Review n°104: Garden Party de Florent Marchet (2022)

Je vous avais déjà parlé il y a peu du très beau single En famille tiré du sixième opus de Florent Marchet, Garden Party (à relire par ici pour les retardataires ou les visiteurs d’un jour). Depuis l’album est sorti le 10 juin et cela va presque faire un mois que le vinyle tourne aussi régulièrement sur ma platine que les jambes des coureurs dopés du Tour de France… Dans ses remerciements, Florent Marchet justifie avec son humour habituel le choix de ce titre particulièrement éclairant de Garden Party : « Faire bonne figure est de rigueur et les problèmes ou autres douleurs intimes n’ont pas leur place dans les échanges entre les invités, mieux, il est de bon ton de montrer chance et réussite. […] il n’en demeure pas moins que trop souvent, elle se termine mois bien qu’elle n’avait commencé, avec des odeurs de grillades et des taches de mauvais vin sur la chemise ou la robe toute neuve (quand ce ne sont pas des disputes, des guerres intestines qui éclatent). On se dira dans ces moments-là qu’on aurait mieux fait de rester chez soi. » Tout est dit… L’album d’une profonde humanité va s’appuyer sur cette dichotomie séduisante : la douceur et la fragilité de la musique au service de sujets très durs qui ont pour point commun la difficulté des êtres humains à vivre ensemble. Moi qui ne suis habituellement pas forcément sensible à la puissance des textes mais plus enclin à savourer les ambiances instrumentales, je ne peux que m’avouer désarmé face à la pudeur de Florent Marchet qui aborde des thématiques très complexes avec humilité. Ce Garden Party se lit encore plus qu’il ne s’écoute et je ne peux que vous inviter à vous attacher à la beauté des textes.

Le morceau d’ouverture De justesse aborde d’emblée le lien paternel et la peur de perdre son enfant. Ce titre, qui s’appuie sur une ligne de basse et des synthés d’une grande douceur, traite de la fragilité de la vie humaine et de la force de l’amour filial. Une liste de tous les dangers qui rappelle que l’on ne peut pas contrôler totalement la vie de son enfant et qu’il faut savoir accepter cette cruelle part d’incertitude de la vie, « Promets-moi mon amour/ De passer ton tour/ Promets-moi mon enfant/ De rester vivant ». On retrouve cette thématique difficile de la relation parents/enfant avec La vie dans les dents qui nous enveloppe de sa tonalité élégiaque. On suit le regret d’un père après le départ de son enfant, le regret de ne pas avoir su communiquer et vu grandir son enfant. Titre d’une simplicité et justesse imparables. Paris-Nice prolongera cette difficulté de la communication au sein de la cellule familiale. Parfaite bande-son de Juste la fin du monde de Lagarce, le titre traite avec pudeur de la difficulté de se faire accepter par sa famille, à travers les thématiques du retour impossible et de l’homosexualité. Le refrain puissant met paradoxalement en avant le poids des silences dans les familles.

En famille aborde avec un humour grinçant le sujet des réunions de famille et la difficulté de trouver sa place alors que Comme il est beau réussit le tour de force d’aborder le thème de la violence conjugale à travers la puissance de l’amour. Titre d’une grande douceur instrumentale, comme souvent sublimé par des cuivres à la fin, il souligne tous les sentiments contradictoires qui animent une femme battue: la peur, la culpabilité, l’amour qui trouve des excuses perpétuelles au conjoint violent. La musique est d’une grande pudeur mais les mots frappent aussi juste que les coups et dénoncent avec puissance, « ses mots, ses colères/Entrent dans sa chair/Comme un couteau » ou encore « Pour que ça s’arrête/ Il faudrait ta tête/ Sur le carreau/ Pour que plus jamais/ Il dise tu sais/ Je t’ai dans la peau/ J’aurai ta peau ».

Créteil Soleil se montre ensuite plus sombre afin d’aborder les disputes conjugales et la difficulté de ne pas se laisser dominer par nos émotions, Loin Montréal qui est un duo avec la très belle voix de P. R2B entrelace avec merveille les deux voix pour aborder la difficulté d’être une jeune mère et la volonté insatiable de fuir une réalité trop dure quitte à passer pour une lâche. Freddie Mercury va alors frapper un coup immense avec ses 7 minutes d’une grande puissance narrative. La voix parlée de Florent Marchet nous narre une amitié adolescente sur un fond de maltraitance familiale dans une atmosphère musicale dépouillée qui n’est pas sans me rappeler les effluves aériens et intemporels de la BO de Virgin Suicides. Incontestablement l’acmé de l’album…

La deuxième partie de l’album est plus classique musicalement, Les amis aborde la fragilité du lien amical sans aucune condescendance, Cindy traite avec pudeur de la joie d’une femme qui sort de prison et possède une véritable « envie d’avaler le ciel ». L’éclaircie ou l’incendie possède pour moi sa part de mystère, Lindbergh-Plage se présente comme une esquisse prise sur le vif d’un être immensément seul au milieu de la multitude alors que Dakota finit brillamment l’album avec la puissance de ses cuivres et ses choeurs pour traiter avec un regard décalé l’avenir sombre de notre planète que les hommes maltraitent.

Si vous avez envie d’un regard profondément bienveillant mais sans aucune concession sur l’humanité, il ne vous reste plus qu’à enfiler votre plus belle tenue pour aller boire une coupe à la Garden Party. Attention aux taches de vin, enjoy !

 

Morceaux préférés (pour les plus pressés): 4. En famille – 8. Freddie Mercury – 3. Paris-Nice – 1. De justesse

 

Sylphe

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