Review n°72: Collapsed In Sunbeams d’Arlo Parks (2021)

Voilà la belle découverte musicale qui a illuminé mes dernières semaines et m’a permis de garder leArlo Parks cap avant l’arrivée providentielle des vacances scolaires. Anaïs Oluwatoyin Estelle Marinho alias Arlo Parks vit à Londres et a vu sa carrière décoller dès le titre Cola en 2018. Ses deux EP produits par Gianluca Buccellati Super Sad Generation et Sophie ont confirmé en 2019 son potentiel et ce premier album était pour le moins attendu. On retrouve avec plaisir Gianluca Buccellati à la production, épaulé par Paul Epworth (Adele) sur les titres Too Good et Portra 400. L’album de 40 minutes s’apparente à un véritable journal intime qui relate toutes les expériences de l’adolescence en mettant l’accent sur la difficulté des relations amoureuses et l’homosexualité. La voix d’Arlo Parks paraît immédiatement familière par sa chaleur et sa douceur, m’évoquant quelquefois le grain de Skye Edwards. Ajoutons des textes ciselés, un univers musical entrelaçant la néo-soul et le trip-hop, quelques guitares volées à Thom Yorke et on obtient un superbe premier album riche de belles promesses et de beaux moments que je vous invite à découvrir.

Le morceau d’ouverture, l’éponyme Collapsed In Sunbeams (expression tirée du roman On Beauty de Zadie Smith), offre une petite minute de douceur à l’état pur où le spoken word d’Arlo Parks est humblement accompagné par une guitare sèche. On retrouve d’emblée cette volonté d’appréhender la souffrance pour s’ouvrir au monde et le savourer à sa juste mesure « We’re all learning to trust our bodies / Making peace with our own distortions / You shouldn’t be afraid to cry in front of me in moments ». L’introspection est le maître-mot de cet album et Hurt nous offre la première plongée dans l’intériorité avec un son entre Nneka et Morcheeba. Né sur les cendres du trip-hop, le refrain tente d’apporter une luminosité inespérée pour souligner la difficulté de ce Charlie à dompter sa souffrance et lâcher prise. Too Good aborde ensuite avec une pointe d’ironie le moment de la rupture dans une ambiance neo-soul qui ne demande qu’à aller jouer avec les codes du jazz. Hope et son piano jazzy vient alors traiter avec une légèreté pop en trompe l’oeil le thème de la solitude, un passage de spoken word et de belles trouvailles au niveau du texte illuminent ce morceau qui est mon préféré de l’album, « wearing suffering like a silk garment or a spot of blue ink ».

Caroline aborde ensuite le déchirement d’un couple dans une ambiance instrumentale qui m’évoque Alt-J, ce morceau démontre le potentiel incommensurable de la voix d’Arlo Parks. Un Black Dog qui traite pudiquement de la difficulté de soutenir un ami touché par la dépression, un Green Eyes biberonné au trip-hop qui souligne la difficulté d’affronter les regards lors d’une relation homosexuelle, un Just Go plus pop dans son approche avec des guitares lumineuses qui porte un regard amusé sur la volonté de l’autre de reprendre une relation après l’infidélité, les sujets abordés sont traités avec justesse et simplicité. For Violet vient alors avec son atmosphère plus sombre digne de Portishead, un relatif dépouillement et une rythmique downtempo permettent de mettre en valeur la voix d’Arlo Parks, ce titre forme un duo brillant avec Eugene dont les guitares sont estampillées Thom Yorke. Ce morceau traite avec humanité de la difficulté de voir son amie entamer une relation avec un autre homme, sur fond de jalousie et d’amour caché. Passé un Bluish traitant avec une fausse légèreté la sensation d’enfermement dans le couple, Portra 400 (nom d’un film négatif de Kodak) finit sur des notes plus électro-pop sur lesquelles le spoken word d’Arlo Parks se pose avec délectation. Pour reprendre une expression de ce titre « Making rainbows out of something painful », Arlo Parks sublime le maelstrom des émotions ressenties pendant l’adolescence pour créer un album profondément humain, marqué du sceau du talent. Il ne vous reste plus qu’à parcourir les pages de ce journal intime pour découvrir le monde d’Arlo, enjoy!

 

En cadeau, une sublime reprise de Creep de Radiohead…
Sylphe

Review n° 71 : Aurora (2021) de Marquis

Marquis-albumLe 5 février est sorti Aurora, l’album de Marquis, l’incarnation actuelle de Marquis de Sade, groupe français presque météorique du tournant 70-80s, mais dont la traîne de l’héritage est interminable, et qui a perdu son chanteur et parolier – et âme – Philippe Pascal juste avant de pouvoir mener à terme un projet discographique postérieur à leur reformation scénique de la fin des années 2010. Marquis se charge de reprendre le cours de l’histoire, mais avait-on vraiment à cœur d’écouter un album qui n’aurait dû exister qu’avec la formation originale désormais perdue pour toujours ?

Marquis a fait ça bien : les trois survivants historiques (Frank Darcel comme maître d’œuvre musical, Thierry Alexandre et Eric Morinière en section rythmique sûre et précise) ont convoqué, outre un nouveau frontman flamand (Simon Mahieu) bien plus jeune que ces maintenant sexagénaires, tout un pan de la scène musicale rennaise des eighties, parce qu’il fallait se mettre à plusieurs pour prendre la place d’un fantôme aussi imposant. Le vinyle posé, on part dans trois directions, toutes pertinentes, toutes réussies. Pas juste parce qu’elles existent et que l’on est heureux de savoir que les garçons ont su boucler le projet : les chansons tiennent la route, la production est impeccable, ancrée dans le son originel des Marquis de Sade sans jamais sonner nostalgique ou revival, c’est déjà un exploit. Et chacune des trois voies suivies se révèle pertinente et émouvante.

La première direction, c’est un son assez classique du Marquis de Sade tardif, comme sur le très “Rue de Siam“  European Psycho, et son pattern rythmique mariant une batterie qui invite presque à la danse à des guitares post punk. C’était cette direction funk (à la James Chance, avec qui il a d’ailleurs enregistré) que Frank Darcel souhaitait donner à Marquis de Sade au début des années 1980, là où Philippe Pascal était attiré par le romantisme lyrique de la new wave, dont il accoucherait avec son groupe Marc Seberg. Même ancrage dans le passé historique du groupe sur un des meilleurs morceaux de l’album, Flags Of Utopia, qui se serait parfaitement coulé dans Dantzig Twist, le premier Marquis de Sade de 1979.  

Enfin, c’est en partie vrai de Brave New World, le saxophone du compagnon marquisien Daniel Paboeuf ancrant le couplet dans le passé, alors que le refrain envoie le morceau au contraire dans une dimension bien plus actuelle (à laquelle, j’avoue, je suis moins réceptif).

C’est cela, la seconde direction, un rock plus contemporain, qui semble avoir rajeuni au contact de la relecture du post punk par la génération Interpol, qu’on devine apportée par le nouveau venu Simon Mathieu : c’est assez flagrant sur le très beau Um Immer Jung Zu Bleiben  (ironique pari pour ces plus tout jeunes hommes, mais l’album semble prouver qu’ils l’ont bellement remporté). 

Même veine pour un Zagreb très serein, qui apaise un peu un disque par ailleurs très tendu. Ici, on est sur une pop mélodique, arpèges de piano en contrepoint de la guitare, un autre beau moment, qui s’enrichit d’une saturation guitaristique de quelques secondes aux réminiscences presque frippiennes.

La troisième direction, c’est de laisser les amis rennais donner leur version de Marquis. Il y a Christian Dargelos des Nus (le Johnny Colère de Noir Désir, c’était les Nus) , pour un Holodomor qui rappelle que Marquis de Sade n’avait pas hésité à ancrer son rock dans l’histoire européenne dans sa beauté (les références à Gustav Klimt dans Conrad Veidt) et ses crimes (Nacht Und Nebel sur Rue de Siam). Ici, c’est donc la famine orchestrée par le régime stalinien en Ukraine dans les années 30 qui donne son titre au morceau, qui se veut un chant de résistance. Le morceau est réussi, mais le malaise est réel, pas sûr qu’on aura souvent envie de revivre l’expérience.

C’est qu’Aurora est un disque plein de vie, mais qui parle de la mort, et forcément aussi de celle de Philippe Pascal. C’est Étienne Daho qui se charge de chanter tout en nuance le départ de celui-ci, avant que Frank Darcel, qui compose la totalité de l’album, vienne asséner avec violence un terrible terrible « raptus », celui qui a poussé son acolyte à quitter son existence il y a plus d’un an maintenant. Je N’écrirai Plus Si Souvent est extrêmement émouvante, Daho y enveloppant la tristesse dans de pudiques euphémismes et sa voix si unique. C’est une des plus belles choses chantées par Daho ces dernières années, pendant lesquelles il n’a pourtant pas démérité.

Il y a un autre disparu, Dominic Sonic, autre figure du Rennes rock, mais qui lui a eu le temps de donner son chant à la magnifique, et fidèle, cover du Ocean velvetien, pour intégrer à cet album très breton une mer bien plus américaine. Sur la version vinyle, il faudra trouver cette reprise sur un disque 10 pouces joint au 33 tours.

Le disque s’achève sur une bulle électro-pop, instrumentale, le Voyage d’Andréa, qui laisse à qui vient d’écouter Aurora le temps de sortir de l’expérience tout en douceur. Non, il n’y aura plus jamais sur un album de Marquis (de Sade) la scansion si particulière de Philippe Pascal, et c’est tout à l’honneur de Simon Mahieu de ne jamais chercher à l’imiter. Mais il y a largement assez de beauté, d’inspiration et de bonnes chansons sur cet Aurora pour plaire autant  à celles et ceux qui n’ont pas renié ou oublié leur jeunesse marquée au fer par le groupe qu’à celles et ceux à la recherche d’une mélancolie tout européenne : outre le français et l’anglais, c’est le flamand,  l’allemand et le portugais qui jalonnent l’incontestable réussite qu’est Aurora.

Nicolas

(Une Review que l’on doit cette semaine à Nicolas, un invité qui nous emmène sur des terres musicales encore non visitées par Five-Minutes. Merci pour la contribution !)

Review n°70: Le Rayon vert de Lewis Evans (2021)

Aujourd’hui le hasard nous emmène dans la galaxie musicale de The Lanskies. Certains membres deLewis Evans ce groupe français fondé à Saint-Lô mènent en parallèle une carrière solo, nous avions déjà présenté le projet du guitariste/chanteur Florian von Künssberg sous le nom de Tropical Mannschaft avec son très bon EP To Be Continued (à relire par ici) et aujourd’hui nous allons nous intéresser à Lewis Ewans, le chanteur franco-britannique de The Lanskies avec son EP Le Rayon vert. Ce dernier n’en est pas à son coup d’essai en ayant déjà sorti deux albums solo Halfway to Paradise en 2015 et Man in a bubble en 2017. Si je vous dis qu’il a collaboré avec Tahiti Boy, Gaetan Roussel ou Keren Ann, vous devez sûrement partir avec des a priori bien positifs, et ma foi vous avez raison car cet EP, pour lequel a collaboré David Ivar du groupe Herman Dune, va brillamment confirmer tous les espoirs…

Le premier morceau Rock in the Sea nous rappelle que la Normandie n’est pas bien loin (Le Rayon vert est le nom d’un café situé à Saint-Pair-sur-Mer en Normandie) avec le bruit des vagues et des mouettes en fond. La voix chaude de Lewis Ewans qui s’avère un atout majeur de l’EP, la guitare qui accompagne en toute sobriété et les choeurs bien sentis nous offrent un très bel instant de folk intimiste qui ne tombe pas dans le piège d’une certaine monotonie. Hold On continue à tracer ce même sillon dans une production particulièrement soignée et précise, avec les cordes en fond qui enrichissent  l’univers instrumental et donnent encore plus d’émotions à l’ensemble.

Cocaine, le morceau que je préfère dans cet EP, me séduit par la voix poignante sobrement accompagnée d’une guitare sèche. Le refrain lumineux avec les choeurs donne une saveur pop assez savoureuse, le violon entre en jeu sur la deuxième partie du morceau et permet à ce titre de gagner en intensité. Ce titre justifie à lui tout seul d’aller écouter Le Rayon vertKing of the Jingle (qui vient de prendre place comme le choix de titre le plus original de ce début d’année) clot l’EP sur une atmosphère plus légère et plus pop. Le refrain ensoleillé n’est pas sans rappeler l’univers de Tahiti Boy qu’il me tarde d’aller réécouter au passage, après avoir jeté une oreille attentive aux deux premiers albums de Lewis Evans que je connais malheureusement pas. Si, tout comme moi, vous ressentez ce Rayon vert comme une très belle porte d’entrée pour découvrir Lewis Evans, votre journée au demeurant embellie par cette neige si poétique n’en deviendra que plus mémorable, enjoy!

Sylphe

Review n°69: Vertigo Days de The Notwist (2021)

Décidément ce début d’année musicale 2021 est particulièrement excitant! L’année dernière, lesThe Notwist 2 Allemands de The Notwist sortaient un EP Ship aussi beau que frustrant (comment est-il possible de tenir psychologiquement en n’écoutant que 3 titres?) dont nous vous avions à l’époque parlé par ici. Cet EP nous avait cependant mis du baume au coeur car il nous annonçait à coup sûr l’arrivée d’un onzième album studio pour illuminer notre début d’année 2021. Et voilà qui est chose faite avec ce Vertigo Days qui n’a pas fini de faire tourner la tête et de prendre rendez-vous avec les tops de fin d’année. Pour ce premier album signé sur le label berlinois Morr Music, les frères Markus et Micha Acher montrent qu’ils ont pleinement digéré le départ en 2015 du claviériste Martin Greschmann, l’homme qui, par son arrivée en 1997, avait insufflé un nouveau souffle électronique au groupe après trois albums sacrément énervés. On connaît tous le résultat et on est en droit de penser que tout mélomane qui se respecte frissonne en entendant parler de Shrink ( 1998), Neon Golden (2002) ou encore The Devil, You + Me (2008). Le dernier album studio Superheroes, Ghostvillains + Stuff en 2016 avait démontré que les Allemands avaient encore beaucoup à partager et ce Vertigo Days met brillamment fin à ce faux suspense: les frères Archer ont encore l’intention de sublimer nos années à venir.

Après la minute d’ouverture angoissante d’Al Norte avec ses drums et cette voix d’outre-tombe inquiétante, parfaitement en adéquation avec la pochette de l’album (qui au passage m’évoque la pochette de Both Ways Open Jaws de The Do, mais bon cette information est franchement dispensable…), Into Love / Stars nous ramène d’emblée en des contrées familières. Quelques notes de piano, des synthés dans la distorsion sonore, la douceur mélancolique imitable de la voix de Markus Acher, le sublime est à portée de main même si The Notwist aime à nous surprendre avec une deuxième partie du morceau laissant les machines prendre subtilement le pouvoir. La construction de ce morceau révèle toute la créativité du groupe… Exit Strategy To Myself se rappelle ensuite aux bons souvenirs des premiers albums, les machines et les guitares nous proposent un post-rock sépulcral qui saura satisfaire tous les fans de Mogwai et Archive. Passée cette sublime parenthèse d’une grande intensité, on retrouve la mélancolie pop de Where You Find Me dans la droite lignée du début d’Into Love / Stars, ce bijou d’émotion n’est pas sans rappeler les productions du side-project Lali Puna.

On retrouve ensuite l’électro hypnotisante de Ship, morceau central du dernier EP, porté par la litanie du chant de Saya (issue du duo japonais Tenniscoats) et une fausse impression de destructuration perpétuelle. Ce titre amène sur un plateau d’argent la pépite Loose Ends (déjà présente sur l’EP Ship) qui résume à elle seule la puissance émotionnelle de cette électronica mélancolique propre à The Notwist, on a envie de fermer les yeux et de se laisser guider par Markus Acher dans cette parenthèse enchantée… La guitare finale apporte ce supplément d’âme et refuse une linéarité trop prévisible. Les morceaux s’enchaînent avec brio: l’exploration free-jazz d’Into The Ice Age sublimée par Angel Bat Dawid et évoquant le travail de Radiohead, le groove fantomatique de Oh Sweet Fire porté par la voix trip-hop de Ben LaMar Gay, l’intermède candide de Ghost ou encore la pop plus classique de Sans Soleil.

La fin de l’album nous apporte encore de très beaux moments avec la pop mélancolique de Night’s Too Dark qui m’évoque le premier album Happiness de Sébastien Schuller, l’univers plus électronique de Al Sur où la voix modifiée de Juana Molina fait mouche ou encore le bijou de douceur final Into Love Again avec Zayaendo en featuring qui nous rappelle que la musique des Allemands de The Notwist reste un refuge dans lequel il fait bon se ressourcer. Cet album prend une place de choix au milieu d’une discographie d’une grande richesse, et vous quelle place allez-vous lui donner? Bonne écoute à tous, enjoy!

Sylphe

Review n°68: Monde sensible de Mesparrow (2021)

Comme annoncé ce mardi, nous délaissons le vent chaud et aride de l’Australie pour notre belleMesparrow patrie du vaccin (…), la France. Nous tenons ici, avec ce troisième opus Monde sensible de Marion Gaume alias Mesparrow, le premier album francophone marquant de cette année 2021 qui part sur d’excellentes bases, musicalement parlant bien sûr. Après un premier album Keep this moment alive en 2013 passé sous mon radar, j’avais été séduit en 2016 par Jungle contemporaine et son croisement subtil entre sonorités électroniques et chant en français d’une grande justesse. Ce Monde sensible confirme avec brio les belles promesses, d’un côté un chant entre pudeur réelle et volonté d’exprimer l’indicible qui n’est pas sans se situer à la croisée d’une Camille et d’une Grande Sophie et de l’autre cette pop électronique oscillant perpétuellement entre mélancolie et échappatoire à ce monde âpre. En 11 titres et 35 minutes, Mesparrow nous embarque instantanément dans son monde sensible à souhait.

Saudade est fidèle à son titre et ouvre avec mélancolie l’album même si l’univers électro est paradoxalement d’une grande chaleur qui enveloppe et prend sous son aile la fragilité de Mesparrow pour un résultat séduisant. Il contraste fortement avec Différente, portrait aux saveurs pop où sous un regard un brin amusé Mesparrow souligne sa complexité et sa singularité, « Je suis trop, pas assez, mais toujours différente ». Après ce constat, on retrouve la puissance de l’art qui aide à confronter sa sensibilité au monde: Danse est un hymne particulièrement entraînant (à la danse hein…) qui m’évoque La Grande Sophie et Le Chant, sur des sonorités électros plus acérées dignes de Canine, démontre le besoin viscéral de l’artiste d’exprimer ses émotions.

Les titres s’enchaînent avec fluidité avec le tempo lent et le spleen de L’humeur chocolat, version introvertie d’un Non, non, non (écouter Barbara) de Camelia Jordana (oui, oui, j’assume la comparaison quelque peu surprenante) ou la pop mélancolique de Tu n’es pas seul qui ne cesse de s’enrichir au fil des écoutes. Le spectre de Canine vient de nouveau poser ses ailes sur Force sensible qui me séduit amplement par sa capacité à surprendre. Après un début downtempo, la rupture électro est soudaine et donne une tension excitante au morceau. Et que dire de Twist, écho dansant de Danse ? Incontestablement on est là pour bouger notre corps seuls dans notre salon qu’on connaît dans ses moindres recoins, j’adore ce titre au plaisir évident instantané.

Après un Reviens-moi vite dont les gimmicks sonores me freinent, Larmes de coton s’impose comme le plus beau titre mélancolique de l’album. Tension électronique sous-jacente, puissance du texte, richesse de la voix, il résume assez brillamment toutes les influences de Mesparrow sur ce Monde sensible. 2021 confirmerait-il mon intérêt de plus en plus grand pour la langue française? Je suis définitivement en droit de me le demande à l’écoute de ce bijou, enjoy!

 

Sylphe

Review n°67: Better Way de Casper Clausen (2021)

Cette première chronique d’un album de 2021 nous emmènera a travers les contrées nordiques duCasper Clausen Danemark, la météo actuelle nous aidant assez aisément à partir vers ces bandes de terre balayées par un air glacial. Musicalement le Danemark m’évoque des artistes aux univers sombres et esthétiques comme Agnes Obel, le rock de The Raveonettes, l’électro cinétique de Trentemøller ou encore l’électro aérienne d’ Efterklang. Autant dire que ces représentants donnent un bien bel avant-goût de la musique au Danemark… L’album du jour a un lien évident avec Efterklang (« souvenir » en danois) car Casper Clausen en est le chanteur et ce Better Way est le premier album de sa carrière solo. Si vous ne connaissez pas Efterklang, je vous invite fortement à aller écouter un album qui m’avait beaucoup marqué à l’époque et qui a particulièrement bien subi la patine du temps, à savoir Magic Chairs (2010). Cet opus -le troisième de leur discographie – était leur premier sur le label 4AD et s’avérait véritablement magnifié par la production de Gareth Jones (producteur célèbre pour Erasure et Depeche Mode entre autres). Si vous voulez percevoir toute la richesse électronique des Danois, vous pouvez foncer sur ce bijou ou vous contentez d’écouter le dernier album Altid Sammen (2019) qui reste très consistant. Profitant de son cadre de vie idyllique au Portugal, Casper Clausen avait déjà sorti un album concept en 2016 avec Gaspar Claus mais je dois reconnaître que le son très âpre m’avait assez peu séduit… Pour en revenir à ce Better Way, je pars avec des a priori forcément très positifs, d’autant plus que c’est Peter Kember alias Sonic Boom du groupe Spacemen 3 qui est à la production. Quand on sait que ce dernier a oeuvré pour Panda Bear ou MGMT, on se retrouve dans une véritable zone de confort.

La vaste odyssée électronique du début, Used to Think et ses plus de 8 minutes, va d’emblée poser les bases du son de l’album. Les synthés sont au centre, agrémentés peu à peu de sons plus bucoliques donnant une inattendue saveur pop tant l’introduction se veut plus conceptuelle. Après 3 minutes 30 la voix très claire de Casper Clausen – qui par certains accents n’est pas sans rappeler le timbre de Bono – apporte toute sa fraicheur. Les boucles de paroles donnent un aspect quasi incantatoire à ce titre qui prend rendez-vous en ce 17 janvier avec le top titres 2021… Le traitement de la voix dans Feel It Coming est ensuite très différent avec la volonté à travers la réverb de la rendre quasi fantomatique. A travers des distorsions sonores oppressantes, une batterie finale intéressante et cette voix qui peine à prendre forme, c’est tout le travail sur la voix de Radiohead qui est ici véritablement mis à l’honneur, pour notre plus grand bonheur. Dark Heart et son titre prémonitoire ralentit alors le rythme cardiaque avec des sonorités dubstep, le rythme devient lancinant et la voix saturée au vocoder continue l’exploration du traitement de la voix. Le titre donne l’impression de stagner avec douceur dans les eaux profondes régulièrement explorées par James Blake.

Snow White et son électro tout en boucles se veut ensuite plus conceptuelle et presque décharnée, comme si l’on croisait le génie d’un Radiohead avec le psychédélisme électronique d’un Animal Collective. Je retrouve cette impression de  me trouver sur un fil, tiraillé entre angoisse latente et profonde humanité, et cette dichotomie est centrale dans l’album. Falling Apart Like You continue l’exploration avec une folk atmosphérique portée par une guitare surprenante, la voix est d’une limpidité évidente et rappelle l’univers chaleureux des trop rares Grizzly Bear. Après ce qui ressemblerait presque à une incartade folk, Little Words prolonge le plaisir dans une atmosphère plus éthérée avec cette voix à la grâce fragile. L’album se clot sur deux titres pleins de caractère: d’un côté la rythmique aux confins du rock de 8 Bit Human croisée avec une expérimentation électronique prédominante et de l’autre le tableau sombre d’Ocean Wave qui révèle les pouvoirs illimités de la musique électronique dans sa capacité à dépeindre des tableaux sonores d’un esthétisme désarmant. Il y a incontestablement une meilleure façon d’aborder le monde qui nous entoure et Casper Clausen nous le démontre avec grâce et fragilité. Si l’année musicale 2021 est à l’image de ce Better Way, nous sommes parés pour faire face à tout le reste….Enjoy!

 

Sylphe

Review n°66: We Will Always Love You de The Avalanches (2020)

Afin de conjurer le sort, cette première review de 2021 sera placée sous le signe de l’optimisme avecThe Avalanches 2 l’album remède ultime, le troisième opus des Australiens de The Avalanches We Will Always Love You. Heureusement il n’aura fallu attendre que 4 ans après le second album Wildflower pour avoir des nouvelles de Robbie Chater et Tony Diblasi… En termes de patience, nous avions d’ailleurs déjà beaucoup donné puiqu’il avait fallu attendre 16  ans pour avoir un successeur au bijou inaugural Since I Left You. La pochette de l’album assez angoissante représente le visage d’Ann Druyan, la directrice artistique du Voyager Golden Record, disque destiné aux éventuels êtres extraterrestres afin de leur donner un aperçu sonore de notre Terre. La notion de voyage sonore demeure centrale dans cet album et ce n’est pas un hasard si le producteur Andy Szekeres (moitié de Midnight Juggernauts) est aux commandes tant les sonorités « spatiales » sont sa marque de fabrique. Pour la présentation globale, l’ensemble constitué de 25 titres (mais beaucoup de morceaux extrêmement courts) nous propose plus de 70 minutes de musique avec une multitude de guests, les samples laissant plus leur place aux interprètes, pour ce qui s’apparente à un mix jouissif et hédoniste prenant plaisir à entrecroiser l’électro, la disco, le funk et la pop indie.

Difficile de chroniquer cet album tant il fonctionne comme un mix faussement débridé mais en réalité volontiers homogène. Je vous propose donc plutôt quelques planètes marquantes de cette odyssée musicale spatiale… La planète We Will Always Love You propose une alliance subtile entre une mélodie lumineuse et un son électro lorgnant vers l’urbain à travers la voix de Blood Orange, cette planète toute en clair-obscur contraste avec la lumière aveuglante de The Divine Chord, véritable étoile filante qui célèbre une pop instantanée où la guitare de Johnny Marr et les voix de MGMT nagent dans leur élément. Et que dire du satellite Interstellar qui ne cesse de tourner sur lui-même, porté par le sample obsédant d’Eye In The Sky d’Alan Parsons Project et la voix chaude de Leon Bridges? Un bel instant de poésie spatiale mais nous voilà déjà repartis, nous laissant porter par la poussière d’étoiles de Reflecting Light où la voix de crooner de Sananda Maitreya nous fait fondre de désir quand elle se confronte à la fragilité de Vashti Bunyan

Le voyage spatial se déroule sans accroc et les différents intermèdes donnent du lien à cet enchaînement de paysages variés. Au loin on surprend même une énigme spatiale avec une planète qui danse littéralement Oh The Sunn!, portée par des choeurs extatiques et le funk de Perry Farrell. Cette petite planète enjouée se marie pleinement à l’électro de We Go On, sa ritournelle entêtante et les voix de Cola Boyy et Mick Jones (je vous avais prévenus qu’on croule avec délices sous la multitude de featuring…) On croise un navire allié qui passe à la vitesse de l’éclair, Star Song.IMG, avant de passer dans un tunnel magnétique Until Daylight Comes où l’on perçoit la voix intersidérale et viscérale de Tricky. Nous apercevons au loin trois planètes particulièrement liées: Wherever You Go  et sa structure extrêmement riche où l’on peut croiser Jamie XX à la production, Neneh Cherry et CLPYSO, l’électro/disco de Music Makes Me High qui fait vibrer les parois de notre vaisseau et le bijou Take Care In Your Dreaming, son piano lumineux, son autotune et le rap incisif de Denzel Curry et Sampa The Great qui donne une intensité folle à cette planète tellurique.

Le voyage s’étire et on perd peu à peu conscience du temps qui passe. Les planètes, les sons se percutent, l’électro d’Overcome laisse la place à l’indie-pop de Kurt Vile sur Gold Sky et on se retrouve pris dans un véritable maëlstrom musical. Des flashs nous traversent, le piano d’Always Black et la voix torturée de Pink Siifu, les effluves pop de Running Red Lights où le chanteur de Weezer Rivers Cuomo pose son flow toujours aussi précis, l’électro planante de Born To Lose, tout nous amène vers une chute inéluctable, tant l’attraction terrestre est puissante. Le vaisseau se pose abruptement et on se retrouve sonnés et désemparés, seules les notes de Weightless nous rappellent  que le voyage interstellaire était bien réel… Besoin de fuir notre planète Terre où les brillants pro-Trump s’illustrent encore ce soir par leur vide intersidéral? Il ne vous reste plus qu’à lancer les moteurs de We Will Always Love You, enjoy!

Sylphe

Review n°65: Mesdames de Grand Corps Malade (2020)

Décidément cette fin d’année est bien riche… Voilà bien 2 mois (l’album date du 11 septembre) queGrand Corps Malade cet album tourne en boucle à la maison, mes filles étant sous le charme de ce Mesdames de Grand Corps Malade. J’ai toujours aimé le flow rocailleux et le slam de Grand Corps Malade depuis ses premiers albums Midi 20 en 2006 et Enfant de la ville en 2008, slam d’autant plus brillant qu’il est porté par des textes finement ciselés… Ce n’est pas un hasard s’il m’est déjà arrivé dans mon travail (#mysteredutravail) d’étudier la richesse de titres comme Saint-Denis.

Malgré tout mon intérêt pour Grand Corps Malade, je dois reconnaître que je n’ai pas écouté avec attention un de ses albums depuis longtemps. J’avoue avoir trouvé quelque peu facile de prime abord de faire un album mettant à l’honneur les femmes en cette période de lutte pour leurs droits  (que je soutiens au passage bien sûr, évitons donc le procès d’intention) et restais circonspect face au principe des duos étendu à tout l’album… et puis j’ai véritablement pris le temps d’écouter ce septième opus. On retrouve la justesse des textes, entre poésie et humour décalé, avec un petit quelque chose en plus d’indéfinissable. Les femmes qui ont collaboré apportent toutes une sensibilité qui donne du caractère à l’ensemble et Quentin Mosimann, entre piano et synthés, sublime le tout par sa production musicale. On se retrouve avec 10 titres d’une grande beauté, 10 tranches de vie, 10 perles à assembler pour créer le plus beau collier à offrir. Je vous invite à me suivre dans cette expédition aux confins de la joaillerie.

Le morceau d’ouverture Mesdames explicite le projet en dressant un véritable éloge des femmes et en saluant leur courage. Les mots sont justes -« Et si j’apprécie des deux yeux quand tu balances ton corps/ J’applaudis aussi des deux mains quand tu balances ton porc » – et le piano de Mosimann accompagne avec pudeur le chant de Grand Corps Malade. Seul titre sans voix féminine, on peut néanmoins savourer sur la fin le chant plein d’émotions de MosimannDerrière le brouillard vient ensuite souligner le besoin viscéral de chanter pour surmonter les épreuves de la vie. Le flow percutant de GCM qui contraste délicieusement avec les qualités d’interprète de Louane (qui se révèle à mes oreilles), l’ambiance plus électro, tout est précis et d’une grande justesse. Chemins de traverse, en featuring avec Julie et Camille Berthollet, creusera plus tard dans l’album le même sillon en montrant que le métier de chanteur s’impose presque plus qu’il ne se choisit. Un de mes morceaux préférés de l’album tant le violon et le violoncelle des deux prodiges illuminent le titre en se mariant parfaitement aux sonorités électros… Le message final comme un clin d’oeil -« Si tu te sens enrôlé par le système/N’oublie pas que c’était juste un chemin de traverse » – rappelle l’humilité qui définit si bien Grand Corps Malade.

Après Louane, c’est la voix sensuelle de Laura Smet qui va illuminer Un verre à la main. Ce titre au pouvoir narratif incontestable, nous raconte avec pudeur un instant fugitif, une rencontre avortée entre deux êtres. Les synthés sont inquiétants, le tempo ralenti avant le riff de la guitare électrique final et l’ensemble n’est pas sans m’évoquer un certain Benjamin Biolay. Le morceau retranscrit brillamment ces ambiances nocturnes entre interdit et frustration, comme le fera le titre final Je ne serai que de trop en featuring avec Amuse Bouche qui magnifie la rencontre d’un soir… Passé Un verre à la main, Une soeur offre un bel instant dédié à la relation frère-soeur. Certes je ne suis pas le premier admirateur du timbre de Véronique Sanson mais je ne peux que m’incliner face à la beauté du texte plein d’humanité, « Dans la famille on parle pas beaucoup mais on s’aime solide l’air de rien » ou encore « Il paraît qu’on choisit pas sa famille, moi je la choisirai elle sans hésitation ».

Pour limiter l’excès d’émotions, Pendant 24h vient enfoncer les stéréotypes hommes-femmes en jonglant entre dénonciation et humour décalé. Je suis séduit par l’ambiance électro et le flow hip-hop de Suzane. Je ne résiste pas à la tentation de vous donner 2-3 extraits: « Je serai romantique avec les meufs/ Sur tinder/Pas de dick pick/Des coeurs de toutes les couleurs », « Je veux découvrir enfin le singulier bonheur/De réussir à faire un créneau en une demi-heure/Comprendre enfin la passion sincère, sans censure/ De regarder sur internet pendant des heures des chaussures. », « J’pisserai sur le trottoir/ Comme le p’tit chien de la voisine/ C’est l’avantage/ De la physiologie masculine ». Voilà un morceau à l’humour décapant qui contraste avec le bijou d’émotion qui suit Mais je t’aime. Ce morceau touchant sobrement accompagné par le piano qui révèle les talents d’interprète de Camille Lellouche montre avec simplicité et retenue à quel point l’amour est un sentiment complexe, puissant et fragile à la fois. Je vous invite à savourer à leur juste mesure les paroles de ce titre…

Il me reste deux perles aux couleurs opposées pour finir ce collier… D’un côté la noirceur d’Enfants du désordre qui s’impose comme un Petit Frère du XXIème siècle, morceau dénonçant les conditions de vie difficiles vécues par les enfants porté par l’âpreté du chant d’Alicia. Ce « Tais-toi et bouffe » acéré que n’aurait pas renié Gaël Faye résonne fort et fait vaciller… A côté de cette perle noire, c’est le blanc cassé de Confinés qui nous rappelle avec humour l’épisode du premier confinement en confrontant l’expérience du père quarantenaire à celle de sa fille adolescente représentée par Manon Roquera, la lauréate 2019 du Trophée Slam à l’école.

Vous aimez les textes d’une grande humanité et humilité? Mesdames vous attend désormais… Ne les faites pas trop attendre, sous peine de finir seul le verre à la main…Enjoy!

Sylphe

Review n°64: Lundi Méchant de Gaël Faye (2020)

Nouveau sérieux prétendant pour le titre de meilleur album de l’année 2020 aujourd’hui… ArrêtezGael Faye de remplir vos attestations numériques pour sortir votre chien pour la cinquième fois de la journée et retrouvez votre canapé qui se façonne depuis 2 semaines pour devenir le moule parfait de votre fessier… Après Pili pili sur un croissant au beurre en 2013, Gaël Faye vient tout juste de sortir son deuxième album Lundi Méchant qui s’impose comme un maëlstrom d’émotions, entre rage des injustices et foi en une humanité qui va enfin se relever. Un véritable hymne à la vie tout simplement. Si vous ne connaissez pas la musique de Gaël Faye, vous avez peut-être eu la chance de lire Petit Pays sorti en 2016, premier roman d’inspiration autobiographique qui s’appuie sur la vie du narrateur au Rwanda avant le génocide et l’exil vers la France. Un premier roman plein d’humanité ne tombant pas dans le pathos qui a mérité amplement le Prix Goncourt des Lycéens.

Pour en revenir à ce Lundi Méchant, je suis particulièrement séduit par la plume acérée de Gaël Faye dont les mots peuvent être extrêmement durs tout en sonnant vraiment justes. Le tableau de notre société occidentale, entre médias et racisme, est sans concession et d’une noirceur étouffante. Cependant, la volonté de se rebeller et de s’appuyer sur les racines d’une Afrique qui aime profondément vivre et danser arrive paradoxalement à nous donner le sourire. On profite de notre dimanche pour parcourir ensemble ce Lundi Méchant et se préparer au réveil difficile de demain…

Le morceau d’ouverture Kerozen apporte une douceur cotonneuse à partir de la thématique dure de l’émigration, le chant n’est pas sans rappeler TERRENOIRE dans sa capacité à nous caresser de sa poésie -« Je t’inventerai des exils/ Des archipels fragiles » du refrain – tout en se montrant plus âpre avec un flow coupé à la serpe du rap « L’existence mord comme un coup de tesson/ Je rêve, je dors, je vis sous pression/La ville dehors est comme sous caisson ». Ce morceau tout en contrastes amène sur un plateau le premier titre marquant Respire qui brille par sa volonté de dénoncer le rythme oppressant de nos vies en insufflant un souffle quasi pop. Le refrain fonctionne à merveille et l’on retrouve une intensité digne de Stromae. Cette dénonciation du rythme de nos vies quotidiennes occidentales se retrouvera dans le titre éponyme Lundi méchant où le flow de Gaël Faye est encore plus percutant, les mots claquant fort et sec.

Passés un Chalouper et ses sonorités caraïbéennes incitant les corps à bouger pour lutter contre nos présents difficiles et un Boomer qui est le titre de l’album me touchant le moins, son rap manquant de finesse et se montrant trop facilement frontal, Only Way Is Up me séduit en particulier grâce à la voix chaude et réconfortante de Jacob Banks. Après Lundi Méchant, le trio suivant touche au sublime: C’est cool entrelace tout d’abord la jeunesse innocente et les médias avec en point d’orgue la cicatrice indélébile du génocide au Rwanda, le pouvoir des images est dénoncé subtilement, de même que l’égoïsme de notre société « Quand le drame est bien trop grand, il se transforme en statistiques/Et Lady Di a plus de poids qu’un million de morts en Afrique/L’ignorance est moins mortelle que l’indifférence aux sanglots/Les hommes sont des hommes pour les hommes et les loups ne sont que des chiots/Alors on agonise en silence dans un cri sans écho ». Les paroles de ce titre sont brillantes et, si vous êtes nés au début des années 80 (Gaël Faye est né en 1982) vous reconnaitrez vous aussi votre enfance « Ma jeunesse s’écoule/Entre un mur qui tombe et deux tours qui s’écroulent ». Vient alors une véritable pépite taillée dans l’émotion la plus pure, un postulant au plus beau titre de 2020 (et plus si affinités), avec Seuls et vaincus. La douceur du piano et les cordes sur la fin, un ascenseur émotionnel qui ne cesse de monter, des paroles écrites par Christiane Taubira (excusez du peu) d’une justesse infinie qui dénoncent les travers de notre société, un flow dépouillé où l’on sent le feu sous la glace, le chant final de Melissa Laveaux, ce morceau vous fera briller les yeux. Je ne résiste pas à la tentation de citer ces mots « Vous finirez seuls et vaincus, grands éructants rudimentaires/Insouciants face à nos errances sur la rude écale de la Terre/Indifférents aux pulsations qui lâchent laisse à l’espérance » ou encore « Vous finirez seuls et vaincus car invincible est notre ardeur/Et si ardent notre présent, incandescent notre avenir/Grâce à la tendresse qui survit à ce passé simple et composé ». Le dernier morceau du trio Lueurs est un cri de moins de 2 minutes sortant des entrailles, ce cri contre les ravages du racisme et de l’esclavagisme est d’une intensité folle et me fait vibrer.


Difficile de se remettre de ces trois derniers titres…Histoire d’amour paraît bien léger ensuite en posant de jolis mots sur la relation amoureuse, NYC nous offre un rap très 90’s à la IAM pour une découverte subtile de New-York, JTIL (Jump in the line) apporte des sonorités plus ensoleillées et rappelle le démon de la danse. Le dernier grand moment de l’album Zanzibar est illuminé par le piano de Guillaume Poncelet et la douce mélancolie des paroles avant que Kwibuka en featuring avec Samuel Kamanzi n’évoque avec poésie et émotion le besoin de se souvenir et de ne pas oublier les victimes du génocide rwandais. Besoin d’humanité et de poésie? Vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire, enjoy! Merci Gaël Faye d’exister…

 

Sylphe

Review n°63: Pure Luxury de NZCA LINES (2020)

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser au troisième album de NZCA LINES Pure Luxury sorti cetNZCA LINES été mais que j’avais laissé totalement passer. Il faut croire que le déconfinement estival m’avait quelque peu déconnecté de l’actualité musicale… Derrière ce nom de groupe un brin mystérieux se cache un trio composé de Charlotte Hatherley, Sarah Jones et le chanteur/compositeur Michael Lovett. Sans manquer de respect à ses deux compagnes, Michael Lovett que l’on connaît aussi pour sa participation en tant que guitariste et claviériste aux génialissimes Metronomy est véritablement le coeur et le poumon de NZCA LINES. Après deux albums riches de belles promesses, NZCA/LINES en 2012 et Infinite Summer en 2016 (à réécouter de toute urgence, en particulier pour savourer la pépite Two Hearts), ce Pure Luxury donne définitivement ses lettres de noblesse à un artiste qui réussit à se réinventer tout en ne reniant pas l’héritage hautement recommandable de Metronomy. Ce troisième opus arrive ainsi à brillamment croiser la synth-pop originelle avec la sensualité d’un disco funk digne de Prince, le résultat entraînant sans être faussement naïf (la dénonciation du consumérisme étant confirmé par cette pochette brillante) devrait vous donner envie de bouger sans retenue.

Le morceau d’ouverture, l’éponyme Pure Luxury, mérite amplement d’avoir donné son nom à l’album tant c’est un single en puissance à fort potentiel addictif. Synthés gourmands et sonorités ludiques à la Metronomy, ambiance disco lumineuse, pouvoir tyrannique du refrain à la mélodie imparable, ce riff de guitare brillant sur la fin du morceau, l’ensemble me donne une folle envie de danser nu chez moi, ce qui devient difficile quand tu sais que tes voisins confinés peuvent te voir à tout moment… En tout cas, refus du luxe et danser tout nu, on est dans le thème. Real Good Time et sa voix inaugurale gonflée aux hormones, Barry White si tu nous entends, vient ensuite proposer un funk sexy en diable qui flirte avec les limites du dance-floor. La voix dans les aigus réveille le démon de Prince, ce qui sera confirmé avec le deuxième tube imparable de l’album, Prisoner Love. Sur la thématique rebattue du pouvoir arbitraire de l’amour, NZCA LINES construit une électro-pop jouissive avec son refrain lumineux.

On retrouve un bijou de pop sensuelle illuminée par le piano et les cordes avec For Your Love (en featuring avec VIAA) qui confirme bien l’influence de la fin des années 70/ Début 80. Il devient de plus en plus difficile de rester habillé… L’atmosphère feutrée de Take This Apart et la douceur de la voix viennent tempérer ton rythme cardiaque même si la montée électrique finale vient te cueillir par surprise, distillant une subtile et mystérieuse touche de post-rock. Un Opening Night clairement estampillé Metronomy avec ses synthés en rupture et sa basse qui confirme le réchauffement climatique, un Larsen  plus sombre et incisif, un Primp & Shine aux accents garage qui déroule plus de 6 minutes d’orfèvrerie musicale et un Tonight Is All That Really Matters final passé sous le tromboscope des synthés confirment l’homogénéité de cet album qui ne connaît aucun temps faible. Tu cherches un album prétexte pour danser nu chez toi ou plus largement de l’électro-pop d’une sensualité folle pour oublier ce monde de merde? Tu sais désormais ce qu’il te reste à faire, enjoy!

Sylphe