en janvier 1964 sur The times they are a-Changin’, son 3e album studio. Ce n’est qu’en 1965 avec Bringing it all back home (5e album) qu’apparaitront des instruments électriques. Nous n’en sommes pas là : Dylan porte ses mélodies folk épurées, et The lonesome death of Hattie Carroll l’est encore plus. Par exemple, la piste précédente When the ship comes in sur The times they are a-Changin’ enchaine les accords avec un certain rythme. Pour Hattie Carroll, Dylan ne se sert de sa guitare que pour gratter quelques trames d’accord qui servent de support musical à son phrasé.

La voix de Dylan est la dernière pièce à cet édifice. Une voix nasillarde, reconnaissable entre toutes, qui raconte l’histoire et la mort de Hattie Carroll, plus qu’elle ne les chante. Dylan est observateur engagé de son temps et nous conte Hattie Carroll comme écrivaient et lisaient à l’époque les poètes de la Beat Generation. Allen Ginsberg, Jack Kérouac ou encore William Burroughs (pour ne citer qu’eux) ont toujours savamment mélangé musiques, rythmes et textes. Avec Hattie Carroll, Bob Dylan est dans cette droite lignée, en y ajoutant une dimension protest-song dont il est un des meilleurs représentants. Son texte prend rapidement le dessus sur la grille musicale, mais il n’aurait pas cette force et cette puissance sans le rythme apporté par ses cordes qu’il semble gratter à la cadence de son texte, et réciproquement.

The lonesome death of Hattie Carroll poursuivra son chemin au répertoire de Dylan, et trouvera son écho protest-song dans la décennie suivante avec Hurricane, parue sur l’album Desire (1976) : un titre qui revient sur la condamnation à perpétuité et l’emprisonnement du boxeur Rubin “Hurricane“ Carter pour un triple meurtre en 1966, dans lequel l’implication de ce dernier n’a jamais été prouvée. Carter sera libéré en 1985 après cassation du verdict et bénéficiera d’un non-lieu en 1988. Témoins peu fiables et approximations en tout genre : une controverse judiciaire de plus sur fond de racisme et d’inégalités sociales, qui sera l’occasion pour Dylan d’écrire une nouvelle petite merveille. The lonesome death of Hattie Carroll et Hurricane font d’ailleurs l’objet d’un judicieux segment dans l’excellent film Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan story (2019) qui suit la tournée du même nom entamée en 1975. Une passionnante virée dans l’univers dylannien par Martin Scorsese, qui avait déjà réalisé le très chouette No direction home (2005) sur les années 1961-1966 de Dylan. Rolling Thunder Revue est disponible sur Netflix : vous y entendrez Hattie Carroll et y trouverez plein d’autres bien belles choses, dans une “atmosphère douce, feutrée, intimiste, poétique“, teintée d’un “profond engagement“ (des guillemets car je n’ai pas trouvé mieux que ces jolis mots de la personne de très bon goût qui m’a emmené sur ce film). Des mots qui, pour boucler la boucle, qualifient parfaitement aussi la pépite qu’est The lonesome death of Hattie Carroll.

Source : la partie sur l’histoire de Hattie Carroll a été en grande partie écrite à l’aide de la page Wikipédia dédiée https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Lonesome_Death_of_Hattie_Carroll.

The lonesome death of Hattie Carroll : la version studio (1963/1964)
The lonesome death of Hattie Carroll : la version live « Rolling Thunder Revue » (1975)

Raf Against The Machine

Reprise du jour n°5 : Feeling good (1964/1965/2001) de Leslie Bricusse & Anthony Newley par Nina Simone/Muse

Nina-Simone-Feeling-goodL’heure est grave. D’une part, nous sommes toujours au bord du précipice qu’on appelle confinement mais sans vouloir en dire le nom (Voldemort, si tu nous lis…) et on attend patiemment (non) de savoir comment la suite des événements sera pilotée (ou pas). Au royaume de l’improvisation, nous devenons tous de grands champions, tout en essayant de se ménager des bulles de vie et de bien-être. D’autre part, et sans transition ou presque, dilemme total pour moi sur le son du jour : faut-il le classer en pépite intemporelle, Five Reasons ou Reprise ? J’ai opté pour cette dernière rubrique. On est typiquement dans le combo rubriques croisées/poupées russes, puisqu’on va s’arrêter sur un titre devenu célèbre via une de ses reprises, puis régulièrement revisité par de multiples artistes. Feeling good, ou la reprise, de la reprise, de la reprise… Installez-vous tranquilles, servez-vous un café ensoleillé. Tout va bien se passer.

A sa création en 1964, Feeling good fait partie de la comédie musicale The Roar of the Greasepaint – The Smell of Crowd (littéralement “Le rugissement de la peinture à graisse – L’odeur de la foule“). Ce spectacle revient sur les écarts et différences entre les classes sociales de la société britannique dans les années 1960. Tout ceci à travers trois personnages principaux : Sir, Cocky et The Negro (précisons que je reprends ici l’intitulé exact des rôles en langue originale). Ce dernier, sujet au racisme et aux abus des deux premiers, finira par l’emporter sur eux et leur ignorance crasse. Production artistique à forte teneur sociale et politique donc, que l’on doit à Anthony Newley et Leslie Bricusse. Leurs noms ne vous disent peut-être rien, mais c’est ce duo qui a, notamment, co-écrit la chanson Goldfinger (1964), composée par John Barry et impérialement chantée par Shirley Bassey. Notre Feeling good originel est interprété dans le second acte de la comédie musicale par The Negro, lorsqu’il prend enfin le dessus sur ses oppresseurs. Cette version est musicalement assez étonnante et n’a pas grand chose à voir avec les futures reprises que l’on connait mieux. Dans une ambiance jazzy/crooner lyrique, et sur des arrangements plutôt smooth, ce sont successivement Cy Grant puis Gilbert Price qui poseront leurs voix sur ce qui va devenir un des standards absolus du 20e siècle. Histoire de se mettre dans le bain, les deux interprétations sont à écouter ci-dessous, avant de poursuivre.

Vu le parti pris politique du titre, et le contexte historique de l’époque, c’est presque une évidence que Nina Simone s’empare d’un tel morceau. Elle reprend Feeling good en 1965, au cœur des années 1960 marquées par le mouvement de défense des droits civiques aux Etats-Unis. Son engagement et sa musique ont eu beaucoup d’influence dans la lutte pour l’égalité des droits menés par les Noirs américains à cette époque. Un lien que montre bien le très beau documentaire What happened, Miss Simone ? disponible sur Netflix, et que j’ai découvert ces derniers jours (le documentaire, pas Nina Simone) suite à une suggestion fort bienvenue et de très bon goût. Rappelons qu’en 1964, Nina Simone écrit et chante son brûlot Mississippi Goddam, en réaction à l’assassinat de Medgar Evers et à l’attentat perpétré dans l’église de Birmingham (Alabama) ayant causé la mort de quatre enfants noirs. Suivront bien d’autres titres politiques comme Old Jim Crow, et engagements tels que sa participation aux Marches de Selma à Montgomery en 1965. C’est précisément cette année-là que Miss Simone reprend Feeling good, en la magnifiant totalement de sa voix rugueuse, dans un écrin musical blues-soul qui me dresse les poils à chaque fois. Manifestation incandescente de l’espoir d’égalité raciale et de jours meilleurs, tout autant que porteuse d’une lumière dans la nuit de la connerie humaine, son interprétation est d’une puissance absolue. Elle propulse au devant de la scène un matériau musical déjà excellent de base qui ne demandait qu’à être sublimé. A tel point que, pour beaucoup de gens, Feeling good est une chanson de Nina Simone, au même titre que I put a spell on you que l’on doit en fait à Screamin’ Jay Hawkins. Ce qui importe vraiment, c’est l’émotion que Nina Simone balance dans sa version. Une émotion ravageuse qui laisse son Feeling good intemporel, et permanent dans mes playlists.

Depuis sa création en 1964, Feeling good a été reprise par de multiples artistes d’horizons musicaux aussi divers que Michael Bublé, George Michael, Joe Bonamassa, Eels, Gregory Porter ou encore Avicii. Pourtant, si une autre version a retenu mon attention parmi toutes les revisites, c’est celle de Muse. Nichée dans le deuxième album du groupe Origin of Symmetry (2001), leur lecture de Feeling good apporte quelque chose de nouveau, que je n’avais pas trouvé ailleurs : la sensation de détresse dépressive qui suinte de chaque note. La version de Muse transpire l’urgence et le fil du rasoir. La voix de Matthew Bellamy n’y est pas pour rien, surtout lorsqu’elle passe au filtre d’un mégaphone dans lequel le chanteur semble hurler toute ses tensions. Une voix hors du temps, portée par une rythmique de bucheron et de la grosse guitare qui nous emportent pendant 3 minutes dans une époque inquiète et tracassée cherchant, malgré tout, des portes de sortie. Une récurrence.

A l’époque de la sortie de Feeling good au milieu des 60’s, Kubrick mettait en images Arthur C. Clarke pour annoncer 2001 comme une possible odyssée de l’espace, et un voyage introspectif de l’humanité sur elle-même. Le vrai 2001 n’a pas grand-chose à voir avec la prémonition kubrickienne, pas plus qu’avec les rêves 60’s de « L’an 2000 » qui fantasmaient une planète modernisée par la science, nageant dans le bonheur serein de la technologie et d’une humanité au diapason d’une existence pacifique. En 2001, l’heure est aux urgences sociétales, humaines, politiques, environnementales. Tout comme aujourd’hui, vingt années plus tard. Comme un cycle incessant, dans lequel Feeling good trouve toujours sa place.

Est-ce à dire que Feeling good tire sa puissance de notre monde bousculé, et dans lequel il reste toujours des combats à mener ? Oui, mais pas seulement : c’est un son qui porte aussi le récurrent message d’espoir et d’énergie que le meilleur reste à venir. On ferme les yeux, on monte le son, on y croit. On y va. « Its’ a new dawn / It’s a new day / It’s a new life for me / and I’m feeling’ good ».

Raf Against The Machine

Review n°73 : As The Love Continues (2021) de Mogwai

TRR355_Mogwai_1500x1500Dans la short list des artistes qui ont vraiment transformé ma vie, il y en a peu dont j’attende encore la nouvelle livraison discographique avec une réelle impatience doublée d’angoisse : Mogwai en est, et nous voilà à écouter As The Love Continues, sorti il y a quelques jours, et déjà rejoué sur la platine à de nombreuses reprises, tant il offre une quintessence du groupe. Alors que d’autres acteurs essentiels de ma vie d’amateur de musiques amplifiées sortent des albums qu’on écoute distraitement, souvent parce qu’ils peinent à retrouver leur pertinence d’origine (Interpol) ou parce qu’ils ont renoncé à écrire et diffuser de nouvelles créations (The Cure, et au vu de leurs derniers albums, il est bien qu’ils continuent à n’être que la redoutable machine de live qu’ils sont devenus), les Ecossais de Mogwai n’ont cessé, depuis Young Team en 1997, de donner à nos oreilles des albums d’une qualité constante, en faisant évoluer leur post-rock baigné dans les vertiges de My Bloody Valentine vers un univers vraiment singulier où se rencontrent des murs du son, des plages ambient, des voyages électroniques, des mélodies rares et comme des guirlandes. Le tout en gardant cette « indie touch » qui ramène aux glorieuses années britanniques que furent les eighties et nineties (on entend encore dans leur son des réminiscences de Jesus and Mary Chain, leurs congénères – il faudra écrire un jour tout ce que l’Écosse a offert aux fans de rock sous toutes ses formes – par exemple ici sur Drive The Nail, et ce riff qui laboure un champ noisy de façon obsessionnelle à partir de 2’10).

L’album commence sur des notes de piano et une cymbale que le Brian Eno de Before and After Science n’auraient pas reniées, et vers 2’30 on retrouve le Mogwai downtempo qui livre des paysages où les guitares et les sons synthétiques dessinent des arcs lumineux. On est en territoire connu, avec cette densité sonore d’une pâte instrumentale malaxée et enrichie peu à peu de quelques ingrédients (des stridences distordues en fond de mix, des motifs répétitifs). On sait où l’on va, mais c’est un voyage dans lequel on s’engage avec toujours la même excitation.

Quelques secondes pour être pris au dépourvu par le beat  « dance » de Here We, Here We, Here We Go Forever, avant de ré-entendre ce traitement vocal métallique qui est devenu leur marque de fabrique : un instrument de plus, qui participe à complexifier la structure en mille-feuilles de la construction atmosphérique des morceaux.

Dès la troisième piste, une merveille, le premier single de l’album : Dry Fantasy, arpèges de synthé, rythmique en retenue, cymbales qui construisent la frustration, comme on entre dans un vestibule, avant que la caisse claire ne soit l’invitation à entrer plus loin dans un hall de reverb impressionniste. Étrangement, les titres de Mogwai, qui sont souvent choisis au hasard de la construction des albums, finissent souvent par trouver sens : ici, on est bien dans un onirisme sinon sec, du moins épuré, réconfortant, sans un seul son qui ne soit mis au service de l’évasion. Une des plus belles réussites de l’album.  

On ne redescend pas du ciel de volupté où l’on vient de monter : encore un single, Richie Sacramento est le morceau qui s’inscrit le plus dans la tradition indie, une vraie mélodie, une voix traitée à la reverb mais sans vocoder pour la dissimuler, le versant pop du groupe, qu’il n’exploite que rarement (c’est sans doute l’une des chansons les plus traditionnelles jamais chantées par le groupe depuis R U Still Into It sur le premier album, qui n’avait d’ailleurs même pas une mélodie aussi évidente). Dans un autre monde, un 45 tours parfait. Dans ce monde-ci, le morceau que l’on mettra en repeat sur nos playlists pour dévaler des rues à vélo ou pour fermer les yeux en se croyant immortel.

Il y a d’autres réussites sur As The Love Continues : ainsi, le presque Air Fuck Off Money, avec ses sons numériques veloutés, qui se métamorphosent finalement en autoroute céleste et totalement fidèle au son Mogwai, une « Milky Way Pop » qui élève le corps et l’âme, une autre forme possible de musique religieuse pour tout animiste contemporain qui sait son origine dans la poussière d’étoiles. On disait Kosmische Musik dans les seventies bercées par les expérimentateurs allemands à la Tangerine Dream ou Ash Ra Tempel,  mais ici est offerte une musique cosmique moins éthérée, moins bavarde, resserrée et qui sait ne pas perdre des yeux le but de son voyage malgré la beauté du trip.

Le groupe sait aussi revenir vers des sons plus rêches et plus bruitistes : le très bon Ceiling Granny, ici en version live depuis leur base de Glasgow, qui tourne un riff sur deux fois trois notes, libère la nuque, et ne s’éternise pas au-delà de raisonnables quatre minutes, le temps juste nécessaire  à la libération des énergies positives accumulées jusque là. La version donnée ici est plus acide, un peu moins chaleureuse que sur l’album, mais fidèle au son du groupe en concert, dont on ressort lessivé mais comblé de vibrations physiquement incomparables (n’oubliez pas de revenir en France, amis Glaswegians, vous y êtes attendus).

Si Midnight Flit et son final au faux semblant d’orchestration à cordes rappelle que Mogwai excelle dans la musique de film et de documentaire (regarder Zidane, a 21st century portrait, juste pour la bande son magnifique que le groupe a enregistrée pour l’occasion), Pat Stains qui lui succède revient aux débuts du groupe, quand la scène post-rock se nourrissait encore des innovations apportées par le Spiderland de Slint : notes de guitares détachées, qui tissent de micro-mélodies sur une rythmique pleine de décalages et de grooves en rupture, mais sans jamais basculer dans le math-rock stérile : Mogwai ne vise pas l’épate technicienne, mais l’architecture solide sur laquelle construire des façades sonores qui s’embellissent de fines couches d’or, de stuc et d’angelots baroques (guitares en multi-bande, synthétiseurs), avant de tout décaper pour revenir au bois brut.

L’album s’achève, après un Supposedly We Were Nightmares agréable mais moins marquant, par les 7 minutes et quelques de It’s What I Want To Do, Mum :  en synthèse de tout ce qui a précédé, c’est un morceau instrumental, un parti pris guère étonnant dans le contexte de ce disque, qui étend sa progression sur cet enchevêtrement de basse, de guitares claires et noisy, de contrepoint synthétique et cette batterie toujours régulière ; et l’on monte, et cela fait déjà plus de 5 minutes que c’est ainsi, et à peine au sommet on entame la fin du chemin, le même chemin mais apaisé, vers les deux accords finaux répétés, mi-arpégés, mi-grattés.

24 ans de carrière discographique, et Mogwai maîtrise pleinement son style, sans se trahir et sans lasser. Cela devrait suffire à les chérir. The Love Continues, et il n’est pas prêt de s’éteindre.

Nicolas

Review n°72: Collapsed In Sunbeams d’Arlo Parks (2021)

Voilà la belle découverte musicale qui a illuminé mes dernières semaines et m’a permis de garder leArlo Parks cap avant l’arrivée providentielle des vacances scolaires. Anaïs Oluwatoyin Estelle Marinho alias Arlo Parks vit à Londres et a vu sa carrière décoller dès le titre Cola en 2018. Ses deux EP produits par Gianluca Buccellati Super Sad Generation et Sophie ont confirmé en 2019 son potentiel et ce premier album était pour le moins attendu. On retrouve avec plaisir Gianluca Buccellati à la production, épaulé par Paul Epworth (Adele) sur les titres Too Good et Portra 400. L’album de 40 minutes s’apparente à un véritable journal intime qui relate toutes les expériences de l’adolescence en mettant l’accent sur la difficulté des relations amoureuses et l’homosexualité. La voix d’Arlo Parks paraît immédiatement familière par sa chaleur et sa douceur, m’évoquant quelquefois le grain de Skye Edwards. Ajoutons des textes ciselés, un univers musical entrelaçant la néo-soul et le trip-hop, quelques guitares volées à Thom Yorke et on obtient un superbe premier album riche de belles promesses et de beaux moments que je vous invite à découvrir.

Le morceau d’ouverture, l’éponyme Collapsed In Sunbeams (expression tirée du roman On Beauty de Zadie Smith), offre une petite minute de douceur à l’état pur où le spoken word d’Arlo Parks est humblement accompagné par une guitare sèche. On retrouve d’emblée cette volonté d’appréhender la souffrance pour s’ouvrir au monde et le savourer à sa juste mesure « We’re all learning to trust our bodies / Making peace with our own distortions / You shouldn’t be afraid to cry in front of me in moments ». L’introspection est le maître-mot de cet album et Hurt nous offre la première plongée dans l’intériorité avec un son entre Nneka et Morcheeba. Né sur les cendres du trip-hop, le refrain tente d’apporter une luminosité inespérée pour souligner la difficulté de ce Charlie à dompter sa souffrance et lâcher prise. Too Good aborde ensuite avec une pointe d’ironie le moment de la rupture dans une ambiance neo-soul qui ne demande qu’à aller jouer avec les codes du jazz. Hope et son piano jazzy vient alors traiter avec une légèreté pop en trompe l’oeil le thème de la solitude, un passage de spoken word et de belles trouvailles au niveau du texte illuminent ce morceau qui est mon préféré de l’album, « wearing suffering like a silk garment or a spot of blue ink ».

Caroline aborde ensuite le déchirement d’un couple dans une ambiance instrumentale qui m’évoque Alt-J, ce morceau démontre le potentiel incommensurable de la voix d’Arlo Parks. Un Black Dog qui traite pudiquement de la difficulté de soutenir un ami touché par la dépression, un Green Eyes biberonné au trip-hop qui souligne la difficulté d’affronter les regards lors d’une relation homosexuelle, un Just Go plus pop dans son approche avec des guitares lumineuses qui porte un regard amusé sur la volonté de l’autre de reprendre une relation après l’infidélité, les sujets abordés sont traités avec justesse et simplicité. For Violet vient alors avec son atmosphère plus sombre digne de Portishead, un relatif dépouillement et une rythmique downtempo permettent de mettre en valeur la voix d’Arlo Parks, ce titre forme un duo brillant avec Eugene dont les guitares sont estampillées Thom Yorke. Ce morceau traite avec humanité de la difficulté de voir son amie entamer une relation avec un autre homme, sur fond de jalousie et d’amour caché. Passé un Bluish traitant avec une fausse légèreté la sensation d’enfermement dans le couple, Portra 400 (nom d’un film négatif de Kodak) finit sur des notes plus électro-pop sur lesquelles le spoken word d’Arlo Parks se pose avec délectation. Pour reprendre une expression de ce titre « Making rainbows out of something painful », Arlo Parks sublime le maelstrom des émotions ressenties pendant l’adolescence pour créer un album profondément humain, marqué du sceau du talent. Il ne vous reste plus qu’à parcourir les pages de ce journal intime pour découvrir le monde d’Arlo, enjoy!

 

En cadeau, une sublime reprise de Creep de Radiohead…
Sylphe