Review n°90 : The Dystopian Thing (2021) de Thomas Méreur

a4171817291_10Presque tout pile deux années après Dyrhólaey, sorti en octobre 2019, Thomas Méreur est de retour avec son deuxième album The Dystopian Thing. Pour tout lecteur régulier de Five-Minutes, aucune surprise si je dis que c’est un des albums que j’attendais le plus cette année. Disons même que c’est l’album que j’attendais le plus. Dyrhólaey m’avait envoûté et embarqué par sa somme d’émotions et son intimisme (pour les retardataires, la review est toujours dispo par ici), au point de se hisser quasi instantanément et durablement à la place n°1 de mon année musicale 2019. Comme si cela ne suffisait pas, c’est un disque qui s’est bonifié avec le temps et qui m’accompagne depuis. Au point d’avoir joué un rôle majeur dans la survie de mon moral pendant le printemps et l’été 2020, au cours de longs mois de confinement forcé. Au-delà de ces circonstances particulières, j’ai tissé des liens et un rapport très particuliers à la musique de Thomas Méreur. The Dystopian Thing sort aujourd’hui 10 décembre. L’heure est venue de savoir si le garçon évite le piège du deuxième album, et si sa musique reste sur le haut du panier. Interrogation réthorique : harder, better, faster, stronger, The Dystopian Thing est une pure merveille qui prolonge et confirme le talent aussi insolent qu’incontournable de son auteur. Balade au cœur de l’album, éclairée par Thomas Méreur himself.

Par son titre, Dyrhólaey nous embarquait au bout des terres islandaises, sur une petite péninsule qui porte ce nom. The Dystopian Thing (littéralement « Le truc dystopique ») propose un autre type de voyage qui pourrait séduire les fans de science-fiction (dont je fais partie), mais l’explication est plus terre à terre, tout en recélant une référence qu’on valide sans réserve : « En fait, nous explique Thomas, c’est un vilain clin d’œil à Thom Yorke qui est, évidemment, ma référence absolue. Quelques mois avant la sortie de son album solo Anima, il y a eu quelques articles dans la presse anglaise où son disque, alors annoncé mais mystérieux, était appelé “the dystopian thing” ainsi qu’il avait sans doute dû y faire référence quand on l’interrogeait dessus. J’ai adoré ce working title et, en clin d’œil/blague, c’est comme ça que j’ai appelé le répertoire où je sauvegardais mes chansons sur mon iMac. Et c’est resté collé à l’album car je trouvais que ça décrivait très bien l’ambiance et l’esprit des paroles, notamment. J’étais très heureux quand j’ai découvert que l’album de Thom Yorke s’appelait Anima au final ! » Et l’on va vite s’apercevoir que la qualité de The Dystopian Thing n’a pas à rougir de ce clin d’œil appuyé à Thom Yorke/Radiohead.

The Dystopian Thing est une digne suite de Dyrhólaey. Ni meilleur, ni plus audacieux, ni plus ambitieux. Il est juste un logique prolongement, autant que l’enrichissement de compositions déjà existantes : « Dyrhólaey avait pris forme très vite au printemps 2018, en deux ou trois mois. Il s’est ensuite écoulé pas mal de temps avant sa sortie officielle. Du coup, j’ai commencé à composer d’autres chansons alors même que le premier disque n’était pas sorti. La plupart des chansons existaient même plus ou moins dès fin 2019. En revanche, contrairement au premier album, j’ai donc un peu plus pris le temps de réfléchir aux morceaux, de les retravailler, d’imaginer de nouvelles choses, d’ajouter des arrangements différents ; de les enrichir, en somme. C’était une approche assez différente de Dyrhólaey que je voulais vraiment brut et épuré. The Dystopian Thing s’est aussi étoffé de différentes expérimentations que j’ai pu mener avec des projets que je mène à côté. » Voilà pourquoi on retrouve dans ce nouvel album un titre d’ouverture tel que By the sea, dont la coloration musicale le rapproche d’un Apex sur Dyrhólaey. Mêmes frissons et mêmes promesses intenses dès les premières notes. En revanche, d’autres morceaux comme Jericho ou Lost in time proposent une exploration musicale nouvelle, avec la présence délicate de synthés qui décuplent la puissance mélodique de l’ensemble. Ce qui frappe dans The Dystopian Thing, c’est l’évidente parenté avec le premier opus, teintée de nouveauté. Autrement dit, Thomas Méreur réalise le tour de magie de nous emmener en terrain connu, tout en proposant de nouveaux paysages sonores. Mais je tourne en rond, et c’est bien lui qui parle le mieux de ce processus créatif : « Dyrhólaey est né d’une petite crise créative où je m’étais englué. J’avais alors besoin et envie de composer avec le strict minimum pour ne pas me perdre dans les méandres des arrangements. Avec cette base musicale forte et bien établie – un piano et des voix -, j’ai pu m’autoriser à ouvrir un peu les possibilités de ce point de vue. Mais je me suis quand même mis des limites : guitare, basse, nappes de violons et piano, pas plus. Du coup, ça m’a permis d’enrichir le son tout en restant dans la lignée du premier album sans m’éparpiller et risquer de me perdre. J’avais notamment très envie d’y mettre de la guitare car c’est mon premier instrument de cœur, avec lequel j’ai appris à composer. »

De nouvelles ambiances sonores

Cet enrichissement des compositions et des arrangements se retrouve par exemple dans Out of the dirt. Le titre apporte une dose de mystère à la limite de l’inquiétant que l’on ne connaissait pas avant, soutenue par des murmures qui s’infiltrent un peu partout. On y retrouve une grosse influence Erik Satie au travers de boucles de piano, mais aussi celle de la bande de Thom Yorke : « Avec Out of the dirt, j’avais envie de “salir” un peu ma musique avec un côté mystérieux, limite oppressant, comme dans Climbing up the wall de Radiohead notamment. Je voulais un peu bousculer ce côté paisible et planant pour provoquer quelque chose de différent. » Out of the dirt est totalement captivant. Voilà un titre qui, dès la première écoute, m’a collé à la cervelle et ne m’a pas lâché depuis. Un peu comme un son qui poisse mais qui envoûte. Une sorte de nouvelle d’Edgar Poe ou de Lovecraft en version sonore, qui perturbe autant qu’elle fascine.

Un peu plus loin, A long way home surprend aussi, mais cette fois par sa lumière éclatante. Le morceau joue énormément sur la répétitivité de courtes boucles électros, sur lesquelles arrive vers 1’20 la voix de Thomas Méreur, pour faire éclater de frissons tout l’ensemble. « A long way home est venu d’une petite expérimentation avec mon piano glissé dans une sorte de loop que j’ai un peu triturée. Ça donne un arpège assez rapide, entêtant et aléatoire que je ne maîtrisais pas vraiment. J’ai trouvé ça vraiment intéressant comme travail même si l’enregistrement des voix n’a pas été simple ! » A long way home a instantanément sonné dans mes oreilles comme une sorte d’Archive dans ce qu’il aurait de plus lumineux et aérien. Une référence que notre artiste du jour ne rejette pas, bien au contraire : « Archive, bien sûr que ça me convient ! Je suis très fan de ce groupe, notamment depuis l’album You all look the same to me. » Et comme par chez nous on est ultra fans de cette galette d’Archive (oui, des suivantes aussi, j’avoue), voilà qui nous parle droit au cœur. Cela dit, d’autres influences avouées sont tout aussi séduisantes : « J’ai effectivement été pas mal inspiré par l’artiste suisse Nebno dont les deux albums sont vraiment incroyables et qui réalise un merveilleux travail sur les atmosphères sonores qui entourent les morceaux. J’avais aussi un peu en tête Mélanie de Biasio et ses ambiances jazzy douces et envoûtantes. »

La chose la plus frappante dans The Dystopian Thing, c’est de ressentir la créativité à la fois spontanée et libre mais hyper chiadée qui s’en dégage. Comme c’était déjà le cas sur Dyrhólaey, une écoute distraite du disque laisserait penser à des compositions faciles et sans efforts. Il n’en est rien, puisque le processus créatif de Thomas Méreur débute sur de la libre recherche, avant de basculer sur un travail d’orfèvre, une sorte de dentelle musicale de tous les instants : « Pour le processus d’écriture en lui-même, j’avoue que je ne sais pas trop ce qui se passe ! Je me mets derrière mon piano et puis je laisse mes doigts jouer dessus simplement, tester des accords. Parfois c’est un petit arpège, parfois juste un accord unique et je travaille autour pour construire quelque chose. C’est une recherche, mais j’ai l’impression qu’elle mène à extirper des sons et des mélodies qui sont déjà là, quelque part dans ma tête… Ensuite, la voix vient vraiment au feeling. Les harmonies et les arrangements arrivent après : au fil des écoutes, j’ai parfois l’impression d’entendre au loin ce qu’il faudra ajouter au morceau et j’essaie alors de retranscrire ces sensations qui me viennent. » Il suffit d’écouter Human, Unsaid ou encore Devious time pour illustrer ces propos. Chaque note, chaque petit artefact sonore, chaque arrangement tombe pile au bon moment, dans une finesse absolue.

La voix au cœur des compositions

En réalité, au cœur de ce processus créatif, se trouve un élément fondamental qui lie les 11 titres de l’album : la voix de Thomas Méreur. Sur Dyrhólaey, certains morceaux étaient instrumentaux. Point de ça pour le deuxième opus, sur lequel les voix sont omniprésentes. Oui, j’ai bien écrit les voix : même si ne résonne que celle de Thomas Méreur, le travail de polyphonies et d’équilibrage est poussé au maximum. Résultat, cette voix sortie de nulle part qui sait nous emmener à peu près partout nous transperce de beauté durant les 45 minutes que dure The Dystopian Thing. « Je crois que j’assume de plus en plus ma voix et mon penchant pour les polyphonies, explique Thomas. C’est vraiment quelque chose qui me fait vibrer. Même quand j’écoute de la musique, j’ai souvent tendance à vouloir placer des secondes voix dessus, à ajouter une mélodie en parallèle qui viendra enrichir la première. Je trouve que ça donne beaucoup de relief à une chanson ». Voilà l’idée : donner du relief à des compositions qui n’en manquent déjà pas, en superposant des mélodies vocales. Un titre comme This far gagne alors une épaisseur musicale et émotionnelle incroyable.

Et côté émotions, Thomas Méreur sait y faire. Si son premier album m’avait bouleversé, The Dystopian Thing enfonce le clou. On y retrouve cette capacité à nous emmener très loin, tout en se retrouvant avec soi-même dans une bulle intime et introspective. Durant les 45 minutes de l’album, j’ai souri, j’ai frissonné, j’ai pleuré. Des images et des souvenirs me sont venus, convoqués par les différents titres. Des moments de vie, des moments à vivre. Passés, présents et à venir. Des retrouvailles imaginaires avec des fantômes du passé que je n’ai jamais oubliés, ou jamais vraiment laissés partir. Des envies d’autres fantômes pas encore rencontrés, d’esprits lumineux, humains, naturels et enveloppants. Je suis parti très loin avec The Dystopian Thing, avant parfois d’être rattrapé par moi-même et de me réfugier au plus profond de moi. Ces musiques m’apportent aussi un regard sur le monde et sur la vie. Elles me donnent de l’apaisement, de l’espoir, de l’énergie, et rendent mes journées plus supportables et mes nuits moins insomniaques. Un paquet d’émotions à fleur de peau, une sensibilité exacerbée, affichées par Thomas Méreur lui-même : « Je suis quelqu’un d’assez sensible, mais qui ne le montre pas du tout aux autres – dans mon quotidien, je veux dire. J’ai toujours beaucoup de retenue et une pudeur presque maladive. J’imagine que la musique est une manière pour moi d’évacuer et faire ressortir les émotions que je cache habituellement ou même dont je ne suis pas toujours très conscient. » On retrouve aussi, tout au long de l’album, un rapport essentiel à la nature, incarné notamment par Human. « Je suis extrêmement sensible à l’écologie et au changement climatique, précise Thomas. J’avais vraiment envie d’aborder ces thèmes et c’est le fil rouge de tout l’album, à travers mon regard assez pessimiste d’ailleurs… Quasiment toutes les chansons abordent plus ou moins ces sujets, de différentes manières. » Ecouter Human, et par extension The Dystopian Thing, c’est aussi regarder la Terre depuis le ciel en observant ce que l’Homme, qui peut être le plus grand des génies comme le pire des salopards, est capable de faire de son bien le plus précieux. Touchant et bouleversant album. Une claque émotionnelle totale.

Le Méreur reste à venir

The Dystopian Thing est disponible à l’écoute dès ce 10 décembre sur toutes les bonnes plateformes de streaming, mais aussi et surtout à l’achat sur le Bandcamp du label Shimmering Moods Records, « un label néerlandais qui existe depuis pas mal d’années et qui est plutôt spécialisé dans l’ambient tirant parfois vers l’expérimental. Le catalogue est vraiment très riche et varié et j’ai vraiment beaucoup de chance d’avoir pu sortir mon album chez eux. » L’album est en vente en version numérique mais aussi en CD, avec en plus un visuel de pochette de toute beauté. Pour la version physique, ne trainez pas : tous les exemplaires proposés en précommande à compter du 3 décembre s’étant envolés en quelques heures, le label en represse quelques exemplaires qui devraient eux aussi partir très vite. Alors, heureux Thomas Méreur ? « Plus qu’heureux, oui !! Et franchement surpris ! C’est vraiment incroyable. Depuis deux ans, j’ai toujours du mal à réaliser ce qui se passe. Avec Dyrhólaey, j’ai déjà eu des retours fantastiques et l’album a beaucoup voyagé. Il s’est passé plein de choses suite à ça, mais je ne réalise toujours pas vraiment, je crois. » Et pourtant, la réalité est bel et bien là. Tous les voyants sont au vert, avec des compositions incroyables qui me fascinent au plus haut point, un deuxième album sold out avant même d’être sorti, et des projets en quantité pour poursuivre cette belle aventure.

Pas de perspective de scène à l’heure actuelle, à la fois en raison de cette fucking épidémie, mais aussi parce que cela nécessiterait d’« être 2 ou 3 sur scène pour retranscrire les morceaux tel qu’il faudrait. » En revanche, plusieurs pistes fort alléchantes qui n’étonnent pas vraiment. Puisque The Dystopian Thing ouvre des portes en enrichissant l’univers musical de Thomas Méreur, ce dernier prévoit d’enrichir ses compositions en ouvrant, précisément, d’autres portes : « J’ai un album 100% piano qui est prêt et que j’aimerais sortir l’année prochaine. J’ai aussi quelque chose de beaucoup plus ambient/drone qui pourrait venir, et puis une collaboration avec Caminauta, une merveilleuse musicienne d’Uruguay, avec qui on travaille tout doucement sur un projet d’album. » Enfin, rappelons que Thomas Méreur est aussi Amaebi, grand fan de jeux vidéo et journaliste chez Gamekult.com (#lesitederéférence) pour des tests et une chronique Juste un doigt (sur le jeu mobile) que je ne saurais que trop vous conseiller. Crossover évident, la musique/les BO de jeux vidéo. « C’est effectivement un grand rêve pour moi de réussir à mêler mes deux passions. Je travaille en ce moment sur la BO de Facettes et c’est vraiment hyper inspirant de composer à partir d’un vrai support, d’habiller des images et d’imaginer ce qu’elles peuvent dégager musicalement. Et si tout va bien, j’aurais dans quelques mois une autre très très belle surprise à dévoiler de ce côté ».

En résumé, « j’ai pas mal de projets en cours. Limite un peu trop ! Il faut que j’essaie de me recentrer un peu, mais c’est tellement enthousiasmant tout ça. Bref, j’ai de quoi faire ! » Et tant mieux pour ce garçon aussi talentueux que chaleureux. D’ici là, nous aussi avons de quoi faire, avec ce The Dystopian Thing : un album à vous procurer de toute urgence et à écouter en boucle tellement il fait du bien au corps, à l’esprit, à la vie. Il est arrivé juste à temps pour concourir à mon podium 2021, et autant lever le suspense tout de suite : il est dessus, et sur la première marche. Le top de fin d’année sera l’occasion d’y revenir. 2021 avait très bien commencé avec The shadow of their suns de Wax Tailor, un autre grand disque. Elle se termine de la plus belle des manières, avec un album indispensable, magnifiquement écrit, réalisé et interprété. Si vous ne devez en acheter qu’un seul cette année, le voilà. Dans ce monde qui respire bien trop souvent la crasse, la connerie humaine, l’intolérance, le gâchis et les idées nauséabondes, il existe ce magnifique The Dystopian Thing. Ce serait totalement incompréhensible de ne pas s’y plonger.

Un immense merci à Thomas Méreur pour sa disponibilité lors de nos échanges, et pour m’avoir permis de découvrir en avant-première The Dystopian Thing, afin de préparer cette chronique. Merci à toi.

Raf Against The Machine

2 commentaires sur “Review n°90 : The Dystopian Thing (2021) de Thomas Méreur

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s