Review n°16: From Gas to Solid / You Are My Friend de Soap&Skin (2018)

Un piano, des ambiances sombres, une artiste torturée, voilà les premières expressions Soap&Skinqui me viennent à l’esprit lorsque j’évoque l’autrichienne Anja Franziska Plaschg alias Soap&Skin. Il faut dire que les deux premiers albums Lovetune for Vacuum en 2009 et Narrow en 2012 marqué par le décès de son père  s’apparentent à une éclipse totale à peine illuminée par la  grâce touchante de l’artiste. Si vous commencez à me connaître, vous vous doutez que la musique exutoire d’un mal-être existentialiste possède souvent les armes pour me toucher…

Je retrouve donc avec une impatience fébrilement dissimulée Soap&Skin pour ce troisième opus qui aura su se faire attendre, From Gas to Solid/ You Are My Friend. Un titre assez obscur, une pochette particulièrement réussie avec cette vue aérienne et ce paysage surréaliste qui tranche littéralement avec les deux précédentes où Anja se mettait sobrement en scène. Premier signe d’une évolution radicale? La réponse dans moins de cinq minutes…

L’ouverture This Day nous ramène d’emblée vers des contrées familières. Un certain dépouillement à prime abord avec la voix toujours aussi touchante d’Anja qui se marie parfaitement à son instrument de prédilection, le piano… les violons s’installant au fur et à mesure pour accentuer la mélancolie du titre. Ce tableau se dessine avec une grâce et une pudeur incommensurables tellement séduisantes… Athom nous aide à quitter ces régions éthérées pour aborder un son plus organique. L’ambiance instrumentale est plus riche et tout en contrastes, les percussions répondant au piano et aux violons qui prennent un plaisir sadique à venir nous cueillir sur la deuxième partie du morceau. La recette est un brin classique mais imparable. Italy, créé initialement pour la BO de Sicilian Ghost Story, s’impose alors comme un premier tournant de l’album. Des paroles obsédantes qui tournent en boucles et des cuivres omniprésents qui me rappellent le Gulag Orkestar de Beirut apportent un souffle épique au morceau. Morceau paradoxal pour moi, car je peux le trouver tout aussi séduisant que trop facile par cette litanie obsédante.

Les choeurs inquiétants de (This is) Water viennent alors brutalement mettre fin à la légèreté presque pop d’Italy, Soap&Skin n’a pas vendu son âme au diable de la pop et ce n’est pas le sommet de l’album Surrounded qui me contredira. Ce morceau est à mon sens un bijou d’orchestration où les couches de sons se superposent avec une rigueur de métronome d’où jaillit la voix d’Anja. L’impression que Woodkid aurait décidé d’orchestrer un morceau de Fever Ray… juste brillant. Le doux piano de Creep vient nous rassurer avant le titre plus baroque Heal qui permet de souligner la puissance plus directe du chant, un peu dans une démarche similaire à Jeanne Added dans son deuxième album. A noter la douceur enfantine et ingénue de ce « I have no fear » final prononcée par la fille même d’Anja.

Après un Foot Chamber très (trop?) classique, l’album finit très fort. Safe With Me souligne l’évolution d’Anja à maîtriser ses démons avec ce piano presque virevoltant qui donne une belle luminosité au titre. Falling est brillant et instaure un climat plus anxyogène avec ses orgues et ses sonorités électroniques à la Caribou, telle une complainte dystopique. Cette vaste odyssée électronique montre la capacité à créer des fresques sonores en se passant d’une voix pourtant au centre même du succès de Soap&Skin. Au passage je suis curieux de connaître vos interprétations des quelques secondes finales où nous entendons la mélodie presque discordante d’un jouet pour enfant, de mon côté euhhh je ne vois pas… Petit clin d’oeil pour sa fille? (# interpretationpourrie). Palindrome reste dans cette volonté d’instaurer une ambiance plus sombre avec ses choeurs tout droit sortis d’un couvent abandonné le soir d’une pleine lune, petite allusion au courant de la pop gothique à laquelle on s’est plu à rattacher Soap&Skin au début de sa carrière. Finir sur ce titre aurait été surprenant pour un album qui, dans l’ensemble, a gagné en luminosité. Anja, qui avait déjà repris Voyage, voyage de Desireless dans Narrow, imprime un sourire de béatitude sur notre visage en reprenant avec finesse et délicatesse What a Wonderful World de Louis Armstrong. Voilà un titre qui finalement résume tellement bien cet album qui aurait sa place dans la hotte du père Noël pour n’importe quel mélomane.

Sylphe

Review n°15: Darkly de Long Arm (2018)

Je vous avais déjà parlé du superbe titre For People With Broken Hearts (voir ici ) et Long Armfinalement je vais suivre le précepte d’Oscar Wilde et ne pas résister à la tentation de vous parler de l’album Darkly, troisième opus après The Branches en 2011 et Kellion/The Stories Of A Young Boy de Georgy Kotunov alias Long Arm.

Ecouter ce Darkly c’est accepter de partir pour plus d’une heure dans un voyage onirique où l’on rencontrera des créatures inquiétantes mais aussi des paysages magnifiques. C’est accepter de frissonner de plaisir et d’anxiété, c’est accepter d’être destabilisé par un artiste capable d’évoquer Amon Tobin, Boards of Canada, Yann Tiersen ou encore Fumuj (#namedropping). Je ne vous cache pas que la densité des propositions musicales de cet album n’est pas particulièrement facile à retranscrire mais je vais tenter modestement de relever le défi de vous donner une image, forcément partiale et imparfaite, de ce Darkly.

La pochette de l’album met d’emblée plutôt mal à l’aise avec ce corps nu recroquevillé, un sentiment d’oppression et d’enfermement s’installe et ce n’est pas le Prologue de moins d’une minute qui va nous rassurer. Synthés angoissants, word spoken porté par une voix tout droit sortie des cavernes et rappelant Maxi Jazz de Faithless, cette ouverture est volontiers anxyogène. Cette impression perdure avec le début plutôt âpre et bruitiste de For People With Broken Hearts jusqu’à l’émergence de ce premier rayon de soleil qu’est la ritournelle fragile de « clochettes » . Les violons apportent alors une douce mélancolie au morceau, le paysage sonore se construit subtilement et démontre la richesse instrumentale qui va animer ce Darkly. A peine les résurgences évidentes de Boards of Canada éteintes, I Walk, I Fly fonctionne comme un interlude d’une grande douceur portée par l’instrument de prédilection de Long Arm, le piano. Comme souvent dans l’album, l’aspect enjoué et primesautier du piano m’évoque les BO de Miyazaki et prouve la puissance cinématographique évidente de cet opus.

Air s’impose ensuite comme un nouveau sommet de l’album dans la droite lignée de For People With Broken Hearts. On retrouve tous les ingrédients, cette mélodie douce entêtante, les percussions et les violons, comme si Fumuj venait de signer sur le label Warp. La douceur éthérée de I Can’t Wait et son piano gracile nous permettent à peine de nous remettre de ce superbe Air que les 9 minutes du bijou de suavité Sleepy Bird nous mettent définitivement à terre. Les violons sont juste sublimes et j’aime la rythmique plus affirmée qui porte le morceau.

Le programme est d’une densité incroyable et ce n’est pas Utopia qui va me détromper. Ce morceau instrumental  lorgne vers une orchestration plus baroque et plus dépouillée que je verrais particulièrement bien accompagner un titre de Get Well Soon. Long Arm aime définitivement nous faire ressentir des sensations contraires et se joue de son auditeur avec délectation. Ainsi Lullaby et ses 8 minutes commencent tout en douceur avec ces notes de piano tombant comme des larmes pour voir peu à peu l’atmosphère se durcir par le biais des synthés angoissants qui prennent subrepticement le pouvoir dans le morceau.

On me fait signe dans l’oreillette que je ne dois pas vous retirer le plaisir de la découverte en vous parlant de tous les titres. Comment cela? Ne rien vous dire de ce piano fragile qui brille dans The Light et Prince au point d’évoquer l’orfèvre Yann Tiersen? Ne pas même évoquer  la montée post-rock de Flight Through Thunderclouds ou encore le cinématographique Darkly qui aurait eu toute sa place sur la BO de Princesse Mononoké? (#prétérition)

Depuis sa découverte, je reviens souvent vers Darkly qui m’apporte un véritable réconfort en ces temps révolutionnaires. Mon plaisir ne cesse de s’enrichir au fil des écoutes et je n’ai pas encore fini de percevoir toutes les subtilités musicales de cet opus opulent. Et vous, pas envie d’une heure coupé du monde?

Sylphe

Review n°14: Parcels de Parcels (2018)

Chose promise, chose dûe. Je vous avais laissés avec un avant-goût fort en bouche pour Parcelsvous faire patienter, le clip du morceau Withorwithout, mais je ne résiste pas à la tentation de  partager avec vous le coup de coeur qui s’impose à mes oreilles avec le premier opus de The Parcels. Nos autraliens, originaires de Byron Bay et depuis installés à Berlin, auraient pu très bien émerger du côté du Versailles de la french touch des années 2000. Ils sont lookés subtilement, nous offrent un joli florilège de coupes de cheveux surannées et symbolisent les bobos parisiens qui viennent s’encanailler une fois par an en assistant à Rock en Seine, « Cette année j’ai vu PNL, c’était tellement rafraîchissant! ». Trève de plaisanteries et de stéréotypes, ils pourraient être versaillais car Daft Punk et Phoenix sont clairement dans leurs gênes musicaux (Le duo casqué a produit leur premier single et la bande à Thomas Mars leur a permis de faire leur première partie avant même la sortie de leur premier album.). Pour le coup, des influences de qualité, un talent évident pour s’approprier ces influences, un label dénicheur de talents et reconnu comme Kitsuné, ne peuvent aboutir qu’à une conclusion imparable: claque musicale, chef d’oeuvre, pépite…

Depuis la reprise de ce blog en août, c’est clairement le meilleur album que j’ai eu la chance d’écouter avec le dernier opus de Jeanne Added. Cet album devrait être prescrit pour passer l’hiver car il est plus performant que n’importe quelle recette à base de fruits ou de luminothérapie. De la lumière cet album en revend à foison et 51 minutes de pop solaire friande de synthés et d’influences funk sauront vous redonner foi en l’humanité.

Le morceau d’entrée qui s’étale sur deux titres Comedown et Lightenup met tout de suite l’accent sur des ingrédients incontournables de Parcels, des synthés doux à la Phoenix et des choeurs suaves qui fredonnent avec délectation pour nos oreilles gourmandes. Lightenup gagne encore en consistance avec des influences plus funk et un chant plus affirmé. Vous venez d’arriver sur cette plage gorgée de soleil, un cocktail à la main et de l’autre votre planche de surf pour dompter les vagues. Parcels est d’une coolitude infinie et va vous laisser libre de dompter les vagues de l’océan avec la pop plus rythmée de Tape  ou les remous de votre cocktail avec la rythmique plus lente de l’addictif Withorwithout.

Arrive alors une bande de surfeurs paisibles qui viennent partager avec vous ce moment magique car Parcels ça se partage crénom de nom! Everyroad, vaste odyssée de 8 minutes plus expérimentales, s’impose par la richesse de ses propositions. On invoque ici Niles Rodgers, les morceaux plus apaisés du Discovery de Daft Punk (le bijou Night vision en tête), pour aboutir à un morceau qui nous fait voyager loin et démontre la richesse du panel des australiens, des 5 minutes du début qui montent en douceur à la fin plus électro après ce bel intermède porté par les violons. Savoureux… Yourfault est une jolie transition de pop soyeuse avec le bruit des vagues et des oiseaux en fond avant un Closetowhy qui continue de creuser avec délices le sillon de la pop solaire suave et délicate.

Iknowhowlfeel vient alors vous inciter à vous laisser caresser par les vagues et à délaisser momentanément votre cocktail. Des synthés estampillés Daft Punk, une petite mélodie aussi simple qu’évidente, un refrain entêtant, j’ai sincèrement l’impression d’écouter un morceau caché de Discovery. Je me rends compte que les vagues communient avec mon surf et que tout est facile et naturel, ma vision se brouille et je me laisse porter par les éléments au rythme de la pop ingénue d’Exotica. Je me surprends même à oser tenter des vagues plus impressionnantes grâce à la sucrerie pop Tieduprightnow qui s’impose comme un des sommets de l’album.

Les vagues me portent doucement vers le rivage et je m’échoue sur la plage brûlante. Un cocktail semble tomber du ciel pour réconforter mon corps suant, il ne me reste plus qu’à savourer la douceur de Bemyself et le flow funk de Dean Dawson sur le Credits final en me perdant dans le bleu du ciel.

Tenez, voilà un cocktail et un surf, à vous de savourer Parcels désormais…

Sylphe

Review n°13: Action d’Inüit (2018)

Désolé de vous avoir fait attendre chers Five-Minuteurs mais, avant de rédiger cetteInuit review, il m’a fallu aller aux sources de ce groupe et explorer les contrées sauvages du Groenland. Malheureusement, cette expédition, si elle a juste eu le mérite de me faire perdre quelques phalanges gelées, s’est avérée particulièrement inutile car Inüit est en réalité un groupe français originaire de Nantes… (#Amateurisme) Ils sont 6, 5 garçons entourant la chanteuse Coline (je vous laisse imaginer les combinaisons possibles),  et profitent des talents à la production de Benjamin Lebeau du brillant duo électro-pop The Shoes pour ce premier album studio. Un premier EP Always Kévin en 2017 avait déjà laissé entrapercevoir le talent des nantais avec des petites pépites comme Dodo Mafutsi et Anne. Cet opus, dont le titre et la pochette improbable paraissent résolument tournés vers un son plus explosif, va-t-il confirmer les bonnes impressions laissées par le premier EP?

Après ces deux minutes d’un faux suspense insoutenable, la réponse est en réalité évidente et ce Action s’impose comme un des meilleurs premiers albums écoutés dernièrement. Pour que vous ayez une idée du son d’Inüit, prenez d’un côté l’électro dansante de The Shoes et de l’autre la pop plus sombre de The Dø époque Both Ways Open Jaws, vous secouez fermement, vous rajoutez une pincée de synthés et un soupçon à la Maité de la belle voix de Coline et vous obtenez un cocktail aussi explosif que séduisant. La preuve plus en détails désormais…

Le morceau d’ouverture Sides nous plonge d’emblée dans une atmosphère sombre où la douceur de la voix de Coline et les choeurs viennent subtilement nous envelopper. Un morceau qui se développe langoureusement, telle une créature hybride se levant délicatement de marécages nauséabonds et révélant sa beauté sculpturale. Body Lies vient alors briser ce rêve éveillé et nous ramener vers des contrées plus connues, la rythmique s’est accélérée et on défriche ici clairement les plaines de l’électro-pop. Le morceau est plus attendu et pas forcément très novateur et je savoure davantage le tube We The People, hymne plus âpre aux influences électro-techno assez évidentes. La rythmique originale de Boy’s Dead Anyway que ne renierait pas The Dø et la douceur des synthés de Comment on fait le feu? (avec cet album d’Inüit pardieu!) nous amènent vers un des autres sommets de l’album, Move Slowly.

Ce Move Slowly est un joli bijou d’électro-pop à la Metronomy, la rondeur de la basse amène un sentiment indescriptible de coolitude illustrée avec brio par le refrain. Après un Phases qui me séduit moins avec l’âpreté extrême de sa rythmique et sa voix qui éveille les excès du deuxième opus de Fever Ray, un trio vient définitivement rafler la mise: la douceur lumineuse de Pretty Puppet, l’explosif Tomboy taillé pour briller dans les charts et l’électro dansante de Polar Bear qui me rappelle dans une certaine mesure l’album Swim de Caribou. Wrong Dance et Inside prolongent le plaisir et permettent de se délecter de l’univers de ce Action qui ne cesse de s’enrichir au fil des écoutes.

Allez je vous laisse, j’ai rendez-vous avec le médecin qui doit m’aider à récupérer de mes phalanges gelées (#humourdemerdecyclique) et sur le chemin j’ai bien envie de me réécouter Action.

Sylphe

Review n°12: AAARTH de The Joy Formidable (2018)

Le Pays de Galles se résumait musicalement pour moi, jusqu’à maintenant, à la troupeThe Joy Formidable débridée et follement euphorisante de Los Campesinos. Désormais je pourrai y ajouter un groupe de rock percutant et novateur, The Joy Formidable, que je découvre avec ce quatrième opus intitulé AAARTH (arth signifiant ours en gallois). C’est donc paré d’une virginité à aucune autre pareille que je vais vous présenter cet album, sans avoir donc volontairement écouté les trois opus précédents (bah oui à Five-Minutes on bosse dur, on a une grosse semaine de concerts et ce soir Her nous attend après avoir écouté jeudi les dandys de Feu Chatterton).

Accrochez-vous, je vais partir sur des évidences… Un groupe de rock qui fonctionne c’est avant tout une voix et des talents d’interprétation (en l’occurrence la charmante Ritzy Brian), des riffs de guitare féroces et un sens de la mélodie imparable (#toutlerestecestdelabranletteintellectuelle). Et bien The Joy Formidable et son nom de groupe qui donne le sourire possède tout cela, donc ça fonctionne sacrément bien!

L’album commence sur des bases relativement classiques mais particulièrement solides, la débauche sonore de Y Bluen Eira se marie avec brio au chant incantatoire de Ritzy Brian, The Wrong Side démontre le sens précis de la mélodie pour un résultat plus pop et Go Loving est parcouru d’une tension sensuelle digne de The Kills. Ce tryptique pose avec sobriété les bases d’un album résolument rock.

C’est Cicada (Land on Your Back) qui va nous infliger la première décharge électrique. Les cigales en fond, un chant sombre à la Karen O, des guitares vrombissantes et cette cithare qui vient apporter une touche psychédélique séduisante. La richesse instrumentale est incontestable et j’ai l’impression d’écouter la BO d’un western futuriste… The Joy Formidable continue avec délectation son exploration sonore avec All in All, ballade d’une douceur délicieuse qui laisse place à une montée finale électrique bien sentie.

Les bons morceaux ne cessent alors de s’enchaîner, What For et son univers rock digne du dernier opus d’Interpol, The Better Me et ses riffs acérés, Absence et la légèreté de sa mélodie au piano. Les deux derniers tiers de l’opus sont véritablement de haut vol et ce n’est pas l’âpreté électrique de Dance of Lotus ou encore la décharge finale de Caught on a Breeze qui viendront atténuer cette impression d’un album où la lave incandescente ne cesse de couler impétueusement, tout en étant paradoxalement domptée avec finesse.

Voilà en tout cas, pour moi, la dose d’énergie qui devrait me permettre d’aborder plus sereinement cette âpre dernière semaine avant les vacances de la Toussaint. Et vous, vous allez bien vous prendre un petit shot de rock électrique pour tenir non?

Sylphe

Review n°11: Radiate de Jeanne Added (2018)

Au milieu de tout le battage médiatique qui anime la sortie du nouvel opus de ChristineJeanne Added.jpg and The Queens (bah oui, son album précédent était bon et en plus elle nous joue le changement de pseudo et la carte androgyne à fond, il n’en faut pas plus pour les médias…), on pourrait presque oublier que Jeanne Added vient de sortir son deuxième opus, Radiate. Ici, à Five-Minutes, on défend la veuve et l’orphelin, et surtout le bon son! On va tranquillement laisser Chris choisir ses tenues SM dans son armoire et savourer le bijou Radiate, produit par le duo Maestro.

Le premier opus Be Sensational avait été pour moi une bien belle découverte, révélant les talents d’interprète de Jeanne Added dans des ambiances électro très sombres, illuminées par deux éclairs d’une intensité inouië Look at Them et Be Sensational. Une atmosphère volontiers anxyogène qui risquait de voler en éclats face au succès de Jeanne Added?

La pochette de ce Radiate laisse assez peu la place au suspense et tranche littéralement, Jeanne Added s’affiche sans se cacher derrière un flou artistique et des volutes de fumée sur un fond d’une blancheur angélique. Radiate, album de la rédemption? Dès les premières écoutes, il est évident que l’atmosphère est plus apaisée et plus lumineuse avec une volonté affirmée de mettre davantage en avant la superbe voix de Jeanne Added. Je vous rassure, les démons intérieurs ne sont pas entièrement chassés et on retrouve avec délectation les synthés plus âpres qui révèlent les failles encore présentes.

Remake démontre d’emblée la richesse vocale de Jeanne entre chuchotement envoûtant et voix qui déploie majestueusement ses ailes. Cette ouverture tout en douceur est prolongée par Falling Hearts qui monte joliment en puissance et où le chant m’évoque avec plaisir Natasha Khan de Bat for Lashes. Le début de l’album pourrait paraître angélique mais Radiate vient vite nous ramener sur terre avec son synthé angoissant et entêtant. Ce morceau est une pépite qui monte inlassablement jusqu’à cette impression de saturation sonore finale. Ouf les démons sont toujours là…

Before the Sun et sa rythmique plus électro qui passerait presque inaperçue tant la voix porte le morceau ainsi que le soleil Mutate et son refrain éblouissant résument finalement parfaitement les diverses aspirations de cet album. Loin d’être tiraillée par ces aspirations à première vue opposées, Jeanne Added nous offre sa sérénité et on se laisse guider avec plaisir dans cette deuxième partie de l’album. Alors oui je ne suis pas plus séduit que cela par la rythmique très 90’s d’Enemy ou le dépouillement du classique Harmless mais que dire de la manière d’asséner les mots dans Both Sides ou de la mélancolie de Song 1-2 qui rappelle l’introvertie maladive qu’était Björk à ses débuts…

On me fait signe que Christine a fini de faire son choix face à son armoire et que je me suis encore montré trop bavard, je rends donc l’antenne. Je ne vous ferai pas l’injure de vous dire ce que j’ai pensé de cet album tant la réponse doit vous paraître évidente… Bonnes écoutes à vous!

Sylphe

Review n°10 : L’oiseleur (2018) de Feu! Chatterton

Voilà un album qui, tout comme Amour Chien Fou d’Arthur H, aura profondément et à jamais marqué mon début d’année 2018. Sorti en mars 2018, l’excellent L’oiseleur succède dans la discographie de Feu! Chatterton au déjà très bon Ici le jour (a tout enseveli) (2015), et fait un étonnant écho à la galette d’Arthur H.feu-chatterton-x-sacha-teboul-loiseleur

Peut-être parce que celui-ci a avoué avoir beaucoup aimé ceux-là. Où alors parce que nous avons là deux albums qui portent haut la chanson française. A moins que ce ne soit parce que L’oiseleur et Amour Chien Fou se répondent comme deux êtres complices indéfectiblement liés, deux facettes d’un même amour des mélodies riches et des textes ciselés.

La première chose qui frappe à l’écoute de L’oiseleur, c’est la multitude de sons assez génialement superposés. On y trouve pléthore de synthés et de machines analogiques des années 70 (oui, des années 1970, au 20e siècle, en quelque sorte un autre temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître) qui font frétiller les tympans. Je ne te vois plus repose sur des sons tout droit sortis de la BO d’Interstellar, tandis que Grace est truffé de nappes à la Pink Floyd. Mais Feu! va bien plus loin, en convoquant tout un imaginaire et des souvenirs seventies de pop, avec le titre L’oiseleur, ou encore de bandes originales type François de Roubaix, comme dans Ginger. Autre référence, et pas des moindres, qui me vient à l’esprit : Radiohead, pour ce qui est de la construction audacieuse, riche et complexe des morceaux. Enfin, on ne peut passer sous silence (c’est le cas de le dire) la voix d’Arthur Teboul, chanteur de Feu! Il en joue à la fois comme d’un support à ses textes, mais aussi comme d’un véritable instrument émotionnel qui dessine des lignes mélodiques et aventureuses, sans cesses renouvelées. Dans le paysage musical actuel tristement criblé d’autotune et de vocodeur, c’est une bien belle prouesse qu’il convient de signaler.

L’oiseleur, bien plus encore que Ici le jour (a tout enseveli), est une magistrale démonstration de la capacité du groupe à faire naître dans nos petites caboches des histoires visuelles et des courts métrages. A la fois, donc, par ce côté univers de BO, mais aussi à travers les textes, d’une poésie assez terrible reposant sur des mots percutants et justes.

La poésie d’Arthur se manifeste dès l’ouverture de l’album avec Je ne te vois plus. Tiens tiens, au fait… nous parlons bien d’Arthur Teboul, chanteur du groupe, et non de H. Deux Arthur, sacré coïncidence. Notre Arthur T ne cache pas sa passion pour la littérature, et il y contribue de sacrée belle façon avec un sens des mots et de la formule poétique : « Le tendre passé qui nous hante / croît comme un jardin vivant » (dans Grace), « Remangerons-nous le fruit du hasard ? / Cette pomme étrange qui affame quand on la mange ? / Abandonnerons-nous encore nos pas à l’odeur du figuier qui est celle de l’été ? » (dans Sari d’Orcino), « Je serai la rouille se souvenant de l’eau » (dans Anna) n’en sont que quelques illustrations. C’est bien simple, on pourrait citer la totalité des textes, et je pourrais m’en délecter pendant des heures… « A cette heure du jour / A cette heure de la nuit / Quand je fais l’amour / dans l’après-midi ».

Si, toutefois, il me fallait conserver une phrase et une seule de ce lot de flammes sensuelles, ce serait sans doute ces deux lignes, qui m’ont possédé des jours et des jours entiers, m’empêchant parfois de trouver le sommeil, assassines de mes nuits, et qui sont aujourd’hui encore une putain d’énergie lumineuse qui me porte : « Un oiseau chante je ne sais où / C’est je crois ton âme qui veille ». Vous entendrez ces mots offerts par l’incroyable voix de dandy écorché d’Arthur dans le titre Souvenir, et vous y entendrez bien plus : une sorte d’apesanteur mêlée de rage contenue, qui bascule presque dans un second titre à partir d’une autre phrase magique et majeure, « Nous regagnerons la confiance / comme une terre ferme ». Sans doute un de mes titres préférés de l’album, bien qu’il soit très délicat d’en isoler un et de le mettre en avant, même si je reviens plus souvent sur Grace, Ginger, Tes yeux verts et Sari d’Orcino. Ce dernier titre me fait toujours l’effet d’un court métrage, racontant un amour à la fois fugace, intense, et finalement persistant.

En marge de l’album, je ne peux que vous conseiller d’écouter Zoé, titre multicompositeurs élaboré dans le cadre des Récréations Sonores, et disponible sur Spotify. Bien que textes et musiques ne soient pas originellement d’eux, les Feu! les subliment, comme ces mots imparables et bouleversants : « Mais comme un voile de soie blanche ma mémoire courte à la branche de tes doigts pourpres reste accrochée et je me souviens de tes mains comme deux oiseaux libres ». Sublimer le talent des autres : la marque des plus grands parmi les grands.

Ultime plaisir : les Feu! Chatterton tournent actuellement et viendront illuminer notre région orléanaise le 11 octobre prochain, dans la programmation de l’Astrolabe délocalisée à Chécy. Il reste des places, on ne saurait que trop vous inciter à y aller, avec en prime notre Valérian Renault local en première partie. La team Five-Minutes sera de la fête, car là où il se déclenche, le Feu! ne peut rester contenu bien longtemps. J’aurai, pour ma part, un intense bonheur de rouge-gorge picorant une amande à vivre ce concert. Hyper.

Raf Against The Machine