Review n°72: Collapsed In Sunbeams d’Arlo Parks (2021)

Voilà la belle découverte musicale qui a illuminé mes dernières semaines et m’a permis de garder leArlo Parks cap avant l’arrivée providentielle des vacances scolaires. Anaïs Oluwatoyin Estelle Marinho alias Arlo Parks vit à Londres et a vu sa carrière décoller dès le titre Cola en 2018. Ses deux EP produits par Gianluca Buccellati Super Sad Generation et Sophie ont confirmé en 2019 son potentiel et ce premier album était pour le moins attendu. On retrouve avec plaisir Gianluca Buccellati à la production, épaulé par Paul Epworth (Adele) sur les titres Too Good et Portra 400. L’album de 40 minutes s’apparente à un véritable journal intime qui relate toutes les expériences de l’adolescence en mettant l’accent sur la difficulté des relations amoureuses et l’homosexualité. La voix d’Arlo Parks paraît immédiatement familière par sa chaleur et sa douceur, m’évoquant quelquefois le grain de Skye Edwards. Ajoutons des textes ciselés, un univers musical entrelaçant la néo-soul et le trip-hop, quelques guitares volées à Thom Yorke et on obtient un superbe premier album riche de belles promesses et de beaux moments que je vous invite à découvrir.

Le morceau d’ouverture, l’éponyme Collapsed In Sunbeams (expression tirée du roman On Beauty de Zadie Smith), offre une petite minute de douceur à l’état pur où le spoken word d’Arlo Parks est humblement accompagné par une guitare sèche. On retrouve d’emblée cette volonté d’appréhender la souffrance pour s’ouvrir au monde et le savourer à sa juste mesure « We’re all learning to trust our bodies / Making peace with our own distortions / You shouldn’t be afraid to cry in front of me in moments ». L’introspection est le maître-mot de cet album et Hurt nous offre la première plongée dans l’intériorité avec un son entre Nneka et Morcheeba. Né sur les cendres du trip-hop, le refrain tente d’apporter une luminosité inespérée pour souligner la difficulté de ce Charlie à dompter sa souffrance et lâcher prise. Too Good aborde ensuite avec une pointe d’ironie le moment de la rupture dans une ambiance neo-soul qui ne demande qu’à aller jouer avec les codes du jazz. Hope et son piano jazzy vient alors traiter avec une légèreté pop en trompe l’oeil le thème de la solitude, un passage de spoken word et de belles trouvailles au niveau du texte illuminent ce morceau qui est mon préféré de l’album, « wearing suffering like a silk garment or a spot of blue ink ».

Caroline aborde ensuite le déchirement d’un couple dans une ambiance instrumentale qui m’évoque Alt-J, ce morceau démontre le potentiel incommensurable de la voix d’Arlo Parks. Un Black Dog qui traite pudiquement de la difficulté de soutenir un ami touché par la dépression, un Green Eyes biberonné au trip-hop qui souligne la difficulté d’affronter les regards lors d’une relation homosexuelle, un Just Go plus pop dans son approche avec des guitares lumineuses qui porte un regard amusé sur la volonté de l’autre de reprendre une relation après l’infidélité, les sujets abordés sont traités avec justesse et simplicité. For Violet vient alors avec son atmosphère plus sombre digne de Portishead, un relatif dépouillement et une rythmique downtempo permettent de mettre en valeur la voix d’Arlo Parks, ce titre forme un duo brillant avec Eugene dont les guitares sont estampillées Thom Yorke. Ce morceau traite avec humanité de la difficulté de voir son amie entamer une relation avec un autre homme, sur fond de jalousie et d’amour caché. Passé un Bluish traitant avec une fausse légèreté la sensation d’enfermement dans le couple, Portra 400 (nom d’un film négatif de Kodak) finit sur des notes plus électro-pop sur lesquelles le spoken word d’Arlo Parks se pose avec délectation. Pour reprendre une expression de ce titre « Making rainbows out of something painful », Arlo Parks sublime le maelstrom des émotions ressenties pendant l’adolescence pour créer un album profondément humain, marqué du sceau du talent. Il ne vous reste plus qu’à parcourir les pages de ce journal intime pour découvrir le monde d’Arlo, enjoy!

 

En cadeau, une sublime reprise de Creep de Radiohead…
Sylphe

Pépite du moment n°81: Heroes in a Frame de Tin (2020)

Je vous propose de découvrir une artiste française qui m’était jusqu’alors totalement inconnue, TinTin (voilà un pseudo pour le moins minimaliste). Dj accomplie influencée par Chromatics ou Taxi Girl, Tin a sorti son premier EP sobrement intitulé Debut l’année dernière, EP qui fonctionne parfaitement. Si vous aimez une électro-pop rêveuse où boîte à rythme et synthés sont au service d’une voix suave explorant le français et l’anglais vous ne pourrez que savourer des titres comme Shots of Glory ou La Nuit Floue. Cet EP est cependant illuminé par son morceau central Heroes in a Frame qui brille par sa rythmique techno. L’ambiance  dégagée nous glisse dans les méandres de la nuit parisienne où les règles s’estompent pour laisser surgir le désir, perceptible à travers la voix sensuelle de Tin. Ce titre plein de caractère a beaucoup inspiré et ce vendredi sortira un nouvel EP de remixes de Heroes in a Frame par Plaisir de France, Sara Zinger, Devon James, Badknife, Morgan Blanc et De Warville. En attendant de découvrir ces relectures, je vous invite à savourer l’original, à fermer les yeux et vous rappeler à quoi ressemblait une promenade nocturne…, enjoy!

 

Sylphe

Review n°70: Le Rayon vert de Lewis Evans (2021)

Aujourd’hui le hasard nous emmène dans la galaxie musicale de The Lanskies. Certains membres deLewis Evans ce groupe français fondé à Saint-Lô mènent en parallèle une carrière solo, nous avions déjà présenté le projet du guitariste/chanteur Florian von Künssberg sous le nom de Tropical Mannschaft avec son très bon EP To Be Continued (à relire par ici) et aujourd’hui nous allons nous intéresser à Lewis Ewans, le chanteur franco-britannique de The Lanskies avec son EP Le Rayon vert. Ce dernier n’en est pas à son coup d’essai en ayant déjà sorti deux albums solo Halfway to Paradise en 2015 et Man in a bubble en 2017. Si je vous dis qu’il a collaboré avec Tahiti Boy, Gaetan Roussel ou Keren Ann, vous devez sûrement partir avec des a priori bien positifs, et ma foi vous avez raison car cet EP, pour lequel a collaboré David Ivar du groupe Herman Dune, va brillamment confirmer tous les espoirs…

Le premier morceau Rock in the Sea nous rappelle que la Normandie n’est pas bien loin (Le Rayon vert est le nom d’un café situé à Saint-Pair-sur-Mer en Normandie) avec le bruit des vagues et des mouettes en fond. La voix chaude de Lewis Ewans qui s’avère un atout majeur de l’EP, la guitare qui accompagne en toute sobriété et les choeurs bien sentis nous offrent un très bel instant de folk intimiste qui ne tombe pas dans le piège d’une certaine monotonie. Hold On continue à tracer ce même sillon dans une production particulièrement soignée et précise, avec les cordes en fond qui enrichissent  l’univers instrumental et donnent encore plus d’émotions à l’ensemble.

Cocaine, le morceau que je préfère dans cet EP, me séduit par la voix poignante sobrement accompagnée d’une guitare sèche. Le refrain lumineux avec les choeurs donne une saveur pop assez savoureuse, le violon entre en jeu sur la deuxième partie du morceau et permet à ce titre de gagner en intensité. Ce titre justifie à lui tout seul d’aller écouter Le Rayon vertKing of the Jingle (qui vient de prendre place comme le choix de titre le plus original de ce début d’année) clot l’EP sur une atmosphère plus légère et plus pop. Le refrain ensoleillé n’est pas sans rappeler l’univers de Tahiti Boy qu’il me tarde d’aller réécouter au passage, après avoir jeté une oreille attentive aux deux premiers albums de Lewis Evans que je connais malheureusement pas. Si, tout comme moi, vous ressentez ce Rayon vert comme une très belle porte d’entrée pour découvrir Lewis Evans, votre journée au demeurant embellie par cette neige si poétique n’en deviendra que plus mémorable, enjoy!

Sylphe

Review n°69: Vertigo Days de The Notwist (2021)

Décidément ce début d’année musicale 2021 est particulièrement excitant! L’année dernière, lesThe Notwist 2 Allemands de The Notwist sortaient un EP Ship aussi beau que frustrant (comment est-il possible de tenir psychologiquement en n’écoutant que 3 titres?) dont nous vous avions à l’époque parlé par ici. Cet EP nous avait cependant mis du baume au coeur car il nous annonçait à coup sûr l’arrivée d’un onzième album studio pour illuminer notre début d’année 2021. Et voilà qui est chose faite avec ce Vertigo Days qui n’a pas fini de faire tourner la tête et de prendre rendez-vous avec les tops de fin d’année. Pour ce premier album signé sur le label berlinois Morr Music, les frères Markus et Micha Acher montrent qu’ils ont pleinement digéré le départ en 2015 du claviériste Martin Greschmann, l’homme qui, par son arrivée en 1997, avait insufflé un nouveau souffle électronique au groupe après trois albums sacrément énervés. On connaît tous le résultat et on est en droit de penser que tout mélomane qui se respecte frissonne en entendant parler de Shrink ( 1998), Neon Golden (2002) ou encore The Devil, You + Me (2008). Le dernier album studio Superheroes, Ghostvillains + Stuff en 2016 avait démontré que les Allemands avaient encore beaucoup à partager et ce Vertigo Days met brillamment fin à ce faux suspense: les frères Archer ont encore l’intention de sublimer nos années à venir.

Après la minute d’ouverture angoissante d’Al Norte avec ses drums et cette voix d’outre-tombe inquiétante, parfaitement en adéquation avec la pochette de l’album (qui au passage m’évoque la pochette de Both Ways Open Jaws de The Do, mais bon cette information est franchement dispensable…), Into Love / Stars nous ramène d’emblée en des contrées familières. Quelques notes de piano, des synthés dans la distorsion sonore, la douceur mélancolique imitable de la voix de Markus Acher, le sublime est à portée de main même si The Notwist aime à nous surprendre avec une deuxième partie du morceau laissant les machines prendre subtilement le pouvoir. La construction de ce morceau révèle toute la créativité du groupe… Exit Strategy To Myself se rappelle ensuite aux bons souvenirs des premiers albums, les machines et les guitares nous proposent un post-rock sépulcral qui saura satisfaire tous les fans de Mogwai et Archive. Passée cette sublime parenthèse d’une grande intensité, on retrouve la mélancolie pop de Where You Find Me dans la droite lignée du début d’Into Love / Stars, ce bijou d’émotion n’est pas sans rappeler les productions du side-project Lali Puna.

On retrouve ensuite l’électro hypnotisante de Ship, morceau central du dernier EP, porté par la litanie du chant de Saya (issue du duo japonais Tenniscoats) et une fausse impression de destructuration perpétuelle. Ce titre amène sur un plateau d’argent la pépite Loose Ends (déjà présente sur l’EP Ship) qui résume à elle seule la puissance émotionnelle de cette électronica mélancolique propre à The Notwist, on a envie de fermer les yeux et de se laisser guider par Markus Acher dans cette parenthèse enchantée… La guitare finale apporte ce supplément d’âme et refuse une linéarité trop prévisible. Les morceaux s’enchaînent avec brio: l’exploration free-jazz d’Into The Ice Age sublimée par Angel Bat Dawid et évoquant le travail de Radiohead, le groove fantomatique de Oh Sweet Fire porté par la voix trip-hop de Ben LaMar Gay, l’intermède candide de Ghost ou encore la pop plus classique de Sans Soleil.

La fin de l’album nous apporte encore de très beaux moments avec la pop mélancolique de Night’s Too Dark qui m’évoque le premier album Happiness de Sébastien Schuller, l’univers plus électronique de Al Sur où la voix modifiée de Juana Molina fait mouche ou encore le bijou de douceur final Into Love Again avec Zayaendo en featuring qui nous rappelle que la musique des Allemands de The Notwist reste un refuge dans lequel il fait bon se ressourcer. Cet album prend une place de choix au milieu d’une discographie d’une grande richesse, et vous quelle place allez-vous lui donner? Bonne écoute à tous, enjoy!

Sylphe

Pépite du moment n°80: Bateaux-Mouches d’Eddy de Pretto (2021)

A moins de vivre dans une grotte, vous avez dû prendre de plein fouet la vague Eddy de Pretto en 2018 avec son premier album Cure. Même si cette expression me paraît très souvent galvaudée, il faut reconnaître qu’Eddy de Pretto possède une véritable signature vocale, son flow embellissant encore davantage ses textes poignants et sans concession. Il suffit de réécouter le bijou d’émotion  Kid pour se rappeler à quel point la sensibilité de cet artiste est aussi oppressante que lumineuse. Un deuxième album est attendu pour cette année 2021 et le 6 janvier dernier le premier titre Bateaux-mouches  est brillamment parti en éclaireur. Ce titre autobiographique qui raconte l’expérience d’Eddy de Pretto quand il chantait sur les bateaux-mouches à Paris fonctionne à merveille, entre ce flow aux confins du hip-hop et la puissance pop du refrain. J’aime tout particulièrement ce texte empreint d’une nostalgie douce-amère et le clip où Eddy de Pretto réalise une véritable prouesse d’acteur, bref on ne peut que savourer le fait qu’il ait abandonné les bateaux-mouches, enjoy!

 

Sylphe

Five Titles n°18: Isles de Bicep (2021)

Après la tragique nouvelle de la mort de DJ Sophie hier, nous allons refermer ce weekend placé sousBicep le signe de la musique électronique avec le deuxième opus de Bicep, Isles sorti le 22 janvier dernier. Aucune corrélation bien sûr mais une simple coïncidence car l’électro des deux Irlandais signés chez Ninja Tune (excusez du peu) Matthew McBriar et Andrew Ferguson tourne en boucle depuis une semaine. Il me fallait bien ces multiples écoutes car je suis passé à côté de Bicep sorti en 2017 et cette musique électro n’est pas si simple d’accès, même si son objectif est très clair: faire danser. Pour vous donner une perception globale, ce Isles (en référence aux deux îles que sont l’Irlande et la Grande-Bretagne) m’évoque la grâce d’un Four Tet qui se serait confrontée à un son plus percutant et quelquefois déshumanisé dans un univers urbain aux confins du dubstep. Le résultat est très solide, même si je dois reconnaître que mon intérêt s’amenuise quelque peu avec une fin d’album trop froide à mon goût. Si je reprends la métaphore sans surprise que nombre de chroniques vont utiliser jusqu’à la corde, j’aime cette électro musclée mais cette dernière s’apparente à une vraie musculature sèche. Elle est esthétiquement soignée mais manque parfois de rondeur.  Néanmoins, et c’est bien l’objectif du soir, ce Isles offre de beaux moments que je vous propose de découvrir à travers cinq titres marqués de l’empreinte du talent.

  1. Le morceau d’ouverture Atlas nous place d’emblée sur la carte du succès. C’est le titre, avec dans une moindre mesure Cazenove, qui m’évoque le plus Four Tet. Les synthés sont obsédants et hypnotisants, à peine contrebalancés par des choeurs féminins s’estompant dans les ténèbres. Le résultat est d’une grande rondeur et d’un caractère affirmé.
  2. Apricots s’impose pour moi comme le sommet de l’album. Des sons puissants dans les infrabasses et cet autotune jouissif où se croisent des chants traditionnels du Malawi et un choeur bulgare. Un souffle épique traverse ce morceau qui prend rendez-vous avec les tops de fin d’année.
  3. Saku (dont le clip brillant est à visionner à la fin de l’article) vient ensuite jouer la carte d’une électro plus urbaine qui se nourrit des rythmiques propres au dubstep. Clara La San pose sa voix lumineuse pour contraster avec une atmosphère nocturne et envoûtante. On retrouvera cette influence dubstep incontestable dans X, l’autre titre de l’album mettant à l’honneur la voix de Clara La San.
  4. Rever avec Julia Kent en featuring au violoncelle mise sur une électro anxyogène, réveillant les spectres rôdant chez Fever Ray ou The Knives avec ces choeurs venus d’outre-tombe et tentant de briser la rythmique martiale. Voilà un morceau au fort pouvoir cinétique…
  5. Sundial entame la fin d’un album que je qualifierai de plus déshumanisée. La voix féminine en fond s’incline peu à peu face à l’intensité des beats qui martèlent le titre. Le morceau est un bijou de rythmique.

A écouter sans modération, comme si c’était votre dernière soirée entre potes avant un mois de confinement, enjoy!

 

Sylphe

Pépite intemporelle n°69: Prayer In C de Lilly Wood & The Prick (2010)

C’est avec plaisir la semaine dernière que Lilly Wood & The Prick s’est rappelé à ma connaissance, àLilly Wood and The Prick l’occasion de la parution du titre You Want My Money  -qui me laisse cependant un sentiment partagé, je dois le reconnaître – annonciateur vraisemblablement d’un futur nouvel album. Depuis leur troisième opus Shadows en 2015, nous étions sans nouvelles du duo composé de la chanteuse à la voix d’or Nili Hadida et du guitariste Benjamin Cotto. Impossible pour moi de ne pas aller réécouter leur premier album Invincible Friends qui avait véritablement tout raflé et même une Victoire de la musique dans la catégorie Révélation du public. Cet album que je vous recommande chaleureusement m’a surpris à la réécoute, 10 ans plus tard, par sa richesse et sa grande variété. Je ne résiste bien sûr pas à la tentation de partager avec vous le titre-phare Prayer In C, sublimé par la voix chaude éraillée de Nili Hadida et cette mélodie douce-amère à la guitare. Ce bijou à la croisée de la pop et de la folk vous ramènera instantanément en 2010, on était beaux, jeunes et on vivait dans l’insouciance comme l’illustre si bien le clip. Je vous propose deux versions, la version acoustique qui correspond à celle de l’album et celle que l’on a beaucoup entendue sur toutes les ondes, remixée par Robin Schulz, enjoy!

Sylphe

Review n°68: Monde sensible de Mesparrow (2021)

Comme annoncé ce mardi, nous délaissons le vent chaud et aride de l’Australie pour notre belleMesparrow patrie du vaccin (…), la France. Nous tenons ici, avec ce troisième opus Monde sensible de Marion Gaume alias Mesparrow, le premier album francophone marquant de cette année 2021 qui part sur d’excellentes bases, musicalement parlant bien sûr. Après un premier album Keep this moment alive en 2013 passé sous mon radar, j’avais été séduit en 2016 par Jungle contemporaine et son croisement subtil entre sonorités électroniques et chant en français d’une grande justesse. Ce Monde sensible confirme avec brio les belles promesses, d’un côté un chant entre pudeur réelle et volonté d’exprimer l’indicible qui n’est pas sans se situer à la croisée d’une Camille et d’une Grande Sophie et de l’autre cette pop électronique oscillant perpétuellement entre mélancolie et échappatoire à ce monde âpre. En 11 titres et 35 minutes, Mesparrow nous embarque instantanément dans son monde sensible à souhait.

Saudade est fidèle à son titre et ouvre avec mélancolie l’album même si l’univers électro est paradoxalement d’une grande chaleur qui enveloppe et prend sous son aile la fragilité de Mesparrow pour un résultat séduisant. Il contraste fortement avec Différente, portrait aux saveurs pop où sous un regard un brin amusé Mesparrow souligne sa complexité et sa singularité, « Je suis trop, pas assez, mais toujours différente ». Après ce constat, on retrouve la puissance de l’art qui aide à confronter sa sensibilité au monde: Danse est un hymne particulièrement entraînant (à la danse hein…) qui m’évoque La Grande Sophie et Le Chant, sur des sonorités électros plus acérées dignes de Canine, démontre le besoin viscéral de l’artiste d’exprimer ses émotions.

Les titres s’enchaînent avec fluidité avec le tempo lent et le spleen de L’humeur chocolat, version introvertie d’un Non, non, non (écouter Barbara) de Camelia Jordana (oui, oui, j’assume la comparaison quelque peu surprenante) ou la pop mélancolique de Tu n’es pas seul qui ne cesse de s’enrichir au fil des écoutes. Le spectre de Canine vient de nouveau poser ses ailes sur Force sensible qui me séduit amplement par sa capacité à surprendre. Après un début downtempo, la rupture électro est soudaine et donne une tension excitante au morceau. Et que dire de Twist, écho dansant de Danse ? Incontestablement on est là pour bouger notre corps seuls dans notre salon qu’on connaît dans ses moindres recoins, j’adore ce titre au plaisir évident instantané.

Après un Reviens-moi vite dont les gimmicks sonores me freinent, Larmes de coton s’impose comme le plus beau titre mélancolique de l’album. Tension électronique sous-jacente, puissance du texte, richesse de la voix, il résume assez brillamment toutes les influences de Mesparrow sur ce Monde sensible. 2021 confirmerait-il mon intérêt de plus en plus grand pour la langue française? Je suis définitivement en droit de me le demande à l’écoute de ce bijou, enjoy!

 

Sylphe

Pépite du moment n°80: The Only One de Rolling Blackouts Coastal Fever (2021)

Décidément le hasard me ramène régulièrement vers l’Australie ces derniers temps. Aujourd’hui, jeRolling Blackouts Coastal Fever vous propose de découvrir Rolling Blackouts Coastal Fever, un groupe qui m’était jusqu’alors totalement inconnu et qui a sorti au printemps dernier son deuxième album, Sideways to New Italy. Cet opus fonctionne parfaitement avec un rock frontal où les guitares sont centrales et je ne doute pas que les oreilles averties y piocheront de beaux moments. Cependant, c’est un titre et en particulier un clip qui m’intéressent avec la pépite The Only One. Je ne vous ferai pas l’injure de reparler de notre époque particulière et, plus humblement, je dirai que tout shot de plaisir instantané est d’autant plus savoureux actuellement… D’un côté un titre qui fait totalement mouche avec un son pop-rock d’une grande fraicheur qui n’est pas sans rappeler les Gallois de Los Campesinos et de l’autre ce clip sorti la semaine dernière qui me fait immanquablement sourire. Peut-être parce qu’il nous rappelle tous les moments savoureux avec les amis dont nous sommes cruellement privés  et aussi car l’humour nous invite à prendre du recul sur notre monde, toujours est-il que ce titre me fait beaucoup de bien et ce serait bien égoïste de ma part de ne pas le partager, enjoy! On se retrouve ce weekend avec le troisième album de Mesparrow Monde sensible qui est un superbe bijou (#teasinginsoutenable) !

Sylphe

Review n°67: Better Way de Casper Clausen (2021)

Cette première chronique d’un album de 2021 nous emmènera a travers les contrées nordiques duCasper Clausen Danemark, la météo actuelle nous aidant assez aisément à partir vers ces bandes de terre balayées par un air glacial. Musicalement le Danemark m’évoque des artistes aux univers sombres et esthétiques comme Agnes Obel, le rock de The Raveonettes, l’électro cinétique de Trentemøller ou encore l’électro aérienne d’ Efterklang. Autant dire que ces représentants donnent un bien bel avant-goût de la musique au Danemark… L’album du jour a un lien évident avec Efterklang (« souvenir » en danois) car Casper Clausen en est le chanteur et ce Better Way est le premier album de sa carrière solo. Si vous ne connaissez pas Efterklang, je vous invite fortement à aller écouter un album qui m’avait beaucoup marqué à l’époque et qui a particulièrement bien subi la patine du temps, à savoir Magic Chairs (2010). Cet opus -le troisième de leur discographie – était leur premier sur le label 4AD et s’avérait véritablement magnifié par la production de Gareth Jones (producteur célèbre pour Erasure et Depeche Mode entre autres). Si vous voulez percevoir toute la richesse électronique des Danois, vous pouvez foncer sur ce bijou ou vous contentez d’écouter le dernier album Altid Sammen (2019) qui reste très consistant. Profitant de son cadre de vie idyllique au Portugal, Casper Clausen avait déjà sorti un album concept en 2016 avec Gaspar Claus mais je dois reconnaître que le son très âpre m’avait assez peu séduit… Pour en revenir à ce Better Way, je pars avec des a priori forcément très positifs, d’autant plus que c’est Peter Kember alias Sonic Boom du groupe Spacemen 3 qui est à la production. Quand on sait que ce dernier a oeuvré pour Panda Bear ou MGMT, on se retrouve dans une véritable zone de confort.

La vaste odyssée électronique du début, Used to Think et ses plus de 8 minutes, va d’emblée poser les bases du son de l’album. Les synthés sont au centre, agrémentés peu à peu de sons plus bucoliques donnant une inattendue saveur pop tant l’introduction se veut plus conceptuelle. Après 3 minutes 30 la voix très claire de Casper Clausen – qui par certains accents n’est pas sans rappeler le timbre de Bono – apporte toute sa fraicheur. Les boucles de paroles donnent un aspect quasi incantatoire à ce titre qui prend rendez-vous en ce 17 janvier avec le top titres 2021… Le traitement de la voix dans Feel It Coming est ensuite très différent avec la volonté à travers la réverb de la rendre quasi fantomatique. A travers des distorsions sonores oppressantes, une batterie finale intéressante et cette voix qui peine à prendre forme, c’est tout le travail sur la voix de Radiohead qui est ici véritablement mis à l’honneur, pour notre plus grand bonheur. Dark Heart et son titre prémonitoire ralentit alors le rythme cardiaque avec des sonorités dubstep, le rythme devient lancinant et la voix saturée au vocoder continue l’exploration du traitement de la voix. Le titre donne l’impression de stagner avec douceur dans les eaux profondes régulièrement explorées par James Blake.

Snow White et son électro tout en boucles se veut ensuite plus conceptuelle et presque décharnée, comme si l’on croisait le génie d’un Radiohead avec le psychédélisme électronique d’un Animal Collective. Je retrouve cette impression de  me trouver sur un fil, tiraillé entre angoisse latente et profonde humanité, et cette dichotomie est centrale dans l’album. Falling Apart Like You continue l’exploration avec une folk atmosphérique portée par une guitare surprenante, la voix est d’une limpidité évidente et rappelle l’univers chaleureux des trop rares Grizzly Bear. Après ce qui ressemblerait presque à une incartade folk, Little Words prolonge le plaisir dans une atmosphère plus éthérée avec cette voix à la grâce fragile. L’album se clot sur deux titres pleins de caractère: d’un côté la rythmique aux confins du rock de 8 Bit Human croisée avec une expérimentation électronique prédominante et de l’autre le tableau sombre d’Ocean Wave qui révèle les pouvoirs illimités de la musique électronique dans sa capacité à dépeindre des tableaux sonores d’un esthétisme désarmant. Il y a incontestablement une meilleure façon d’aborder le monde qui nous entoure et Casper Clausen nous le démontre avec grâce et fragilité. Si l’année musicale 2021 est à l’image de ce Better Way, nous sommes parés pour faire face à tout le reste….Enjoy!

 

Sylphe