Clip du jour n°17 : Ghost (2012) de Skip The Use

GhostVoilà presque dix années que le groupe français Skip The Use a décoché la flèche de son brillant album Can be late (2012). A l’intérieur se trouvent des pépites qui se ramassent à la pelle, comme les feuilles mortes mais en plus vivifiant. Album tout à la fois pop, rock, electro, funk, punk, Can be late raflera dès l’année 2013 la Victoire de la musique « Groupe ou artiste révélation scène de l’année ». Plutôt pas mal, pour une formation née à peine 4 années plus tôt dans le département du Nord, qui n’a donc pas comme unique intérêt ses bières et sa proximité avec la Belgique (#seconddegré bien évidemment, car chacun de mes passages dans le Nord m’a laissé d’excellents souvenirs). Emmené par son chanteur Mat Bastard (aka Mathieu-Emmanuel Mollaert), Skip The Use dynamite les frontières musicales pour mélanger dans ses compositions différentes influences qui font la richesse de leur son. Ghost en est la parfaite illustration, en reposant sur une trame musicale rock teinté d’un flow rap et de touches électro bien senties.

Pourtant, Ghost n’est pas qu’un son. C’est aussi de l’image et un clip. Tout a commencé par une devinette, ou plutôt une recherche d’un clip « qui se passe dans un château, avec une chanson un peu électro-rock, c’est un groupe qui chante en anglais ». Inutile de dire que ma mémoire s’est vite mise en route, pour t’aider à retrouver ce clip dont tu te souvenais mais dont le titre t’échappait. Un peu comme un moteur de recherche qui fonctionnerait correctement avec les bons mots-clés, Ghost m’est arrivé en tête, après quelques tentatives malheureuses… « Ouiiii !! C’est ça ! » Le plaisir d’avoir trouvé, mais aussi et surtout celui de voir le tien. Et le plaisir de revisionner cette pépite accompagnant la pépite.

Ghost fonctionne en tant que son par un métissage de genres musicaux qui se combinent à merveille. S’y rajoute un élément décisif : les chœurs qui viennent chanter le refrain, rappelant ainsi Another brick in the wall (part 2) de Pink Floyd, un autre titre pop-rock entendu et usé jusqu’à la corde, mais toujours aussi efficace et désormais ancré dans l’inconscient collectif. Comme en écho dans le clip, on replonge dans l’imagerie The Wall avec des adolescents regroupés dans un château-centre d’éducation. Y sévit un éducateur bien peu éducatif, tentant de contrôler ces jeunes gens. Ces derniers sont manifestement dans d’autres préoccupations et un autre univers.

Plus tard dans le clip, on retrouvera tout ce beau monde au réfectoire, dans des uniformes d’écoliers anglais qui rappelleront Harry Potter aux plus jeunes, mais surtout les écoliers de The Wall aux autres. La scène se termine d’ailleurs sur le cauchemar (ou peut-être une forme de secret espoir) de tout CPE/éducateur : les élèves envoient tout balader (au sens propre comme au figuré), pour prendre en main leur existence et profiter par eux-mêmes d’un moment hors de tout carcan normatif. « Teachers leave the kids alone » : notre rôle d’adulte et d’éducateur n’est pas de mouler les jeunes générations dans des cases sociétales toutes faites, pas plus que de les laisser faire librement ce qui leur passe par la tête. Laissons-les expérimenter tout en étant à leurs côtés, pour les accompagner et les guider à devenir ce qu’ils sont. En gardant à l’esprit que parfois, pour eux, bronzer dans le jardin ou au bord de la piscine est plus important et intéressant que la perspective de retourner en cours le lendemain.

Ghost et son clip ne racontent pas que cela. Au-delà de l’éducation et de la posture d’éducateur, il est ici question de vie, du sens de l’existence et de ce qui nous y maintient. Les premiers mots sont cinglants « Time is running out / Ghost keeping me alive / I get what it means / You have to survive » (Le temps est compté / Un fantôme qui me tient en vie / Je sais ce que ça signifie / Tu dois survivre). Percutants aussi, en rappelant le défilement du temps, qui à la fois nous maintient vivant tout en nous pressant de ne rien rater. Ghost raconte la nécessité d’être en prise sur son époque, sur les moments qui se présentent. Etre en éveil face à sa propre existence pour appréhender celle des autres. Ce sont les écoliers du clip qui renversent les règles et les conventions dans la dernière partie. C’est aussi nos yeux et nos sens grand ouverts sur le monde qui nous entoure et l’endroit de notre existence où nous sommes à chaque minute, chaque heure et chaque jour.

Le temps est un fantôme qui nous tient en vie, mais au-delà du maintien, ce qui réellement nous fait vivre se trouve dans le monde qui vibre à chaque seconde. Dans les autres en interaction avec nous. Et dans l’autre, qui alimente notre lumière, nos moments, nos envies et notre énergie.

Raf Against The Machine

Pépite du moment n°87: Ani Kuni de POLO & PAN (2021)

Envie de commencer cette semaine quasi estivale avec entrain et légèreté? J’ai ce qu’il vous faut sous monPolo & Pan grand chapeau (Annie si tu nous entends…) avec un morceau improbable sur lequel je viens à l’instant de tomber. Nous avons déjà parlé du duo français POLO & PAN à l’occasion de la sortie de leur EP Gengis en 2019 avec leur titre éponyme qui s’imposait comme une fresque épique brillante (à réécouter par ici). En 2020, Polocorp et Peter Pan ont sorti leur septième EP Feel Good au titre prémonitoire tant il donne le sourire mais c’est leur single Ani Kuni qui va nous intéresser aujourd’hui. Ce titre reprend un chant indien ani couni chaouni qui, s’il est à la base un chant de lamentation entonné lors de la cérémonie de la Danse des Esprits, devrait parler à plus d’un parent (et j’en suis!) car il est devenu une berceuse pour enfants célèbre. La recette est d’une simplicité enfantine: des sonorités électroniques représentatives du groupe, une tendance à s’appuyer sur des sons tropicaux, le choeur d’enfants et un clip coloré. Il ne m’en faut pas plus pour démarrer avec le sourire cette nouvelle semaine, enjoy!

 

Sylphe

Review n°81: Spirit Tree de Kira Skov (2021)

Le Danemark, terre de talents… Vous n’êtes pas sans savoir, si vous êtes un lecteur régulier du blog, que de Kira Skovnombreux artistes danois ont trouvé grâce à mes oreilles. Il conviendra de désormais rajouter à cette sublime liste Kira Skov dont le huitième album Spirit Tree est un véritable bijou. Je connaissais jusqu’alors Kira Skov uniquement pour sa présence sur des albums de Tricky ou Trentemøller et je regrette depuis deux bonnes semaines de méconnaître à ce point sa carrière solo. Autant vous dire que ses sept premiers opus devraient faire partie de ma playlist estivale… Cet album créé pendant le confinement (lié à vous savez quoi…) a été l’occasion pour Kira Skov de travailler avec des musiciens et interprètes dont elle est proche artistiquement.  Le résultat est aussi brillant qu’orgiaque avec 14 titres pour ne pas dire 14 duos et 56 minutes qui font chaud au coeur. Une très belle introspection où l’amour et ses fragilités ainsi que la thématique de la mort (la perte de son compagnon, le bassiste Nicolai Munch-Hansen demeure en filigranes) s’entrelacent avec douceur et subtilité pour un hymne puissant à la vie.

Le morceau d’ouverture We Won’t Go Quietly, écrite suite au meurtre de George Floyd, fait le constat amer d’une humanité qui ne cesse de reproduire les mêmes erreurs et témoigne du besoin de réagir avec force contre ces injustices. Le titre, mixé par Trentemøller himself, touche par la douceur de son univers folk sobrement illustré par une guitare sèche et cette alliance parfaite entre la voix éthérée de Kira Skov et le timbre de Bonnie Prince Billy. On retrouvera un autre titre avec ce dernier, Some Kind of Lovers, d’une grande justesse et portée par un refrain lumineux sublimée par les cordes. Le violon de Maria Jagd donne incontestablement une puissance onirique et lyrique à l’ensemble de l’album….

In the End met ensuite à l’honneur la voix de crooner de Steen Jørgensen dans un duo très intense célébrant une danse entre un homme et une femme. L’univers instrumental soigné, aux confins du baroque, n’est pas sans m’évoquer une créature hybride entre Get Well Soon et Cage The Elephant (oui, oui, à Five-Minutes on ne s’interdit pas les grands écarts artistiques…). Dusty Kane s’impose ensuite comme un hommage appuyé à deux chanteuses emblématiques, Dusty Springfield et Kate Bush, en s’appuyant sur la voix lumineuse de Mette Lindberg, la chanteuse de The Asteroids Galaxy Tour, qui distille de subtiles effluves pop au morceau sur fond de violons mélancoliques. Si vous savourez le grain de voix enfantin de Mette Lindberg, vous pourrez la retrouver sur Ode To The Poets et son dialogue fictif entre Jack Kerouac et Dylan Thomas. On aura bien compris avec l’image de l’arbre sur la pochette de l’album que Kira Skov veut rendre hommage à ses racines littéraires et musicales.

Pick Me Up fait appel, quant à lui, à Stine Grøn (du duo Irah que je ne connais pas) pour un résultat tout en langueur d’une grande émotion. Les violons et les envolées lyriques rappelant les Balkans piquent les yeux et donnent une place à part à ce bijou. Idea of Love vient ensuite s’appuyer sur le timbre à la Johnny Cash de Mark Lanegan avec un univers musical de nouveau digne de Get Well Soon alors que Horses met à l’honneur les voix de John Parish et Jenny Wilson pour un résultat puissant et un brin inquiétant qui pourra rappeler la folie habitée de St. Vincent. L’univers instrumental de ce titre est assez insaisissable tant on sent la tentation pop ne jamais prendre totalement le dessus.

Sur la deuxième partie de l’album, on retrouve l’amie de longue date Marie Frisker sur l’émouvant Tidal Heart qui traite de la difficulté de pleinement se donner en amour et Burn Down The House qui traite de l’amour brisé sur des sonorités plus jazzy dignes de Jay-Jay Johanson. Bill Calahan sur le très sombre Love is a Force, Lionel Limiñana (en mode Gainsbourg) et ses paroles en français taillées à la serpe sur le très beau Deep Poetry ou encore Lenny Kaye sur Lenny’s Theme et sa trompette qui mériterait de figurer sur les premiers albums de Yann Tiersen, toutes les collaborations apportent ce supplément d’âme à cet album qui marquera cette année musicale. Pour finir sur des notes plus légères, Kira Skov fait penser à un nom de vodka mais l’addiction à son univers est bien plus forte. Sur ce, j’ai sept albums à aller écouter en m’enfilant une vodka, enjoy!

Sylphe

Ecoute ce jeu n°1 : To be me / Facettes OST (2021) de Thomas Méreur

Voilà un certain temps que chez Five Minutes nous tournons autour de l’idée d’une nouvelle rubrique « Musique de jeu vidéo ». Quand je dis nous, c’est plutôt moi il faut l’avouer. Non pas pour m’attribuer la paternité de cette catégorie, mais parce que ça fait des mois que j’épuise mon ami Sylphe avec cette idée, sans jamais concrétiser. Deux raisons à ce nouveau terrain d’écriture. D’une part, les BO (ou OST pour Original SoundTrack) de jeux vidéo peuvent être au moins aussi fabuleuses et puissantes que celles des films. L’avenir et les futures chroniques en donneront des exemples, en s’attachant au son, bien plus qu’au jeu en lui-même, tout en montrant les liens entre les deux. D’autre part, je suis très fan de ce qui est fait depuis longtemps sur Gamekult.com dans ce domaine par les très talentueux Gauthier Andres (aka Gautoz ex-Gamekult), Pierre-Alexandre Rouillon (aka Pipomantis) et Valentin Cebo (aka Noddus). Gros clin d’œil et hommage donc à ces pères fondateurs et inspirateurs, qui m’ont appris à jouer autant avec les mains qu’avec les oreilles. Le jour est venu de se lancer sur Five Minutes, avec ce Ecoute ce jeu n°1.

8b9574dc68b939722d130e846523cee7_originalLe hasard (qui, soit dit en passant, n’existe pas) faisant bien les choses, nous inaugurons nos Ecoute ce jeu avec un morceau de Thomas Méreur. Un artiste dont nous avons déjà parlé ici à plusieurs reprises, et notamment pour la sortie de son premier album Dyrhólaey en octobre 2019, qui fut tout simplement mon album de cette année-là. Pourquoi parlais-je de hasard ? Parce que Thomas Méreur, c’est aussi Amaebi, qui nous régale de ses contributions régulières sur Gamekult.com. Tout autant musicien que passionné de jeux vidéo, ce dernier se lance dans un nouveau projet artistique qui combine ces deux domaines. En effet, le studio indépendant OtterWays travaille sur un projet de jeu intitulé Facettes, que l’on pourrait résumer ainsi : « Facettes est un simulateur de création de personnages RPG, une expérience narrative autobiographique fantasmée. Il est inspiré par l’esthétique et la symbolique du tarot. Le jeu raconte ce moment suspendu dans la vie d’une femme qui découvre son identité queer. Elle se retrouve face à une infinité de possibilités, comme autant de facettes de sa personnalité. » Pour plus de détails sur ce développement, le studio et les membres d’OtterWays, je vous invite à consulter le KickStarter du jeu à cette adresse (d’où est d’ailleurs tiré le rapide descriptif précédent) : https://www.kickstarter.com/projects/otterways/facettes-a-queer-story-driven-game-experience?ref=thanks-tweet (pour celles et ceux qui l’ignorent, KickStarter est une plateforme de crowfunding, qui permet un financement participatif). Autrement dit, si ce projet vous parle ou vous séduit, vous pourrez, via ce lien, le découvrir et y contribuer.

Facettes repose donc sur l’idée d’explorer sa propre personne et de la découvrir, au travers de Potentielles, autrement dit différentes facettes de sa personnalité. Voilà qui renvoie par exemple à la série des Persona (où les personnages explorent et révèlent leur vraie personnalité, pour faire très court), ou à l’excellent Disco Elysium : un jeu de rôle narratif dans lequel le personnage principal se réveille post-cuité et amnésique, et va devoir reconstituer qui il est, au travers de différents traits de caractères qui sont en lui et que le joueur fera évoluer au gré de ses choix de jeu.

J’avoue être assez fasciné, au-delà de ce type de jeu, par cette recherche introspective de personnalité. Sans doute parce que c’est un moyen actif de se connaître de mieux en mieux au fil des années. Mais aussi parce que c’est, finalement, la quête d’une vie. Du moins, la recherche qui étaye une existence construite, maîtrisée, et de plus en plus au fur et à mesure que l’on se connaît mieux soi-même. Avoir une fine connaissance de ce que l’on est et de notre fonctionnement, pour aller de plus en plus vers ce qui nous convient et nous fait du bien, en évitant certaines erreurs ou errances passées. La recherche d’une forme de sérénité, pour minimiser les mauvaises claques de la vie et leurs effets, qui ont le chic pour frapper nos fragilités aux pires endroits, et aux pires moments. Rien n’est écrit et rien n’est inéluctable. Être soi, pour être en vie.

Être soi, cela tombe bien puisque c’est précisément le titre du morceau inédit de Thomas Méreur que l’on écoute aujourd’hui. To be me lui a été inspiré par Facettes. Un jeu écrit par la narrative designer Pia Jaqmart. Inspirée elle-même par Apex, titre d’ouverture du Dyrhólaey de Thomas Méreur, en commençant à travailler sur Facettes, elle a proposé à ce dernier de rejoindre le projet pour en travailler la bande son. Le premier résultat disponible est ce To be me, dans lequel on retrouve tout ce qu’on aime dans la musique de Thomas Méreur. Un piano-voix finement arrangé, une introspection poétique et sonore qui transpire de ces 3 minutes. Comme toujours, c’est une composition qui se dévoile avec une grande pudeur, tout en s’installant immédiatement et durablement en nous. Une sorte de son parfait qui sait exactement où venir s’incruster pour émouvoir nos points les plus sensibles. C’est à la fois lumineux, contemplatif et d’une douceur absolue. En écoutant To be me, j’ai eu des sensations similaires à l’exceptionnel If you could let me be de Jeanne Added, entendu sur Air, son dernier EP. If you could let me be… To be me… Non, il n’y a pas de hasard. Une claque émotionnelle directe, qui n’assomme pas, mais invite au contraire à cette démarche instropective que proposera Facettes. Tout en retenue, mais avec conviction, en se donnant le temps.

Si vous avez besoin de calme, d’une bulle, de sérénité, de vous retrouver avec vous-même ou de partager certaines interrogations existentielles mais terriblement humaines, To be me est un des titres de la bande-son idéale pour ces moments. Il accompagne aussi Facettes, un titre vidéoludique qui sera une autre façon de s’auto-explorer. Human after all.

Le visuel en tête d’article est tiré du KickStarter Facettes (c)OtterWays

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°31 : Getcho money ready (2003) de Fred Wesley

5159GHOCzXLSur Five Minutes, nous prenons goût à une certaine percée des sons estivaux avec quelques semaines d’avance. Et ce n’est pas la journée d’aujourd’hui qui me fera mentir, tant elle ressemblait à un moment loin de tous les tracas du monde. Sous le soleil, à profiter du temps qui passe en savourant un café, dans une douceur d’après-midi qu’absolument rien n’était en mesure de venir perturber. La vie dans les grandes largeurs tout autant que dans sa simplicité la plus extrême. Histoire de clôturer ce week-end en surfant sur les bouts d’été qu’on y a trouvé, voilà un son qui, je l’espère, égaiera les dernières heures de ce dimanche.

En piochant dans la grande marmite des sons de chez Five Minutes, nous avons trouvé ce Getcho money ready de Fred Wesley. Un titre de 2003, qui approche donc la vingtaine d’années, pour un musicien qui approche lui la quatre-vingtaine. Tromboniste de son état (et quel tromboniste), Fred Wesley s’est surtout fait connaître pour avoir joué aux côtés de James Brown, tout en ayant été son directeur musical. Il a également sévi aux côtés de Maceo Parker, sax alto de James Brown. Le monde est petit, et les talents se regroupent. Depuis 1988, le « Funkiest Trombone Player Ever » a livré une jolie poignées d’albums solo, ou plus exactement en leader. Comme vous le constaterez en écoutant Getcho money ready, ce grand monsieur sait s’entourer d’une troupe fort efficace, et sait mener la danse. Il est temps de vérifier tout cela : let’s go maestro !

Raf Against The Machine

Son estival du jour n°30 : California Dreamin’ (1966-1968) de The Mamas & The Papas, par José Feliciano

81Yvlr2p4uL._SL1500_Si vous êtes des habitués de Five Minutes, vous savez que, généralement, on dégaine des sons estivaux pour la période juillet-août. Histoire de continuer à vous alimenter en musiques, tout en nous accordant un peu de relâche. Un son estival sur Five Minutes, c’est quoi ? Un bon son (ça va sans dire), que l’on vous dépose comme ça, presque sans commentaires et sans en faire des paragraphes entiers. Tout au plus quelques lignes, histoire d’accompagner l’essentiel : quelques minutes de musique à glisser dans vos oreilles, au cœur de l’été. Ceci étant dit, je vois l’étonnement poindre. Non, nous ne sommes pas déjà en juillet-août. Ce n’est même pas encore l’été officiellement, puisqu’il nous reste 3 semaines à attendre. Alors, que se passe-t-il chez Five Minutes pour que vous ayez droit à un son estival un 27 mai ?

Soyons honnêtes : une semaine démentielle, bien peu de disponibilités et d’énergie pour écrire et préparer une chronique approfondie digne de ce nom. Mais aussi l’envie d’un peu de légèreté, sans doute due à l’arrivée (enfin) d’une vraie journée printanière, baignée d’un bon soleil qui nous a fait du bien depuis ce matin. Et ce son qui me trotte dans la tête depuis quelques heures. California Dreamin’ est un standard absolu de la deuxième moitié des 60’s. En pleine explosion du Flower Power, à l’approche de Woodstock, The Mamas & The Papas créent ce titre devenu incontournable. C’est pourtant une version plus feutrée que nous allons écouter : la reprise faite deux ans plus tard (soit en 1968) par José Feliciano. Une interprétation que l’on retrouve notamment sur l’exceptionnelle BO de Once upon a time… in Hollywood, l’exceptionnel 9e film de Quentin Tarantino.

C’est un son estival : j’en ai déjà bien trop dit ! Place à la musique, sous les derniers rayons solaires du jour avec, pourquoi pas, un petit verre de fin de journée pour souffler un peu. Un vin blanc ? Parfait. En plus, ça nous permettra de regarder au travers la douceur de la lumière du soir. La vie.

Raf Against The Machine

Pépite intemporelle n°78: Budapest et Antibodies de Poni Hoax (2006 et 2008)

Nicolas Ker, le chanteur de Poni Hoax entre autres, a fui définitivement ses démons en début de semaine et je ne doute pas une seule seconde que les anges là-haut prendront plaisir à se dévergonder au son de ce rock habité et intense. Je ne vais pas me lancer dans un panégyrique exalté car d’autres maîtrisent bien mieux que moi la plume hyperbolique mais plutôt évoquer humblement mes souvenirs de Poni Hoax. Poni Hoax pour moi c’est donc ce concert de novembre 2018 au Chato Do à Blois où j’avais littéralement été estomaqué par ce chanteur habité par la musique, d’une intensité folle… On sentait que cet homme avait passé sa vie sur un fil, prenant plaisir à jouer avec les interdits et n’ayant connu que tardivement une vraie reconnaissance. Au moment du premier album éponyme en 2006, Nicolas Ker a déjà toute une vie derrière lui et 36 ans bien tassés. Ce succès tardif explique peut-être ce sentiment d’urgence qui perce dans les textes et que l’on retrouvera aussi dans le deuxième album Images of Sigrid en 2008. Ces deux premiers albums sont très puissants et méritent de figurer dans les discographies les mieux senties… Autant dire que je les ai beaucoup réécoutés cette semaine et qu’ils se sont bonifiés avec le temps. Je ne résiste pas à la tentation de vous partager deux titres rendant hommage à Nicolas Ker et à feu Poni Hoax, deux titres qui me font frissonner presque 15 ans après leur sortie. A ma gauche Budapest présent sur le premier album est un hymne vénéneux et glaçant à la ville de Budapest. La voix sombre et mystérieuse d’Olga Kouklaki dresse un sublime portrait angoissant et se marie avec délices à cet univers instrumental lorgnant vers les sonorités froides de l’italo disco. On retrouve la patte électronique de Joakim, le patron de leur label Tigersushi, avec la rythmique oppressante en fond, ces violons comme tant de coups de poignard dans le coeur et cette montée rock finale portée par la batterie. Une perle aussi noire que sublime. A ma droite, Antibodies apparaît sur Images of Sigrid. Plus lumineux et plus rock, il démontre la capacité de Poni Hoax à faire bouger les corps. Il demeure le single le plus immédiat du groupe et démontre la richesse du son de ce groupe qui aura offert le plus bel écrin à l’esprit torturé de Nicolas Ker.

 

Sylphe

Pépite du moment n°86 : Leave the door open (2021) de Silk Sonic aka Bruno Mars & Anderson .Paak

1200x1200bf-60Après Bob Dylan la semaine dernière et la toujours excellente Julia Stone par mon ami Sylphe, changement total de décor. Trois salles, trois ambiances serait-on tenté d’écrire. Et quelle ambiance avec la pépite du moment que nous allons écouter ensemble. Leave the door open fait partie de ces titres qui font du nouveau avec de l’ancien, de ces morceaux que l’on pense avoir déjà entendu des dizaines de fois mais qui brillent d’un je-ne-sais-quoi de suffisamment nouveau pour nous embarquer et fonctionner comme si on découvrait le bon son pour la première fois. Côté découverte, je n’ai d’ailleurs aucun mérite à présenter cette chanson. Je n’ai pas passé des heures les pieds dans l’eau, agenouillé dans la rivière et tamis en mains, à la recherche du petit caillou brillant qui illuminera la semaine. Leave the door open est arrivé à moi comme par magie. Il m’est surtout arrivé en discutant musiques avec toi qui écoutes de bien belles choses. Merci infiniment pour ces moments de partage, pour cette trouvaille dont tu m’as fait profiter et pour ces 4 minutes de bon son dans lesquelles nous allons plonger sans tarder.

Leave the door open est le premier single de Silk Sonic, un nouveau groupe formé autour du duo Bruno Mars & Anderson .Paak. On ne présente plus le premier, artiste musical et multiforme touche-à-tout et à tous les genres musicaux : voilà maintenant 17 ans que ce petit génie inonde la planète de ses mélanges de rock, pop, r’n’b, soul, hip-hop. Pour un aperçu des talents du garçon, on écoutera par exemple Unorthodox Jukebox (2012), son deuxième album studio, ou encore l’explosif Uptown Funk avec Mark Ronson. En revanche, je reconnais humblement découvrir Anderson .Paak avec ce titre. Du haut de ses 35 ans, voilà pourtant un moment qu’il sévit sur la planète r’n’b/soul, fort de sept albums studio, dont certains sous le nom de Breezy Lovejoy. Faut-il en dire plus ? Oui : il est signé sur Aftermath Entertainement, le label de Dr. Dre. On a connu pire référence. A jeter un œil sur le parcours de chacun, rien d’étonnant à ce qu’ils aient annoncé en février dernier la naissance de ce projet commun Silk Sonic. Avec, en ligne de mire, un album à venir intitulé An evening with Silk Sonic qui mettra en vedette Bootsy Collins. Autant dire que ces trois là réunis devraient proposer du très bon son.

La qualité est déjà largement au rendez-vous avec ce premier single Leave the door open. Le titre est clairement orienté soul langoureuse, façon Motown séductrice. Ici, point d’envolée rythmique ou de groove tapageur. Silk Sonic envoie du charme, de la douceur, du sucre et du tissu qui frissonne sous la caresse sonore de la mélodie susurrée. Pour un groupe qui s’appelle Silk Sonic (littéralement Soie Sonique), on ne pouvait rêver meilleure carte de visite. Leave the door open aurait tout à fait sa place sur la BO de Jackie Brown aux côtés d’un Didn’t I blow your mind this time ? des Delfonics. Si l’on n’y faisait pas attention, cette pépite pourrait passer pour un enregistrement soul d’il y a 40 ans. Pourtant, comme dans bien de ses compositions précédentes, Bruno Mars réussit (une fois encore) le coup de nous vendre du rêve musical avec une recette entendue cent fois, mais remise au goût du jour pour la faire sonner à sa façon. Est-ce du Marvin Gaye, du Michael Jackson, du Stevie Wonder ? C’est tout ça à la fois, tout en étant du Silk Sonic.

Alors oui, laissons la porte ouverte. Parce que, peut-être, ce fucking Covid aura l’idée de partir et de nous laisser en paix. Parce que l’air devient plus doux et qu’on a bien envie de profiter de cette petite brise qui passe. Parce que le son de cette pépite pourra s’envoler à l’extérieur, et qu’un maximum de personnes en profitera. Parce que les portes fermées, c’est comme les esprits fermés et les murs : nous n’avons rien à y gagner et, après 15 mois d’isolement, il est temps de s’aérer et de retrouver du lien pour ne pas être frappé un de ces jours par le virus brun de l’intolérance abjecte. Parce que ça permet d’aller et venir au soleil pour y partager un café et des sourires, en regardant le temps s’écouler. Parce que c’est un bon moyen d’entendre l’océan qui caresse la Terre. Parce qu’une porte ouverte, c’est l’univers des possibles qui s’étend : dans un monde et une vie où le meilleur est à venir, pas question de s’arrêter de rêver et d’espérer. Hope.

Raf Against The Machine

Review n°80: Sixty Summers de Julia Stone (2021)

Le duo australien Angus et Julia Stone -un frère et une soeur au passage – brille depuis une dizaine d’années et quatre albums dont le dernier Snow en 2017. Je vous invite en particulier à vous laisser bercer par la douceur de A Book Like This (2007) ou la puissance plus pop de Down the Way (2010) qui méritent de figurer dans les discographies les plus respectables. J’ai beau me montrer particulièrement sensible au timbre de voix de Julia Stone, je dois reconnaître que je n’ai jamais été très attentif à sa carrière solo et ne peux mettre que des bribes de souvenirs d’écoute de The Memory Machine (2010) et By the Horns (2012). Peut-être la fâcheuse impression inconsciente que le projet solo n’est pas une véritable valeur ajoutée au projet en duo, qui sait? Toujours est-il qu’il m’a été impossible de n’écouter qu’une fois, ce troisième opus Sixty Summers, neuf ans après le dernier album solo, tant on tient là un bijou d’émotion… Un album qui prend humblement rendez-vous avec les tops de fin d’année où il devrait brillamment figurer. Je vous invite à parcourir avec moi cette exploration torturée des méandres de l’amour, sujet central de ce Sixty Summers.

Le morceau d’ouverture Break se place d’emblée sous le sceau d’une pop uptempo d’une grande fraîcheur avec ses clochettes en fond, sa batterie si juste et ses cuivres. Le refrain rappelant la fragilité du timbre de Julia Stone évoque l’intensité de l’amour. Sixty Summers, un des titres les plus marquants de l’album, va ensuite nous rappeler, à travers la thématique de la nostalgie amoureuse, la puissance de la voix de Julia Stone. L’ambiance instrumentale est plus sombre, même si les cuivres tentent désespérément d’apporter des touches de lumière. Le résultat est d’une très grande intensité… Et que dire de la douceur de We All Have qui nous enveloppe de son voile fragile pour souligner le besoin de relativiser les échecs dans la quête de bonheur? Pour les fans de The National dont je suis, Matt Berninger vient apporter son grain de voix si reconnaissable pour un duo de voix aussi contrasté qu’évident. Voilà en tout cas un trio de titres initial qui place ce Sixty Summers sous l’égide du talent et de la sensibilité.

Nous pouvons globalement distinguer deux directions dans cet album, ayant pour point de rencontre la sublime voix de Julia Stone. Désolé de souligner avec une certaine platitude la beauté de la voix et d’enfoncer d’une certaine manière une porte ouverte mais certaines évidences méritent tout de même d’être rappelées. D’un côté nous retrouverons donc des titres plus classiques dans l’approche instrumentale, lorgnant vers les plaines de la pop-folk et mettant la voix au centre de tout. Je pense au sublime Dance brillamment illustré par un clip de Jessie Hill et le couple Danny Glover/ Susan Sarandon (cette dernière a 74 ans… mon Dieu quelle belle femme…) qui aborde la difficulté d’aimer avec une certaine poésie, à la notion de coup de foudre abordée dans Heron ou encore l’écrin de douceur I Am No One. Au passage, on notera à la fin de l’album une version française de Dance tout aussi touchante avec le refrain toujours en anglais et des couplets très beaux (et non de simples traductions des paroles initiales) où l’artiste Pomme a été mise à contribution.

D’un autre côté, nous pouvons ressentir le besoin d’explorer et de sortir des sentiers battus. Who part par exemple sur un univers plus électronique particulièrement entraînant -ce qui au passage me fait penser au dernier album de Georgia – avec une attirance pour les sonorités dance du début des années 90 (toute proportion gardée, ne vous attendez pas à un 2 Unlimited hein? ). On retrouvera cette attirance électronique avec Unreal et son refrain qui utilise l’autotune avec justesse.  Fire In Me, le morceau le plus sensuel écouté depuis longtemps, me séduit quant à lui par sa rythmique obsédante et ses sons plus sombres. Vous imaginez l’univers tout en ruptures de Sneaker Pimps et la sensualité exacerbée de Goldfrapp et vous obtenez ce Fire In Me follement excitant. Enfin Julia Stone a aussi cette capacité à donner un grain soul à sa voix dans l’excellent Queen qui souligne avec subtilité la dépendance à l’être amoureux quand tout semble pourtant s’effondrer. Je ne vais pas faire un parallèle facile sur la dépendance mais vous voyez bien où je veux en venir, ce Sixty Summers est dangereux mais que serait la vie sans cette pointe de danger que notre vie de confiné(e)s a tenté d’écarter? Enjoy!

 

Sylphe

Five reasons n°29 : The Rolling Thunder Revue (1975/2002/2019) de Bob Dylan

127456196Le voilà ce fameux live teasé depuis deux jeudis consécutifs : après avoir écouté la semaine dernière les brillantes prestations live d’Amy Winehouse tout juste tombées dans les bacs, quittons un moment l’immédiate actualité discographique pour revenir en 2002. Cette année-là sort The Rolling Thunder Revue de Bob Dylan, dans la collection des Bootleg Series. Il s’agit d’enregistrements live, inédits, rares, alternatifs mais néanmoins officiels, constituant un complément plutôt riche et instructif pour qui apprécie un minimum la carrière de Dylan. Estampillé numéro 5 de ces Bootleg Series (rien à voir avec le parfum du même nom), The Rolling Thunder Revue offre un panorama de ce que fût la tournée 1975-1976 de Dylan, en se concentrant toutefois sur la première moitié de la tournée en 1975. D’où son sous-titre Live 1975. En quoi ce live serait-il plus intéressant que celui de 1966 au Royal Albert Hall, ou celui de 1964 au Philarmonic Hall ? Il n’est pas plus intéressant. Il est une des facettes de Dylan, artiste aux multiples visages et aux influences diverses, comme le montre l’excellent film I’m not there (2007) de Todd Haynes, dans lequel Dylan est interprété par cinq acteurs et une actrice différents, chacun incarnant un personnage (et donc un visage) différent du chanteur. The Rolling Thunder Revue est aussi un témoignage de la forme que peut prendre la création artistique, tout en étant bourré de moments incroyables. Préparez-vous au grand huit émotionnel, en cinq raisons chrono.

  1. The Rolling Thunder Revue marque le vrai grand retour de Bob Dylan sur scène, après une période plus discrète. En dehors de sa participation au concert caritatif pour le Bangladesh organisé par George Harrison en 1971, Dylan n’est plus réapparu en concert depuis 1966. Année au cours de laquelle, après sept albums studio exceptionnels, sa carrière connaît un brutal arrêt suite à un accident de moto. Durant ces presque dix années, sortiront plusieurs albums et on verra Dylan au cinéma dans Pat Garrett et Billy le Kid (1973). Il en écrit également la BO, dont le désormais classique Knockin’ on heaven’s door. Mais, point de scène, aucun concert. Il faut attendre 1974 et la tournée Before the flood pour retrouver l’artiste on stage après la sortie de Planet Waves. Dylan sort de dépression, joue et chante de façon tourmentée et sauvage. Sa vraie renaissance scénique intervient lors de cette Rolling Thunder Revue, qui prend naissance à l’automne 1975 pour une première phase, avant de se poursuivre en 1976 comme prolongement de la sortie de l’album Desire.
  2. Avec The Rolling Thunder Revue, Dylan propose une tournée hors normes. D’une part, en choisissant de se produire exclusivement dans des salles à taille humaine, parfois dans de petites villes, au grand dam du producteur qui pensait capitaliser sur le retour scénique de Dylan en remplissant des stades. D’autre part, en réunissant autour de lui toute une bande de vieux amis et de personnages hauts en couleurs, au premier rang desquels Joan Baez, mais aussi Mick Ronson ou Roger McGuinn. Se joignent également à cette épopée Allen Ginsberg (poète américain fondateur de la Beat Generation) et Sam Shepard. Ce dernier publiera en 1977 (en 2005 pour l’édition française) Rolling Thunder Logbook, copieux journal de tournée illustré de photos de Ken Regan. S’ajouteront, au fil des dates et parfois temporairement, des artistes croisés sur la route comme Joni Mitchell. Cette troupe, là encore multi-facettes, confère à la tournée un côté épique et bohème, avec une forte coloration hippie déjà passée de mode en 1975. Peu importe, c’est l’ambiance dans laquelle Dylan va se ressourcer et proposer des moments live inattendus, hors du temps et d’une intensité imparable.
  3. Il n’y a rien à jeter dans les 22 titres qui composent The Rolling Thunder Revue. Cet enregistrement est constitué de prises à différentes dates du premier segment de la tournée. Pas de prestation intégrale d’un seul trait, mais le choix ô combien pertinent de retenir les meilleures versions de ces titres proposés au long des soirées de la tournée. La playlist alterne titres récents et plus anciens. Parmi les premiers, Simple twist of fate et Tangle up in blue (issus de l’album Blood on the tracks), mais aussi Isis, One more cup of coffee ou Hurricane, de l’album à venir Desire. Dylan est dans son temps et synchronise ses prestations publiques à son actualité, comme une façon de reprendre pied après une période chahutée. Il n’oublie pas d’intégrer, dans un savant dosage, des morceaux plus anciens entendus dans ses albums sortis entre 1962 et 1966. Un choix qui donne lieu à des réinterprétations incroyables. Dylan est un spécialiste de la revisite de ses titres, dans des versions souvent méconnaissables, et parfois un peu scabreuses. Ici, tout fonctionne comme par magie. Il suffit d’écouter The lonesome death of Hattie Carroll (une pépite déjà chroniquée ici), Mr. Tambourine Man, It ain’t me, babe ou encore Just like a woman pour mesurer le potentiel créatif et émotionnel du bonhomme. Dylan déroule ses chansons et n’a jamais semblé aussi à l’aise dans ce subtil mélange de rock-folk-country éclairé de sa voix unique, que l’on n’a jamais entendue s’exprimer avec tant d’aisance, entre intimisme et énergie communicative d’un poète écorché.
  4. Se plonger dans The Rolling Thunder Revue, c’est aussi la possibilité de (re)découvrir Rolling Thunder Revue – A Bob Dylan Story (2019), le documentaire de Martin Scorsese, disponible sur Netflix. Le réalisateur avait déjà proposé l’excellent No direction home en 2005, concernant la période 1961-1966 de Dylan. Avec ce nouveau film, Scorsese explose les frontières et les règles du documentaire. Il mélange images de coulisses, captations live, interviews d’aujourd’hui et images tournées à l’époque pour une fiction, et donne ainsi à voir la dimension hors normes de cette tournée. Entre mythe et réalité, magie et moments du quotidien, Rolling Thunder Revue – A Bob Dylan Story accentue le côté irréel et hors du temps (et parfois de la réalité) de cette incroyable tournée. Chaque image est hypnotique et nous envahit, faisant passer les presque 2h30 de film comme un seul moment sans aucun temps mort et sans jamais regarder la montre. S’il fallait retenir trois séquences en particulier ? Premièrement, les captations scéniques dans lesquelles Dylan est magnétique, présent comme jamais, insaisissable et fascinant sous son maquillage blanc et ses yeux cernés de noir. Deuxièmement, ce court moment lors d’une fin de concert où l’on voit une jeune femme du public, presque hébétée et totalement sonnée émotionnellement de ce qu’elle vient de vivre. Troisièmement, un échange entre Joan Baez et Bob Dylan qui, en quelques phrases et regards, raconte tout le respect et l’amour intemporel qu’il y a entre ces deux-là. C’est à la fois réservé, retenu, et d’une puissance émotionnelle incroyable.
  5. The Rolling Thunder Revue est possiblement le live le plus riche et captivant de Bob Dylan. Il reste bien d’autres raisons pour soutenir cette idée, mais la dernière que je retiens est la possibilité d’augmenter sa collection de vinyles avec le bel objet qui contient ces enregistrements. Au-delà du double CD sorti en 2002, les plus complétistes et acharnés se tourneront vers le coffret 14 CD sorti en 2019 et contenant 5 shows intégralement captés, plus 3 disques de répétitions et un de raretés. L’exhaustivité pour un prix relativement raisonnable (autour de 60 euros). Pourtant, à quelques euros près, est également disponible un coffret 3 vinyles (également sorti en 2019), celui-là même sur lequel repose cette chronique. Pourquoi préférer prioritairement le vinyle ? Pour le choix des meilleurs enregistrements, comme déjà évoqué plus haut. Pour la qualité du mastering son mais surtout du pressage, qui fait enfin oublier le calamiteux Hard Rain sorti en 1976 et qui donnait un aperçu de cette même tournée. Pour le livret 64 pages grand format qui met en valeur bon nombre de photos d’époque. Enfin, pour profiter pleinement de la photo de pochette : un magnifique portrait noir et blanc de Bob Dylan, qui dit autant le côté fantasque et magnétique que les tourments et l’humanité qui habitent ce grand poète de notre temps.

The Rolling Thunder Revue est une pièce maîtresse pour tout amateur de bon son, mais aussi de la carrière de Bob Dylan. Si les cinq raisons évoquées ne suffisent pas, ou s’il en fallait une sixième qui chapeaute et rassemble toutes les autres, il y a simplement à se dire que The Rolling Thunder Revue, c’est du Dylan. Un artiste au parcours unique, prix Nobel de littérature en 2016 (faut-il le rappeler), qui a traversé les époques pour devenir une figure intemporelle, pourtant bien vivante, qui fêtera le 24 mai prochain ses 80 ans. Quelle plus belle occasion pour (re)plonger dans The Rolling Thunder Revue ? Aucune. Foncez.

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